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Archéologie navale

L'idée première de Touvrage qui parait aujourd'hui sous vos auspices est une de mes plus anciennes préoccupations.

Depuis douze ans au moins , ce travail est dans mon esprit à l*état de projet arrêté. —

— Lobsqu'en 1811, élève de TËcole spéciale de la marine à Brest, le vaisseau m'apparut pour la première fois dans toute sa majesté, avec ses larges voiles au vent, ses cordages, si nombreux , qu'il me semblait impossible d'en pouvoir retenir jamais la vaste nomenclature, son imposante grandeur, et cette intelligence apparente qui le faisait obéir à la volonté manifestée par une voix humaine, comme si rien de cette volonté ne lui était resté caché , j'éprouvai un sentiment d'admiration craintive et respectueuse dont l'impression profonde est encore, après vingt-huit années, aussi vivante en moi par le souvenir, que si la cause en était présente aujourd'hui même à mes yeux. C'était une première révélation du génie de l'homme qui m'était soudainement faite ; elle confondait mon ignorance et m'inspirait un vif

désir de connaître, par ane sorte d'étude anatomique, le secret de cette vie merveilleuse du vaisseau.

Une circonstance particulière ajoutait à Téinotion dont ce spectacle, si grand et si nouveau , frappait mon imagination ardente. Le vaisseau sur le gaillard duquel Je me trouvais, obéissait à un homme qu'une lutte vigoureuse contre le plus grand des marins anglais avait récemment illustré. Je me trouvais en présence de Lucas, et Je savais, par des récits fidèles , le combat du Redoutable , la mort de Nelson et la scène de Trianon, où l'empereur avait récompensé le glorieux vaincu de Trafalgar pour son vaillant courage et son patriotisme. Le géant de cinq pieds, devant qui Je me voyais, qui m'accueillait avec bonté , et me donnait de bienveillantes notions sur les choses qui paraissaient m'étonner le plus; ce petit homme très-simple , dont la taille et le regard étaient une sorte de contradiction avec ce que je savais de lui, m'imposait autant que le vaisseau : je les trouvais immenses l'un et l'autre.

Votre Excellence comprendra la situation d'un enfant de seize ans, qui , par tout ce qu'il a de saillant et d'extraordinaire , mais sans se rendre compte de cet amour instinctif, aime déjà le métier attrayant auquel il est destiné ; qui, pour première initiation à des mystères qu'il brûle de pénétrer , se trouve sur un vaisseau de 74 (*) appareillant, louvoyant pendant tout un jour, et faisant le simulacre d'un combat ; enfin, qui, pour premier introducteur à des connaissances dont tout ce qu'il voit de grand lui exagère peut-être les difficultés, a l'adversaire heureux du héros dont l'Angleterre pouvait croire immortelle la seconde moitié encore vivante , l'officier que, naguère. Napoléon avait félicité en présence de toute sa cour militaire et décoré d'un titre éminent dans sa chevalerie.

A la fin d'une Journée si bien remplie , émerveillé , mais incapable de m'expliquer comment un ordre pmfait présidait au désordre apparent de tant de cordes, comment la complication des moyens d'action se résumait en une véritable Simplicité, comment un corps inerte, un bois flottant, était doué de la sensibilité qui soumet le cheval au cavalier ; bien persuadé qu'il n'y avait rien de plus beau , rien qui témoignât mieux de la puissance de l'homme , rien que l'on pût comparer à la perfection de la machine navale. Je me pris à songer au passé de cette machine , et Je demandai au commandant Lucas : « Avant d'être ce que Je le vois , qu'a été le vaisseau? v Lucas me répondit le plus naturellement du monde : « On n'en sait rien. »

— On n'en sait rien ! ce mot me frappa peut-être plus que tout

(*) Le Nfstor,

le res(te. Gomment peut-on ignorer cela ? Je m'informai , et de tous les côtés je reçus cette même réponse : On n'en sait rien. — Ne pour- i

rait-on donc le savoir? me demandai-je tout affligé. Est-ce un secret qui doit rester éterneliement caché? —Si la tradition orale est muette, n'y a-t-il pas des livres ? — Si les marins , que les devoirs de leur état ont pu empêcher de se livrer à des redierches qui veulent et beaucoup de temps et des facilités qui leur manquent en général , les érudits auront fait, sans doute, ce que les hommes de mer ne pouvaient faire; recourons donc aux livres Pas un livre sur la matière. Un vieil exemplaire des Vs et coutumes de la mer me tomba un jour entre les mains, chez un homme d'esprit et de savoir, qui avait pour moi une indulgence amicale dont je serai toujours reconnaissant (*) . Je crus que ce traité de Clairac m'allait être une précieuse lecture dans le but que je voulais poursuivre eu même temps que je mènerais avec ardeur les études de TËcole spéciale; je fus bien vite détrompé. La matière n'était pas celle à laquelle je devais m'intéresser d'abord. L'ouvrage offrait pourtant un renseignement utile; il contenait les explications de quelques termes anciens, à peu près oubliés déjà au commencement du dix-neuvième siècle , explications assez peu intelligibles quelquefois elles-mêmes. Je soumis ces termes à ceux qui avaient le devoir de nous apprendre la nomenclature des pièces de la construction et du gréement ; et, un vieux maître excepté , — excellent matelot, qui avait navigué avec le comte d'Estaing et Bongainville , — aucun ne put me satisfaire sur la valeur réelle de ces mots qu'il fallait cependant bien que je comprisse pour lire avec fruit quelque autre ouvrage ancien traitant des choses de la mer.

J'avoue que cet état de choses m'alarma. La connaissance sérieuse d'une langue qui, pour les marins de tous les pays, semblait n'être qu'un argot de convention, sans règles, sans origines, sans poésie surtout ( la poésie était certainement ce qui leur apparaissait le moins dans les formes hardies de leur langage , et ils auraient bien ri si on leur avait dit que, /airp de la voile, allagar o vento, lofer, gordingen^ hauban^ darferro, sont des tropes) ; cette connaissance me paraissait on préliminaire indispensable à l'acquisition de toute autre. Je résolus alors de m'appliquer à comprendre les ternes de la nomenclature navale , non-seulement de celle qui avait cours sur les vaisseaux de l'Empire, mais de celle qui était tombée en désuétude, et dont je supposais que je devais trouver de larges traces dans les histoires des faits passés, dans les mémoires des vieux navigateurs , dans les traités

(*) M. le général de brigade d'arUOerie Deraulx , ancien officier d'ordonnance, avec Florian , du dac de Penthièyre, alors grand amiral de France.

spéciaux, écrits à des dates ancieDDes. Et ce n'était pas là que Je voulais borner mes investigations ; je me proposais de comparer un Jour la langue des marins finançais à celles des marins étrangers, et de rechercher par cette comparaison ce que chacune d*elles pouvait tenir des autres.

Ce travail étymologique n'était pas dans ma pensée une agréable et piquante satisfaction donnée à une vaine curiosité. Il me semblait impossible d'arriver à une foule de faits intéressants sans les chercher derrière le voile de mots obscurs qui devait les cacher; il me paraissait qu'une des manières les plus sûres de parvenir à constater les progrès des différents peuples dans l'art naval , c'était de savoir ce qu*lls s'étaient mutuellement emprunté; et rien n'était, selon moi, plus propre à m'aider à ce travail que l'intelligence des termes représentant les objets matériels.

Je ne pouvais me faire une idée des marines antérieures à la nôtre, sans avoir sur le vaisseau à ses différents éges des notions un peu précises; je ne pouvais acquérir ces notions indispensables, sans savoir la langue que les mariniers parlèrent au moyen âge et dans l'antiquité. Le plan d*un vaste travail d'archéologie navale était dans ce raisonnement fort simple. Je l'adoptai présomptueusement, sans hésiter. — Jeune, sait-on douter de soi ? ne prend-on pas d'ailleurs pour claires et précises les idées confuses qui se présentent à l'imagination ? — I^ langue d*abord, me dls-je, le vaisseau ensuite, enfin l'histoire.

Je ne m'abusais pas sur les moyens qui m'étaient offerts pour m'aider à résoudre les difflcultés que je ne faisais encore qu'entrevoir. Enfermé à bord d'un vaisseau où je n'avais pas même la ressource d'une bibliothèque médiocre; pressé d'ailleurs de suivre les cours qui devaient avant tout m'occuper, je reconnus que Je devrais au hasard seul quelques découvertes, si j'étais assez heureux pour en faire. Toutefois, dans l'étude du matelotage, je ne perdis pas de vue mon projet. Je n'entendis pas émettre un mot technique sans m'informer de sa véritable prononciation, de son origine, du temps où il avait pu être employé pour la première fois ; mais hélas I qui devait répondre à mes questions ? Demandais-je ce que signifiait le mot bouline^ on me disait bien à quoi servait la bouline, comment elle était frappée à la patte d'oie attenante à la ralingue de la voile, et par quelle poulie passait cette manœuvre ; Maître Garel , le représentant sexagénaire des vieilles mœurs et de l'ancienne discipline maritime, ajoutait bien que le bout de la bouline du petit hunier servait à châtier les matelots qui avaient failli ; mais de ce que je voulais savoir, pas un mot. Qui çvait nommé la bouline? quelle nation s*en était servie la première, c'est-à-dire, qui avait cherché le premier

à s'élever au vent ? à quelle époque remoutait à peu près Tapplication de cette corde faite pour ouvrir la voile au veut de côté ? Voilà ce que personne ne nous disait (*). J'étais donc seul, et que pouvait seul et sans livres un humaniste de mon âge , assez méchant écolier ? — N'y avait-il pas un peu de folie et beaucoup de vanité dans mon roman de marin novice , futur archéologue ? Quelques-uns de mes camarades s'en moquèrent, et je ne sais s'ils daigneront prendre aujourd'hui la chose plus au sérieux.

J'ajournai à un temps de plus grande liberté mon projet, que je n'abandonnai pas cependant tout à fait pour le moment, et qui me porta avec ardeur vers tout ce qui était pratique dans le métier de la mer. Le temps de liberté arriva , mais non pas comme je l'avais souhaité... ^ La marine me quitta. Il me fallut renoncer à une profession qui me semblait singulièrement noble ej; belle ; mais je lui restai toujours attaché, et aussitôt que je le pus, je commençai sérieusement les recherches qui devaient m 'aider à débrouiller quelques-unes des questions difficiles de l'archéologie navale.

Appelé, vers 1824, à écrire pour un libraire une histoire abrégée de la marine française, j'éprouvai, en examinant les faits antérieurs au dix-septième siècle, combien il est difficile de les bien comprendre , si Ton ne sait point par quelles transformations ont passé le matériel de la marine , l'armement du vidsseau et la loi qui a régi les gens de mer; je reconnus que , raconter ces faits sans avoir au préalable donné , sur l'état de l'art naval au moyen âge, des notions nombreuses et, s'il se peut, certaines,, c'est jeter au lecteur de grandes énigmes dont il lui serait impossible de deviner le mot. Je reculai donc devant la tâche que j'avais acceptée d'abord avec trop de légèreté, et me tournai du côté de l'archéologie avec d'autant plus de courage et de persévérance, que je m'étais convaincu davantage de l'indispensable nécessité d'une étude dont, en 181 1 , j'avais déjà pressenti l'importance.

En 1830, l'intérêt qu'aura toujours pour moi une entreprise maritime me fit souhaiter d'assister à l'expédition' de la France contre Alger. Cette campagne, si courte qu'elle fût, ne fut pas sans profit pour moi. Je vis la fiotte à la mer après avoir suivi une partie de son armement; je m'informai, je multipliai les questions, je pris de nombreuses notes. Dans l'intérêt de mon travail sur la langue maritime, je recueillis beaucoup de mots catalans à Marseille, de mots provençaux dans l'arsenal de Toulon , de mots espagnols et siciliens à bord du navire de Palerme sur lequel je m'embarquai.

(*) Voir Mémoire n* a.

Des travaux de littérature légère , de polémique et de critiqoe appliquée aux arts avaient rempli la presque totalité de ma vie , depuis le jour où j'avais vu la carrière de la marine se fermer devant moi. Cependant, en 1837, je m'étais mis sérieusement à une œuvre que je devais mener lentement à fin , parce qu'elle était à la fois pénible et vaste, parce que rien de semblable à ce que je tentais n'avait été essayé encore, et que j*étais condamné à faire tout par moi-même, personne n'étant préparé sur la question toute spéciale que je voulais traiter. En juillet 1831, M. l'amiral de Rigny me fit l'bonneur de m'adjoindre à la Section historique de son ministère , et m'engagea à publier des ouvrages qui contribuassent à faire connaître la marine , restée, si malheureusement pour la France et pour elle, tout à fait étrangère à la partie éclairée de la nation. Alors je proposai au ministre l'adoption d'un plan systématique qu'il approuva. Ce plan se réduisait au développement des idées que voici :

«Pour faire connaître la marine et intéresser à ses développements, il faut raconter les hommes qui ont acquis de la gloire dans cette périlleuse profession ; il faut dire les faits qui ont illustré ces hommes ; il faut peindre , avec les mœurs des gens de mer de toutes les époques, le navire, cette machine la plus hardie et la plus belle des machines, dans la création et le perfectionnement de laquelle brille à un point si éminent le génie des peuples civilisés.

n L'histoire de la marine ne saurait être écrite comme l'histoire générale. Jusqu'à un certain point , celle-ci peut se passer de détails; ses tableaux frappent d*autant plus qu'ils sont plus largement tracés, et qu'ils présentent les faits dans un ensemble, sur le fond duquel se dessinent à plus grands traits les figures principales. L'autre, au contraire, si elle admet des vues générales, si elle recherche les rapports entre l'état de la société et celui de la navigation , vit essentiellement de détails techniques. Comme elle a de nombreux combats à décrire, des tempêtes et des naufrages à enregistrer, des perfectionnements à noter, à analyser, des décadences à constater , elle doit s'occuper toujours du matériel, en même temps que des événements et de leur influence sur le monde politique. Or, le matériel, c'est-à-dire I le vaisseau et sbn armement , qui sait aujourd'hui ce qu'ils furent aux siècles passés ? Le marin et Tantiquaire ont une égale peine à se représenter le drakkar et le snekar des pirates normands, remontant la Seine au neuvième siècle, la Nef et le Sélandre qui transportent les croisés à la terre sainte , la Galie active et rapide, qui s'arme pour toutes les expéditions du moyen âge , l'Huissier qui suit les flottes portant les destriers des milites , la Caravelle qui emporte Colomb allant à l'Ouest chercher la terre devinée, îa Ga-

AU MimiSTRË.

léasse et la Frégate du seizième siècle, et même, ce qui est d*hier, la Corvette contemporaine de Louis XIV (").

