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composer la division des Araignées nocturnes confirme la réalité de cette classification ; elle devient bien plus sensible lorsqu’on arrive à ce grand et magnifique genre des Épéires : ici le contraste des Épéires nocturnes d’avec les Épéires diurnes rend cette différence bien plus sensible que dans les autres genres. En voyant dans le même genre ces deux divisions, je n’ai pu me défendre de songer que dans la classe des oiseaux l’ordre des Rapaces présente deux familles aussi : celle des diurnes et celle des nocturnes.
Je n’ai pu faire l’épreuve de cette classification nouvelle que sur les Aranéides des îles de la Réunion et Maurice, et c’est même leur étude qui m’y a conduit. Je suis convaincu, cependant, qu’on peut l’appliquer à l’histoire entière des insectes Aptères. Mais cette classification, basée sur
les mœurs de ces insectes, exigerait, comme une des conditions essentielles, Fétude et la connaissance d’un grand nombre de faits, et cette nécessité même serait une voie vers un progrès réel (1).
Parmi les Aranéides des îles de la Réunion et Maurice, j’ai rencontré, comme appartenant à la division des nocturnes, les Araignées suivantes :
1^" Les Scytodes thoracique et amarante, — Jamais on ne les voit errer pendant le jour : la première reste enfouie dans sa retraite obscure, et sa congénère, la Scytode amarante, reste endormie dans le trou des murailles, au fond d’un conduit souterrain, qu’elle revêt de ses fils déliés et nombreux. On la rencontre encore quelquefois dans les lieux sombres, perdue et immobile
(1) Le scorpion de l'île Bourbon {scorpio Guineensis, Lucas), dont j’ai étudié les mœurs, est un insecte éminemment nocturne.
dans l’épaisseur de sa toile poudreuse et impénétrable aux rayons de la lumière.
La nuit, au contraire, je l’ai surprise souvent hors de sa demeure accoutumée.
2 ° Les Sélénops. — Les deux espèces étudiées dans cette monographie, le Sélénops de l’île de la Réunion (Selenops Dufourii, Vinson), et le Sélénops de Madagascar {Selenops Madagascariensis^ Vinson), sont des Aranéides nocturnes. J’ai surpris la première un matin sur le parquet d’une chambre au moment où j’ouvrais les portes de l’appartement et où l’Aranéide, attardée par l’obscurité, n’avait point encore gagné sa retraite. — Dans les villages malgaches et à Tananarive, c’est le soir que les nombreux Sélénops de cette île sortaient pour se répandre sur les parois des habitations : en me mettant à leur recherche, une lumière à la main, je
les surprenais en grand nombre et ils paraissaient éblouis par la vive clarté à laquelle ils n’étaient pas habitués.
3 ° Les Olios captieux et leucosie, — Le jour, FOlios captieux se retire et se tient immobile dans les longs tubes qu’il forme par l’enroulement d’une grande feuille ou par la réunion de plusieurs folioles qu’il agglutine avec ses fils, et le matin il laisse pendre le long des arbres ou des plantes, comme trace de son passage nocturne, les longs fils par lesquels il est remonté avant la venue du jour. Ce fait explique les fils que l’on voit pendre le matin des jours calmes, avant qu’ils n’aient été détruits ou attachés par les vents aux pointes des arbustes. Que de fois, en visitant des arbrisseaux la nuit avec un flambeau, n’ai-je point rencontré cette Aranéide, interdite de l’éclat de la lumière, et jamais
le jour on ne la voit hors de son tube de feuille verte ou sèche, où elle se tient dans Fattitude d’un Crabe, avec autant d’immobilité. Si on vient à Fy toucher, elle tombe d’un seul saut et fuit vers un lieu caché avec la rapidité de l’éclair.
De son côté FOlios leucosie, cette belle Aranéide nocturne, si intéressante par ses services domestiques, sans toutefois abdiquer la vie extérieure, se renferme de préférence dans les maisons, et se retire le jour derrière les meubles ou dans les angles des boiseries, dans les cavités des végétaux, sous les feuilles sèches amoncelées : les rayons de la lumière naturelle semblent blesser ses grands yeux si brillants au contraire dans l’obscurité. Quand vient la nuit elle sort; sentinelle assidue, rendue à son poste à l’heure fixe, on la retrouve souvent à la même place du ri-
deau ou du lambris d’un appartement, où on la respecte comme un bienfaiteur ou comme un messager d’espoir. C’est elle qui rappelle mieux que toutes les autres Aranéides ce vieux dicton français : Araignée du soir, espoir.
