‹ Arc-en-ciel et Sourcil-RougeChapitre 9 sur 66 · REFLET JUSQU'AU PRINTEMPS · texte numérisé non relu

REFLET JUSQU'AU PRINTEMPS

Celait par un hiver si froid que les reflets gelaient dans les miroirs. A vrai dire, bien tenue et serrée entre les bras d'Aymeril, jongleur errant, poète passant par là, qu'elle avait élu pour ami d'amour, Jocelyne ne grelottait qu'à peine, encore que, petite paysanne, elle fût, — une chemise pour corsage et pour jupon un haillon trop court, — nu-seins, nu-jambes, nu-pieds, et que l'àlre ne flambât point en ce pauvre logis des cbamps. Même il est possible que, de la chaleur qu'elle sentait au dedans d'elle, un peu hii monlàt juscjn'à sa peau rose non d'enge-

lŒFLET .IISOu'aU PIUMEMPS lOo

lures. Mais, tout à coup: « Ilélas! mon doux Jésus, et Madame la Vierge, et tous les saints qu'on lit en Talmanach de Mère-Grand ! s'écria Jocelyne, comme vous avez bien raison de dire, sire Aymeril, en vos tensons et sirvenles, que l'enfantelet Amour et l'enfançon Avril folâtrent de compagnie ; ce n'est point le printemps qui nous eût joué ce méchant tour ! Mais, aussi, de quoi vous avisiez-vous de me faire l'amour par un temps où les oiseaux mourraient de froidure s'ils n'avaient point de plumes? et, mes plumes, vous les rebroussâtes. » Ce qui l'effrayait tant, c'est qu'un petit miroir au mur, pauvre miroir d'étain, leur avait pris leur image à l'instant justement où ils se baisaient aux lèvres. S'il avait été plus large, plus long surtout, pensez qu'il aurait pris d'eux bien davantage : peut-ôlre un délicieux gonflement sous une virile main dont les doigts s'élargissent, comme de saisir une Irop grosse orange.

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peut-être même... Mais, — sans doute par une chaste précaution de la providence, — le miroir, hier, s'était cassé, dans le bas. Ce qui en restait ne laissait pas de montrer, sous des yeux mi-clos de délice, entre des joues, si blanches, si lisses, si ardemment rapprochées, presque rien de deux bouches pareilles à deux roses écrasées entre deux ventres de tourterelles ! Et le reflet, révélateur d'une- totale extase, persistait, persislerait, ne fondrait pas, à cause de l'hiver. Ah ! que dirait mère-grand, bientôt revenue de l'église, quand elle verrait la preuve que Jocelyne n'usa point tout le temps à filer au rouet ou à mêler des fils de dentelle ?

Nulle vieille n'était plus durement cruelle aux amoureux quecelle-ci ;laseuleidée — car, jeune, elle n'aima point, — que l'on pouvait échanger de tendres propos, la mettait hors d'elle-même ; et elle ne manquait jamais de rouer, à grands coups de la branche de cor-

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noiiillor ([ui lui servait île bàlon, la pauvre Jocelyne, — de sorte que les reins de la petite paysanne ressemblaient à de la chair d'agneau cuite sur le gril, — si elle la surprenait, le visage au bâillement de la porte, vers quelque galant qui viendra peut-être. Par bonheur, tous les jours, elle passait de longues heures à l'église, agenouillée, les bras tendus, les yeux écarquillés, en Tadoration immobile, ardente, fervente, éblouie, de Taulel miraculeusement rayonnant, oià, parmi la mystérieuse buée de l'encens, entre les fleurs lumineuses et les cierges fleuris, Notre-Dame la Vierge, avec le petit Jésus dans les bras, Elle de neige et d'azur, Lui d'or et de rose pâle, s'éloignent, adorables, sous le haut ostensoir qui est comme un éclair de la gloire divine épanoui par une fente de la porto du Paradis. Celle mauvaise vieille, quand elle se relevait de son pieux agenouillement,- avait l'air moins mauvais ; ses creux

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petitsyeux gardaient quelque chose de doux et de sublime, d'avoir comme aspiré les grâces et les splendeurs paradisiaques. Mais elle ne tardait pas à redevenir, toussotante, crachotante, la méchante sans-dents qu'elle était.