(*) Dans un ouvrage fort estimable sur la Régence d* Alger, on Toi| les frégates qui faisaient partie de la ilotte de Charles-Quint transformées par les auteurs en ■ b&timents à voiles carrées , » de Tespèce des vaisseaux ronds , quand ces petits navires étaient des b&timents latins , inférieurs au brigautin et à la galiote. (Voir Mémoire n*^ 4.) Le livre où cette erreur est consignée est cependant d'un écrivain plein d'érudition, qui eut pour collaborateur un capitaine de corvette, officier très-distingué. Je ne cite ce fait que pour montrer combien il était nécessaire d'étudier la question des navires anciens , si complètement ignorée aujourd'hui. Je puis «jouter qu'on ne sait guère mieux ce qui est du dix-septième siècle que ce qui était du siècle précédent. Ainsi l'auteur d'une Histoire de la marine française sous Louis XIV, récemment publiée , travail étudié avec conscience , qu'on a pu critiquer vivement mais qui restera comme un ouvrage intéressant et curieux, au point de vue politique, sinon comme un livre spécial irréprochable; cet auteur (pag. 10, T' vol.) Dût attaquer , en 1 658 , par un navire français , une ramberge an^aîse , et il donne à cette ramberge toute l'importance d'une de nos modernes frégates. C'est là une faute que l'écrivain n'aurait pas commise s'il avait pu tenir compte des modifications ap portées dans la construction de ce navire, de 1645 à 1643. (Voir Mémoire n** 6.) Quant à l'assimilation qu'il fait des ramberges aux frégates du dix-neuvième siècle, je ne sais sur quelles données M. E. Sue a pu baser cette opinion. S'il a vouhi parler des ramberges que l'auteur des Explications des termes de marine, dédiées à monseigneur l'archevêque de Bordeaux (Paris, 1638) , range mal à propos parmi les grands vaisseaux après les galions de France, les naos de Portugal, les naves de Venise, et les carraques, quand c^ n'était qu'une sorte de galère, —et ce serait un Ûcheux anachronisme, parce que les Explications se rapportent aux termes employés dans les édita, ordonnances et règlements de l'amirauté rendus au seizième siècle et au commencement du dix-septième , — l'historien a fait tort à la ramberge qu'il a rapelissée. Si, au contraire, il a voulu parler des ramberges qui étaient une sorte de petite galiote (een soortvan een hlein galioot), comme dit Aubin, ou « un vaisseau médiocre de 1 20 à 200 tonneaux , » comme dit le P. Foumier ( pag. 60 de son Hydrographie) ^ il a exagéré la grandeur et l'importance de ce navire anghiis dont Aubin a dit, dans son Dictionnaire de 1702 : « C'est une sorte de petit vaisseau « propre à aller faire des découvertes. Les Anglais ont appelé ainsi autre/ois leurs « plus grands vaisseaux de guerre. » Le Autrefois d'Aubin , se reporte au seizième siècle. Il se trouve aussi dans la définition donnée par Desrocbes , officier des vaisseaux du roi , dans son Dictionnaire des termes propres de marine, donné en 1687 : ff Rambeges, c'est le nom de certains vaisseaux de guerre que l'on faisait autrefois « en Angleterre. Ce nom est encore donné à de petits bâtiments qur servent dans « les rivières de ce pays. » Le navire que l'historien fait attaquer par Comille Bart , en 1687, ne peut être autre diose qu'un de œs petits bâtiments définis par le P Foumier en 1643, et par Desroches quarantequatre ans plus tard. M. Eugène Sue (pag. 16 de ce même f vol.) parle d'un brigantin appelé VArondelle de mer; il suppose (pag. 18 ) que ce brigantin avait deux ponts; (pag. 19) qu'il avait un ckd teau d* arrière; qu'il avait { même page ) un coursier, ou canon de coursie; et qu'il avait (ibid.) un grand mât de tfourset ou de hune. Tous ces détails, sauf celui qui a rapport au coursier, pourraient se rapporter à un bâtiment carré du dix-huitième siècle, mais non à un brigantin du dix-sepUèroe. A cette époque, le brigantin était un petit navire de la fiuniUe des galères , inférieur à la galiote, ayant de douze à seize

<« Et cependant, sans la connaissance du navire, comment comprendre le récit des sièges, des batailles, des voyages, où il est ton-

rames , deux voiles latines . quelques petites pièces d'artillerie sur pivots et point de coursier. Le brigantin, notre brig actuel , n'existait pas encore, et nous ne voyons nommé / dans le Dictionnaire de Desrocbes , dans celui d* Aubin et dans THydrographie du P. Fournier, d'autre brigantin que celui dont on trouve la figure dessinée dans le recueil de Jean Jouve (1679) , qui appartient à la bibliotli. du roi (fonds des belles reliures) , après avoir appartenu à Louis XIV. (Voir cette fig. , Mémoire n®4.)

Dans les états manuscrits de la marine du dix-septième siècle que possèdent les archives de la marine, quand des brigantins sont nommés, ils le sont toujours entre les galiotes à rames et les tartanes , qui étaient alors des bAtiments d'une très-médiocre importance. L'état de 1677 porte : « un brigantin , à Toulon ; >» celui de 1678 : « trois brigantins, » aussi à Toulon ; celui de 1698 : « trois brigantins, dont deux à Brest et un à Port-Louis. » Ces brigantins avaient passé dans l'Océan comme les galères qui y serraient , et dont je parlerai tout à l'heure ; comme une felouque , qui était aussi à Port-Louis. Quant à l'indication que l'on trouve dans l'état de 1666 , à la suite du nom du vaisseau C Aurore : « très-bon brigantin, • cela ne veut pas plus dire que V Aurore était un brigantin , que cette note : « véritable flûte, » placée en regard du nom du SainUSébastien , ou que cette autre : n canard », qui se lit à côté du nom du Mazarin , ne veulent dire que ce dernier vaisseau appartenait à une espèce connue sous le nom de Canard» et que l'antre était du port , de la construction et de la forme des flûtes. Le Saint-Sébastien manquait des qualités d'un bon vaisseau de guerre ; on ne pouvait écrire à cdté de son nom ce qu'on écrivait , en 1698 , à côté de celui du Formidable : « d'un trèsbon combat ; » on le savait propre au transport , aux missions qui demandaient peu de rapidité, et on le disait une véritable flûte. Le Mazarin était sur son nés, il plongeait beaucoup son avant dans l'eau , et on le comparait à un canard. (Ou n'avait pas alors l'habitude de démftter de leurs mAts de misaine et de beaupré , les vaisseaux désarmés , amarrés dans les ports , comme on le fit plus tard , par ordre de Colbert , qui pensait que cette précaution devait les « garantir de tomber de l'avant. » (V. Principes de M. de Colbert sur la marine; manuscrits de la bibliothèque royale , et des archives de la marine.) Quant à C Aurore , il était petit , léger , rapide , d'ailleurs très-peu armé , et on le rangeait , à cause de ses qualités, parmi les bAtiments plus légers encore que les galères, et par un trope très^pressif , on l'appelait « un très -bon brigantin >. C'est ainsi que, dans l'état de 1688 , on voit quelques vaisseaux des troisième et quatrième rangs, bien distincts, d'ailleurs , àes frégates légères, être caractérisés par ces noots : « bonne frégate, » qui signifiaient que ces vaisseaux évoluaient bien, marchaient de même, et avaient peu de bois au-dessus de l'eau , comparativement aux autres.

M. Sue fait dire (pag. 10) par Comille Bart : « Je ne dis rien des galères du Levant , car elles ne peuvent naviguer dehors la Méditerranée. » Ce propos est étonnant de la part d'un vieux marinier qui était contemporain des événements de la Roclielie, et n'avait guère pu oublier que le roi de France avait, en 1621 , (ait venir , de Marseille en Ponant, dix galères qui , en septembre 1622 , se rangèrent sous les ordres de M. le duc de Guise, et combattirent avec les soixantequinze vaisseaux de Sa Majesté la flotte des Rochellois, laquelle avait une petite galère lie quatorze bancs par bande (vingt-tiuit avirons , maniés par quatre-vingt-quatre hommes). Comille Bart devait se rappeler , comme tous les marins de son temps , qiir le coursier de celte galère huguenote se nommait le Chasse-Biron (Foomier ,

jours Tacteur principal ? — Pour juger de la témérité d'une entreprise, il faut savoir les moyens que le navigateur eut à sa disposition.

pag. 339). Pendant les trois siècles qui précédèrent le dix-septième , les galères figurèrent souvent dans les armées navales de l'Océan; et, en 1698, six galères serraient encore en Ponant , conmie on le voit dans la Liste générale des galères duroy , au X""" janvier 1698, qui se trouve dans V Abrégé de la marine du roy pour cette année. Dans le préambule de Tédit de Charles IX, donné à Amboîse, le 6 avril 1562, ne lit-on pas cette phrase : « Nostre vouloir et intention a toujours esté et est, qu'en pouruoyant nostre dit cousin dodit estât de capitaine-général des gallères, il fust aussi nostre lieutenantgéoéral des gallères estaus tant en la mer du Leuant que du Ponant? » En 1337 , Pliilippe de Valois ne traitait-il pas avec Ayton d'Oria pour l'armement de vint galères génoises qui devaient servir le roi de France dans sa guerre contre Edouard III? L'armée navale, commandée par Montmorency et d'Harconrt, en 1295, pour Philippe le Bel contre Edouard V, n'était-elle pas composée en grande partie de galères? Éric XII ne s'engageait-il pas à fournir à

PhUippe deux cents gcdères norvégiennes? (Voir Appendice au Mémoire n** 6.)

Trompé par un article de Y Encyclopédie méthodique, qui copiait Aubin, M. Sue, dans l'examen que Jean Bart subit à bord du vaisseau de Ruyter (p. 194 , f vol ), fiiit demander par maître Lély : « Comment étoufferais-tu le feu grégeois?» quesUon à laquelle Jean Bart répond : « Tant avec le sable qu'en le couvrant avec du cuir vert. » Jean Bart n'eut certainement pas la peine de faire une pareille réponse, car personne , en 1666 , ne pouvait demander à un artilleur comment il éteindrait le feu grégeois. Il y avait déjà bien longtemps que le feu grégeois, cet ignis liquidus dont pariait un des liistoriens des croisades , avait été abandonné. Plusieurs espèces d'artifices l'avaient remplacé , et quand , en 1495 , maître André de Lavigne , énumérant , dans son Vergier d'honneur , les armes embar> quées par ordre de Cliarles VIII sur les navires qui allaient porter son armée à Naples , citait

Lances gourgoDs et fea gregeoU en buire (en jarres),

il pariait des pots à feu , les pignate de Girolamo Ruscelii (pag. 33, verso, Precetli délia militia, Venitia, 1583)* ces pignate que mentionne GioPietro Contarini dans son rédt de la bataille de Lépante. Il n'est jamais question au seizième siècle, et à plus forte raison au dix-septième, du feu grégeois. Pantero-Pantera n'y fait pas la moindre allusion dans son Armata navale ( chap. ix , dell' Artigliariu (1614). Gir. Cataneo, qui publiait son Bombardiero 47 ans avant Pantera, ne nomme point le feu grégeois ; si Aubin en paria en 1702 , c'est qu'il voulut donner une idée de cette matière qui avait joué un si grand rôle dans les combats de mer au moyen Age. Dans le Jouvencel introduit aux armes (V. Appendice au Mémoire n^ 6), Jean de BeuU parle du feu grégeois ; mais le bon amiral fait assez comprendre qu'il n'est plus en usage ; U ne le mentionne après les pots à feu (vaisseaux pleius de poix noire, etc.) que comme U mentionne le mouton et le tref ferré, que son érudition emprunte à Végèce, mais dont on ne se servait plus dans la marine dès le neuvième siècle. Froissart, si le feu grégeois eût été employé de son temps, Taorait certainement mentionné dans son rédt de la bataille de l'Écluse; il n'en dit pas un mot : et quelle affaire eût mieux justifié l'emploi d'un moyen de destruction aussi terrible , que cette bataille, qui dura six heures, et où l'on &e disputa la victoire avec tant d'acharnement ! J'ai besou de dire, en terminant cette note, que l'esprit de dénigrement est

1 0 RAPPOBT

Si la marine est dans Tenfance quand un explorateur va par les ordres de INéeosC) faire le tour de l'Afrique, si iç navire est petit, fragile, mal équipé, quelle admiration ne commande pas la tentative hardie de FEgyptien qiji s'y confie pour un voyage si fécond en périls? Mais si TÉgypte, très-avancée en civilisation, a de grands et bons navires, si l'art naval est en rapport avec la science qui bâtit des palais somptueux et soulève sans peine les masses les plus considérables, c'est cet art déjà si parfait qu'il faut admirer, tout en rendant hommage au capitaine qui entreprend une si rude exploration. « Sans la connaissance du navire, que saura-t-on en effet du passage de Guillaume le Conquérant en Angleterre ? pourra-t-on lire la chronique rimée de Wace, qui raconte cette entreprise avec une si heureuse intelligence de la chose maritime? Si l'on ne sait pas le navire, que de pages il faudra se décider à ne pas aborder dans tout le recueil des historiens et chroniqueurs de France, d'Angleterre, de Génes,^ de Pise , de Bysance, de Venise et de Barcelone ! Si Ton ne sait pas le

• bien loin de ma peosée quand je critique M. Sue. Je sais {dus que personne tout ce qu'il y a de mérite réd dans l'ouvrage où je viens de signaler quelques erreurs; mais ces erreurs d'un écrivain instruit, qui s'est appliqué à être vrai, venaient trop bien à l'appui de l'assertion émise dans ce Rapport, pour que je négligeasse de m'en autoriser. V Histoire de M. Sue a obtenu dans le monde un trè&grand succès, et les observations qu'on vient de lire, si elles prouvent que l'auteur n'a pas toujours puisé à des sources certaines, quant à ce qui est du matériel de la marine, ne sont pas, j*espère , de nature à afTaiblir Testime qu'on a conçue pour elle. La volonté de faire de la couleur locale * comme on dit aujourd'hui , a égaré quelquefois M. Sue; mais ces fautes sont de peu d'importance dans un livre où U y a de si bonnes choses au fond et tant de beaux documents.

