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Archil., fr. 9, v. 5 et fr. 54, v

DE LA PLACE ET DU ROLE QU IL CONVIENT D ATTRIBUER A ARCHILOQUE DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION ET DE LA LITTÉRATURE IONIENNES.

Le problème historique et littéraire que nous résumons sous ce titre, et que nous avons posé dès le début de ce livre, exigeait d'abord une étude rigoureuse et une solution ferme des questions de chronologie que soulève la vie d'Archiloque.

Les dissentiments sur ce point n'étaient pas en apparence extrêmement graves. Le désaccord des chronographes anciens, quelque embarrassant qu'il dût paraître, portait sur des dates assez rapprochées en somme les unes des autres : à l'exception d'un témoignage isolé, qui plaçait Archiloque au vme siècle, sous le rè^ne de Romulus. tous les autres calculs aboutissaient à le faire vivre dans le premier quart ou dans le premier tiers du vne siècle, selon que son âge mûr (i-/.;j.r() coïncidait avec la 21e Olympiade (696-693 av. J.-C), la 23e (688-685) ou la 28e (668-665). Les historiens modernes, du moins les plus récents, rejetaient en bloc cette chronologie; mais eux-mêmes

s'entendaient sur ce point, qu'Archiloqne avait vécu vers le milieu du vne siècle.

Il nous a semblé pourtant que cette formule vogue cachait un désaccord plus profond qu'il n'en avait l'air avec la tradition des anciens : en examinant les raisons les plus fortes qu'on invoquait contre la date minima d'Eusèbe, Tannée 665, nous avons reconnu qu'elles ne tendaient pas seulement à prolonger la vie du poète jusqu'aux environs de Tannée (550, mais qu'elles obligeaient à descendre encore, de dix ou quinze ans peutêtre, dans la seconde moitié du vue siècle. Si, comme on le prétend, Archiloque a parlé en témoin oculaire de Téclipse totale de soieil qui fut visible à Thasos au printemps de Tannée 648, et si, dans une autre pièce écrite à Thasos, il a fait allusion à la ruine de Magnésie du Méandre, survenue en 651 lors de la grande invasion cimmérienne, ce double fait entraine une conséquence importante : c'est que les années qui vont de 651 à 648 comptent encore pour Archiloque dans la période de sa vie où il cherche fortune à Thasos, où il guerroie sur terre et sur mer contre les ennemis ou les rivaux de sa nouvelle patrie. Or c'est au début de sa carrière que doit se placer, nous l'avons dit, ce long épisode de sa jeunesse; c'est au retour de ses campagnes de Thasos et de Thrace que nous l'avons vu séjourner à Paros, remporter des victoires poétiques dans les concours de sa ville natale, se lamenter sur le naufrage où avait péri le mari de sa sœur, et engager enfin contre Lycambe et Néoboulé cette lutte impitoyable, qui atteste tant d'espérances trompées et de si longues vengeances. Tout cela ne s'est point passé en peu de temps, et, à supposer même que Tannée 648 marque la date extrême de son séjour à Thasos, il faut

compter une dizaine d'années encore pour les circonstances multiples qui remplirent le reste de son existence et qui achevèrent le plein épanouissement de son caractère et de son génie. Ainsi donc, entre les calculs des modernes et les données anciennes de la chronologie sur la vie d'Archiloque, l'intervalle est, en réalité, de vingt-cinq ans au moins, d'un demi-siècle peut-être, et ces années, grande mortalis aevi spatium, comptent double dans un temps où l'esprit grec se transforme, où le moyen âge épique touche à sa fin, où les progrès de la civilisation, sous toutes ses formes, germent à la fois sur tous les points du monde grec.