Jocelyne sentait déjà les coups dont, tout à l'heure, la navrerait la branche de cornouiller; et elle pleurait à fendre l'âme.

Bien qu'il se sentît plus enclin à lui faire commettre de nouveaux péchés qu'à la sauver du péril de celui de naguère, Aymeril s'ingénia à trouver des façons de faire disparaître l'image révélatrice. Si l'on faisait un grand feu ? Mais il n'y avait aucune bûche dans le bûcher. Si, mêlant derechef leurs lèvres (ah ! qu'il était subtil !), ils soufflaient une double haleine chaude sur le miroir ? l'image y fondrait peut-être. Elle ne fondit pas.

Alors Aymeril : « Je pense que le mieux est d'aller faire visite au seigneur Hiver, et de lui dire le péril où nous a mis son extraordi-

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naire froidure : peut-être s'atlendrira-t-il de nos alarmes, et consentira-t-il à dégeler un peu. — L'idée n'est point mauvaise, répliqua Jocelyne, parmi ses larmes qui devenaient tout de suite des perles. Mais savoz-vous oii il habite le seigneur Hiver? — A quoi donc servirait d'êlre jongleur errant et poêle qui passe, si Ton n'était instruit de tout ce qu'ignorent les autres hommes ? — En ce cas, partons vite », dit-elle. A travers les champs blancs, sur qui des flocons çà et là volelants, étaient comme les blancs papillons de l'hivernale floraison blanche (décembre a des marguerites de gel plus blanches que les marguerites du renouveau, et aussi, par émulation, des boutons d'or qui sont du grésil traversé de soleil), à travers les forêts oîj, infiniment, plus loin encore, à toutes les bran-

ches, et à des branches au delà de toutes les branches, entre des éclaircies d'azur vagues comme du cristal teinté de transparence

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bleue, s'illumine à cause du jour, se diamante, s'opalise, se saphyrise, rutile aussi, une immensité de froides pierreries, étagée, mullipliée, jusqu'à la fin de l'horizon continuée en de resplendissantes pendaisons de stalactites, ils arrivèrent au palais de glaçons sculptés où, en une salle de neige toujours blanchie et solidifiée par le ciment accumulé des grésils et des giboulées, règne et triomphe le seigneur Hiver, le menton en la surplombante avalanche de sa barbe, pareille à la chute immobilisée des torrents pyrénéens! Jocelyne, Aymeril, tout frissonnants sous les hermines dont les avait vêtus la tempête de la plaine et de la forêt, ne purent point parler, tant leurs langues, en leurs bouches, étaient raidies par l'acerbe froidure. Mais l'Hiver, qu'informe de tout ce qui se passe en son glacial royaume, les flocons renvoyés par les murs et les vents coulis qui reviennent, leur dit : « Non ! N'espé-

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rez pas que, pour épargner aux reins de Jocelyne les brutales caresses d'une branche de cornouiller, j'atténue, en quoi que ce soit, mon triomphe éternel qui, cette année, s'augmente d'une nouvelle gloire. Naguère, les rivières, par moi, devenaient des amoncellements de dalles de marbre ; les troncs d'arbres éclataient, à cause du gel qui distend et rompt les écorces ; môme j'imposais aux mers, tumultueusement rebondissantes, l'immobilité inébranlable des banquises ! et il n'y avait plus de ruisseaux dans les prairies. Mais, pour la première fois, je viens de réaliser ce suprême rêve de ma fonction : les reflets gelés dans les miroirs ! Et vous avez pu penser que je renoncerais à ce nouveau et plus merveilleux privilège pour que fonde l'image de deux bouches jointes, et que cette jeune demoiselle ne soit point rouée de coups par sa grand'mère?» Jocelyne dit : « Hélas! » Alors, soit que le seigneur Hiver éprouvât

