ÉPILOGUE
La nuit, dans le bois d'automne.
LE ROSSIGNOL
Parmi les feuilles bientôt d'or, par-dessus les murmures de l'eau et les murmures de la forêt, onde plus mystérieuse et plus plaintive, et, d'être captive, plus douloureuse, nous sommes, moi, Philomèlc, et vous, la nuit et la solitude, seules ! Apportez-moi, haleines de l'universelle vie, apportez-moi, pour qu'elles se mêlent à mon chant, toutes les plaintes charmées de tous ceux qui souffrent d'aimer, de tous ceux qui pleurent d'aimer, de tous ceux qui saignent d'aimer, de tous ceux qui aux joies de vivre, et aux gloires, et aussi aux charités, aux clémences, aux
LA FLKIU Di: rOMMILU KT LA POMME 157
probités, à toutes les vertus, préfèrent l'auguste et délicieux martyre d'aimer ! Un imbécile, ce jeune homme appelé Myrtil, car, s'il garde la Vie, il n'a pas eu le Baiser... Oh ! sanglote bienheureusement, éternellement, en ma déchirée et délicieuse voix nocturne, amour, amour, amour !
ET
LA FÉE NIGQUE-NOCQUE ou LES GRAINS DE MAÏS SUR LE CHEMIN
l'ange gardien lié ! tandis que, dès le crépuscule, je me dispose à gagner ma place, selon mon devoir, dans cette chaumine, derrière l'étroit lit de paille oii ne tardera point à venir dormir la petite Clodoberte, n'est-ce point la Fée Nicque-Nocqueque je vois se glisser, par le sentier assombri, sous un manteau de bure brune qui caclie les perles de ses colliers et le satiu
l'ange gardien 459
de sa robe ? J'ai toujours eu mauvaise opinion de cette Fée IVicque-Nocque. Outre que son nom, dans une langue peu ressemblante au langage angélique, doit signifier des cboses peu décentes, j'ai souvent soupçonné qu'elle nourrissait de mauvais desseins, étant peut-être quelque fille du Diable, à l'endroit de Glodoberte de qui l'innocence est confiée à ma garde. Tenons-nous un peu à l'écart afin d'observer comment elle se comportera.
LA FÉE NICQUE-NOCQUE
Hé! hé ! n'est-ce point TAnge Gardien de la petite Glodoberte que je vois se dérober derrière le mur de la chaumine, d'où pendent des glycines? Je pense que nous aurons maille à partir ensemble. Certes, je ne souhaite point de mal, bien au contraire, à Glodoberte, qui est ma filleule, et je veux que d'un bon amant qu'elle aura, elle se fasse un bon mari. Gar les Fées sont si propices au baiser
160 l'akge gardien
qu'elles Tapprouvent, même légitime. Mais cet Ange Gardien voudrait conserver Clodoberle toute nice, pour quelque hymen au Paradis, avec un vénérable Elu à la barbe blanche. Ah 1 le sot ! Comment les filles feraientelles bien l'amour au ciel si elles n'avaient appris, ici-bas, à le faire ? C'est l'intérêt des Saints que les Saintes ne l'aient pas toujours été. Mais l'Ange que voici n'en est pas oii il pense être, et il faudra voir, il faudra voir. Tenons-nous derrière cet arbre pour épier ce qu'il fera.
LORENZO
Ma vie ! mon âme ! que voilà qui est cruel que vous ne consentiez pas à venir avec moi, ce soir, dans ma grotte de la montagne, où j'étalai, sur l'herbe elles pierres, pour vous en faireundouxlit,lespeaux desours queje tuai, selon mon métier de cbasseur montagnard. l'ange gardien
Fi ! le vilain suborneur !
l'ange r.ARDlKN 161
LA FEE NICQUE-NOCQUE
Ah ! le beau garçon !
r.LODOBERTE
Mon àme ! ma vie ! Il me serait fort agréable de vous suivre, car je vous aime de tout mon canir ; mais que dirait Mère-Grand, si je ne rentrais tout de suite au logis? et, déjà, elle doit trouver que je m'attarde trop longtemps à vous souhaiter le bonsoir, sur le seuil de la chaumine.
l'ange gardien
Honnête enfant !
