‹ Archéologie chrétienne. Les saints de la messe et leurs monuments (volume 2)Chapitre 126 sur 419 · Surius, Beaugrand, Sainte Lucie, 1882, in-8°, CXII · texte numérisé non relu

Surius, Beaugrand, Sainte Lucie, 1882, in-8°, CXII

SAINTE LUCIE

Après les Saints Mystères, lorsque tout le monde fut retiré, la mère et la fille se prosternèrent sur la tombe. Le sommeil surprit Lucie durant sa longue oraison, et alors elle vit en songe la bienheureuse Agathe parée de riches vêtements et entourée d’anges : « Ma sœur Lucie, dit-elle, ô vierge toute dévouée au Seigneur, pourquoi me demandes-tu ce que tu peux toi-même si promptement obtenir? Ta foi a déjà sauvé ta mère, elle est guérie. Tu seras, ô Lucie, l’honneur de Syracuse, de même que j’ai illustré Catane, parce que tu as préparé dans la pureté de ton cœur et dans ta virginité une demeure très agréable au Christ! » Lucie, tremblante, s’éveille, elle se tourne vers Eutychia : « Ma mère, ma mère! est-ce vrai, es-tu guérie? — Oui, ma fille, cela est vrai. — Oh! je t’en prie, par reconnaissance, au nom de celle qui t’a rendu la santé, accorde-moi une faveur. — Laquelle, ma fille? — Promets-moi de ne plus me parler d’aucun époux. J’ai résolu de me consacrer à Jésus-Christ. Laisse à ma disposition les biens que tu me destinais pour m’unir à un homme mortel. » Alors Eutychia demande à sa fille de rester au moins près d’elle pour lui fermer les yeux et ajoute qu’après sa mort elle usera de ses biens selon ses pensées

La vierge la persuade de vendre tout de suite ses biens. Lucie avait été fiancée. Son futur époux, informé de ces aliénations, s’en inquiète; il apprend que l’argent des ventes était distribué aux pauvres, il en devine le motif et, transporté de fureur, il dénonce sa fiancée comme chrétienne au tribunal du consulaire Paschasius.

Paschasius se fait amener Lucie et lui commande de sacrifier aux idoles. — Lucie : « Que parles-tu de sacrifice? Un sacrifice vivant, immaculé et agréable à Dieu notre Père, c’est de visiter et de secourir les veuves et les orphelins dans leur nécessité. Depuis trois ans, je n’ai pas fait autre chose et c’est là le sacrifice que j’offre au Dieu éternel ; maintenant, comme il ne me reste plus rien à lui sacrifier, je me présenterai moi-même au Seigneur comme une hostie vivante. Si cette offrande lui plaît, qu’il consomme lui-même ce sacrifice! » — Paschasius : a Tu pourrais tenir ces discours à des compagnons de ta secte, mais pour moi je dois veiller à l’exécution des décrets du prince. » — Lucie : « Si tu observes les lois de l’empire, moi je suis celles de mon Dieu. » — Paschasius : « Tu as dilapidé ton patrimoine avec ceux qui t’ont corrompue. » -— Lucie : « Mon patrimoine est en lieu sûr et je n’ai jamais laissé approcher de moi aucun corrupteur. » — Paschasius : « Tes belles paroles cesseront devant les verges. » — Lucie : « Les paroles de Dieu ne cesseront jamais. « — Paschasius : « Je te livrerai à la corruption, afin que l’esprit saint t’abandonne. » — Lucie : « Le corps ne contracte aucune souillure sans le consentement de l’esprit. Le traitement odieux que tu veux faire subir à mon corps ne peut atteindre la servante du Christ! »

Le consulaire appela les débauchés pour leur livrer la vierge; mais, lorsqu’ils voulurent l’entraîner, un miracle la fixa à terre par un si grand poids qu’il leur fut impossible de la mouvoir. Us réunirent leurs efforts en attachant des cordes à ses pieds et à ses mains sans plus de succès. Us amenèrent plusieurs paires de bœufs, mais tout fut inutile, elle était aussi inébranlable que le rocher L

Paschasius, confondu d’être vaincu par une jeune fille, ne se possédait plus, car il sentait qu’il faisait rire de lui. U ordonna enfin d’allumer un grand feu autour d’elle et de jeter sur tous ses membres de la poix, de la résine et de l’huile pour activer les flammes. Mais Lucie, invoquant le nom du Seigneur Jésus-Christ, demeura inaccessible à l’ardeur du bûcher. Alors les amis de Paschasius, ne pouvant supporter qu’il fût plus longtemps le jouet d’une faible

i. Aut boum paribus plurimis (Adon).