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quelque attendrissement en son cœur de glace, soit qu'il craignît que les pleurs de Jocelyue, tièdes, ne fissent des trous ruisselants en la roide harmonie de son palais de blancheur, il reprit : « Cependant, soyez sans crainte; par ma force même, pas ébranlée, sera secourue votre faiblesse. Oui, je vous le dis, vous n'aurez pas à déplorer l'universelle froidure qui enveloppe, serre, étreint tout l'univers vivant, et sans que, dans le miroir, l'image de votre péché s'eslompe et disparaisse, vous n'aurez point à subir le châtiment d'avoir commis ce péché, — encore que son absolution, soit, plutôt que le mien, le devoir des mois tièdes, des fades mois qui succéderont à mes décembres et à mes janviers ! » Nulle réplique possible. Jocelyne et Aymeril se retirèrent, retraversèrent les forêts lumineuses, les champs jusqu'au delà de tout blanchissants, regagnèrent la chaumière, où il n'y avait point de

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feu, où se perpétuait, dans le petit miroir d'étain, — pas trop long, heureusement, — le rellet de leur délicieuse faute. Les paroles du seigneur Hiver, qui leur avaient semblé fort obscures, n'étaient pas pour les rassurer tout à fait. Qu'avait-il voulu dire? Qu'arriverait-il lorsque la grand'mère?... Un bruit de bâton sur le dur du gel les avertit que, sortie de l'église, elle s'approchait, allait paraître. Aymeril vite caché derrière la huche, elle poussa la porte, elle entra. Ah ! que Jocelyne avait, par tout elle, de frayeur. Certainement, avec ses méchants petits yeux, la vieille allait voir, d'abord, le baiser, pas fondu dans le miroir. Jocelyne se précipita, les genoux à la terre glacée du logis. « Mère-grand ! mère-grand! oui, oui, c'est vrai. Je vous dirai comment ça s'est fait... Ne me battez pas... Ne regardez pas le miroir... C'est vrai... Ne me battez pas... ne regardez pas... » Mais la Vieille, marchant d'un pas

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lent, le pas d'un aveugle, qui, selon l'habitude, a regagné sa demeure et s'y retrouve sans incertitude, dit : « De quoi parles-tu ? Qu'est-ce que je ne dois pas regarder? Tout à l'heure, à l'église, — ah ! qu'il y faisait froid ! — soit que Notre-Seigneur m'ait fait une grâce spéciale, soit que l'hiver ait gelé dans mes yeux qui espéraient, écarquillés en une adoration immobile, ardente, fervente, éblouie, l'autel miraculeusement rayonnant, j'ai pris — j'emporte et je garde — parmi les mystérieuses buées de l'encens, avec les fleurs lumineuses et les cierges fleuris, Notre- Dame la Vierge, qui tient le petit Jésus dans les bras. Elle de neige et d azur. Lui d'or et de rose pâle, s'éloignant, adorables, sous le haut ostensoir, qui est comme un éclair de la gloire divine, épanoui par une fente du paradis! Et je ne vois rien que la splendeur immuablement figée en mes yeux radieux. » Jocelyne pensa : « Ça, c'est de la chance ;

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et le seigneur Hiver nous fut vérïdiqiie et favorable. » Puis :« Aymeril ! — Quoi? — Sors de derrière la huche. — Me voilà ! — Va! que crains-tu? elle est aveuglée d'extase î — Comme nous? — Oui, comme nous. »

Et leurs bouches ne furent qu'une bouche où le délice de n'en avoir été qu'une leur rendit bientôt le désir d'en être deux, pour bientôt n'en être qu'une; pendant que la Vieille priait, aimait, adorait, émerveillée de son rêve, que l'hiver figea dans ses yeux! Or les reflets, dans le miroir et dans les yeux, persistèrent, gelés. Au printemps, tout fondit. Il n'y eut plus rien, sinon, — pendant ([ue Mère-grand s'agenouillait dans l'église, espérant encore que les cierges lui rentreraient dans les yeux, — les rêveries, point dans la maison, dans les venelles fleurissantes, de Jocelyne avec un jongleur errant, avec un poète qui passe. Aymeril? Oui, ou un autre. Qu'importe ! Un autre, c'est tout de

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même le môme ; car il n'y a qu'un amour, et qu'une trahison. Dès le printemps, l'image du baiser fondit au miroir. Est-ce que l'amour de Jocelyne et d'Aymeril, dans leur cœur, n'avait pas fondu déjà? Seule la Vieille garda, en ses yeux presque morts, la vision de sa foi. Si jamais vous entrez dans une église de lointaine province, considérez pieusement et mélancoliquement les vieux yeux des vieilles dévotes levés vers les cierges, sous les Irisles paupières jaunes !

