LE LÉZARD DOU VEUT
fuie et souple queue d'or vert. Depuis, je la cherche. Elle doit avoir glissé entre les cailloux, l'herbe, ou la mousse du fossé. Employez-vous, bergère, à retrouver ma queue d'émeraude.
EUDORINE
Je n'aurais garde de vous refuser si menu service. Pourtant, si j'ose dire, je ne comprends pas, Dame ! que vous ayez tant de souci d'une tant pelite perte. Cela ne doit guère vous chaloir, dame Fée, la queue d'un lézard.
LE LÉZARD
On voit bien que tu ne connais pas le Gode du royaume des Fées ! Il y est dit, formellement, que si l'une de nous, sous une forme qui n'est point sa naturelle, en perd quelque partie, et, perdue, ne la recouvre point, ne la remet pas en la place convenable, elle sera désormais privée, en sa forme véritable, de
la même partie.
ic,
182 LE LÉZARD d'OK VEUT
ELDORINE
Je ne fus point à l'école, et je ne vous entends guère.
LE LÉZARD
Vous m'entendrez tôt. Imaginez que je me sois changée en colombe.
EUDORINE
Bon. Je l'imagine.
LE LÉZARD
Eh bien ! si, colombe, je perdais l'aile droite, je n'aurais plus, Fée redevenue, que le bras gauche.
EUDORINE
Las! comment feriez-vous pour manger la soupe?
LE LÉZARD
Pensez que je me fis vague de la mer.
EUDORINE
Je le pense.
LE LÉZARD
Eh bien I si, vague de la mer, j'en per-
LE LÉZAKD d'oiI VEUT 483
dais, sous un coup de vent, la rondeur mouvante, j'aurais, redevenue Fée, la poitrine plate comme le sable uni de la grève.
EUDOIUNE
Eh ! ce ne serait point grand dommage. Car, ([uel est le plaisir d'avoir le corsage si rempli ? Pour moi, je fus fort (étonnée, et effrayée,et marrie, quand je vis, le dernier octobre, où j'eus quinze ans, se gonfler ma gorge en même temps que les pommes du verger.
LE LÉZARD
Nice! tu ne savais point, tu ne sais pas encore le délice du sein sous la caresse qui ne le peut prendre tout entier! Mais suivons notre propos. Si je ne retrouvais ma queue de lézard, ma robe de brocart d'or n'aurait point de traîne au bal où, ce soir, Viviane, que chanta notre ami Jean Lorrain, nous convie, dans la clairière de Brocéliande !
EUDOIUNE
Quoi ! votre robe n'aurait point de traîne,
184 LE LÉZARD d'oR VERT
au bal de Viviane, dans la clairière de Brocéliande? On ne saurait imaginer de plus grand désastre. Je vous viens donc en aide, et je cherche, je cherche.
LE LÉZARD
Là, peut-être, sous le duvet tombé de celte fleur d'ortie?
Non, ce n'est pas une queue de lézard. C'est le bout d'une herbelette où le soleil mit de l'or. Ah !
LE LÉZARD
Tu l'as trouvée?
EUDORINE
Je me piquai le doigt à l'ortie.
LE LÉZARD
Cherche un peu plus loin. Ce qui me manque roula peut-être avec les petites pierres.
EUDORINE
Je l'ai !
LE LÉZARD d'OR VERT 185 LE LÉZARD
Tu l'as?
EUDORINE
Oui ! toute verte 1 et vivante encore! Elle était là, sous le tesson.
LE LÉZARD
Chère bergère ! Vite, remets-la oii elle faisait défaut.
EUDORTNE
Voilà qui est achevé.
LE LÉZARD
Alî ! je frétille tout entière. Merci, bergère.
EUDORINE
A vous revoir, Dame !
LE LÉZARD
Je ne veux point que tu me quittes de la sorte! C'est une autre loi, dans le royaume des Fées, que quiconque leur rendit sei'vice en reçoive récompense, et par le moyen même du service rendu. Parle, bergère lé-
186 LE LÉZARD d'oR VERT
gère, bergérette proprette, bergeronnette honnête, que puis-je faire pour que tu aies toute Taise possible?
EUDORINE
Eh ! toute l'aise possible, je l'ai, puisque Mère-grand, afin de me faire belle, acheta, dimanche, un ruban de moire au colporteur qui passe.