NOTICE BIOGRAPHIQUE

femme, saisirent une épée et la plongèrent dans la gorge de la servante du Seigneur. Lucie, frappée à mort, eut cependant, avant de rendre l’âme, le temps de prier et d’adresser ses dernières paroles à la foule qui l’entourait : « Je vous annonce que Dioclétien est descendu du trône, que Maximien a fini aujourd’hui même sa carrière, et, de même que la cité de Catane a pour protectrice ma sœur Agathe, de même aussi, sachez-le, j’ai été désignée par le Seigneur pour protéger cette ville et ses habitants, si vous voulez embrasser la foi. » Ainsi parlait Lucie, malgré son horrible blessure, lorsqu’on vint, sous ses yeux, charger de chaînes Paschasius à cause des dénonciations dont il avait été l’objet. Conduit de Sicile à Rome, il comparut devant tout le Sénat assemblé, qui le condamna à mort. Cependant la martyre, toujours sur le lieu de son supplice, ne rendit l'esprit qu’après que les prêtres venus près d’elle lui eurent donné les Saints Mystères et au moment où tout le peuple fidèle répondait Amen! En ce même lieu fut élevée une basilique sous son nom ; son culte y fleurit encore et s’est répandu dans tout l’univers (fSoq)1.

Tillemont a attaqué l’authenticité des actes de sainte Lucie, se fondant surtout sur l’erreur chronologique qu’elle aurait commise dans sa prophétie avant de mourir. En effet, elle y parle au présent de l’abdication de Dioclétien qui eut lieu quatre mois plus tard 2 (3o5) et de la mort de Maximien Hercule six ans après. M. Beaugrand observe avec raison que ces paroles ont été considérées comme l’annonce d’un événement non accompli mais prochain. Chez les prophètes bibliques, il leur arrive souvent de se transporter dans l’époque lointaine dont ils parlent et de se servir du présent. Tillemont est obligé d’avouer que ces actes sont fort anciens, puisque saint Adeline et Bède les ont suivis; il me paraît qu’on peut les reporter beaucoup plus loin, si ce n’est à une date contemporaine de la sainte. Au xvih siècle, on connaissait encore fort mal l’antiquité et un esprit moins sceptique que Tillemont, D. Ruinart, avait écarté comme apocryphes des récits qui, cependant, conservaient un caractère antique remarquable; de nos jours M. Le Blant, avec une grande sûreté d’érudition, a repris quelquesunes de ces pièces injustement écartées et les a rendues à l’histoire.

N’y aurait-il pas ici, dans l’étude de quelques détails, dans la comparaison des usages antiques, lieu de réhabiliter cet épisode glorieux des annales de l’Église? Par exemple, la vénération du tombeau des saints est aussi ancienne que le christianisme et justifie parfaitement le pèlerinage de Lucie et de sa mère au tombeau de sainte Agathe. Les vierges livrées par leurs fiancés, qui vengent leur dépit en les dénonçant comme chrétiennes, offrent un trait de persécution qui a dû se répéter. La hardiesse de Lucie, ses réponses hautaines se retrouvent dans les interrogatoires les plus authentiques. En supposant même que des interpolations soient intervenues dans i’exposé des détails3, on .ne peut s’empêcher de trouver une touche antique dans plusieurs d’entre eux. Les croyances magiques étaient répandues chez les Romains. Paschasius ne les oublie pas et, lorsqu’il fait arroser sa victime d’eau infecte pour rompre les sortilèges, ne se rappelle-t-il pas les magiciennes accomplissant des lustrations avec

1. Dioclétien a abdiqué en 3o5, quatre mois après la mort de Lucie. Maximien Hercule se démit de l'autorité impériale le même jour et à la même heure.

2. Annuntio vobis pacem Ecclesiæ Dei datam,Diocletianum deregno suo dejectum et Maximianum hodie mortuum.

3. Un des détails qui paraissent le plus légendaires est l’intervention des bœufs ; cependant saint Adelme l’adopte sans

hésiter.

ARCHEOL. CHRET. II.