Pour nous prononcer entre ces dates divergentes, nous avons fait porter d'abord nos recherches, en dehors de toute autre considération, sur la valeur intrinsèque des prétendus points de repère que semblaient fournir les fragments d'Archiloque; mais ni l'allusion à l'éclipsé de soleil, ni le souvenir donné aux « malheurs des Magnètes ■», ne nous a paru comporter l'indication d'une date précise. La catastrophe finale de Magnésie peut bien se placer en l'année 601 : d'autres misères, d'autres défaites n'avaient-elles pas frappé la malheureuse ville depuis le temps déjà lointain où le peintre Boularchos avait représenté un « désastre des Magnètes » dans un tableau acheté par le roi Candaule? Huant à l'éclipsé que mentionnait le poète, rien ne prouve qu'il en parlât comme un témoin oculaire, et dès lors on peut croire qu'il rappelait, non l'éclipsé de l'année 648, mais un phénomène semblable, celui de Tannée 657, par exemple, qui, sans être visible à Thasos ou à Paros, n'avait pas manqué d'émouvoir l'imagination du peuple. Ces dates une fois écartées, il restait à savoir si la tradition des chronographes

anciens avait par elle-même quelque prix. Erwin Rohde lui refusait toute valeur, et prétendait y reconnaître des combinaisons fondées sur la coïncidence de l'avènement de Gygès et de la colonisation de Thasos. Mais la démonstration de Rohde ne nous a pas semblé convaincante, et notre défiance à l'égard de cette théorie s'est trouvée au contraire confirmée par la découverte d'un document, l'ouvrage du Parien Déméas, qui attestait, avant les travaux chronologiques des Alexandrins, l'existence d'une chronique parienne, avec une série de noms d'archontes locaux, contemporains d'Archiloque. Nous ne pouvions douter, dès lors, que cette chronique n'eut servi de base aux calculs ultérieurs, et que la vérité ne fût conforme à l'ensemble des témoignages traditionnels. Il n'y avait plus qu'à distinguer, entre les dates diverses recueillies par les chronographes, la plus vraisemblable. L'année 665, fournie par la Chronique d'Eusèbe, se recommandait à nous par une concordance frappante avec un témoignage de Cornélius Népos, et aussi parce qu'elle établissait entre Archiloque et Terpandre un rapport de succession conforme à l'opinion d'un historien autorisé, Glaucos de Rhégion.

Ainsi la vie d'Archiloque nous est apparue comme sensiblement plus haute dans le passé que nous ne l'avions d'abord pensé nous-même; et cette indication n'a fait que se préciser dans notre esprit, à mesure que l'étude des fragments nous a permis de mieux connaître les idées et les sentiments du poète, les conditions de son existence, les sources de son inspiration et de son art. Par ses origines, par sa naissance, par les premières années de sa vie, Archiloque plonge encore dans le viue siècle; par les œuvres de sa maturité il appartient à un temps qui n'a pas encore connu les

plus profondes transformations de la civilisation ionienne.

Demandons-nous, en effet, quels événements, dans l'histoire de la Grèce asiatique et insulaire au vne siècle, ont déterminé un progrès décisif des esprits et des mœurs.

Est-ce la colonisation, l'établissement de comptoirs commerciaux et de cités nouvelles sur les côtes de la Propontide et du Pont, de la Thrace ou de la Cilicie? Mais ce mouvement d'expansion coloniale, les Ioniens l'ont inauguré longtemps avant le début du vne siècle; et il est bien vrai qu'Archiloque a vécu dans cette agitation d'un monde maritime emporté vers les rivages lointains et les périlleuses explorations ; qu'il a participé lui-même à ces entreprises, qu'il en a connu les enthousiasmes et les déceptions; mais il n'a fait en cela que suivre une impulsion reçue : il a repris le chemin que son pèreTélésiclès et auparavant son ancêtre Tellis lui avaient montré, il a cédé au même entraînement qui, depuis un demi-siècle, avait ouvert de toutes parts aux lonieDs les voies du commerce et de la conquête.