LE LÉZARD
N'as-tu souci que d'un ruban?
EUDORINE
A quelque heure que je revienne dans la chaumine, Mère-grand me garde un petit pot plein de lait, oii je bois à ma soif.
LE LÉZARD
Jolie comme tu es, ne désires-tu pas autre chose que le ruban, et le petit pot de lait ?
Aucune autre chose, — sinon de ne pas perdre quelqu'un de mes oisons, car le fermier me gronderait.
LH LÉZAHD d'oU VKUT 187
Li: LÉZARD
Donc, ta ne penses jamais à un ami d'amour qui te dirait des paroles aimables, en faisant déplus aimables gestes?
EUDOUI>'E
Que si ! Mais Mère-grand m'assure qu'un amoureux me déroberait le ruban de moire, et boirait tout mon petit potdc lait.
LE LÉZARD
Pour ce qui est de dérober ton ruban, il ferait à sa guise ; mais, quant à boire ton petit pot de lait, il n'y manquerait pas, et tu te garderais bien de t'en plaindre.
EUDORINE
Quoi ! j'aurais plaisir à être volée ?
LE LÉZARD
Le seul plaisir qui vaille que tu aies mis quinze ans à l'attendre ! Et comment voudrais-tu qu'il fût fait, Tami d'amour dont lu as crainte à la fois, et désir?
188 LE LÉZARD d'oR VERT
EUDORINE
Ah ! fée !
LE LÉZARD
Eh bien! bergère?
EUDORINE
Qu'il fat brun des cheveux, et très blanc de la peau, avec des lèvres rouges sous de drues moustaches noires, et que, grand, terrible, mais très doux, il eût une épée au côté, et me parlât avec des mois si modestes, si tendres, si soumis que je ne fusse pas effrayée du bonheur de le voir, voilà ce que je voudrais, dût-il...
LE LÉZARD
Dût-il vider tout le petit pot de lait?
EUDORINE
Oui!
Regarde.
Ciel !
LE LÉZARD
EUDORINE
LE LÉZARD d'oR VERT 180
LE LÉZARD
Regarde encore.
EUDORTNE
Oh! qu'est-ce?... Que vois-je?... Monseigneur!... D'où ôles-vous venu ici, tout à coup ?
LE JEUNE HOMME BRUN
Je n'^ suis point venu tout à coup, puis- (jiie j'y étais déjà. Crois-tu, Eudorine, qu'une Fée, ayant le pouvoir de se muer en petite bestiole verle, n'a point celui de devenir, tel que lu le voulus, un amoureux, — lorsqu'il s'agit de récompenser le service qu'on lui rendit? Puisque, grâce à toi, j'irai au bal de Brocéliande avec une robe de brocart, à traîne, tu recevras de moi un délicieux salaire...
EUDORINE
Quoi ? quoi donc ?
LE JEUNE HOMME BRUN
Les branches, demain, du bois oii jet'em-
190 LE LÉZARD d'oR VERT
mène se souviendront, en leurs murmures, des murmures tendres de tes lèvres, reconnaissantes de ma gratitude. Ne t'altarde point, ne résiste pas, viens, puisque je suis, selon ton vœu réalisé, celui que toujours tu voulus suivre, que tu attendais avant même de l'avoir désiré.
EUDORINE
Lézard!...
LE JEUNE HOMME BRUN
Non.
Dame Fée!...
LE JEUNE HOMME BRUN
Non.
EUDORINE
Monseigneur!...
LE JEUNE HOMME BRUN
Non.
EUDORTNE
Toi !...
LE LKZAIU) d'oK VEUT 11)1
Li: JKl.NE HOMME BRUN
Oui :
EUDORINE
Ah ! que la forêt semble obscure! Naguère jo n'y pénétrais pas si avant. J'ai peur que vous me touchiez. J'ai bien plus peur que vous me laissiez. Ne me laissez pas. Vous avez donc mis d'autres oiseaux dans le bois, puis(iue jamais je n'entendis des ramages comparables à ceux-ci, qui m'avertissent d'avoir peur et mo conseillent de ne pas avoir peur. Ah ! que vous êtes terrible, et ({ue vous êtes bon ! ! Éloignez vos lèvres. Donnez-moi vos lèvres ! Donnez, donne-les-moi pour toujours... Pourquoi suis-je tombée?... Mèregrand avait bien tort.