SAINTE LUCIE

de l’eau de l’Averne 1 ? Lorsqu’il l’enduit de poix et de résine, l’idée avait cours chez ces monstres, comme l’indique le supplice des jardins de Néron. Enfin, le glaive qui tranche les jours de la virginale Lucie est une circonstance qui se reproduit dans les plus anciennes histoires de martyrs.

Quoi qu’il en soit, si nous saisissons la croyance à ces actes en Angleterre au vi ie siècle, il me paraît qu’ils y furent portés par les missionnaires de Grégoire le Grand, qui a dû conséquemment les connaître et les approuver, lorsqu’il a introduit pour toujours leur héroïne dans les diptyques sacrés.

Pour notre étude circonscrite par la liturgie ce fait est le plus important.

i. Desobry, Rome au siècle d' Auguste, II, p. 35g.

Syracuse. — Temple de Minerve, aujourd'hui cathédrale Sainte-Lucie (d’après un mss. de la Bibl. nat.).

ITALIE

SICILE

Syracuse. — Catacombes. Eglises. Reliques. -- A peine Lucie eut-elle consommé son sacrifice et laissé sa dépouille à la terre que les chrétiens, selon leur usage, s’en emparèrent pour la conserver; ils l’ensevelirent dans les catacombes, dans un des loculi destinés aux usages funéraires. Ces catacombes de Syracuse appartiennent au groupe des vastes nécropoles chrétiennes où l’on voit les emblèmes de l’iconographie primitive, des ornements simplement peints en rouge, des paons, etc., peintures analogues à celles de la catacombe Saint- Jean.

La paix de l’Eglise qui succéda si vite à la mort de la vierge syracusaine permit d’orner son tombeau avec plus de luxe. Le tombeau est isolé et en forme octogone; il peut être antique, mais sa forme originelle disparut sous les remaniements qu’il a subis. Le tabernacle correspond exactement à l’entrée du caveau dont on a décoré les parois de bas-reliefs taillés dans le roc. Le couvent de Sainte-Lucie, Santa-Lucia di Fuori , est à présent éloigné de la ville. La chapelle octogone est située à une petite distance en avant de la façade et marque le sépulcre de la sainte ; il fut donné en i : 40 par la comtesse Adelasia, nièce du roi Roger, à l’église de Cefalu.Nous le décrirons tout à l’heure.

Parmi les restes du moyen âge que conserve l’église, nous noterons une belle porte avec colonnettes soutenant un arc à plein cintre, de la fin du xne siècle, époque normande.

En 1872, M. Gavallari 1 découvrit dans la catacombe Saint-Jean un beau sarcophage de marbre, avec un couvercle qui lui est étranger, mais qui

1 . Cavallari, Topographia archeologica di Siracusa, Palerme, 1 88 3 , in-40. Atlas.

Du Pays, Guide , p. 607.

porte un 'sujet tout nouveau parmi ceux que nous offre ordinairement l’iconographie chrétienne. On y voit un groupe de femmes dont l’une semble présentée par deux compagnes à une femme voilée, assise sur un trône. Selon M. Le Blant, la personne présentée serait Adelfia, la titulaire du tombeau, que deux saintes amèneraient au ciel à la Vierge des vierges. Si cette interprétation, qui me paraît excellente et qui correspond si bien aux pensées du ve siècle, est la vraie, on ne saurait douter en même temps que les deux saintes ne soient nos grandes Siciliennes Agathe et Lucie ; l’une d’elles porte encore entre ses mains les fers qui l’enchaînèrent et rappellent son martyre1.

Prétoire. — Sur l’emplacement de la curie2 où Lucie avait lutté contre Paschasius et où elle était morte, on éleva au moyen âge une église en son honneur. Ce palais était un édifice somptueux, il possédait une statue de Verrès toute dorée; Mirabella, dans sa Syracuse antique, en a fait une restauration qui parait tout à fait imaginaire. On rapporte que l’église fut érigée sous Frédéric II en i3o2, mais évidemment on parle en cette circonstance d’une reconstruction; un sanctuaire dut signaler un lieu si vénéré dès les premiers jours de la paix constantinienne, et on cite dix-

1. Le Blant, Revue archéologique , dec. 1877. Phot. de M. de Laurière.

Garrucci, Storia dell’arte, pl. CCCLXV, I, p. 275.

Le P. Garrucci prétend que la, femme assise ne peut être la sainte Vierge, mais la figure de l’Eglise; en supposant qu’elle représente la Sion céleste, on peut encore accepter que les deux patronnes de la Sicile introduisent devant elle leur protégée.

