Archéologie chrétienne. Les saints de la messe et leurs monuments
l y a dix ans, lorsque nous ouvrions notre premier volume des monuments de la Messe, nous nous proposions, après avoir examiné les instruments de la sainte liturgie, de consacrer nos études aux monuments de ses saints. C’est la seconde partie de la vaste entreprise de mon père que j’aborde aujourd’hui, heureux d’unir ainsi son souvenir aux mémoires sacrées qu’il vénérait.
Déjà nous avons mesuré le temple, dressé l’autel, meublé le sanctuaire, exposé ses vaisseaux d’or, les vêtements sacerdotaux; il manque seulement au saint sacrifice l’assistance que la voix du prêtre convoque pendant le canon, en faisant intervenir la phalange admirable des martyrs des premiers siècles. Il ne nous reste donc plus qu’à montrer ces témoins de la Messe dans les recherches hagiographiques qui rempliront les derniers volumes.
Sous quelle lumière devions-nous éclairer leurs figures et les vénérer? Nous pouvions raconter leur vie terrestre; mais leurs actes sont courts, quelquefois incertains, et le nimbe aurait pâli au travers des nombreux siècles qui nous en séparent. Nous avons pensé les mieux honorer en suivant leur vie glorieuse, que la liturgie a fait briller parmi tous les âges et tous les pays chrétiens. Cette vie dans la postérité est la véritable, est leur histoire et l’histoire même de la liturgie.
Les saints de la Messe vivent non seulement en Dieu, mais aussi parmi les hommes. Ils ont conquis le monde et rappelé leurs conquêtes immenses sur les autels qu’ils
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Di bl . nat. Latin, 17177, Xe siècle.
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ont marqués de leurs noms dans les innombrables lieux où leur patronage s’est établi.
Cette vie est celle qui vibre dans l'âme des peuples, de sorte qu’il faut, pour l’écrire, montrer leur vénération et en suivre les phases glorieuses. Or la vénération s’exprime par les monuments qui nous en conservent le témoignage, et les monuments doivent être exposés ici comme les meilleurs documents de cette histoire.
Pour faire saisir la pensée qui inspire ces études et l’importance qu’offrent ici les monuments matériels, citons un exemple, prenons une châsse où le moyen âge a recueilli les restes de l’un des saints liturgiques; la vénération de nos pères devant ces parcelles ne s’est-elle pas égarée? Je n’ose le dire; mais je puis affirmer, en voyant les lames d’or, les splendides cabochons de la châsse, que leur croyance a été sincère et qu’elle a prouvé cette sincérité par la générosité de la dépense et du sacrifice. Nous pouvons donc saluer ici avec certitude, quelque degré d’authenticité qu’ait la relique de nos saints, un rayon d’immortalité sorti du cœur des chrétiens.
Nous exposerons dans cette pensée les châsses, les images, nous tâcherons surtout de relever dans leur état primitif les édifices construits en leur honneur. Puisqu’on doit estimer la ferveur d'un bienfaiteur au prix du monument qu’il a élevé, il est clair que les églises fondées sous les vocables liturgiques sont les premiers monuments qui nous intéressent ; ce sont les premiers par leur valeur matérielle, ce sont aussi les plus authentiques et, j’ajouterai, les moins étudiés jusqu’ici.
On peut falsifier un manuscrit, dont l’original a presque toujours disparu; mais un édifice, tant qu’il est debout, reste un témoin incorruptible ; on peut le mutiler, couvrir les vieux murs de stucs, on peut même le défigurer sous les trop habiles restaurations de nos jours, mais les mutilations demeurent visibles, les stucs tombent et l’habileté moderne se trahit souvent elle-même. Un édifice de pierre est, plus que les riches reliquaires, à l’abri de la cupidité humaine, il traverse mieux les siècles et nous offre un des jalons les plus sûrs de notre exploration.
Lorsque nous voyons la postérité, suivant le compte que nous en avons essayé, dépenser plus d’un milliard dans la construction des sanctuaires de saint Laurent, il nous est facile de suivre son culte dans toute la chrétienté et d'attester la place immense qu’il y a prise.
On commence à comprendre le grand honneur qu’on rend aux saints en montrant les pieuses prodigalités qu’ils ont inspirées et dont les monuments gardent le dépôt; on commence à sortir des sèches nomenclatures et à recourir aux images. C’est dans cette voie iconographique, la plus moderne et la plus belle de toutes, que nous sommes résolument entré.
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Nous avons tenu à copier les monuments en plus grand nombre possible, mais aussi à les ramener dans leurs états primitifs; ils sont ici des chartes de noblesse, d’autant plus précieuses qu’elles sont plus anciennes; de là, pour nous, le devoir de rechercher, derrière les restaurations modernes, les murs antiques; de là une tâche archéologique considérable, qui nous a fait exhumer des archives et des premières estampes des plans souvent inconnus.
Aucun moment n’a été plus favorable pour une étude de ce genre. Dans toute l’Europe, mais surtout en Allemagne et en France, chaque région est inventoriée dans le plus grand détail; ce que M. de Gaumont, avec une initiative admirable, avait fait pour la Normandie, se reproduit maintenant partout. Dans ces répertoires archéologiques, nous trouvons à chaque page le nom de nos saints, l’histoire et les images des monuments sur lesquels ils sont marqués.