LE TOMBEAU DU BERGER lïYLAS

« Que ce ne soit point la terre de Pélops, que ce ne soient point des talents d'or que j'aie à cœur de posséder, ni, au jeu de la course, d'aller plus vite que les vents ! Mais sous ce rocher que voilà, je chanterai, te tenant entre mes bras, regardant nos troupeaux confondus, et devaut nous la mer de Sicile I » En répétant ces vers du beau bouvier Daphnis, vainqueur de Ménalque, j'avais, sous le chaud soleil, descendu les collines chargées de vignes, traversé les prairies neigeuses çà et là et mouvantes du saulëlement des chèvres, suivi la haie des potagers où

coule, entre les plants d'oignons et d'aulx, le chuchotement des ruisselets en leur lit de brique creuse, et je me disposais à continuer mon chemin, sur le sable, le long de la fraîche mer murmurante et dorée. Car, selon Tordre de mon père, éleveur de moutons, qui, l'an passé, m'envoya apprendre le commerce à Mytilène, je devais être de retour, avant la fin de la journée, à Paies, mon village natal. A la vérité, dans Mytilène, reine de Lesbos, ville blanche partout traversée de canaux, de sorte qu'elle ressemble, non pas à une ville, mais à un archipel de marbre, j'avais beaucoup fréquenté une jeune danseuse appelée Lycinion, qui se louait pour les festins, et, par suite, plutôt que le commerce, appris à chanter l'hyporchème qui rythme les bibasis ou les lascives cordaces ; je n'étais donc pas sans inquiétude quant à l'accueil que me ferait mon père, campagnard d'humeur grave ; et je me promettais

Li; tomiu:ai m iu:i5(;i:u mvlas IID

bien de lui cacher, de peur qu'il ne la brisât conlrc terre, la llùte à sept luyaux attachée ù ma ceinture par un ruban que m'avait donné Lycinion.

Cependant, je me hâtais le long de la fraîche mer verte et d'or, lorsqu'une voix, un peu tremblante comme celle des vieillards :

— Arrête, jeune voyageur ! Garde-toi de fouler ce sable sacré où est le tombeau du berger Ilylas.

Je me tournai vers la voix. Je vis un vieil homme qui était assis, à môme le sol, dans des haillons, les pieds ramenés sous les cuisses; et, tout en parlant entre un chapeau de paille détressée et une longue barbe blanche que faisaient monter et descendre les mouvements de la mâchoire, il donnait à manger, grain à grain, du maïs à une tourterelle familière qu'il avait, battante à peine des ailes, au bout d'un doigt !

— Vieillard, lui demandai-je, qui es-iu ? et que fais-tu là, seul, en cet âge d'aïeul, sur le bord de la mer ?

— J'ai nom Philètas, répoiidil-il. Tous les vieux et toutes les vieilles du pays te pourraient dire combien de fois je les fis danser en jouant de la syrinx, au temps où ils étaient jeunes ! Maintenant, on m'a donné à garder ce temple qui, pour apaiser Pan et les Nymphes des bois et des prairies, leur fut dédié ; et je passe le temps avec des tourterelles qui ont la couleur de ma barbe.

Eu effet, non loin de Philètas, s'érigeait un tout petit temple fait de troncs d'arbres, où l'on avait laissé l'écorce, et d'où des lierres et des roses grimpantes se haussaient, se mêlaient, cachant ici, laissant voir là des figurines taillées dans du buis jaune ou modelées dans la glaise rougeâtre.

— Mais, rcpris-jc, jamais avant ce jour je n'avais ouï nommer le berger llylas, de qui

LE TOMBEAU Ul IMMW'.Kll IIYLAS 121

le tombeau, à t'enlenilre, est dans ce sable.