— La corvette ou courvette, selon l'orthographe du temps, était, sous Louîa XI V, fort différente de ce que nous la voyons. C'était une espèce de barque longue, n'ayant qu'un mât et portant ur;e voile de Heu ou artimon envergné sur une corne, et une tringuette à l'avant. Elle allait à rames et à voile comme une chaloupe. £n 1698 , la marine royale avait vingt corvettes ou barques longues, dont la plus forte {le Pc^ quebot) , construite en Angleterre, en 1689, avait dix pièces d'artillerie du calibre de quatre. £n 1716, le roi n'avait plus que sept corvettes ou barques longues, dont la plus forte ( V Immaculée Conception ) était espagnole de Mayorque, et portait dix pièces de six. (Voir États de la marine ^ archiv.) Le P. Fournier ne nomme pas les corvettes; Desroches nomme les barques longues, mais pas les conettes, qui sont définies par Aubin (1702), à peu près dans les termes que je viens d'employer pour les faire connaître. L'état de la marine de 1673 porte neuf barques longues qu'il n'appelle pas corvettes; le nom parait n'avoir été adopté que vers 1687. Corvette est, à n'en pas douter, la traduction de corbita, nom d'un navire antique qui se trouve encore dté au moyen âge par Jean de Gènes. On reprenait aux anciens corbita, pour en faire corvette, comme, un siècle auparavant, on leur avait pris Vaphracte pour en faire l^/régate, — Il y eut des capitaines de corvettes ou barques longues, comme il y avait des capitaines de galiotes , de frégates légères, de brûlots et de flûtes. ' I*) Hérodote.

navire, comment iira-t-on les statuts célèbres de Marseille, Geoffroy de Yillehardouin, Joinville, Guillaume de Tyr, Froissart,Monstrelet, Martin Dubellay , Fintéressante chronique aragonaise de Muntaner , celle de don Péro Nino, le précieux récit italien de la guerre contre les Turcs, par Gio. Piétro Contarini , leRoteiro dans le sinus arabique du Portugais dom Joam de Castro, la relation du voyage des frères Nodal, rhlstoire de l'Ordre de Saint-Je^n de Jérusalem, par Baudouin, la conquête des Canaries, par Jean de Bethencourt , le Journal du Dleppois Jean Parmentier, les mémoires de l'infortuné Raleigh , la collection de Bamusio; enfin tout ce qui, voyage ou histoire, doit entrer comme élément nécessaire dans une histoire de la marine, et doit être connu de l'homme du monde instruit , comme de l'homme de mer qui sait autre chose encore que bien manœuvrer un bâtiment.

« De ceux qui ont écrit l'histoire des événements où la marine eut une grande part d'action , aucun , pas plus Josiah Burchett , le secrétaire de l'amirauté (*), que notre Boismélé, ne s^est placé , même secondairement, au point de vue de l'art. Ils ont négligé le vaisseau. Aussi éproave-tH>n une gêne singulière en les lisant ; on est avec eux toujours devant le même tableau; tous leurs combats se ressemblent, toutes leurs navigations. N'est-il pas temps de tirer l'histoire de la marine de ce vague où elle est restée jusqu'à présent? N'est-il pas temps de chercher à soulever le voile sous lequel est caché mystérieusement le navire des siècles antérieurs au dix-huitième? Quand l'antiquité s'ap- >plique à éclairer par ses savantes investigations l'histoire civile et militaire des peuples, pourquoi n'éclairerait-elle pas l'histoire maritime , restée jusqu'alors si fâcheusement incomplète ?

« Avant d'écrire une histoire de la marine , je pense qu'il faut , par de sérieuses recherches , se mettre à même de savoir ce que fut le navire à toutes les grandes époques. Un travail consciencieux , et aussi complet qu'on pourra le faire , sur les questions qui se rattachent à l'archéologie navale, me semble des prolégomènes indispensables à tout récit des faits qu'il devra rendre plus intéressants et plus faciles à comprendre. C'est donc par ce travail que je crois devoir préluder à celui que j'ai l'intention de faire sur la marine française. »

J'ai eu l'honneur de le dire, tout à l'heure, à Votre Excellence, M. l'amiral deBigny approuva ce projet. Il en encouragea l'exécution autant qu'il fut en lui. Il me demanda la communication de toutes les découvertes que je ferais tant en monuments plastiques qu'en textes et en étymologies ; il voulut bien quelquefois discuter mes hypothèses

(*) A complet history or the inost remarkable transactions at sea... by Josiuli nurrhett, esq. secretary of the admiralty. In-l'ollo, London, 1720.

et les appuyer du témoignage de sa raison éclairée , convaincue par le plus grand nombre de mes démonstrations.

Cependant , M. de Rigny reconnut bientôt avec moi que Paris me fournirait trop peu de documents utiles, et qu'il fallait en demander à d'autres pays. L'Angleterre, lltalle, le Portugal et l'Espagne nous semblèrent ceux qui avaient dû conserver le plus de souvenirs des anciennes navigations. Mais le temps était peu propre à favoriser de paisibles recherches en Espagne et en Portugal : la guerre civile désolait cette contrée. L'Angleterre, avec laquelle je m'étais mis en relation, possède fort peu de chose (^), et je comptais sur l'obligeance du savant M. Thomas Wrigth pour me faire connaître ce qui pouvait aider à la solution de la question qui m'occupe. Restait l'Italie , dont tous les ports, de Gènes à Venise, en passant par Pise, Amalfi , Raguse et Ancône, virent naître et finir des marines florissantes; l'Italie, avec ses nombreuses peintures, ses riches collections de livres et de manuscrits, ses marbres sculptés de tous les âges. Je demandai à M. l'amiral de Rigny d'être envoyé en Italie pour faire une exploration dans l'intérêt de mon travail; le ministre, toujours favorable au succès d'une entreprise qu'il regardait comme honorable , s'il la voyait hérissée de difficultés , consentit à un voyage d'essai , dont la durée pouvait être de plus de quatre mois^ mais n'engagerait pas le chapitre des encouragements à la science au delà de la somme de 5,000 fr. (**). En ce moment, M. de Rigny échangea le portefeuille de la marine contre celui des affaires étrangères. M. l'amiral Jacob fit pour mol ce que son prédécesseur s'était proposé de faire; il s*associaà mes desseins avec une bienveillance dont je lui suis très-reconnaissant.

Je partis pour l'Italie le 5 octobre 1834, et j'étais à Gênes le 26, après avoir passé quelques jours à Toulon. Le vaisseau VAlger^ qu'on avait monté sur une cale pour le radouber, devant être remis à la mer le 15 , par un procédé hardi , nouvellement adopté, je ne voulais pas manquer l'occasion de comparer la méthode récente avec celle dont les Génois et les Napolitains que j'allais visiter faisaient l'application au seizième siècle, pour varare le nave C^**). D'autres motifs d'études m'appelaient encore dans l'arsenal où j'espérais trouver des plans ou

(*) John Cliarnocky dans son History of naval architecture (3 vol. iii-4", London, f 800-1802.) y cite un assex grand nombre de documents des seizième et dix-sepUème HÎècles , relatifs à la marine anglaise. Il n*a connu qu'un très-petit nombre de pièces antérieures à cette époque. Son livre, digne d'estime sous certains rapports, n*est pas fait avec assez de criUque. L'auteur se dispense , en général , de citer ses sources, et il adopte avec une étrange facilité les erreurs traditionnelles.

(**) Ou 4,750, à cause de la retenue 3 7» ^u bénéfice de la c«ûsàe des Invalides.

'/*•) V. Bartolomeo Crescentio, p. 86 de la Aaitlica Mediterranea.

des modèles en relief des constnictioDs de la première moitié du dixseptième siècle. Il ne devait pas être dod plus sans intérêt pour moi de visiter le vaisseau à trois ponts le Montebello^ magnifique échantillon de l'art moderne , dont Tarmement donnait lieu à une vive polémique entre des ofQciers distingués.

Mon séjour à Gènes me procura de bons renseignements et quelques matériaux précieux. Je ne parlerai pas du plaisir que J*eus à lire des lettres autographes de Christophe Colomb , et à voir un dessin où ce grand homme de mer, d'une main vive et exercée , représenta sa gloire — Fama Coîumhi — dans une composition allégorique , digne de Carloni ou de Tun des Piola (*). Au palais Ducal, dans une des salles de la municipalité, je dessinai , d'après un tableau de 1597, représentant le port de Gônes , une galère, et un vaisseau rond très-haut acastillé. Ce tableau me fournit l'occasion de remarquer qu'au seizième siècle on démâtait les vaisseaux avec des bigues, comme on le fait aujourd'hui, et qu'on les abattait en carène comme on les abat encore dans les ports qui n'ont pas de bassin de radoub ; seulement , Je recon^ nus que pour cette dernière opération on ne calait pas les mâts supérieurs. Dans le prétoire d'un commissaire de police. Je pus étudier la représentation , faite avec beaucoup de soin , d'un combat naval livré par les Génois au seizième siècle. Une des salles du Conseil des Décnrions me montra la défaite des Pisans , tableau d'un peintre nommé David , dont Je trouvai une petite répétition au palais du Roi; J'y pris quelques détails de galères. Au palais d'Oria, dans la salle du garde-meuble. Je dessinai plusieurs galéasses et la représentation de l'attaque de Coron (1533), par des galères et des vaisseaux, que J'empruntai à des peintures curieuses, contemporaines de Jean- André d'Oria, et conservées sur des portes d*armoires , tapissées de ces monuments navals.

Je ne bornai pas mes études, dans cet admirable palais du grand André, à celle des peintures dont Je faisais des croquis annotés ; Je fouillai dans les archives, restées malheureusement sans ordre depuis le séjour que Napoléon tit dans cette maison célèbre, et Je copiai une pièce espagnole manuscrite qui me donnait la composition de l'équipage d'une des galères de Philippe II , commandées par un des d'Oria. Je trouvai un cahier de 161 pages, grand in-4'', d'une écriture fine. Jolie, et très-facile à lire, caractères de la main de Jean-André d'Oria, le lieute-

{*) J'ai donne la description de ce dessin et l'explication des légendes autograplies de Colomb qai l'encadrent , pag. 255 du l*"* vol. do journal de mon voyage, intitulé de Parié à Naples. (2 vol. in-8<>; Paris, 1836.) Le dessin, dont je pris un calque, a été grayé et publié dans la France maritime, tom. II, pag. 263.

lUDt gàiois de don Juan d'Autriche, le commandaDt de la corne droite à Lépante. C'est le commencement d'une autobiographie pleine d'Intérêt que Jean-André n'acneva pas et qui est restée tout à fait inconnue Jusqu'à ce Jour.

La Bibliofeca civica ne me fournit rien. Aux archives de l'ofOce de Saint-Georgç , Je vis un manuscrit des statuts deGazarie,dontJeme réservai de demander copie si je ne pouvais profiter de celle que M. l'abbé Spotomo faisait f^tre pour M. Pardessus (*). Je cherchai dans ces archives quelque trace des marchés passés entre les envoyés de saint Louis et la commune de Gènes pour la seconde croisade du roi de France; mais ce fut en vain. Je devais être plus heureux à Paris, grâce au chef de la section historique des archives du royaume, l'obligeant et savant M. Michelet.

De Gènes , Je me rendis à Venise par Milan , où Je dessinai , d'après une Aresque de l'ancien cloître de Notre-Dame des Grâces , one nef en péril de naufrage, peinture du seizième siècle, dont tes détails me

(*) M. Pardessus m'a obligearomeut commonEqué c«tle copie, aeqatse phu lard, tnr ma proposition , par la bittliotbèqae du dépOl de la mariiie.

AU MtNISTBE.

turent confirinés par le tabtean dn Géorgione représentant le Vaisseau du Diable on le Miracle des trois saints, que je tronTai à l'AcadémJe de Venise.

La salle du graud conseil , an palais des doges , est riche de belles peintures, d'après lesquelles je fis de nombreux dessins de navires. La façade de Santa Maria Zobenigo m'ofA'alt des bas-reliefs très-bien traités , représentant des actions navales. J'en fis des croquis, bien que je trouvasse là seulement des navires du commencement du dixseptième siècle, et qu'on ne puisse rien avoir de mieux sur cette époque que le Siège de la Rochelle de CaHot , et son œnvre maritime dédiée au grand-duc de Toscane. A la galerie Barbarigo , je pris le dessin d'une nef du quinzième siècle , peinte par Montagna , dans un Enlèvement d'Hélène; et je le rangeai ctironologiquement avant les dessins que j'avais faits , à l'Académie , des navires peints par Vittore Carpaccio dans sa Vie de Sainte -Ursule. La^alerie Manffreni me fit connaître une marine du Hollandais Verwer, peintre du dix-septième siècle, et deux tableaux de Michel Bitter, qui me présentèrent des vaisseaux contemporains de ta Jeunesse de Ruy ter.

(Arrière d'un navire du uamencemeiit du dix-sepUème siècle , d'après Ritter.)

(Avant du m#ine ntrire.)

A Saints-Jean et Faut , Je dessinai plusieurs nels et galères d'après un tableau de iean-Baptlste del Morone, repr^ntant un embarquement de troupes à la Piazzetta et le départ d'une flotte vénitienne. Ënlln, M. Cbsodî, ingénieur civil de Venise, me prêta le modèle en relier d'un navire de la fin du seizième siècle, que je dessinai avec soin sous les dlRéreuts aspects qui pouvaient me donner le plus grand nombre possible de détails de eonstruetion et de gréement.

Pendant que les pages de mon album se couvraient de croquis et de notes, mon portefeuille recneillait des documents d'une véri* table Importance. Au nombre de ceux-ci je citerai les plans manuscrits de Picheroni délia Mirandola, ingénieur du seizième siècle, qui proposa à la seigneurie de Venise de foire des navires à rames, de deux à sept rangs superposés , probablement A l'époqoe où Vittore Fausto flt c<mstruire fa grande galère restée si célèbre dans l'histoire vénitienne sous le nom de Quinqtterème. Cette quinquerème, je cherchai vainement quelque dessin , quelque plan qui pût me la faire counattre plus précbément que les phrases louangeuses de Banusio et de Dandolo (']. La bibliothèque de Saint-Marc n'a conservé aucune figure de ce navire, et l'on peut s'étonner que la gravure n'ait pas perpétué le souvenir de la fête populaire dont la lutte sur la lagune entre la quinquerème et les galères subtiles ordinaires , fut le motif si intéressant pour Venise artiste et maritime. Je n'avais pes été plus heureux a Gènes en cherchant dans la maison d'Oria des détails écrits on dessinés sur une trirème que le prince d'Oria flt construire, dit-on, pour recevoir Charles-Quint. Mais, ici, je soupçonnai un malen-

(') On verra ( Mânoire n° 4 ) ce que l'étude comparaUie des rédU de Dandolo et de RiDUMO, avec ce que j'ai pu aaTtdrdcs grandrtital^rïS antérieures, ro'apttmis de (kire comme restitution de la Quinquerètnr.

tendu, qui m^expliqoa pourquoi je ne trouvais rien de particulier sur une galère plus ornée peut-être que les galères communes, grande comme une galère simple de vingt-huit à trente avirons par bande, mais qui n'avait sans doute pas la prétention de rappeler les trirèmes antiques, et que l'histoire et la critique ont pu prendre pour une restitution du genre de celles de Picheroni délia Mirandola , trompées qu'elles auront été par un document latin où le mot triremis aura été employé, suivant l'usage assez constant des écrivains des seizième et dix-septième siècles, pour désigner une galea.