LA FÉE NICQUE-N0CQUE
Petite sotte !
LORENZO
Pour ce qui est de votre grand' mère, — regarde/ par la porte entr'ou verte, — voici qu'elle s'est déjà couchée, et qu'elle dort.
CLODORERTE
Il est vrai; mais si je consentais à vous suivre...
162 l'ange gardien
l'ange gardien Aïe !
LA FÉE NICQUE-NOCQÙE
Très bien !
CLODOBERTE
Comment, avant l'aube, retrouverais-je, de votre grotte à mon logis, — la distance, je pense, est grande, — mon chemin, afin de rentrer chez nous avant que grand-maman se soit aperçue de mon absence?
l'ange GARDIEN
Voilà une question raisonnable.
LA FÉE NICQUE-NOCQUE
Elle est stupide, cette petite, de s'inquiéter, avant la joie, de ce qu'il adviendra après.
LORENZO
Dès que pâliront les étoiles, je vous accompagnerai jusqu'ici, par le chemin que vous ne savez pas.
l'ange gardien 163
clododerte Oui I mais les bûcherons, loi levés, nous verront passer ensemble ?
l'ange gardien C'est admirablement dit !
LA FÉE NICQUE-NOCQUE
Voilà une question bien niaise !
lorenzo Il faudra donc que vous rentriez toule seule, et je sais un sur moyen pour que vous retrouviez votre route.
l'ange gardien Oh 1 oh î
LA FÉE NICQUE-NOCQUE
iii 1 hi :
CLODOBERTE
Quel moyen, je vous prie, mon âme ?
LORENZO
Ecoutez-moi, ma vie. Go jour, à la moisson de maïs, vous vous mîtes dans les cheveux un 6\)ï de 'mais, tout d'or, dans vos
cheveux noirs, un épi de maïs d'or I Le long de la route, grains, grains, grains, vous l'égrenerez à l'exemple des Petits Poucets des contes des Fées, que l'on va perdre au bois, et il vous sera bien facile, sous le lever vacillant du jour, de retrouver votre route, de grain doré en grain doré.
CLODOBERTE
J'irai donc avec vous, ma vie !
LORENZO
Venez donc vite, mon âme !
l'ange gardien Hélas ! hélas !
LA fée NICQUE-NOCQUE
Hi ! lîi! hi! hi! Eh bien ! que pensez-vous de l'aventure, ange de Clodoberte?
l'ange GARDIEN
Ce que j'en pense, Fée Nicque-Nocque ?
la fée NlCQUE-NOCQUE
N'étes-vous point vaincu par le joli amour de ces amants qui s'en vont dormir ensemble?
l'ange GARDIKN 165
l'angk gardien Il est cerlain qu'il est bien fâcheux que Clodoberle ait consenti à suivre son ami d'amour, et je sens une rougeur poindre aux pennes extrêmes de mes ailes, à songer que de détestables délices s'accompliront dans la grotte montagnarde, où le lit est fait de peaux d'ours très douces. Mais ne pensez point, fille du Diable que vous devez être, que vous en soyez arrivée tout à fait à vos fins. Apprenez que la rigidité du salut a fait des concessions. Voyant les fillettes de la terre trop enclines au Péché, le bon Dieu, accommodant, leur laissa quelques libertés, que, s'il les leur avait interdites, elles n'auraient pas manqué de prendre. Même les Patriarches, les Apôtres qui les doivent épouser, consentent à fermer les yeux sur quelques menues peccadilles,pourvu qu'il n'y ait pas eu de scandale ; et, ainsi qu'il y a sur terre ce qu'on appelle des Demi- Vierges, il y aura dans le ciel...
166 l'ange gardien
la fée nicque-nocque Des Demi-Saintes ?
l'aNGE GARDIEN
Vous l'avez dit. Ah ! si Clodoberte découchait, si elle ne revenait point, dès l'aube, chez sa grand'mère, continuer réellement la ressemblance de jeune fille endormie que fera, toute la nuit, sur l'étroit lit de paille, l'ombre de mes deux ailes blanches, elle serait gravevement compromise, et perdue ; mais vous savez que, grâce aux grains de maïs, elle pourra retrouver sa route à l'heure opportune. Et nous avons dans le ciel des Elus point trop exigeants, qui, au lendemain des noces éternelles, consentent à s'enorgueillir d'un à peu-près, dont leur grand âge agréa la moins résistante insuffisance. Seulement, il ne faut pas qu'il y ait eu scandale ; pour cela, c'est la règle céleste que, sur terre, les jeunes personnes ne doivent pas découcher.