— Volontiers, dit-il, je raconte son tiisloire aux voyageurs généreux qui me font, pour la peine, quelque aumône dont j'achète du vin noir ; mais je n'en bois qu'après en avoir versé la moitié sur l'autel des Nymphes et de Pan.

Il reçut Taumône, et, la tourterelle envolée, il conta ceci :

« Hylas avait coutume de mener ses chèvres sur ce sable, près de la mer ; et, faisant ainsi, il avait tort. Car le riche fermier chez qui il était berger à gages estimait justement que l'aride arène salée n'est pas un bon pâturage ; et, beau comme le bel enfant, cher compagnon dlleraklès, dont il portait le nom, il aurait dû rester parmi les bergères et les bergers des plaines, qui lui auraient donné tous les dons et fait toutes les caresses qu'il aurait voulu, pour la seule joie de lui cueillir des lèvres son souftle. Il offensait aussi et l*an et

les Nymphes prairiales ou bocagères, qu'à présent cet autel apaise. Mais Hylas ne s'inquiétait ni des reproches humains, ni des colères divines. Car il portait eu son esprit le seul amour del'océanideMolpèa, qui, parfois dans l'ardeur de midi, parfois dans la tiédeur du soir, venait, nue et toute mouillée des perles bleues de la mer, se coucher et dormir sur la rive déserte. Nulle femme, terrestre ou céleste, n'était, à son gré, aussi belle que cette nymphe marine ; et, caché derrière quelque hauteur de sable, il passait toute sa vie à l'attendre, prochaine, à l'adorer, présente, à la regretter, disparue ! Mais cet amour, qui était sa joie, était aussi son tourment. Car il n'est pas permis aux mortels de se confronter avec la divinité. Les sages racontent que si, quelquefois, la terre tremble, à tel point qu'on pense qu'elle va rompre et s'effondrer, c'est parce qu'elle s'est trop approchée de Phoïbos resplendissant

LK TOMBKAll DU lUlHC.KU IIYLAS ['2l\

OU de Phœbè rayonnante ; et llylas ne considérait que de loin la vierge auguste qui lui apparaissait toute nue ! Un soir, cependant, une audace étrange lui gonfla la poitrine. Velue d'émeraude par la mer, vêtue d'or par les étoiles, belle au point que la vague crut sans douter avoir donné à la terre une nouvelle Anadyomène, Molpèa demeura si longtemps étendue sur le sable creusé peu à peu d'un léger et délicieux poids, qu'Ilylas crut deviner, en ce prolongement de s'ofl'rir, comme un acquiescement à la témérité de prendre ! et, — les chèvres autour de lui bêlantes et s'éparpillant d'eflroi, — il se rua vers elle, ravi, épouvanté, fou, en tendant des bras forcenés à la fois et suppliants. Molpèa s'était levée, et elle riait, nue, dans le long ébouriffement d'or de tous ces cheveux dont une boucle atteignit Ilylas aux lèvres, brûlante ! Puis, riant toujours, et cruelle : « Oses-tu doue prétendre à celle qu'attend, en des ca-

vernes de corail, la couche de Poséidon plus fort que les monstres des profondeurs marines, ou celle de Thélys aux bras enlaçants et fluides comme les douces algues ? Je suis le mystère de la beauté quia la forme infinie de rélernel mouvement des vagues ! et tout ce que tu auras de moi, mortel outrageux, c'est l'empreinte vide de mon corps d'un moment au sable où je dormis ! » Il se courba, vaincu. Mais, tandis qu'elle disparaissait dans le grossissement écumeux d'un flot qui la venait ressaisir: « Eh bien ! ce que tu me donnes, c'est assez, dil-il, et je te remercie, déesse ! » Alors, seul, il ôta ses vêtements, et s'étendit, comme on se coucherait en un cercueil, dans l'empreinte vide qu'avait laissée Molpèa. Il restait immobile, les bras serrés aux flancs pour ne point rompre la forme. Il avait fermé les yeux, il ne les rouvrit point. Peu à peu le sable s'enfonçait sous lui, car les sables, au bord de la mer, sont