J'aurais voulu trouver le Carteggiatore^ manuscrit de Nicolo Sagri , cité par Bartolomeo Grescentio dans sa Nautica Mediterranea, et regardé par cet ingénieur de la fln du seizième siècle comme un traité de constructions navales plein de bonnes choses. La bibliothèque de Saint- Marc, qui m'avait fait connaître les plans de Picheroni, ne put me montrer ceux de Nicolo Sagri. M. l'abbé Bettio me dit qu'il ne connaissait pas ce traité , resté peut-être dans la bibliothèque de quelque patricien ou recueilli par les archives. Je désespérai de trouver jamais le Carteggicttore j car à quelle bibliothèque aller le demander? Quant aux archives, les portes m'en étaient fermées, et, à moins d'un ordre exprès de S. M. l'empereur d'Autriche , ordre qull fallait solliciter par les voies diplomatiques , elles ne devaient pas s'ouvrir pour moi. M. l'amiral Paulucci, directeur général de la marine autrichienne , qui prit un bienveillant intérêt à mes recherches dont il sentait toute l'utilité, s'entremit auprès du gouverneur de Venise pour obtenir qu'on me laissât pénétrer dans les salles des archives où sont contenues les pièces relatives au seul matériel naval ; M. le gouverneur ne crut pas devoir être favorable à cette demande, bien que M. Sylvestre de Sacy, consul de France à Venise , et M. l'amiral Paulucci répondissent de l'innocent usage que je devais faire des notions puisées aux sources officielles des douxième, treizième, quatorzième, quinzième et seizième siècles. Ce que Je regrettais surtout entre les documents dont J'aurais pu prendre connaissance aux archives secrètes de Venise, c'était le livre des Décréta^ mentionné plusieurs fois par Carlo Antonio Marin, dans sa Storia civile epolitica del comercio de* Veniziani, Un recueil de décrets relatifs aux armements et aux constructions navales, m'aurait pu être d'un grand secours pour le travail de restitutions que J'avais entrepris ; Je dus y renoncer.

Je partis alors pour Florence. En passant à Bologne , je dessinai quelques navires élégants et curieux du quatorzième siècle , qui se trouvent dans les fresques de la chapelle de Bolognini , à l'église de Saint-Pétrone.

(B&rque prise A Saint-PétroDe de Bologne.]

Au Campo-Sanlo de Fise , Je trouvai de petites iieEs analogues à celles-ci, peintes par Antonio Venetiano et Siinooe Memml; J'en^ fis des dessins , comme aussi des aeb hautes et lourdes qu'un artiste de 1170 sculpta aux côtés de la porte de la Tour penchée.

(Nef â« la Tour pendiée de pUe.)

Florence me fournit une assez bonne récolte. A la galerie des Uj[fisi, je dessinai, d'après un tableau de Pietro Lauratl, peintre du quatorzième siècle , comme Antonio et Mcmml , et leur collaborateur *u Çampo-Santo de Pise, deux galères et une barque d'une

AU HraiSTR£. 19

trè&-Jolie forme. A la Laarentienne , je puisai plusieurs détails d'architecture navale dans les cinq dessins originaux que Juan Stradano , Espagnol élevé en Hollande et établi à Florence, fit en 1587, à la gloire de Christophe Colomb , d'Améric Yespuce et de Magellan. Un fragment du dessin qui représente Christophe Colomb portant la croix — Christoferens , comme l'amiral de Ferdinand se nommait lui* même dans les lettres souscrites de sa main — un fragment de ce dessin , gravé sur ivoire, m'appartient aujourd'hui. Il a été trouvé à Florence par un de mes amis. L'admirable Virgile florentin de la Biccardienne ( Codex, n" 492 ) , l'un des plus l>eaux manuscrits du quinzième siècle que j'aie jamais vus (*), me montra un grand nombre

(*) On me permettra de faire id une courte description de ce Codex remarquable. Le volume, do format in-folio, contient 250 feuilles de parchemin/ précédées de deux gardes simples , aussi en parchemin. Sa couverture est en bois , recouvert d*un maroquin rouge; elle à deux fermoirs de cuir rouge garnis d'agrafes de cuivre. Sur le dos sont écrits : virgilics , et au^essous , L-nr ; au bas du dos se trouve le chiffre vu. Cliaque page écrite contient vingt-dnq lignes. Les Bucoliques se suivent , et ne sont séparées, en général , que par Tintervalle d'une ligne blanche. Chacune commence par une lettre orn^, beaucoup moins grande que la lettre T du : Tityre, premier mot de l'Églogue 1*^'. Une seule miniature sert d'ornement aux Bucoliques ; elle est placée au bas de la première page , représente une scène champêtre , et a , comme toutes celles qui la suivent , 37 lignes (0,083 m.). Les quatre livres des Géorgiques sont écrits comme les dix Églognes , à la suite run de Tautre , avec la seule séparation d'une ligne blanche ; ils n'ont aussi qu'une miniature. Les chants de l'Enéide sont séparés l'un de l'autre par Fespace nécessaire au développement d'une grande lettre, magnifiquement ornée. Des vignettes achevées, ébauchées, ou seulement tracées à la plume ou au crayon, occupent le bas des pages des trois premiers livres. A partir de là , le travail du miniaturiste disparaît tout à fait. Du quatrième au douzième livre, pas une vignette. Le premier livre a vingt-huit miniatures au bas des pages; la première page de ce livre est la seule qui n'en ait pas. Entre le premier et le deuxième livre, le calligraphe laissa en Manc Fespace nécessaire à une vignette que le peintre n'exécuta point , on ne devine pas pour quelle raison. Trente miniatures ornent le deuxième livre ; la trentième se rapporte aux vers 796 et suivants. Le troisième livre commence , ainsi que les autres , par une grande lettre ornée; au bas de la page, est une vignette. Les quatre miniatures qui suivent celle«i sont terminées ; les sixième , septième et huitième , tracées à la plume , sont ébauchées ; la dorure est faite , et une partie seulement de la peinture; la neuvième, représentant : vêla caduni, velis insurgimus , etc. , est un peu plus avancée. De la dixième à la seizième, comme de la sixième à la huitième. Deux cartes de l'Archipel suivent la seizième vignette ; elles sont achevées , et Ton y lit les noms des lieux célèbres dont parle le poète. Deux vignettes achevées suivent ces cartes; puis viennent huit vignettes tracées d'une plume fine, peu précise, et beaucoup moins hardie que le pinceau, qui attaque t>resque toujours le contour avec une vivacité et une justesse merveilleuses. Le style des peintures du Virgile de la Biccardienne est fort remarquable par sa simplicité, sa grâce et sa largeur, que dépare à peine un peu de la manière trop ordinaire aux artistes du quinzième siècle. L'état de simple esquisse et celui

de nefs et de galères, entre lesquelles Je choisis cinq ou six figures navales qu'on peut attribuer à Fart du quatorzième siècle, le miniaiorej pour peindre les vaisseaux d'Énée, s'étant, sans doute, reporté par l'étude à la plus ancienne tradition conservée encore de son temps. Des miniatures assez grossières d'un manuscrit du quatorzième siècle, contenant un commentaire sur la guerre de César dans les Gaules, je tirai quelques barques d'un médiocre intérêt.

Ce que la Laurentienne et la Riccardienne ne m'avalent point offert , un document écrit d'une importance réelle , je le trouvai à la Magliabecchiane. Sous le titre Fabbrica di Galère , je vis là un traité de la construction des galères et des nefs latines ; je le parcourus , et reconnus qu'écrit en langue vénitienne , rempli de détails techniques et de termes particuliers aux marins de Venise, contenant des nomenclatures d'ustensiles et de gréement , il ne devait pas m'étre moins utile que les ouvrages de Grescentîo et du Capitan Pantero-Pantera. Je n'avais pas le temps de transcrire ce Codex, et de calquer les figures que le copiste, fort mauvais dessinateur, plaça à la fin des trois premières parties du traité ; je pris Tindication du manuscrit, et la plaçai dans mes notes, parmi les documents du quatorzième siècle, bien que l'écriture fit connaître que la copie de la Magliabecchiane appartient au commencement du quinzième siècle; depuis, J'ai fait copier la Fabbrica di Galère^ et Votre Excellence trouvera, dans le deuxième volume de Y Archéologie navale (Mémoire n* 5), le texte de cet Amaestramento, suivi d'une traduction commentée et Justifiée , travail le plus difficile et peut-être le plus pénible entre les travaux auxquels j'ai dû longuement m'appliquer.

Avant de quitter Florence , je cherchai encore des navires, et J'allai étudier ceux qui ornent l'une des salles basses de l'ancienne caserne des gardes du corps, dans la Via larga. Ces vaisseaux , que m'avait signalés M. Liverati, artiste estimé à Florence , me rappelèrent ceux de Gallot, ceux des deux beaux tableaux de marine du Salvator Rosa, qui sont au palais Pitti , enfin ceux dont on remarque les restes au pla-

d*ébaiiche où se trouve un assez grand nombre des miniatures , font du volume que Je décris un ouvrage trèsnntéressant sous le rapport de Tart, car ils initient au procédé du peintre. Le nom de cet artiste est resté inconnu ; on ne le lit à aucun endroit du livre ; le calligraphe , qui peutétre , au reste , était aussi le miniaturiste, s'appelait Nicolas Hérisson, dit l'Épineux ( Riccio detto Spinaso ) , comme nous le fait connaître cette ligne , écrite après le mot nms : n Nicolaus Bicciut Spinotus vocatus felicUer scripsit. » Les palais de Florence, toujours placés par le miniaturiste dans ses représentations de la ville de Troie , ne laissent pas de doute sur l'origine du manuscrit n"" 492, et Justifient le nom de Florentin que j'ai donné à ce beau Virgile.

AU HIHISTRE.

toaà d'une des ssllesdeamanuscritsà la bibliothèque royale de Paris (*).

A Sienne , que Je traversai en gagnant Rome , Je remarquai , dans la sacristie de la cathédrale , deox galères peintes par Baphaël et Pinloricchio, son collaborateur. J'avais dessiné à Milan deux petites galères d'après les dessbs de Raphaël, qui sont conservés à l'Académie ; Je ne laissai pas échapper l'occasion de recueillir deux autres flgnrea Davales lacées par l'antenr de tant de cheb-d'ceuvre d'on autre genre.

Rome me montra sa navicella antique, petite embarcation de marbre placée devant l'église de Santa-Haria ; la navicella de Giotto , qnlest au-dessus de la porte de Saint-Pierre; quelques navires, du commencement du dix-septième siëcte, peints dans les loges du Vatican ; la colonne de Duilius, ornée de ces rostres qu'on a cm devoir reproduire sur la place Louis XV , oà l'on est tout étonné de les voir servir de porte-lanternes; le monument d'Auguste , prone certainement inexacte d'une galère à denx rangsderames superposés; on marbre trouvé à Ostie,représenmtioii barbared'une action navale ; nn Virgile du cinquième àècle, avec des figures de navires dans le style de ceux que J'étudiai longtemps sur la colonne Tr^Jane, pour me convaincre qu'ils sont, non pas les images fidèles de ce qui fut Jadis , mais bien des signes de eonventiOD exprimant l'idée : navire ; enfin deux Jolies barques des der-

<l)irquc lirM de U coUeclion Boi^ièie.) (') Je ikilii dire que la galire qu'on voit daniKctlF salle , cl que l'arliate ■

uiers temps de Fart romaiD, sculptées sur uu bain antique de la collection Borghèse, qui m'intéressèrent, surtout par les rapports que je trouvai entre la disposition de leurs gouvernails de côté et celle des gouvernails des nefs du moyen ége.

A la bibliothèque du Vatican , entre autres manuscrits qui intéressent la marine, monseigneur le cardinal Mezzofanti, qui avait l'extrême obligeance de me servir de guide, me fit connaître un codex , écriture du seizième siècle, coté: Vrbino — À. 821, et contenant une curieuse ordonnance rendue par Pietro Mocenigo , en sa qualité de capitaine général de la mer (1420), sur la police de la navigation des galères vénitiennes; je ne pouvais copier tout de suite ce document ; je fis à sou égard ce que j'avais fait à Florence pour le manuscrit de la Magliabecchiane (^)

Naples fournit son contingent à mon avidité d'explorateur. Le temps qui me restait ne me permettait pas de fouiller dans les archives qui m'auraient peut-être ofTert des pièces relatives aux armements maritimes de Naples et de la Sicile. Je m'informai donc, auprès du savant chanoine Jorio , si l'on connaissait quelque texte dont je pusse faire mon profit; il ne put m'en désigner aucun, les recherches des antiquaires ne s'étant , pas plus à Naples qu'ail leurs , tourné sérieusement vers les choses qui intéressent la marine. Je m'en tins aux monuments de la peinture

représentée inclinée à la bande gauche pendant qn'on Tespalme, est une des naeilleures figures de galères du commencement du dix-septième siècle qu'on puisse consulter.

{*) La Yaticane possède quelques autres manuscrits que j'ai parcourus avec une grande attention, mais que je n'ai pas cru devoir reproduire ou dans leur entier ou par fragments. L'un d'eux , de douze pages, qui se trouve dans le même codex ni* 821 , où il conunence à la page 124 , n'offre que peu d'importance; il est intitulé : Modi di armare et disarmare una galea. Écrit au dix-septième siècle, et se reportant au seizième, il reproduit plusieurs des détails donnés par le capitaine Pantero-Pantera dans son Armata navale. Les deux autres sont des mémoires sur les galères antiques, et contiennent des discussions sur les hypothèses émises à ce sujet par les érudits du seizième siècle. Le premier est de Francisco Alfonso Borelli, et a pour titre : Discorso sopra le triremi degli antichi , recitato nella academia délia regina Cristina di Suezia. Il est contenu dans le codex numéroté 1744 , où il tient seize pages, à partir de la page 87 ; il est d'une bonne écriture, comme le second mémoire contenu aussi dans le volume 1744 , où U commence à la page 97 pour finir à la page 106. Ce second mémoire est de Francisco Cameli , et a le même titre que le premier. Si ingénieux que soient les deux auteurs, si sérieuses qu'aient été leurs recherches , les mémoires que je viens de signaler sont bien loin du mérite qu'il faut reconnaître aux Annotationes de Lazare Baïf , et surtout au savant livre de J. SchefTer sur la marine militaire des anciens, bien que ni Schefler ni Baîf n'offrent de solutions satisfaisantes sur la question de la superposition des rames.

AU HiniSTRE. 33

et de )a sculptnre. La eollection du p&lals Bourbon possède sous le n" 1 au petit bas-relief représentant ud bâtiment à trois rangs de rames superposés, plus inintelligible qne ceux de la colonne Trajane, et assurément tout aussi infidèle. J'en fis un croquis à cAté duquel je plaçai la figure, seulement Indiquée, d'un navire à trois éUges de rameurs l'un aa-dessos de l'antre, que Je trouvai dans une des peintures f^tportées de Pompéi, n" MCLXXI. Je m'adressai ensuite aux Q' 13S4-F, sn-P, et 605-P', qui me présentait des galères à un »eul rang de rames , fort claires , fort prasibles, slwHi minutieusement

de niDM da vmeée Baorbon, à Naplei.)