On serait porté à croire que cette intéressante Aranéide voit dans la nuit la plus noire : un soir, au moment de m’endormir, un coléoptère du genre des leptocères, enfermé par mégarde dans ma chambre, faisait en volant un grand bruit avec ses élytres frémissantes; j’éteins ma lumière, puis un moment se passe et le bruit cesse. Je rallume, j’inspecte, et je retrouve le coléoptère énorme étreint et broyé dans les mandibules d’un Olios magnifique. Or, sa récente capture avait eu lieu dans la nuit la plus obscure. Ce fait pourrait élucider aussi la question de l’ouïe
chez les Aranéides et prouverait que ces insectes, outre le toucher et la vue si multiple et si perfectionnée chez eux, peuvent encore se guider par l’audition.
C’est aussi pendant la nuit que l’Olios leucosie vient faire sur les bras nus de nos créoles, ces morsures qui se révèlent le lendemain par un petit gonflement, un peu de douleur et de rougeur, mais qui ne sont jamais sérieuses.
4° Les deux Pholques des îles de la Réunion et Maurice. — La première espèce, qui se rapproche beaucoup du Pholque phalangide, est une Araignée de nuit. Tranquille tout le jour, et appliquée dans un lieu obscur où elle fléchit ses grands bras, la nuit elle se promène comme un fantôme en mouvant ses longs articles; il en est de même de sa congénère.
S'’ JJUlohore des mômes îles (JJloborus
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Borbotâcus, Vins.). Cette Aranéide est encore une espèce nocturne; avec ses teintes fauves, pâles ou cendrées, sa livrée sans éclat, comme l’avait si bien remarqué Walckenaer pour ce genre et pour le précédent, elle semble témoigner qu’elle vit dans l’ombre de nos demeures. Aussi, calme et paisible durant le jour, elle s’étale et s’endort au milieu du petit bamac blanc au tissu fin qu’elle établit au centre de sa toile; là, elle ne bouge point, mais la nuit elle fait bonne garde et surprend les petits insectes de l’intérieur de nos maisons, comme les moustiques, les mouches, etc.
6° Enfin les Épéires nocturnes. — Dans cette subdivision du genre se rangent :
t^l’Épéire nocturne et ses variétés; 2“ l’Épéire isabelle. Ce sont ces Épéires singulières qui m’ont révélé la classification à
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laquelle toutes les Aranéides semblent soumises, en les divisant en Aranéides nocturnes et en Aranéides diurnes. Celles-ci,
encore plus que les précédentes, prouvent que leur vocation est d’être nocturnes.
Voici comment j’ai été conduit à cette vérité ; Je vis un soir dans une allée une Épéire nouvelle noire et blanche, et d’un assez fort volume, établie sur une grande toile verticale, qui mesurait plus d’un mètre d’étendue et tissée avec beaucoup d’élégance. Pressé par la visite d’un malade, je remis au lendemain le soin de venir examiner et prendre ma nouvelle découverte. Je fus très-surpris à mon retour, le lendemain en pleine journée, de ne plus revoir au même lieu ni toile, ni Épéire. Le hasard m’ayant fait repasser au même endroit le lendemain soir, mon étonnement
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fut au comble de retrouver tout en place.
J’y revins encore le jour, et n y vis plus rien comme déjà. Enfin les épreuves successives me montrèrent toujours l’Araignée la nuit et sa disparition le jour. Je vis qu’il y avait des Epéires nocturnes comme il y en avait de diurnes, et j’ai trouvé toute une tribu de nocturnes dans ce genre.
Retirées pendant tout le jour entre les feuilles des arbres où elles se font une retraite, les Epéires nocturnes ne laissent près d’elles que quelques fils irréguliers qui doivent servir de base aux toiles verticales qu’elles doivent établir vers la nuit. Cette retraite permanente est faite à l’aide de plusieurs feuilles réunies, au nombre de trois en général ; une feuille sert de couverture ou de toit, une occupe le fond, une troisième sert de plancher. Elles sont agglutinées par des fils très-fins, dont un cer-
tain nombre tapisse cette retraite ouverte par devant. L’Aranéide s’y tient tout le jour blottie et endormie^ ses pattes anterieures ramenées sur elles-mêmes, les extrémités dirigées en avant et réunies.