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souples, et cèdent. Il aurait pu, encore, se redresser, fuir, être vivant, être libre... il ne remuait pas, il voulait rester là, en l'empreinte adorée. Le sable le recouvrit, et l'onde... Et toutes les vierges du pays ont pleuré le bel Ilylas mort pour Tamour de la déesse qui avait fui dans l'immense mystère des tlots ! »

Le vieillard ayant achevé son récit, je me hàlai de suivre mon chemin, sans fouler le tombeau mouvant vers qui fluait la mer. Mon père, à Paies, m'attendait et, déjà, devait perdre patience. Le ciel s'assombrissait délicieusement, tendrement. Une étoile se leva. On entendait la mer plus douce... et je ne plaignais pas le bel Hylas. Loin de m'apitoyer sur lui, je l'enviais de s'être couché, de s'être endormi, d'ôtre à présent cadavre, comme en un cercueil réalisateur du rêve, en TiJlusion de l'amour en la forme de la beauté ! Je pris la flûte attachée d'un ruban que m'avait

donné Lycinion. J'y soufflai mon âme, qui chanta, et il me semblait que le chant de ma flûte ajoutait une voix au solitaire épithalame déjà lointain, que murmuraient sur le tombeau de sable la caresse nocturne de la mer et l'écume légère...

Je n'ai pas bien net souvenir si, l'histoire que je vais dire, je l'ai prise dans la légende de Sans Armentaire, où mention est faite, dès Tan 1300, d'une fée provençale appelée Esterelle (la même, sans doute, qui mit tous les dons de poésie et de charme au berceau de notre cher Paul Arène) ; ou si elle m'est restée en mémoire, d'avoir lu autrefois Olaiis Magnus, qui fut un très savant historien des Fades et Formoses, dont il y avait, en son temps, une grande multitude en Suède; et il se pourrait aussi que j'eusse inventé cette

histoire. Imaginée ou souvenue, je ne puis m'empêcher de m'y attendrir, non seulement de miséricorde pour le prince Lys, mais d'une tristesse personnelle, et vous vous en attendrirez de même ; car son aventure n'est-elle pas, toujours, notre aventure aussi? Mais, pour nous, elle ne finit pas si heureusement...

Or, voici le conte :

11 y avait une fois, dans un royaume du Nord, tout blanc de neige et tout lumineux de givre, un jeune prince qu'on appelait le prince Lys, parce qu'il était encore plus blanc que les plus pures neiges de la conlrée, et aussi parce qu'il avait au visage l'affleurement d'une âme étrangement candide. Encore qu'il eût vingt ans aux premiers flocons de l'autre hiver, il ne voulait en aucune façon entendre parler de mariage. Cela ne servait à rien de lui montrer les portraits des plus belles princesses de la terre; il n'y daignait

pas jeter les yeux, au grand chagrin du roi et de la reine, dont il était l'unique enfant, et qui se montraient, naturellement, fort désireux de voir leur race continuée. Et les dames et demoiselles de la cour étaient aussi dans la plus grande mélancolie, car, plus beau qu'on ne le saurait dire, aussi beau que le fut le jeune Esplandian lorsqu'il parut en armure blanche dans l'île d'Oriane, il n'avait pas moins de froideur envers elles que pour les filles des souverains étrangers. Si, d'aventure, en quelque fête, il passait entre la double rangée des marquises et des comtesses en grand apparat, il se hâtait le plus qu'il pouvait, non sans un air de dédain ou bien, lorsque l'étiquette l'obligeait à marcher moins vite, il tenait ses yeux baissés vers le lapis, comme pour ne point voir les épaules et les gorges de tant de belles personnes décolletées.