Je pris aussi le dessin de deux proues de galères , assez grandes poni tire étudiées avec profit. Une chose me frappa dans la figure de l'une surtout de ces proues, c'est le rapport entre la construction et l'oruement de cet avant de galère unirème et ceux d'un chebeck de la Calabre que J'avais dessiné le malin même dans le port. La seule différence que Je constatai, c'est, au chebeck, le redrcssemeut de l'éperon, désormais Innocent, devenu un point d'appui pour lapoulle où passent l'orsB et la poggia du trinquet.

(proue de galère nnlique d'aprtc h peiufure n° na\i\ àa matée Boorbon ,

(pnme d'oti moderne cbitbixk ciUbrdi.)

Qaelqnes navires que Je pus croquer à la dérobée dans une maison de Pompéi, et la fifure d'une galère en mosaïque, récemment décoaverte, que Je dessinai dans un tombeau à quelques pas de Fouziol, compléterait ma collection de dessins. Cette galère me frappa par le nombre de ses rames : vingt-quatre, qui a tant d'analt^e avec celui des rames des dromones do neuvième siècle, prescrit par l'empereur Léon , et celui des rames attribuées par les meilleors textes aux galères du moyen Age.

AU MINIsniE.

(Galère de Pouizol.)

Bevenu en France après cinq mois d'étndea dans les principales villes de l'Italie, J'allai à Af gues-Mortes pour voir une prétendue galère de saint Louis, dont on venait de si^aler l'avant, déterré par les eaax rapides da Vldourle. Dans un rapport que j'eus l'iionneur d'adresser à M. l'amiral Jacob, J'établis que rien ne justifiait la snppositloD d'an aiitiqnaire d'Aigues-Mortes , qoi attribuait as treizième sibele le petit navire découvert ea partie par le Vidoarle; qu'âne embarcatlon|, longue de 73 pieds, large à l'arrière de 9 pieds , et de 4 pieds 9 pouces à l'avant, euân profonde de s pieds 3 pouces, ne pouvait être une galère, et que par ces proportions el]esemblaitappartenîràla|EBmiIIe des barquesde Paliscalmedu quatorzième siècle ou à celle desbrlgantinsdu siècle suivant. Au reste, ce navire, qu'on n*a point déterré et qai n'est encore connu que par des sondes et des mesures approximatives, paraissait être d'une construction fine et solide à la fois; ses membres, qui ont environ trois ponces carrés, sont espacés de neuf pouces, comme Crescentio nous apprend que les madiers (cAtes] et les staménale8(allonge8] l'étaient dans les galère» subtiles au seizième siècle. Tant que l'embarcation d'Aigues-Mortes n'aura pas été déblayée ; tant qu'on ne pourra voir nii'emplBcementdese8scalme>(tolets],ni l'inclinaison de ses bancs,nilesformMdesa poupe, ni ses fàrgues, il sera impossible de se prononcer à son si^et. L'incertitude où l'on est encore ne permet pas de lui appliquer rigoureusement les expressions de quelques textes qui paraissent cependant devoir loi convenir. Je renouvelle ici. Monsieur le Ministre, le vœu que J'exprimai en 183S, de voir la marine recueillir un débris naval qui peut être étudié avec Intérêt et éclairer une des questions d'archéologie , à la solution desquelles Je me suis voué avec tonte l'ardeur et toute rintelligeuce dont Je suis capable. Le jour où Je me trouvais & Herculanum , on fouillait le port

antique pour lui rendre sa forme et pour tâcher de découvrir quelque reste de vaisseau enfoncé sous la cendre du volcan. On ne retira rien de dessous cette masse, dont les couches enlevées laissaient voir d^à quelques rues à ciel ouvert. Le hasard nous a fiivorisés à Aiguës- Mortes; il nous a fait connaître la présence d*un navire ancien, que douze heures d'un travail aisé peuvent désensabler; comment négligerions-nous Toccasion qui nous est présentée d'apprendre quelque chose de Fart du moyen Age, quand nous en avons un échantillon si facile à conquérir sur la terre qui l'a conservé?

Votre Excellence connaît maintenant les principaux résultats de ma mission en Italie ; elle sait ce que mes recherches dans les collections publiques et dans les galeries particulières, dans les bibliothèques et chez les marchands de vieux livres , me procurèrent d'éléments précieux pour un travail commencé en l'absence de documents qui devaient l'agrandir et lui donner des bases plus larges à la fois et plus solides. Je dois dire que si quatre ou cinq mois de plus avaient pu être accordés à mes explorations , J'aurais certainement découvert des pièces manuscrites d'une valeur égale à celles de la Magliabecchiane et de la Yaticane. Quelque obligeance qu'aient mis à m'aider MM. les abbés Bentivoglio , Bettio , Furia , Mezzofanti , et d'autres bibliothécaires connaissant non moins bien que ceux-ci les trésors des dépôts qu'ils administrent , mes recherches n'ont pu aller jusqu'au dépouillement d une foule de manuscrits qui , sous une même couverture, cachent souvent beaucoup de pièces diverses que les catalogues n'analysent pas. Je ne vis que ce que voulut bien m'indiquer la courtoisie des préfets des bibliothèques , et Je me plais à publier qu'elle ftit toigours très-grande. Je ne retournai, pour ainsi dire, que la surface de ce terrain des fouilles , au fond duquel je soupçonne l'existence de bien des choses curieuses ; mais je ne pus faire plus : le temps ne m'appartenait pas.

Grossir, par des recherches nouvelles et obstinées, la masse des documents que j'avais réunis avant et pendant mon voyage en Italie; m'entourer des livres rares où je pouvais puiser d'utiles renseignements , livres dont j'avais appris à connaître toute la valeur à Venise , à Rome et à Gênes ; lire les nombreux traités des seizième et dix-septième siècles où sont discutées les questions relatives aux navires de Tantiquité ; extraire des chroniques et histoires italiennes recueillies par Muratori , tous les passages qui intéressent la marine ; faire le même travail sur les historiens de l'Angleterre, sur les historiens de Byzance, sur ceux de la Scandinavie, sur les histoires, les chroniques rimées et les vieux romans français , sur les chroniques catalanes et aragonalses, sur les voyageurs de tous les pays et de tputes

les époques , sar quelques poètes étraugers, comme Johan Pujol , qui y au seizième siècle et sous impression des faits , composa un poème catalan dont le sujet est la bataille de Lépante (*) ; comme le Florentin Francesco Barberino, qui, au commencement du quatorzième siècle, consacra un chant à la marine, dans ses Documenti d*atnorey où l'on ne s'attend guère à trouver des choses techniques aussi précises que celles qu'on remarque avec admiration dans Virgile et dans le Normand Wace ; telle fiit, M. le Ministre , la tâche que Je m'imposai à mon retour d'Aigues-Mortes , où J'avais pu me fixer sur la question du port et de l'embarquement de saint ILouis, si longtemps débattue par les géographes et les antiquaires (**),

Tout en faisant cette pénible moisson qui m'a donné plus de trois mille fiches dont Je crois avoir tiré déjà un assez bon parti , et qui pourront tne servir dans la composition d'un glossaire maritime polyglotte , Je poussais activement l'étude de la langue parlée par les gens de mer au ^ord et dans la Méditerranée , deputs l'antiquité Jusqu'à nos Jours. Je m'étais d'al>ord familiarisé , avec Desroches et Aubin , an langage de nos marins du dix-septième siècle, recherchant les origines de leurs termes, et assignant , autant que Je l'avais pu , à chacun sa place dans une des deux grandes familles de mots qui firent alliance sur le gaillard d'avant des vaisseaux français : la famille Scandinave et la néo-latine. Avec Bartolomeo Grescentio, Pantero-Pantera, Christophe Colomb , Joam de Castro , et quelques documents du Nord comme la Complainte d'Ecosse, Je pénétrai dans le seizième siècle, où Je reconnus presque tout le dix-septième. Je fus convaincu alors , et la suite est venue m'apporter des démonstrations irrécusables , que la langue maritime^, toute brillante de tropes et de poésie , et en même temps rigoureuse comme le langage de la raison et du besoin , est , au Midi comme au Nord, une tradition antique qui se cache parfois sous des transformations aux apparences bizarres , mais qu'on retrouve fidèle quand on sait la chercher sous le voile des altérations qu'ont dû subir les mots en passant par des bouches ignorantes et par des bouches étrangères , ou en affectant des formes que leur imposaient

(*) Poème encore inédit qui doit être publié par mon ami M. Joseph Tastu, à qui j'en dois la communication.

(**) Il me paraît Irès-éYident que les nefs et galères, réunies par le roi de France à Algues-Mortes , restèrent mouillées à la rade en avant des graus ( gradus ) , où Ton compléta leur armement ; et que si Louis IX et ses chevaliers s'embarquèrent à TÉtang du roi , ce fut non sur des galères et des navires de quelque importance , mais sur les barques de cantier, les barques de paliscalme et les gondoles, embarcations des grands vaisseaux qui pouvaient naviguer avec quelqtie facilité sur les canaux. (Voir, pour ces embarcations, le Mémoire n® 7.)

des prouonciatioRS diverses et le génie des différents idiomes où ils s'introduisaient par l'usage. Je n'eus pas besoin d'intermédiaires pour arriver à la langue des douzième et treizième siècles, dont Je trouvais quelques curieux échantillons dans les romans de Bmt et de Rou, les Documenti d'amorcy l'Histoire du bon sénéchal de Champagne , le roman en rimes du pirate Eustache Lemoine , la chronique de Guillaume le Breton , et une chanson matelote anglaise que m'avait envoyée de Londres M. Thomas Wright, avec un fragment d'un glossaire naval anglo-saxon et latin , tiré d'un manuscrit du dixième siècle. Il était diCQcile de remonter plus haut que le douzième siècle , la langue des documents antérieurs à cette époque étant généralement le latin , qui conservait les nomenclatures données , sans trop d'intelligence du fait spécial , par les poètes postérieurs à Virgile. Isidore de Séviile , Varron, Festus, le glossaire de Papias, Servius, m'offraient des secours que Je ne devais accepter qu'avec défiance , parce que leurs interprétations sont ou* trop vagues ou trop souvent en désaccord entre elles. Je me trouvais donc lancé presque tout seul dans le vaste champ des hypothèses. J'y marchai avec prudence et circonspection , appuyé sur l'autorité des faits qui m'étaient acquis , et Je parvins à débrouiller une foule de choses restées Jusqu'alors sans explications solides.

Vous comprendrez, M. le Ministre, ce que de pareilles études durent me coûter de temps et de peines. Cependant, en 18 36, J'avais fisdt un mémoire sur les navires des ?^ormands, et un sur les vaisseaux ronds de saint Louis, et la marine du treizième siècle. J'eus l'honneur de lire le premier à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dont quel* ques-uns des membres eurent la bonté de m'encourager en montrant de la sympathie pour des travaux aussi difficiles et aussi nouveaux , et en approuvant les résultats où Je leur paraissais être parvenu. L'Académie des inscriptions me donna bientôt un témoignage de sa bienveillante satisfaction. En 1837, elle accorda à mon mémoire sur les vaisseaux ronds de saint Louis une des trois médailles d'or qu'elle décerne chaque année aux meilleurs travaux relatifs aux antiquités nationales. Ce succès redoubla mon ardeur, et me soutint dans la carrière où J'avançais lentement et au travers d'obstacles incroyables. J'envoyai au concours de 1838 un mémoire sur les Principaux passages maritimes des poètes français des douzième et treizième siècles; l'Académie l'accueillit avec faveur et le mentionna très-honorablement h la distribution de ses prix.

Quelques mois après , J'achevai deux mémoires, dont l'un devait ou-t vrir la série que Je publie aujourd'hui. Les monuments sculptés et peints de l'Egypte me fournirent les matériaux de la restitution que

j*ai essayée des navires de guerre et de transport contemporains de Sésostris et de RiuunsèsIY. Votre Excellenae verra que je suis arrivé à cette conclosion cariease, qu'à trois mille ans de distance les bâtiments à rames fiiits pour la guerre ( galères) eurent entre eux les plus grands rapports de formes et d'armements; et que, quant au gréement des navires en général , leurs principales pièces étaient appliquées aux mâts, aux vergues et aux voiles, du temps de Sésostris, à peu près comme elles le sont ai^jourd'hni. Je ne doutais guère qu'il en dût être ainsi, mais il était assez intéressant, Je crois, de le démontrer.

Vous savez , M. l'Amiral , que le quatrième livre de l'Histoire de Pantagruel contient la description d'une tempête, bourrée de termes techniquesqui n'ont trouvé d'interprétations ni chez les nombreux commentateurs de Rabelais , ni chez les marins qui se sont occupés un peu des choses de la marine ancienne. Le respect qu*ont en général les érudits pour le profond et focétieux auteur du Pantagruel a fait croire à plusieurs que , dans la tempête du quatrième livre, le curé de Meudon donna une sorte d'état encyclopédique de l'art naval à son époque. J'ai voulu savoir ce qu'il en était de cette opinion qui me semblait hasardée , et comme Pantagruel se rapporte, par ses dates, au plus beau temps de cette marine du seizième siècle, qui fit tant de grandes choses, j'ai pris occasion des erreurs de Rabelais pour restituer une foule de mots incompris ou altérés par le satiriquç, et pour donner des renseignements sur les origines de ces mots, et sur l'armement en artillerie de certains navires du temps et sur leur gréement. Rabelais savait la marine moins encore que le père René François, prédicateur do roi, qui imprima, quelques années après, dems ses Merveilles de Nature^ un vocabulaire nautique que j'ai dû souvent rectifier, si j'ai pu en profiter quelquefois. J'ai comparé la tempête de Rabelais à un passage maritime de la Complaynt oj Scotlandy ouvrage curieux et rare du commencement du seizième siècle , et j'ai montré la supériorité du poète écossais sur notre brillant et ingénieux compatriote. La complainte d'Ecosse et une chanson matelote du quatorzième siècle dont j'ai parlé plus haut, m'ont fourni de bons éléments pour la connaissance des Origines des termes anglais, et d'utiles comparaisons entre ce qui fut autrefois et ce qui est aujourd'hui.

J'ai eu l'honneur de citer à Votre Excellence, en parlant de mes recherches à Florence, le manuscrit de la Magliabecchiane, intitulé: Fabbrica di Galère. Je l'ai fait copier en 1838 , et je le publie avec une traduction annotée sous le n"" 5 de ces Mémoires d'archéologie navale. Rien que ce soit seulement de police de navigation et de signaux que traitent les Ordini de messii-e Pietro Mocenigo (1420), et non de construction pavale, j'ai cru pouvoir réunir ce document à la Fabbrica di

30 RAPPonT

Galère dans le Mémoire n® 5. Leur commune origine (Venise) et l'époque de leur rédaction (finiiu quatorzième siècle et commencement du quinzième) m'ont sejnblé pouvoir autoriser ce rapprocliement. Je dois la copie sur laquelle j'ai fait imprimer en son entier l'ordonnance de 1 420 , aux soins obligeants et éclairés de M. l'abbé Michel Angelo Lanci, le savant interprète des langues orientales à la bibliothèque du Vatican. Les notes dont j'ai accompagné le texte vénitien ont pour but de fiedre connaître, avec les rapports existant entre le règlement du capitaine général Mocenigo et ceux qui ont précédé et suivi ces prescriptions en matière de discipline, un assez grand nombre de dispositions du code pénal maritime au moyen âge. J*espère, M. le Ministre, que vous ne trouverez pas sans utilité ce petit travail sur les délits et peines dans la marine, des premiers ^ècles au dix-neuvième.