Vers le soir, un peu avant la nuit, TAranéide sort de sa retraite et établit sur le premier jalon qui est resté dans le fil qu’elle a laissé une toile verticale, régulière, à rayons concentriques, avec un fil en spirale développé sur ces rayons; ces fils sont légers, bien faits, comme les réseaux de ce genre; tant que dure la nuit, l’Aranéide en occupe le centre, les pattes étendues, et veille jusqu’au matin; au jour, et au moment où le soleil se montre, l’insecte ramasse sa toile, dont elle paraît manger tous les fds, moins un ou deux, et quelquefois tous. Puis elle va reprendre sa place dans sa retraite de feuilles
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où elle se blottit de nouveau tout le jour.
Ainsi chaque soir elle recommence cette même manœuvre, contrairement aux habitudes des Épéires diurnes, dont les toiles sont permanentes. Les Épéires nocturnes n’établissent les leurs que pour la nuit. Le jour, elles se cachent et se blottissent dans des retraites faites avec des feuilles réunies avec art, et où elles dorment accroupies.
Leur corps est très-velu : leurs pattes sont hérissées de poils blancs, courts, épais et nombreux. A l’exception de l’Épéire isabelle, toutes ces Épéires ont une couleur sombre. Leur abdomen est difforme, large et un peu aplati.
Les yeux, disposés comme ceux du genre, ont l’iris généralement de couleur noisette.
Si le jour vient à s’assombrir par des
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nuages ou des brumes, quelques-unes se persuadent que la nuit est proche et elles commencent à établir leurs toiles. Lorsqu’elles occupent une place dans un buisson, on est certain, en y venant la nuit avec une lumière, de les surprendre sur leurs réseaux, à Faffût de leur proie. Le jour, au même lieu, on est étonné de n’y plus voir de toile : si on regarde dans quelques feuilles, on y retrouve l’Araignée.
On peut répéter l’épreuve aussi souvent que possible, elle ne faillit point. Quelquesunes meme, sombres et ternes le jour, offrent à la lumière artificielle des couleurs très-brillantes; la face polie et violacée de leurs pattes repliées le jour, est étalée la nuit. Les couleurs jaunes dont quelques-unes sont revêtues, paraissent très-vives; enfin, chaque petit poil blanc dont le corps est hérissé, en se redres-
sant, présente un éclat remarquable à la lumière.
Si on les enferme dans un flacon et qu’on y mette de petits papillons, ceux-ci sont épargnés tant que dure le jour; le lendemain on n’en trouve plus que les débris; les lépidoptères ont été dévorés durant la nuit. Elles se tiennent contre le bouchon, et ne font aussi leur toile que la nuit.
Ces Épéires aux moeurs si singulières sont donc de vrais nocturnes. En face de pareils faits et de ceux qui précèdent, j’ai senti le besoin d’établir dans Tordre des Aranéides la division des nocturnes et des diurnes. L’aptériste appelé à faire une étude sur nature des Arachnides, et en particulier des Aranéides, reconnaîtra que la vérité de cette classification est naturelle et fondée sur des faits nombreux.
Quant aux Aranéides diurnes, leurs caractères sont trop connus pour que nous ayons à les énoncer longuement. Amies de la lumière naturelle, elles épient leur proie durant le jour. Les unes, comme les Attes etlesLycoses, sortent d’une retraite soyeuse où elles rentrent la nuit. Les Épéires diurnes étalent au soleil des toiles permanentes qui affectent des formes différentes. Les Aranéides diurnes sont enrichies de couleurs brillantes d’or ou d’argent : le noir même prend chez elles l’aspect du velours; leur corps est couvert de poils courts, nombreux, soyeux, et, dans la variété si nombreuse des espèces, il offre les couleurs les plus variées. Leurs yeux sont généralement noirs; enfin elles sont inactives pendant les nuits.
J’ai été sur le point de faire pour les Aranéides des îles de la Réunion, Mau-
rice et Madagascar, l’application de cette classification. Mais j’ai pensé que je n’avais pas assez d’autorité pour tenter une pareille innovation, et j’ai dû suivre la classification déjà établie de Walckenaer. L’ordre adopté par ce célèbre aptériste est fondé sur l’examen raisonné des affinités des genres entre eux. C’est une classification éminemment savante qui n’est pas aussi séduisante et aussi facile que la classification naturelle, mais qui a le mérite sérieux de s’appuyer sur l’ensemble des caractères anatomiques.
TABLEAU DES AMNÉIDES