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De toutes les illusions que je n'ai guère, l'illusion de la verlu de Josette est celle que j'ai le moins. Non seulement cette jeune personne, de qui les seules qualités morales, et intellectuelles, consistent en des touffes ondantes do lourds cheveux roux fleurant le chanvre indien, en des lèvres où il y a un parfum mouillé qui est de leur invention, et en une gorge que Phryné aurait pu prendre pour avocat, m'agace, m'horripile, m'éréthise, m'hyperéréthise par des bouderies et des taquineries d'enfant, par des dents montrées de petit chien en colère, qui va mordre, et par son extraordinaire instinct d'exiger en tout temps, en tout cas, sans aucun profit pour elle, le contraire précisément de ce que je suis enclin à vouloir, et par une belise dont la profondeur donne le vertige ! mais, en outre, elle me trompe à tout propos, avec tout venant, — fréquence d'infidélités que peut seule rendre vraisemblable sa parfaite
indifférence aies commetlre. J'ai dû renoncer à me brouiller avec ceux de mes amis qu'elle préféra, l'un après l'autre, ou concurremment, car, enfin, on ne peut pas vivre sans quelques relations mondaines; c'en est au point que je ne change pas de tailleur, parce que ça reviendrait au môme ; et, si j'étais, sans Vendredi, le Robinson d'une île déserte, elle coucherait avec le perroquet, dans mon arbre ! mais le perroquet n'apprendrait pas à dire : « Je t'aime ! » C'est le mot qu'elle ne sait pas. Tout de même, lâche, je l'adore, à cause de l'odeur du dawamesk qu'elle a dans ses cheveux brûlés, et à cause des autres vertus que j'ai dites. Mais mon cœur est plus percé de méchancetés, de niaiseries et de trahisons que ne l'est, de fléchettes de bois et de petites pointes do fer, le cœur en pain d'épices d'un tir forain !
Cependant, ne l'espérant plus, je m'étais
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couché; cl, temlanl la main vers la pctilc table, je pris un livre.
C'était le second volume des Œuvres Complètes de Léon Dierx. Je commençai de lire, de relire pour la vingtième fois. Quoi! vraiment, on ne va donc pas, enfin, dire celte vérité qui apparaît, aux yeux de ma conscience littéraire, évidente et lumineuse comme le soleil même, que Léon Dierx est le plus grand poète, le plus tendre, le plus pur, le plus haut poète qui ait surgi depuis l'énorme floraison lyrique du Romantisme? Que Baghavat me préserve d'un blasphème ! on sait avec quelle ferveur je vénère mes maîtres morts, avec quelle sincérité j'admire mes amis bien vivants. Mais, au for intime de moi, il y a cette conviction, qu'enfin je dois crier, que, sous le pontificat de Leconte de
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Lisle [Hugo magislro in sœcula sœculorum^ amen!) Léon Dierx n'a d'autres égaux que le hautain Alfred de Vigny et le divin Lamartine. Gela, Silvestre le croit et le dit; cela, Mallarmé le croit et le dit; cela, Verlaine le croyait et le disait; cela, Georges Gourteline le croit et le dit ; cela, Mirbeau, avec sa franche voix juslicière, est prêt à le clamer, et Richepin aussi, et Ponchon ; et moi je l'exprime aussi, plus humble, mais non moins sûr d'avoir raison, et non moins ardent ! Et, comme nous, les poètes nouveaux, qu'ils riment ou non, qu'ils admettent ou . non l'hiatus, qu'ils fassent, selon la loi d'un rythme mystérieux, des vers de dix-sept ou de trente-deux pieds (c'est leur affaire ! l'avenir reconnaîtra les siens !), voient luire et signalent au front de Léon Dierx le signe auguste du génie I En ce qui me concerne, compagnon de ses jeunes années, je me suis souvent troublé de la familiarité qu'il me
permet encore d'avoir avec lui; et je suis le tremblant dévot du seul d'enire nous qui soit devenu un dieu. Mais pour Léon Dierx, toujours fuyant, toujours rebelle aux louanges,— tant pis! il n'écbappera pas à la gloire ! — je voudrais, non pas mieux (car il n'y a pas mieux !), mais autre chose que Tadmiration de ses amis. Tenez, toute querelle, un instant, laissée de côlé, et selon le très noble exemple que vient de donner l'Académie en accordant à Léon Dierx le plus haut prix dont elle puisse honorer une vie poétique, est-ce que ceux-là mômes qui ne nous aiment guère, nous les Parnassiens, ne pourraient pas concourir à fonder, parmi le grand public, une gloire entre toutes légitime ? Ne vous inquiétez pas de nous. Dénigrez-nous, même ! N'importe. Pourvu que vous nous aidiez à compenser la longue injustice dont fut victime le meilleur, le plus auguste, le seul grand d'entre nous. Nous l'aimons tant que
le chagrin qu'il ne soit plus à nous seuls se consolera et s'enorgueillira de la joie qu'il soit à tous.
Quant à Josette, — oh ! que je demande pardon à Léon Dierx de l'avoir mêlé à ce conte frivole ! — elle ne venait point. Et je lisais, extasié, mais furieux, extasié des vers, furieux de Tinfidèle. Deux pages entre la fm de la Prophétie et le commencement des Cijgnes, n'étaient point séparées. Je pris dans le tiroir le petit couteau à couper les pages.
C'est un joli couteau. Plutôt un poignard. A son manche ajouré, en argent gris, il y a une petite tête de mort. Naguère, deux rubis servaient d'yeux à cette menue tôte de mort; les rubis sont tombés ; il reste deux petits trous. Je pris le couteau...
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Alî ! c'élail extraordinaire !
La pointe était toute rouge.