2. Curia, ubi quondam id fuit palatium temporibus Frederiei II, extructum fuit templum S. Luciæ, ibi eniin stetit contra tyrannum Paschasium. (Mirabella, De prisco oppidi Syvacusavum situ.)

SAINTE LUCIE

huit évêques qui, avant Eutichius, voulurent s’y faire enterrer.

Reliques. — Le tombeau de sainte Lucie n’est pas la seule relique qu’on vénère à Syracuse; on croit y conserver le vêtement qu’elle portait au moment de son supplice, le voile, la tunique et les chaussures. Ces objets sont enveloppés dans un drap, enfermés dans une custode d’argent et de cristal et déposés dans l’église du monastère de la Conception. Le voile est carré et formé d’un fin tissu de soie blanche; il est orné de cinquante bandes de couleur safran à égales distances. Les bords sont frangés en bleu et en jaune. La tunique en soie est un peu haute, laissant les pieds découverts, faisant des plis abondants en bas, garnie de manches à poignets serrés. Les souliers ont une semelle très fine, le dessus en cuir rouge, la doublure en velours avec quelques ornements bleus. Ces reliques furent données, en i 5 1 8 , par Giovanni di Predilepre à sa fille Marie, qui était abbesse du monastère de la Conception. Cette donation souleva une violente discussion entre la ville et le monastère.

Rocco Pirro parle aussi de reliques conservées dans la chapelle royale, dans le couvent des religieuses de Sainte-Lucie, à Palerme, et à Saint- Nicolas de l’Arcna, à Catane.

Les reliques de sainte Lucie à une certaine époque furent partagées entre ses deux sanctuaires. Il semblerait que le reliquaire fût demeuré à Syracuse même après l’enlèvement des reliques; Marino Sanuto y constate sa présence au xve siècle (1493) : « A Siracusa è l’arca d’argento e dicono d’aver eglino il vero corpo di S. Lucia1. »

Les sceaux du monastère de Sainte-Lucie, que M. Beaugrand nous a communiqués, portent l’image de la sainte; l’un des deux, le plus ancien, figure la martyre couronnée, debout, tenant de la droite la coupe avec les yeux et de la'gauche la palme ; elle est debout sur un socle qui peut être l’ancien reliquaire. Autour je crois lire au milieu des abréviations : « S. Luciæ monasterium. » Le

second sceau est analogue, il offre les mêmes caractéristiques, sauf que la martyre n’a pas la couronne ni le piédestal; autour on lit : « S. Lucia virgo et martyr » (pl. IV).

De grandes fêtes accompagnent chaque année l’anniversaire du martyre à Syracuse et dans la plupart des villes du littoral. A Syracuse surtout les rues sont traversées par une magnifique procession ; il tombe du haut des balcons une pluie de fleurs, devant la statue de la sainte ; des milliers d’oiseaux couverts de soie et de rubans sont lâchés sur son passage, pendant que des cris populaires et le bruyant enthousiasme méridional l’accueillent en triomphe. Le soir, la solennité est complétée par des illuminations et des feux d’artifice.

Les reliques de Lucie ne furent pas toujours respectées; au vu0 siècle, selon Sigebert de Gembloux, Faroald II, duc de Spolète, aidé des Lombards, s’empara de Syracuse et, parmi les richesses dont il devint maître, les précieuses reliques tombèrent en son pouvoir. Il les transporta à Corfino, l’ancien Corfinum, ville de son duché, aujourd’hui Pentima , dans l’Abruzze citérieure1, non loin de Sulmona.

Ce fait est contesté. Andrea Dandolo (f 1 3 5q) dans sa chronique prétend qu’elles furent emportées de Sicile à Constantinople par les empereurs Basile et Constantin (963) et qu’à la prise de Constantinople on les transféra à Venise2; Lorenzo de Monaco (fiqaq), Marino Sanuto (f 1493), ainsi que le bréviaire romain, répètent la même version.

Un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc de Venise, dans un récit accompagné de circonstances peu vraisemblables, fait descendre la translation jusqu’à Maniacès, le général grec qui commandait en Italie au xi° siècle (f ioq3).

La chronique du Mont-Cassin, parlant de la translation du corps de sainte Lucie à Constantinople. dit qu’il était placé in argentea theca 3.

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