Ange !
Fée !
l ange gardien la fée nicque-nocque
l'ange gardien
LA FÉE NICQUE-NOCQUE
Il me plaît de te vaincre jusqu'en tes plus extrêmes concessions. Clodoberte ne rentrera pas, avant le matin, chez sa grand' mère.
l'ange gardien
C'est ce que nous verrons !
LA fée NICQUE-NOCQUE
C'est ce que nous verrons !
LORENZO
Nous voici arrivés, ma vie !
CLODOBERTE
Que je m'en réjouis, mon âme !
LORENZO
Si tendres et si profonds que furent, durant la route, les baisers que nous mêlâmes,
168 l'ange gardien
ils ne firent qu'exaspérer mon désir d'autres caresses.
CLODOBERTE
Ils ne firent que me soumettre à l'espérance d'autres caresses.
LORENZO
Voici la couche douce, faite de peaux d'ours bruns, où tu seras si blanche...
CLODOBERTE
Quoi, la voici ?
LORENZO
Ne le dévêtiras-tu point, pour y être tout à fait plus blanche.
CLODOBERTE
Ah ! que je consens à me dévêtir pour que, plus blanche, tu m'aimes davantage.
LORENZO
Ma vie !
CLODOBERTE
Mon âme !
i/\Nr.i: (;audien 169
LORENZO
Oh î vraiment, me quitteras-tu avant l'aube ? Certes, les étreintes du soir seront exquises...
CLODOBERTE
Oli î je resi)ère !
LORENZO
Mais les étreintes du malin seraient plus exquises CLCore
CLODOBERTE
Inexperte des unes comme des autres, c'est le délice de celles-là qui m'apprendra le désir de celles-ci ; mais je ne pourrai m'y abandonner, puisqu'il faut que je rentre au logis; et, un à un, j'ai semé le long du sentier les grains de l'épi de maïs que j'avais dans les cheveux.
LORENZO
Tu les as semés ?
CLODOBERTE
Il le fallait bien ! Regarde, je n'ai plus,
daas les cheveux, que les cliquetantes feuilles d'or de l'épi.
LORENZO
Ainsi, lu me laisseras ?
CLODOBERTE
Ah! avant que je te laisse, récompensemoi, s'il est vrai que l'amour est doux, de ma tendresse à te suivre ?
l'ange GARDIEN
Ariel !
ARIEL
Me voici. Encore que vous soyez, Ange, de ceux qui nient et réprouvent la puissance des jolis paganismes devenus féeries, et n'admettent point que, par-dessus TEurotas et la mer Ionienne, le pont du Rêve se courbe jusqu'à l'île d'Oriane, je vous suis tout dévoué, parce que les Chérubins ont des ailes comme les Eros.
l'aNGE GARDIEN
Sers-moi donc, Ariel. Une fée avec qui je
l'ange gardien 171
suis en procès, la Ft5e Nicque-Nocque, va sans douto ordonner à tous les oiseaux du bois de manger, et à lous les vents de la montagne de disperser, les grains de maïs qu'une vierge, un à un, laissa tomber pour retrouver le chemin de l'honnêteté et de la vertu. Sersmoi I II faut que malgré la puissance de Nicque-Nocque, ces grains demeurent oii ils tombèrent; et je t'en commets le soin.
ARIEL
Rossignol ?
LE ROSSIGNOL
Tsi, tsi, Isi, tsi, tsio !
ARIEL
Quelle que soit la faim qui te pousse, ne mange pas les grains de maïs sur la route.
LE ROSSIGNOL
Tsi, tsi, tsi, tsi, tsio !
ARIEL
C'est oui qu'il veut dire. Moineau franc?
172 l'ange gardien
le moineau franc Gui ! cui ! cui ! cui ! cui !
ARIEL
Quelque faim qui te pousse, ne mange pas les grains de maïs sur la route.