Dans les lacunes que ces inventaires et les grandes collections laissaient encore, nous avons eu recours aux savants de tous les pays, qui nous ont répondu avec empressement dans des milliers de lettres. Cette collaboration désintéressée, zélée, presque universelle, a été non seulement un secours précieux, mais un grand encouragement, en nous prouvant l’intérêt de notre entreprise et de notre méthode. Elle nous a plus particulièrement touché de la part de nos frères séparés, qui sont venus de toute l’Angleterre et de l’Allemagne apporter leur pierre à notre travail.
Je n’ai pas besoin de dire que les grands recueils d’Ughelli, Cappelletti, Pertz, Muratori, Trap, les bullaires et la vaste collection topographique des estampes nationales, les ordos, les anciens pouillés ont été mis à contribution pour composer notre tableau.
En même temps que la recherche des monuments, il y a eu la recherche des vocables qui constitue, à côté du point de vue monumental, ce que j’appellerai le point de vue géographique. La recherche des vocables est d’une importance considérable dans les débuts de l’histoire ecclésiastique. On nous écrivait, par exemple, qu’en suivant les vocables primitifs de la Souabe, on y reconnaissait, non pas les traces de missionnaires irlandais, comme on le croyait, mais celles de missionnaires français. On en tirera donc de grandes conséquences pour l’extension, les progrès et les limites du culte de nos saints.
Les translations de reliques déterminent aussi les progrès de ce culte; elles déterminent les routes qu’il a suivies, les conquêtes qu’il a faites. Le long des routes que les saintes châsses ont parcourues, nous observons des églises en l’honneur dq titulaire, à peu près, si l’on nous permet la comparaison, comme les chariots qui reviennent de la moisson laissent de leurs gerbes tomber, sur les bords du chemin, des graines bientôt fécondes.
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Les émissions de reliques, faites presque toujours de Rome, et souvent à l’époque carlovingienne, propagèrent l’influence romaine d’une manière admirable et rendirent œcuménique le culte de beaucoup des saints de la Messe.
Ces reliques contribuèrent à créer des foyers de vénération qui rayonnaient à l’entour. On est surpris de voir, par exemple, autour d’Albi et de Cologne, deux grands centres de dévotion pour sainte Cécile, on est surpris de la multitude d’églises céciliennes qui s’élèvent dans les environs, gardant fréquemment le nom même de la patronne attaché à celui du lieu. Les noms de lieux sont très notables; ils survivent à la dévotion, à la ruine des sanctuaires, à l’indifférence des habitants, qui sont ainsi à perpétuité consacrés à leur saint antique.
Cette influence romaine, si heureuse à tant d’égards, propagea le culte des saints primitifs; combien nous voudrions que ces humbles études contribuassent pour une part infime à un mouvement de ce genre parmi nous, qu’elles ramenassent les esprits vers ces grandes mémoires de l’origine du christianisme que l'Eglise a pour ainsi dire enchâssées dans les formes indestructibles de la liturgie! Je sais heureusement que le culte de la sainte Vierge a survécu à tous les oublis et qu’il flotte triomphalement sur les eaux troublées que nous traversons, comme une arche de salut; je sais aussi que celui de saint Joseph a grandi glorieusement parmi nous; mais ne délaisset-on pas trop le culte des apôtres, ces colonnes fondamentales de la foi ? ne néglige-t-on pas celui des grands martyrs, Laurent, Etienne, Cyprien, etc., qui nous ont montré à souffrir victorieusement ? celui des vierges, Cécile, Agathe, Lucie, Agnès, qui forment le premier rang du cortège de Marie? Nous avons perdu la fidélité de nos pères, qui élevaient des églises sans nombre à ces premiers héros de la foi et dataient leurs victoires ou leurs actes les plus importants du jour de leur fête ; revenons-y; reportons les yeux sur ces larges assises où repose l'Eglise et où nous trouverons pour notre foi une base aussi digne que robuste; espérons que les monuments qu’ils nous ont laissés, et que nous allons présenter aux lecteurs, leur inspireront ce retour salutaire.
Voici l’ordre que nous proposons dans les monographies consacrées à chaque saint du canon. Nous commencerons par rappeler en quelques lignes biographiques les principaux souvenirs de sa vie, puis nous exposerons les monuments de son culte en commençant par Rome ou la ville témoin du martyre, continuant l’exploration par l’Italie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne et les autres pays. Chaque monument aura son histoire, sa description et, lorsque son importance l’exigera, un sommaire des dates ; à la fin des articles principaux, nous donnerons un coup d’œil à la chronologie, qu’il nous est impossible de suivre dans notre grande exploration,
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et nous résumerons en quelques pages l'histoire de ce culte telle que les siècles nous la présentent. Nous n’avons pu adopter l’ordre suivi par le canon de la Messe pour celui de ces monographies, à cause des limites imposées par leur propre étendue et les divisions en volumes. Nous commencerons par les vierges, qui tenaient le premier rang dans les basiliques antiques; nous viendrons ensuite aux saintes femmes, aux papes, aux martyrs, aux apôtres, et enfin à saint Jean-Baptiste, qui occupera le dernier volume.
Je me souviens d’avoir lu, dans une légende de Saint- Laurent-hors-les-Murs, le récit d’une messe miraculeuse célébrée, devant un pauvre officier de l’église, par les saints les plus illustres, saint Pierre, saint Laurent, saint Etienne, au milieu d’une éblouissante assistance. Puissé-je aussi, comme cet humble visionnaire, raconter une telle scène, rappeler les célestes personnages de la Messe, que j’aurai vus, non sous la lumière douteuse d’une légende, mais sous la clarté de l’histoire monumentale,
Georges ROHAULT DE FEEURY.
Bibl. nat. Latin, 9740, xïi3 siècle.