Deux passages du cosmographe grec iEthicus Hister, traduit en latin , avant le septième siècle (*) , par un certain Jérôme , prêtre, m'ont présenté quelques détails curieux sur les navires antiques du Nord, de la mer Caspienne et de l'archipel grec. Je publie d'après le n® 8501 -A, des manuscrits de la bibliothèque royale, le texte inédit de ces deux passages, dont un fut connu de Gyraldi de Ferrare, au seizième siècle. Après le texte , que J'ai été forcé de restituer presque en entier, tant il est défiguré dans le manuscrit du treizième siècle , qui me l'a donné cependant moins imparfaitement que les manuscrits 4808 et 4871 , J'ai placé une traduction commentée, dans laquelle j'ai Mi entrer mes hypothèses sur les Aulones, les Trières, les Hieberiotes et les autres navires décrits d'une manière fort obscure par le traducteur d'iEthicus Hister. Cet essai de restitution et les annotations qui l'accompagnent sont compris dans les Mémoires que j'ai l'honneur de présenter à Votre Excellence, et placés sous le n^ 9.

Deux Mémoires considérables sont les derniers résultats de ces études archéologiques auxquelles, ainsi que je l'ai dit au commencement de ce rapport , j'ai consacré une douzaine d'années d'un travail continu , à peine suspendu par la composition des Scènes de la vie maritime , publiées en 1832, pour obéir à cet ordre de M. l'amiral de Rigny : « Commencez par écrire pour les gens du monde. » L'un de ces Mémoires traite des Dromons, Chelandes, Huissiers, Pamphiles, Chats, Galères, Galéasses, Bucentaures et autres navires a rames employés, des bas âges au seizième siècle, pour les expéditions militaires et pom* les rapides navigations marchandes. La première partie du manuscrit de la Magilabecchiane se rapporte naturellement à ce Mémoire (n° 4) ,

(*) On verra y dans le Mémoire n** 8 , sur quoi je me suis fondé pour délerminer cette date.

AU MINISTRE. 3i

comme la seconde, qui traite des neb latines , se rapporte au Mémoire q'^ 6. Dans celui-ci J'ai cherché à faire connaître les principaux vaisseaux ronds du moyen âge : Zélandes , Coques , Naves , Nefs , Gumbaries, Esnekes, Maones, Garraques, Garavalles, etc. Votre Excellence verra, sans doute avec quelque étonnement, figurer parmi ces navires qu'on s'est habitué à regarder comme sans importance et qu'on appelle avec un superbe dédain , les barques du moyen âge , des bâtiments qui le cédaient à peine en grandeur à nos vaisseaux de guerre des deuxième et troisième rangs, et cela à toutes les époques depuis l'antiquité.

Je ne sais, M. le Ministre, bien que presque toutes me paraissent appuyée» de solides autorités et de démonstrations convaincantes, ce que peuvent valoir mes conjectures sur une foule de points d'archéologie navale qui n'avaient jamais été éclairés avant moi ; J'espère pourtant avoir rendu un service à la science en les publiant. Elles pourront être discutées par la critique éclairée des marins instruits et des antiquaires; et cette discussion sera utile , car elle appellera l'attention sur des questions qu'on n'avait pas encore examinées avec soin , et qui méritaient bien qu'on se hasardât à les résoudre. En admettant que mes dissertations n'aient pas tout l'intérêt que je leur suppose , l'ouvrage que Je publie aura, Je crois, une véritable importance. J'ai recueilli plusieurs textes inédits , et Je les ai donnés ou à part ou dans les mémoires qui comportaient naturellement leur analyse; ces textes , d'une difficile intelligence, soit à cause de la matière dont ils traitent, soit à cause de l'ignorance des copistes à qui J'ai dû les emprunter , les émdits me sauront quelque gré, Je pense, de les avoir ftiit connaître et d'en avoir tenté des restitutions qui supposent de longues et pénibles études.

Je dois vous dire, M. l'Amiral, quels sont, outre la Fabbrica di Galère, l'ordonnance de Pietro Mocenigo (1420) et les passages de VJEihicus Hister, que Je citais il n'y a qu'un moment, les documents inédits que J'ai publiés. Le plus important est un extrait (latin) des marchés passés entre les envoyés du roi de France et la commune de Gênes, en 1268, pour la seconde croisade de St-Louis; cette pièce était restée inconnue, et Je crois qu'elle resterait incomprise après sa pu* blication Si Je ne l'avais traduite et commentée. Ce qui est arrivé du contractas navigii ( 1248), m'autorise à dire cela. Rapprochés de ce contraclus , les marchés de Gênes sont du plus haut intérêt pour l'histoire de l'art naval au treizième sièele ; Je les ai réunis dans le Mémoire sur les vaisseaux ronds de saint Louis. Leibnitz avait donné d'une manière inexacte et incomplète le contractus; Lunig, Dumont et d'autres l'avaient reproduit d'après la version de Leibnitz , sans s'apercevoir des lacunes, sans signaler les fautes que leur ignorance de la matière ne

leur avait pas fait remarquer. J'ai étudié cette pièce importante et j*eD publie un texte restitué.

Il existe aux archives du royaume une pièce originale ^ importante pour la marine française; c*est une convention (texte latin) passée, le 22 août 1395, entre Audouin Huglas de Heguenes, procureur d'Éric, roi de Norvège, et les évéques de D61e e^ de Paris, stipulant, au nom de Pliilippe le Bel , pour l'armement fait par Éric XII , au profit du roi de France, de deux cents galères et cent grandes nefs, montées par cinquante mille hommes d'armes. J'ai publié ce contrat à part , à la suite du Mémoire n^ 6. J'ai donné, après ce traité, une pièce qui se rapporte à la guerre contre Edouard I^', pour laquelle Philippe rv eut recours à Éric ; c'est « Le compte Gyrart le Barillier, pour i'ermée de la mer Mte l'an de grâce M.GGIIIJ " XY.» Je n'ai publié, du rôle qui détaille ce compte, qu'un extrait faisant connaître le nom d'un grand nombre de nefs et galères, et, par quelques inductions que je tire de leur approvisionnement en vin, leur grandeur, c'est-à-dire, la quotité de leurs équipages. Le rôle français auquel j'ai fiEdt cet emprunt appartient aux archives du royaume où il est côté K , carton 36.

Une pièce française relative à l'armement de 1395 se trouve dans le fonds Glairambault (bibliothèque royale), vol. IX des Mélanges^ folio 185 et suiv. Je dois à M. Lacabanne la copie de ce document que je place, dans l'Appendice au Mémoire n° 6, après le compte du barillier Girard. La pièce , très-intéressante , a deux titres , l'un en latin, l'autre en français. G'est , comme dit le second titre : « G'est le « conte Jehan Arronde et Michel Gascoing de Navarre des receptes et « des mises qu'ils ont fêtes ou non du Roy pour le navire (la flotte) « de Flandres fait à Bruges en l'an mil GG.IIII ^^ et quinze. »

Un des manuscrits Ck>lbert de la bibliothèque du roi ( Varia , 5956-A) m'a fourni une pièce que je publie après le compte de Jehan Arronde. Elle se rapporte à un armement &it par Philippe de Valois , en 1 3d5 , non pour sa guerre contre Edouard III , mais pour un voyage à Rhodes que devait entreprendre Hiie Quieret, amiral de France. Un détail de cette convention que je publie en entier pour fournir un moyen de comparer les actes de nolis du quatorzième siècle, avec ceux que nous avons passés pour nos expéditions de Morée et d'Alger , paraîtra sans doute curieux aux marins; il stipule l'armement d'une galère à cent seize avirons. Bans mon Mémoire n^ 4 j'ai dit ce que devait être un navire à rames de cette importance.

Après la convention dont je viens de parler, je publie deux pièces intéressantes pour l'histoire de la marine; la première est intitulée : « C'est Fordenance de 40 galées que l'on doit auoir tant de Gennes

AU MIIVISTRE. :13

côe de Moneglie (Monaco) pour le seroice du Roy pour sa guerre l'au 1377. » Elle contient les termes du traité fait entre les représentants du roi Philippe et Ayton d'Oria , pour l'armement de \ingt de ces galéeâ, et un ordre des gens du roi pour l'équipement à Morgue (Monaco) des vingt autres galées. A la fin de cette pièce se trouve la liste des commandants des galères armées à Gênes , liste curieuse sur laquelle figurent neuf capitaines du nom de d'Orla, et quatre du nom de Spinola. La seconde pièce a pour titre : « Compte de Jean de Lospital , clerc des arbalestriers pour l'armée de mer sous N. S. Mons. Floton de Reuel admirai de la mer, depuis mai 346 (1346) jusq. au dernier octobre. » Parmi les patrons des galées nommés dans ce compte , on trouve le fameux Barbevaire , et neuf membres de cette famille Grimaldi , qui fut non moins célèbre que celle des d'Oria dans les guerres maritimes du moyen âge. J'imprime les deux pièces , dont Votre Excellence vient de lire les titres , d'après une copie , écriture du dix-septième siècle , qui se trouve aux manuscrits de la biblio- ' thèque du roi , Boites du cabinet du Saint-Esprit , voce : Bahuchet. Cest M. Lacabanne qui m'a obligeamment communiqué cette copie.

Tels sont; M. le Ministre, les principaux documents inédits que je publie dans l'ouvrage auquel se rattache le rapport que J'ai l'honneur de vous adresser. Quelques petites pièces , imprimées en tout ou en partie dans le texte des Mémoires , ou en notes au bas des pages, complètent mon travail d'éditeur. Ces pièces, toutes originales, sont des treizième, quatorzième, quinzième et seizième siècles. Elles ont un mérite historique dont vous Jugerez. Je les ai tirées de la bibliothèque du dépôt de la marine, où elles sont entrées récemment, sur ma proposition , après la vente des archives du baron de Joursanvault.

Autant que je l'ai pu, j'ai accompagné de restitutions en plans et en âévations celles que J'ai essayé de faire au moyen des documents écrits. A ces plans , élévations et coupes , J'ai ajouté un assez grand nombre de figures, les unes, à titré d'éclaircissements, reproduisant des détails d'architecture navale ou de gréement, les autres représentant des navires de toutes les formes , de toutes les époques , restitutions hypothétiques ou emprunts faits aux miniatures des manuscrits, aux peintures des tableaux, aux sculptures des bas-reliefs, que j'ai appris à considérer comme des monuments dignes d'être consultés, tant par les antiquaires qui s'occuperont de l'archéologie navale , que par les artistes qui auront à reproduire les faits historiques où la marine est intéressée.

Et à ce propos, M. l'Amiral , il faut que Je m'explique sur ce que je regarde comme des monuments dans la question d'archéologie, aussi neuve que délicate, qui nous occupe.

3 4 BAPPORT

Avant tout, j*avertis qu*il en est extrêmement peu auxquels on doive ajouter une foi aveugle. Sur toute représentation navale peinte ou sculptée , à quelque époque qu'elle puisse se reporter, il est nécessaire de faire un travail de critique analogue à celui qu'on applique à la phrase d'un historien ou d'un poète qui décrit ou raconte , et peut avoir été mal informé du fait qu'il rappelle , ou se servir de termes impropres, faute d'intelligence ou de renseignements exacts. Il en est des documents , œuvres de la main de l'artiste , comme de tout ouvrage où l'imagination et le discernement ont une part; l'erreur y est toujours présumable jusqu'à preuve contraire. Pour quelques figures navales soigneusement faites, et par des hommes qui copiaient ce qu'ils voyaient, avec une fidélité éclairée, que d'à peu près trompeurs, que de grossiers mensonges! Le temps, le lieu, l'auteur, les circonstances dans lesquelles l'artiste se trouvait pour produire, sont ce qu'il faut chercher à connaître, et discuter avant de regarder comme un document utile la représentation du vaisseau qu'on vient de rencontrer. Une certaine expérience est nécessaire à cette investigation préliminaire, on en conviendra. Quiconque n'aura pas d'abord connu un certain nombre de textes, — et ici je parle des textes qu'on pourrait appeler ofiQciels, les décrets et ordonnances relatifs aux constructions, les traités spéciaux sur la matière , rédigés par des hommes du métier , etc.; — quiconque n'aura pas d'abord étudié la vieille langue navale qui initie à une foule de détails relatifs au gréement et aux parties du navire, ne pourra pas exercer sur l'objet qu'il aura trouvé le contrôle sans la sévérité duquel on doit être facilement pris pour dupe. C'est pour cela, M. le Ministre, que je ne demandai à aller en Italie, intern^er les monuments, qu'après avoir fait ici des études déjà longues sur les anciens mots et dialectes maritimes, et sur les textes que j'avais recherchés avec ardeur.

La colonne Trijane , toujours citée par les érudits qui ont traité de la marine des anciens, a dû m'occîuper beaucoup. Je me suis demandé si je devais croire aux figures navales qui y sont représentées, et que Baïf, avec plusieurs autres critiques d'un haut savoir, ont regardées comme des représentations fidèles des bâtiments à rames et des barques fluviales contemporains de Tn\jan le Dacique. Je n'ai pu arriver à cet égard à la même conviction que l'auteur des AnnotaUones. La colonne représente des navires à trois rai^s de rames superposés et d'autres à deux rangs. Pour les birèmes, bien qu'elles soient mal rendues, pas de difiQculté. J'admets les birèmes; le texte des tactiques de l'empereur Léon est trop clair, trop positif, pour me laisser un doute. Quant aux trirèmes, c'est différent. La longueur de la rame supérieure aurait dû être telle qu'il n'y a ni bois assez long pour la

faire , ni bras assez forts pour la mouvoir. Je ne parle pas de la manière dont le sculpteur a placé les rameurs, de la façon dont il a mis la rame aux mains de ces matelots, de la distance entre les étages des bancs, enfin du nombre d'hommes et des proportions des navires; tout cela est manifestement contraire à la raison et à la vérité. Je n'insiste que sur les trois rangs de rames, se couvrant l'un l'autre dans toute leur longueur, comme les deux rangs des dromons de Léon le Sage. Tous les calculs se redisent à la justification de l'artiste; aussi, vingt hypothèses ont été émises sur la construction des vaisseaux longs dont ceux de la colonne Trajane présentent le type évidemment impossible. Aucune de ces hypothèses n'a paru fondée aux hommes spéciaux. Picheroni délia Mirandola, dont j'ai parlé plus haut, essaya une restitution d'une trirème à trois étages complets; il proposa ce navire, avec d'autres plus grands, à Venise; et Venise, qui avait tant d'intérêt, dans sa lutte contre des puissances rivales, à se munir de bAtiments agiles et forts à la fois , Venise , qui ne reculait pas devant les essais utiles , et ûdsait construire la quiuquerème de Vittore Fansto, Venise regarda les propositions de Picheroni comme inadmissibles.