L'opinion la plus commune était que le

prince Lys demeurait victime d'un maléfice. Oui, on avait dû lui jeter un mauvais sort. Mais qui avait fait cela? Le jour de son premier sourire en son royal berceau, ses parents, comme c'était la coutume en ce temps et en ce pays, n'avaient pas manqué de convier toutes les plus puissantes fées : Urgèle était venue, en sa robe couleur de jasmin, toute semée d'argent, de sorte qu'elle parut vêtue d'un peu de voie lactée ; et Abonde était venue, habillée de volubilis d'or, avec une abeille titinnabulaLite en chaque volubilis; et Mélusinc, qui, d'avoir été serpent, aime les luisances fugaces des robes étroites et souples, qui glissent ; et Titania, toute petite, d'où s'envolent partout des rubans de perle et de chrysolithes, et de qui un gros homme à tête d'àne porte la queue, en brayant d'amour, le plus drôlement qu'il est possible ; et vint aussi, la dernière, mais non la moins rayonnante, celle qui ne daigne pas toujours

LE IMUNCK LYS Kl 1. A VV(.ri: DE MMC.E \'M

se reiulrc aux fèlos des royales naissances, Madame llolda, un peu démone d'avoir été déesse, mais si nierveilleusemenl belle, et, hors de sa robe en satin de lune ou d'aurore, laissant voir un sein plus miraculeusement sublime que celui dont s'émerveillèrent les Vieux, lorsque, sur le rempart, parut TArgienne^ un lys dans la main. Or, Madame Ilolda fut tout particulièrement aimable pour le prince nouveau-né ; comme il s'éveillait de son premier sommeil, elle le prit entre ses bras, et un instant le berça sur l'adorable sein... Vraiment il n'aurait pas dû avoir à redouler les maléfices ni les sorts, l'enfant qui avait eu de si puissantes, de si radieuses marraines.

Cependant, le jeune prince devenait de plus en plus sauvage ; il ne voulait môme })lus qu'on lui apportât les portraits des princesses ; il ne consentait plus h paraître aux galas de la Cour ; mais, dès qu'on ne le

guettait pas, il s'échappait du palais ; et sa seule joie, c'était de s'égarer, tout seul, parmi la blancheur de la contrée du Nord.

Souvent, le prince Lys demeurait des heures entières, immobile, les regards et les bras levés vers quelque mont de neige, dont la cime, le soir, se dorait d'une étoile, ou, le matin, se rosait d'aurore ; et lentement, des larmes lui coulaient des yeux vers le sourire extasié de sa bouclie ! Puis, il reprenait son chemin, le chemin du Rêve, qui va l'on ne sait où, et il trébuchait en marchant, comme un homme qui porte un trop lourd fardeau

D'autres fois, dans quelque sentier tout scintillant de givre, il cueillait une de ces lleurs, si blanches, qu'on nomme des boules de neige, et il la baisait longtemps, longtemps, d'une lèvre éperdue...

Mais il secouait la tête, laissait choir la ileur, et, la tête entre ses mains, soupirait profondément.

Li: PRINCE LYS ET LA VAGL'i: DE NEIGE 133

Quelquefois aussi, avec de la neige prise au versant d'une colline jamais foulée, il s'essayait à faire, entre ses mains, une rondeur de splendeur et de candeur ; mais, sans doule, il ne la trouvait pas assez candide ni assez splendide, car il laissait tomber la neige de ses doigts, et sanglotait, désespérément.,.

Un jour, il alla beaucoup plus loin que de coutume. Il avait traversé des plaines, gravi des montagnes, et, du haut d'une roche, il vit la mer, là-bas toute hérissée de banquises oii s'irisait l'éblouissement du jour, et, ici, tout près, si douce, si purement profonde, si lentement mourante en délicieux gonflements, la mer d'où naquit autrefois, belle et mystérieuse comme elle, Vénus nommée à présent Ilolda, la déesse devenue fée.

Mais les vagues, en ce pays, à cause du refletdes neiges qui ajoute de la blancheur à la blancheur de l'écume, s'enflaient plus délicieusement que vers aucun autre rivage. Et le

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prince Lys éprouvait une joie, jusqu'à ce jour inconnue,et dont le pressenti ment jamais réalisé lui avait causé, après de cruelles espérances, tant de torturantes déceptions... Une vague surtout l'enchantait, l'attirait, si exquisement montante, sironde, si lisse, si blanche, si ressemblante à... il ne savait quoi... et, les bras en avant, il glissa délicieusement vers la vague, vers la vague pareille au sein de Madame Holda...

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