Oui, à Textrémilé, il y avait du rouge, comme si la lame, après avoir fait une blessure, en était ressorlie, sanglante.
Je regardais la fine pointe rouge. Vraiment elle ressemblait à Tacier d'un poignard (jui aurait servi à quelque meurtre et qu'on aurait, après le crime, oublié là. Vous pensez bien que je n'étais pas du tout porté à m'émouvoir, à avoir peur, comme on dit. La chambre oi^i j'étais couché, la chambre coutumière, avec ses tentures légères dont les remûments me bercent, les bons visages d'amis en les cadres aux murs, et la claire glace où se mirait la dentelle que Josette avait laissée au cou de la Vénus en plâtre de la cheminée, éloignaient toute idée de mélodrame...
Cependant, pourquoi était-elle rouge, cette pointe du joli poignard ?
Du fioig"!, je voulus essuyer la rougeur. Elle persista. Cela ressemblait à un peu de sang caillé. Allons donc, du sang à ce coupepapier, dont je me servais tous les jours, et frotté tous les matins par un valet do chambre soigneux! Enfin, pourtant, il n'y avait pas à dire : la pointe était rouge, rouge, rouge, et ça ne s'en allait pas. C'était singulier, vous ne direz pas le contraire, qu'il y eut du sang caillé à ce petit poignard dont je me sers pour couper les feuilles des livres nouveaux. Les idées les plus fantasques me traversèrent l'esprit, tandis que, peu à peu, la pesanteur du sommeil s'étendait sur mes paupières comme deux ailes de papillon noir. Des cambrioleurs avaient peut-être assassiné mon domestique avec mon poignard, et avaient remis le poignard dans le tiroir de ma table, pour que je fusse soupçonné du crime? Ou bien Josette, arrivée au rendezvous avant l'heure (oh I comme il fallait que
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je fusse endormi déjà pour supposer une (elle invraisemblance !), s'élait-elle enfoncé dans le sein — dans ce sein digne de prouver l'innocencc de Phryné — la pointe du poignard qui a une petite tôle de mort, aux yeux jadis de rubis, à la cime du manche ? Un rire m'empêcha de m'endormii- tout à fait. Ah ! ah! Josette faisant du mal à sa propre peau ! Ça c'était trop fou ; la détente du rire me lâcha dans le sommeil. Mais je dormis mal, toujours inquiet de cetle inexplicable rougeur. J'avais des sursauts. « Il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'effrayant pour qu'il y ait du sang au bout de mon coupe-papier ! >» Je me rendormis. Aie 1 aie ! aie ! je sentais une trahison, aiguisée en lame, m'entrer dans le cœur ; et du sang coulait de mon cœur. Oh ! oh î oh ! c'était un mensonge, moins pointu, au bout rond, qui entrait dans mon cœur, et ma blessure s'en aggravait largement. Hi ! hi ! hi ! c'était une niaiserie, penne de flèche
déjà enfoncée, qui me chatouillait les bords de la blessure. Et combien je souffrais ! Alors, je dis : « Je comprends 1 je comprends ! le sang de mon cœur a rougi la pointe du petit couteau ; toutes les nuits, — les nuits oii elle daigne venir, — Josette prend 1« petit couteau, et, dès que je suis ensommeillé, me perce le cœur de menus coups de trahisons, de mensonges et de niaiseries. Et c'est pour cela que la pointe du petit couteau est rouge ! » Alors, plein de rage, je levai le poing vers Toreiller voisin, résolu à broyer la crim'inelle tôte... Vain projet ! puisque Josette n'était pas venue...
Mais si, elle était venue. 0 charme ! ô joie ! ô délice ! Elle était venue, un peu tard. Ça ne fait rien, elle était venue pendant que je dormais.
— Josette! Josette! Josette!
— Hein? quoi?
— Josette !
Li: lUTir IMIK.NAHD I 01
— Eli bien !
— Tu es là ?
— Mais oui. Tu le touches bien.
— Ah !
— Bon! après? Laisse-moi dormir. Tu rouUais. Je me suis couchée.
— Tu m'expliqueras ?...
— Rien du tout. Bonsoir.
— Oh I je t'en prie, explique-moi, si tu le sais, pourquoi le petit bout du coupe-papier est tout rouge.
— Tout rouge ?
— Tout rouge.
— Quel coupe-papier?
— Le coupe-papier qui est toujours dans le tiroir.
— Tout rouge ?
— Tout rouge.
Alors, elle se mit sur son séant, furieuse, haineuse, heureuse d'être haineuse ; mais, s?i triomphante gorge hors des dentelles
comme une gloire de déesse trouant les nuées
de rida :
— Ça, c'est trop fort ! dit-elle. Comment !
tu ne le rappelles pas que, l'autre jour, parce que j'ai eu la complaisance de couper un fil qui t'empêchait de nouer ta cravate, je me suis piquée au doigt avec ce couteau? et j'ai tant saigné que l'acier en a élé tout sanglanl!
Je ne me rappelais pas du tout qu'elle m'eût aidé à nouer ma cravate. Je n'avais aucune souvenance de la piqûre au doigt, dont elle se faisait un mérite. Ah ! comme elle mentait ! En réalité, la rougeur à la pointe de la lame était uniquement due aux blessures qu'elle fil, les nuits d'avant, à mon triste cœur docile. A moins que Josette, complice d'un crime récent, ne soit associée avec des cambrioleurs qui, un jour ou Tautre, m'assassineront du poignard déjà essayé.
Encore qu'un peu inquiet, je me tournai vers
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elle, je baisai ses lèvres où il y a un parfum mouillé qui est de leur invention ; et, môme au prix du péril où je m'exposais, je vous souhaite le délice que j'eus.