On opposera quelques raisons , que l'on croira assez fortes , à mon incrédulité, au sig'et des trirèmes de la colonne Trajane; on dira : « Vous admettez les birèmes de la colonne , et vous rejetez ses trirèmes; les unes doivent pourtant être aussi fidèles que les autres. L'artiste était contemporain des faits qu'il représentait ; il travaillait à Rome, Tille si voisine du port d'Ostie , qu'il pouvait aisément avoir des notions exactes sur la forme et l'organisation des navires qui avaient servi dans la campagne contre 1^ Daces. Pourquoi , quand il hii était facile de copier, aurait-il créé des figures sans réalité, des espèces de types hiéroglyphiques répondant par certains détails inventés à la dénomination des navires? »

Voici ma réponse. — De ce que les birèmes de la colonne Trajane seraient la représentation, plus ou moins grossière, d'un navire contemporain de Tn\Jan , il ne s'ensuit pas que les trirèmes eussent ce mérite. Sait-on , en effet , si au deuxième siècle de l'ère chrétienne ou à la fin du premier, il y avait des navires à trois étages de rameurs? Je crois, quant à moi , que du temps de Virgile il n'y en avait plus (voir Mémoire n» 8 au mot trières)^ et que le nom seul du bâtiment était resté traditionnel. Le sculpteur voulut probablement écrire ceci sur la q^rale de sa colonne : « L'empereur fit armer tant de bâtiments « unirèmes, tant de ceux qui ont deux étages de rameurs , et tant de « ceux qu'on appelle trirèmes^ » et , comme cet artiste avait à sa disposition des signes anciens et d'une convention acceptée, il cnit

36 BAPPOBT

devoir «i faire usage. L'art a presque toDjo&rs procédé ainsi quand

it s'est inspiré de l'antiqne.

Qaant ft l'objection tirée de la faciiité que le sculpteur avait à Rome pour se procurer des reoseignementa sar la forme des navires de la flotte romaine , Je dirai :

Ua graveur très- distingué avait la mission de consacrer, par une médaille, le souvenir glorieux de la bataille de Navarin; que fit-il? il posa la figure de la Victoire debout sur une galère antique , et dans la main de la déesse It mit trois petits navires rostres, enaprnntés aux médailles et à la colonne Trajane. Seulement, pour foire comprendre que les vaincas étaient Turcs , il surmonta le mât d'un de ces trois navires d'un croissant I Un croissant sur des vaisseaux antiques, n'est-ce pas une chose curieuse?

Autre fait : La ville de Paris timbre ses bornes-fontaines, ses candélabres et d'autres monuments du vaisseau de ses armes; quel navire a-tdie choisi? ta barqne d'Isis ou la nef des confrères de Saint-Nicolas? ni l'une ni l'antre. Ses artistes lui ont ^t une galère antique et un navire qui soid les choses les pins étranges du monde (*), préten-

<*) La galère qn'oii voit sur les boroeB^tHitaiiKS et sous les carènes des pnmea des coloiuies roetralesest un uaTire court , raillé par l'avant, carre par derrière, ayant le gouvernail à l'étanibot , contraireDwnt i toutes les honnes traditions de l'actiquilé, ixHdant seulemeol trois avirons , et par compensation ayant trois mils si rapprocliés l'un de l'autre , que des trois ToUeg qui sont ouvertes auvent, deux se montrent i peine , étouffées qu'elles scmt par la voile du milieu. Le mil de misaine e( )e mAt d'artioMm semident être implaotës A tribord quand le grand mAt parait «ne i bAIxiid .

Ce monstre naval n'est pourtant pas si ridicule que le vaisseau fondu par H. A. Muel (IB3T) pour les porte-gaz des boulevards. Ce navire klroU mâts, qui veut être moderne , a ses voiles orientées de telle fafon que k tAtiment marche vent arrière , la poupe devant '. La misaine couronne la dunette : elle est suspendue au roU d'arti-

Miunt \e combii do Raltrt* k^fm^ki, comniiiiilMi pir FrtUrlc SpLnoli, 1 I'ÉcIuh , dmi tiii.

Atl MIRISTRE. 37

tieases âgares attestant ane ignorance locroyable, et ces images, die les met partout. Par un hasard slngnlier qui semblerait n'être pas sans malice , ces grossières représentations s'étaient sur la place LoQlfl XV, À la porte même de l'hAtet de votre département, et, comme une sorte d'embarras préparé à dessein aux antli^oaires des siècles à venir, qui se feront le raisonnement que voici, en étudiant des ruines dont quelques-unes montreront la date de 1837 :

• Les navires représentés sur le pied des candélabres, sous les prônes des colonnes rostrales , sur les écus et les bases de quelques-unes des stataesde villes que nous retronvons, sont la représentation âdèle des bâtiments français des premières années du dix-neuvième siècle. Cela ne saurait être dostenx. Un plandelavilledeParispoun 839 nous montre le ministère de la marine sur cette place que l'on décora de tant de navires, probablement k cause du voisinage de ce ministère, et pour rap~ peler le transport en France de l'obélisque de Laior, fait par ta marine

inoD, elle Tent qui vient du c6léAu IteBuprél'eDneiJiuique ie« trois huniers. Que dirait? ceTatsMau,»ecsonorieDt«n]«Dtà rebours, ne peut iU^ comparé qu'i un cbevil bridé par h queoe. Il semblait qu'une image si grotesque n'aurait pas dû être prise pour modtie. Elle a pourtantété copiée par l'artiste auteur delà statue colosule représentant la Ville de Nantes. Sur l'écu de cette figure emblématique est le valueau dnglant pat la poupe. Nantes est assise sur un navire h la proue antique ; le rapprochement de bltiments de deux époques si éloignées est d'un très-mauTais goOI. La Ville de Bordeaux est assise sur une [ôerTe terminée \ ses deun bouts par fleuK proues , Pune empruntée i la coloune Trajane , l'autre inspirée par lei médailles auUqùes. Breat i^puie sa main droite sur un de ces limons dont la forma est traditîomielle dans les moDuroenls où l'on veut exprima ridée de navigation.

française. Première preuve. L'Almanach royal et national de la même époque nous apprend qu'il y avait au Louvre un musée naval ^ que le ministère de la marine était géré par un vice-amiral, qu'il y avait près de ce vioe*amiral un conseil de l'amirauté ; enfin, que deux pein-. très étaient attachés au ministère. Sieconde preuve. Gomment supposer qu'en présence de telles autorités, des artistes auront ftiit des navires de fstntaisie, et que le gouvernement aura adopté ces figures préférablement à d'autres plus sincères? D'ailleurs,— troisième preuve, — la médaille de Navarin existe au cabinet des antiques, elle est datée, du 20 octobre 1827, et ses navires ont de frappants rapports avec ceux des candélabres , des bornes-fontaines et des colonnes rostrales. Y a-t-il rien de plus concluant ? »

Je suis convaincu, M. le Ministre, que le raisonnement de Baîf et de tous ceux qui ont disserté sur la colonne Trajane , les trirèmes du musée Bourbon , le monument d'Ostie , la médaille d'Adrien , les médailles d'Octave- Auguste , d'CEnobarbus , d'Antoine et de César (Scheflfer,p. 125-175), comme sur la plupart des textes maritimes anciens , est à peu près aussi juste que celui des antiquaires que vous venez d'entendre. Les érudits ont trop compté en général sans les. traditions établies, sans l'ignorance des artistes dans la question trèsspéciale de la marine , comme ils ont compté souvent sans les mots représentant les noms de certains navires , mots dont ils n'ont pas. soupçonné que la véritable signification pourrait bien nous être tout à fait inconnue aujourd'hui.

Les artistes de l'antiquité avaient adopté des types navals , espèces d'à peu près dont les formes plus ou moins élégantes plaisaient au ciseau ou au burin, mais à la composition desquels la vérité n'avait aucune part. Ce qui leur importait, c'était de faire une chose qui eût un bon aspect ; l'exactitude n'était pas, un besoin pour eux. Le navire qu'ils dessinaient dans un bas-relief ou sur une médaille était moins la représentation d'une chose matérielle que le signe convenu de l'idée : galère , combat ou triomphe naval. En examinant les monuments antiques avec une attention éclairée par la connaissance du navire, on arrive à cette conviction , que si quelques détails peuvent être tenus pour vrais dans les figures de galères et de vaisseaux ronds qu'on y trouve , en général ces figures ne sont que des espèces d'hiéroglyphes dont il faut ne tenir que bien peu de compte.

Il n'en est pas ainsi pour les monuments du moyen âge. L'artiste , moins préoccupé du beau que du réel , ne se contentait pas alors de reproduire des types convenus ; il ne continuait pas respectueusement ses devanciers ; il cherchait à copier le navire qu'il voyait , et sa copie , si elle ne témoigne pas toujours d'un grand talent d'exé-

AU HINISTHE.

cutkn , atteste du moins la naïveté da sculpteur ou du peintre. Je ne parle point ici de l'artiste qui, éloigné des villes maritimes, avait cependant A orner un manuscrit de miniatures où qitelqaes figures navales étaient nécessaires ; celui-là, quand 11 n'avait pu se procurer quelques bons modèles, allait & l'aventure et sur de vagues renseignements, Irisant des choses contre lesquelles l'archéologue doit être soigneusement en garde. Il en fut ainsi du miniaturiste qui orna le manuscrit dont j'ai eu l'honneur de vous parler (page 20). Ses barques ne peuvent pas plus être reportées au temps de César, qu'elles ne peuvent être prises pour des navires du quatorzième siècle (*].

Je ne sais à qui il faut, en définitive , attribuer l'honneur d'avoir exécuté cette précieuse tapisserie de Bayeux , où sont retracés à l'aigniUe les feits importants de l'histoire de ta conquête d'Angleterre par les Normands ; mais ce que J'ai appris par la comparaison des navires d'Harold avec ceux de quelques sceaux maritimes anglais des douzième et treizième liècies, et avec quelques autres navires recueillis par i. Strntt, c'est que cesbdtiments ne sont point le produit d'une fantaisie d'artiste. Ils représentent les drakkars Scandinaves avec une fidélité

(') L'auteur de l'Atlas catalan de t37a, précieux iDODumect pour l'élude de ta géogr^rtûe, que possède l« bibUothËque du roi, ne coaaaiwait ni les aaTires de riBde, ni ceux qn'm Espagne on ^ipelaitMXerej (AuiMien; voif MéaMireD° 4). Ob m peut pu plus consulter cet Atlas , dans l'iolértl de l'archéologie Davale , qu'on ne doit consulter certain portulan île la blUtothèque LaureotienM de FlolOKe , où l'ai tu piudeors images de navires , figures grossitres qui déshonoreut ce nunuscnt, et qu'on m'a présentées cependant avec une confiance que j'ai retrouvée ici cbei les savants qui m'ont parlé des «alsaeaux de l'Atlas catalan. Voici la figure du prétendu uxer de Feref :

gancheroent oaive qui se retrouve dans tout le grand travail dout Us font partie. Sans doute ils ne sont pas complets ; sans doute

le natire sous lequel l'auteur c«(alan écrivit ces mota : £n la tnar jndtth

Y a-l-H quelque dtcMe de plus mauJCeetemeot infidèle et de plut grossièrement trompeur que ce vaieseau P Commeot poumit-on croire à cette quintuple mtture portant une eenle voile > COTumenl pourraiton expliquer la constniction de l'arrière, si gîE^lièremeot attaclié au corps du nsTiieP Ce bitintent n'est ni une jonque chinoise ni une dcF européenne. On m'a dit que l'Atlas catalan élaK uu monument si retpectaliie, qu'il était difficile d'en rejeler l'autorité. Je crois q«e son autorité, eu tout ce qui est de la gét^rapliie , mérite qu'on [H«Dne l'Atlas très au sérieux ; mais si l'auteiu' qui a des^né les cartes et éuit sur ces plans les langues rubriques, savamment expliquées par M. Joseph Tastu, savait laen la gé>%raph!e, il était assurément un mauvais dessinateur de figures, et un tiomme fort ignorant au cbapitre des vaisseaux. Si l'un veut que, malgré l'évidence, je croie à sa Mélilé comme dessinateur de navires, c'est apparemment qu'on croit aussi i sa Hdélilé comme dessinateur d'hommes et d'animauji; or, que voiton sur les cartes catalanes P Des clievaux bleus ■ des cbevaui couverta d'écaillés ; des cbameaux aux ïambes courtes et grosses , aux cols démesurément longs , et puis des cbameaux marchant l'amble (caravane allant ù Alcalayo); enlin, des éléphants ayant des trompes grosses deux Tuis comme leurs jambes (Nybie). Faut-il donc croire à la vérité de ces représentations P raul-it croire que les liabilants d'Alep étaient velus au quatorzième siè<:le comme les Français ou les Catalans de 137& , et qu'ils pleuraient leurs parents morts en accDn>|K^nant leurs doléances avec des harpes, des rebecs et des llûtes? £1 quant aux liarpes, que le desainateiu- a armées de cordes placées en tra\ers, et non en liauteur, Taut^l croire qu'alors les Itarpes étaient ainsi garnies? Non , sans doute, pas plus qu'il ne faut croire que l'uxer de Fercr , allant au cap DojAilor , était une faible barque n'ayant ni liauluns ni étai |)nur son inàt, ni drisse pour sa voile , ni aucune maniruvre pour son antenne , si ce n'est une oste et son palan.

quelques manœuvres y sont mal indiquées, et d'autres encore y manquent qui ne pouvaient être tracées sans alourdir et rendre presque inintelligibles ces représentations navales ; mais le principal est dans les navires de la tapisserie , comme dans ceux du basrelief de Thèbes représentant le combat des vaisseaux de Rhamsès contre la flotte des Indiens. Ce que l'artiste n'y mit point, je le trouve assez bien indiqué dans les vers du Normand Wace, pour qu'à l'aide du texte de ce poète je puisse restituer presque complètement les navires du Nord appartenant au dixième et au onzième siècle.

Je viens de parler de sceaux maritimes anglais; je compte presque tous ceux que je connais, M. le Ministre, pour des monuments véritables. Ces sceaux se partagent en deux classes : sceaux de villes maritimes : Poole, Douvre, Yarmouth, Dunwich, Sandwich, Boston ; sceaux d'amiraux : Edouard , comte de Ruthland , John Holland , Richard , duc de Glocester. La date de leur gravure, qui, pour les derniers, est à peu près celle de la charte à laquelle ils pendaient , et qui , pour les autres, peut être reportée à une centaine d'années en arrière de l'époque où ils furent appliqués aux pièces où on les a pris; cette date est un de leurs mérites. Mais ce n'est pas seulement de là qu'ils tirent leur importance. Les navires qui y sont représentés les recommandent entre toutes les médailles et sceaux timbrés de figures navales. Ce ne sont point des représentations plus ou moins lourdes de ne& imaginaires, mais des portraits faits par des artistes consciencieux qui , travaillant pour des amiraux et des villes où la marine était connue de tous, ne pouvaient espérer de voir agréer leur travail s'il n'avait le caractère de la vérité. Autant que les sceaux anglais, et pour les mêmes raisons , j 'estime le sceau de la ville de Dam. Celui de la Rochelle présente l'image d'une barque du onzième ou douzième siècle , aux deux caps très-relevés. Ce qui rend cette figure intéressante, c'est la voile portant trois bandes de ris garnies de leurs garcettes. L'ancienneté de l'usage des ris est attestée par un passage du roman de Brut que j'ai expliqué. Mémoire n^ 3 ; et le sceau de la Rochelle vient corroborer mon explication. L'archéologie maritime n'a aucun profit à tirer de l'étude des deux sceaux de Pamiers, représentant une barque informe dans laquelle se débat saint Antonin d'Apamie (Syrie). Le sceau de Louis, bâtard d'Orléans, porte une nef à trois mâts, mais grossière et inexacte. Quand on compare cette figure à celles qu'on faisait à peu près dans le même temps en Angleterre, pour les amiraux John Holland (1417), le duc de Glocester (1467), et le comte de Ruthland (1395) , on voit aisément que l'artiste français reproduisait à l*aventure rtmage de nefs qu*il n'avait pas étudiées dans les ports,

oomme Tavaient Hdt les artistes anglais (*). Les sceaux dont Je me suis autorisé appartiennent en empreintes à une grande collection de sceaux du moyen âge faite avec une merveilleuse patience et un rare disc»nement par M. Depaulis , graveur habile à qui M. le ministre de l'intérieur a confié l'exécution de la médaille maritime de Saint-Jean dUUoa. Cette collection va être déposée au palais des Beaux- Arts (voir Mémoire n* 7).

Gomme les artistes anglais, les artistes génois, vénitiens et pisans , m'inspirent une grande confiance. Pietro Laurati, Simone Memmi et Antonio Veneziano , peintres du Campo-Santo de Pise, m'ont fourni des figures de navires , à la fidélité desquelles je dois croire autant que Je crois aux peintures maritimes que j'ai trouvées à Venise et à Gènes,

(*) Le peu de soins des artistes français » en général» dans la reproduction des figures nayales , se remarque à toutes les époques. Ce que j'ai dit des navires inodelés en 1837 pour les monuments de Paris , et ce que je remarque ici pour le sceau du b&tard d'Orléans , ne sont pas les seuls exemples que je pourrais citer. En voici un des plus singuliers. Le chevalier de TourviUe composa un manceuvrier sous ce titre : « Exercice et détail général de toutes les mancenvres qui se foqt à la mer » ; en 1681 , l'illustre amiral fit faire par Rousselet, calligraphe célèbre » une copie (manuscrit sur vélin) de ce travail important et trop peu connu aujourd'hui. Cette copie, en tète de la première page écrite, a une vignette peinte où la mer et le del sont trèftjoliment rendus; mais sur la mer il y a quatre navires, et ces bâtiments , portant à la tète de leurs mâts le pavillon rouge fleurdelisé , sont de pures fantaisies du peintre, qui ne peuvent se rapporter à aucune époque. Ne doit-on pas s*étonner qu'un livre, exécuté par les ordres de Tourville, pour le grand amiral de France , ainsi que l'attestent les armes du comte de Toulouse qui ornent la couverture du maroquin du manuscrit , ait des figures de navires sans réalité? La marine française avait cependant alors une grande importance ; elle était la première marine de l'Europe ; Louis XIV faisait frapper des médailles pour ccmsacrer le souvenir des batailles navales qui avaient rendu si glorieux le pavillon de France ; mais Paris est loin de la mer , et les artistes, pour la pluqMurt du moins , ne se donnaient pas la peine de dessmer fidèlement les vaisseaux , parce que l'exactitude eût été un mérite perdu pour le public parisien. Pendant ce tempslà, Backuisen Casait des cheffrd'œuvre en Hollande! — Le manuscrit de l'ouvrage de Tourville dont je viens de parler appartient à M. Bohaire , libraire, boulevard Italien ; il provient de la bibliothèque de M. Bignon. — Qu'il me soit permis de citer un autre fait : sur le vitrail de la chapelle de Sainte-Geneviève, dans l'égUse de Saint-Étienne du Mont, à Paris, on voit une nef à trois mâts, dont quelques parties de la construction , Tavant par exemple, sont ininteUigibles. La mâture de cette nef symbolique, au gouvernail de laquelle est Jésus-Christ, et qui porte une foule de princes, de prélats et de souverains ponUfes, cette mâture est lourde et hors de proportion avec le corps du navire. Que l'on compare le vaisseau de Saint-Étienne du Mont avec les nefs d'Antonio Veneziano et de Simone Memmi qui sont an Campo-Santo de Pise , et l'on verra quelle différence il y a pour l'exactitude entre l'artiste français qui fit , à la fin du quinzième siècle ou au ccmimoicement du seizième, la nef du Christ pour l'église parisienne, et ceux qui, cent ans auparavant, avaient peint les nefs de Saint-Reinier!

OÙ Dominiqtte Tintoret , Georgione et les autres avaient constamment des modèles sous les yeux. On ne peut supposer que des hommes d*un talent notoire , choisis par la commune ou par les familles patriciennes pour perpétuer le souvenir d'actions glorieuses, aient inventé des navires quand il était si simple de copier ceux qui flottaient devant eux, quand le dernier des matelots du port aurait pu les démentir et ameuter le peuple contre des représentations infidèles. La plupart des ne6 et galères des quinzième et seizième siècles peintes par Carpaccio, Tintoret, le Moroue, etc., Je les ai examinées, les traités de Bartolomeo Grescentio et de Pantero-Pantera , la Fabbrica di Galère, à la main , comme j'ai critiqué les sceaux anglais avec les statuts de Gazarie, le CapUulare nauticum de Venise (1255) , les Staiuta MassilUe , et le Consulat de la mer ; et j'ai reconnu que Pisans , Vénitiens et Génois des quatorzième , quinzième et seizième siècles , — je parie des artistes distingués, — : étaient tout à fait dignes de foi.

Pour le dix-septième siècle, j'ai consulté presque toujours avec fruit les peintres et les graveurs hollandais; quelques-uns de ces damiers m'ont fourni d'excellentes figures de navires des quinzième et seizième siècles. Le célèbre Gallot a fait une œuvre maritime dont les détails sont presque toujours fidèles. C'est un des artistes auxquels on doit croire ; mais il faut savoir lire dans ses dessins si pleins de verve et d'effet, où les vaisseaux ont un peu de la tournure matamore de ses figures d'hommes. L'œuvre gravée d'après le chevalier de Passebon est d'une fidélité qui la rend infiniment recommandable. Passebon^ officier des galères du roi de France, fit moins un travail d'artiste que d'ingénieur (*). Le dépôt de votre ministère est riche en dessins qui font connaître la marine du dix-septième siècle. Le premier volume du manuscrit de Dortières (n<» 663 du catalogue des bibl. de votre département) n'a pas de figures, mais il contient une nomenclature navale complète qui se trouve expliquée par d'autres manuscrits où les figures abondent. J'ai eu bien souvent occasion de consulter ces manuscrits dont la plupart ont appartenu au cabinet de Louis XrV, et qui sont les documents les plus précieux que je connaisse sur le matériel de la marine du dix-septième siècle. La bibliothèque du roi , dans son fonds des belles reliures, garde un vohime grand in-folio de navires dessinés, en 1679, par J.Jouve de Marseille, que je crois l'auteur des dessins des manuscrits que je

(^) L'ceovre de Passebon , celle de Gallot y l'œuvre de Rigaut et plasieurs planches holUttdaises, anglaises et flamandes, se trouTent au département des estampes de la Mhliotlièqiie du roi, portefeuille État militaire Id-ôS ; portefeuQIe Io-5, marine; ^ol. lc-5, et vol. Ic-6.

viens de mentionner. Au cabinet des estampes est une répétition , en un très-grand format , de ce précieox recueil des bâtiments de la Méditerranée. Les modèles restaurés qui figurent au musée naval m'auraient fourni des renseignements certains , si je n'avais pas eu les documents officiels qui sont au dépôt et dans le volume de Jouve. Pour les dernières galères, j'ai eu Tœuvre de Higaud, dédiée au prieur d'Orléans. J'ai pij^ comparer ces navires à ceux de Passebon , de Callot, du romain Grescentio et de la Fabbrica di Galère y et je suis arrivé à cette conviction que, depuis Rhamsès IV, la galère, proprement dite, l'unirème , produit d'un art maritime très-avancé déjà, ne subit jusqu'au dix-huitième siècle, c'est-à-dire, dans l'espace de trois mille trois cents ans environ, aucune modification très-importante. Je reconnais la galère de Rigaud dans le navire de guerre du bas-relief de Thèbes , gravé par ordre de Sésostris, conquérant de l'Asie.

Je n'ai que peu de chose à dire, M. l'Amiral, sur la forme que j'ai adoptée pour cet ouvrage. J'aurais pu composer un traité on l'ordre chronologique, religieusement gardé , se serait déroulé méthodiquement par chapitres symétriques ; en ce cas, l'exposition des faits, appuyée de quelques citations de documents jetées en notes, m'aurait suffî: je n'ai pas cru devoir être si bref, et, par conséquent, si dogmatique. J'ai préféré la forme du mémoire, qui admet les digressions et les notes multipliées, encadre les citations de textes et discute à son aise. Je ne pouvais pas me borner à exposer; j'étais contraint à démontrer sans cesse, rien de ce que je voulais établir n'ayant encore l'autorité de faits connus. Cette méthode nécessaire entraînait des longueurs que la seule forme du mémoire devait me faire pardonner.

Un index de tous les mots techniques cités ou expliqués dans les mémoires, avec renvois aux pages où se lisent ces termes, pourra servir de glossaire nautique^ jusqu'à ce que j'aie fait celui pour lequel j'ai recueilli déjà de très-nombreux matériaux , et que j'écrirai , si Votre Excellence approuve le plan que j'aurai l'honneur de lui soumettre.

Quant au style, il était difficile qu'il eût quelques-unes des qualités qui rendent un livre attrayant; toute recherche d'élégance, tout entraînement, toute chaleur, toute tendance à la grâce et à l'esprit m'étaient raisonnablement interdits; la clarté, en l'absence de la concision , — car comment être concis quand on discute une étymologie ou qu'on explique un texte hérissé de difficultés techniques, — la clarté était le seul mérite que je pouvais avoir ; j'ai tâché d'être clair , malgré la multiplicité obligée des parenthèses. Le mode de rédaction simple que j'ai adopté aura, j'espère, votre approbation.

AU MIKISTRE. 45

Dans les travaux de Tespèce de ceux-ci , où tonte prétention littéraire, — si Ton avait le droit d'en avoir, — devrait être écartée, on écrit assez bien , je crois, si l'on sait être assez intelligible.

Avant de terminer ce rapport, que Votre Excellence me permette de lui dire combien Je suis redevable à la bienveillance incessante de messieurs les conservateurs et employés de la bibliothèque du roi. Mes importnnités n'ont pu lasser leur dévouement à un travail qu'ils ont favorisé de leur concours si intelligent. Je dois à quelques-uns d'entre eux la connaissance de documents très-utiles , à d'autres de judicieuses remarques et de bonnes directions , à tous des facilités sans lesquelles il m'aurait été certainement impossible de mener à fin nn ouvrage que J'ai eu le courage d'entreprendre avec peu de matériaux d'abord , et de faire tout seul, pendant douze ans, au milieu de^ nombreux obstacles que J'ai trouvés sur ma route.

L'obligeance des bibliothécaires italiens n'a pas été moins grande pour moi , et J'acquitte ici , avec un grand plaisir, la dette de ma reconnaissance envers eux. Partout où J'ai dit le but et le plan du livre que J'ai l'honneur de vous présenter, M. le Ministre, J'ai trouvé des honmies savants disposés à me donner les encouragements dont ont bien voulu m'honorer tous les ministres vos prédécesseurs, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et quelques-uns des membres de la chambre des députés composant la commission du budget de la marine.

J'ignore à quel avenir est réservé ce livre , dont Je puis dire : tmmensi tœdii et tetnporis opas; mais J'ose penser que ces travaux sur l'archéologie navale pourront être utiles aux marins de tous les pays, qui doivent avoir à cœur de connaître les antiquités maritimes, pour lire en connaissance de cause l'histoire de la marine ; aux antiquaires et aux érudits qui rencontrent à chaque instant des textes qu'ils ne peuvent interpréter; aux élèves de l'école navale, dont, sous ce rapport, l'éducation n'a pu être commencée encore (*) ; enfin, aux hommes du monde que les études sérieuses n'efirayent point , et qui ont déjà pour la marine un peu de cette sympathie éclairée que le temps développera, sans doute , largement en France, mais qui n'est encore qu'à l'état d'instinct admiratif chez la plupart de nos nationaux. Quand ces Mémoires n'auraient d'autre mérite que de présenter

(*) Me sera-t-fl permis d'émettre an vœu ? Je voudrais que réglementairement ce liTTe, puisqu'il n'en existe pas d'autre sur la matière, et quel que soit son imperfection , lit partie nécessaire du catalo|;ue des ouTrages que, pendant leurs deux années d'école, les élèves de la marine sont tenus d'étudier ou du moins de lire. Je voudrais encore que dans les collées on donnât en prix , aux élèves de troisième qui fournissent les sujets à l'école navale, ces études sur l'archéologie maritime.

46 RAPPORT AU UniISTRE.

des documents inédits, de faire connaître on assez grand nombre de faits restés obscurs Jusqu'à ce Jour, et d'être une sorte de glossaire où sont expliqués une foule de mots techniques de toutes les époques , je crois qu'ils ne seraient pas indignes de quelque estime de la part des érudits et des officiers de marine.

En travaillant pour les hommes spéciaux et pour les antiquaires , je n'ai point oublié que M. de Rigny m'avait ordonné de travailler aussi pour les gens du monde. J'ai rempli cette seconde mission avec autant de soin et de zèle que la première; j'ai écrit, sous la forme du récit dramatique , deux volumes destinés à fiiire connaître les différentes époques de la marine, les mœurs des gens de mer, et les navires. Chacun des chapitres ou scènes est accompagné de notes , et se lie aux Mémoires d'archéologie navale. Ce second ouvrage a pour titre : les Soirées du gaiUard éParrière,

Agréez l'assurance des sentiments de profond respect avec lesquels J'ai rhonneur d'être ,

Monsieur l'Amiral,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,

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