Dira-t-on que la nouveauté, dans le premier tiers du vne siècle, fut la rivalité des villes grecques entre elles? que jusque là un lien plus fort, un sentiment de famille ou de race, avait maintenu partout la concorde? que du moins les Ioniens d'Asie, réunis en une confédération politique et religieuse, avaient collaboré sans défaillance à une œuvre commune ? S'il en avait été ainsi au début de la colonisation, il faudrait avouer que les choses avaient bien changé au temps d'Archiloque : le combattant de Thasos rencontre sur sa route beaucoup d'autres ennemis que les barbares Saïens et Sapéens; il se bat sans relâche contre les Naxiens, et dis-

pule aux colons de Chios la possession de Maronée. Mais, en réalité, le vmc siècle lui-même avait donné le spectacle de ces convoitises et de ces luttes : si haut que nous remontions dans l'histoire, nous voyons Samos en hostilité avec Milet et avec Priène. Milet s'unit à Chios contre Erythrées ; Magnésie lutte contre Ephèse; Phocée ne maintient et n'étend son territoire au milieu des cités éoliennes que parla guerre; Smyrne est rattachée par la force à la dodécapole ionienne. Et pourtant, ce ne sont là encore que des divisions sans importance : les dissentiments de Çhalcis et d'Erétrie vont déchaîner une guerre générale qui partagera la Grèce en deux camps. Or le début de cette longue querelle se place avant la fin du vme siècle, puisque les Samiens reçoivent, aux environs de l'année 700, d'après Thucydide, un renfort de quatre vaisseaux de guerre, construits sur le modèle inventé par le Corinthien Ameinoclôs. La division est donc partout en Grèce, au temps d'Archiloque comme dans les années qui précèdent. Lui-même, en vrai soldat, se réjouit à la pensée des batailles qui se livrent en Eubée. S'il a employé une fois le motnouveau IïavsXATjVîç, c'est dans une acception telle qu'on ne saurait lui attribuer de ce chef une notion même instinctive de la solidarité hellénique en face des barbares. Deux faits, au contraire, marquent au vne siècle une transformation grave dans l'esprit et dans les mœurs de l'ionie. C'est, à l'intérieur des cités, l'avènement de la tyrannie à la place des anciens gouvernements aristocratiques, et, au dehors, l'action plus directe, plus étroite, du monde oriental sur la Grèce ionienne, grâce à l'extension de la puissance lydienne et aux établissements durables des Ioniens dans le Delta de l'Egypte.

Il serait absurde de prétendre assigner une date fixe à un mouvement politique, comme la tyrannie, qui a dû se produire, selon les villes, à différentes époques; mais il faut bien reconnaître pourtant la valeur de l'observation suivante : tandis que la première moitié du vue siècle ne fournit pas un seul exemple d'un tyran établi dans une ville d'Ionic, nous constatons, à la fin du siècle, que le régime aristocratique a presque partout disparu; que les villes les plus considérables ont des tyrans à leur tète, et que les autres se débattent entre les résistances de la noblesse et les aspirations démocratiques du peuple. Tbrasybule, à Milet, représente ce régime nouveau, cette autorité tyrannique, sous sa forme la plus parfaite, et cela dans un temps qu'Hérodote permet de déterminer avec certitude, dans les dernières années du vne siècle et au début du vie. A Samos, un tyran nommé Démotélës avait été renversé parles nobles peu de temps avant la colonisation de Périnthe faux environs de l'année 600). D'autres tyrans ioniens, qui figurent dans l'histoire pour avoir accompli une tâche semblable, doivent appartenir à la même période.

On objecte le témoignage d'Archiloque lui-même; on rappelle qu'il a employé dans ses vers le nom de T-Jpavvoç; on soutient que tel fragment de son œuvre atteste l'existence en lonie de semblables usurpateurs, et qu'il a pris part en personne à ces luttes politiques. Aucun de ces arguments ne nous a convaincu. Dans les vers célèbres qu'on invoque, c'est à Gvgès que le poète faisait allusion, et, si ce n'est pas au monarque lydien lui-même, c'était du moins au chef d'un grand Etat, \uyakTfC T'jpr/vi:;:. Quant à la satire dirigée contre Léophilos, quelle en était l'occasion? D'où venait cette

protestation contre un personnage trop puissant? Qui nous dit qu'il s'agissait d'un adversaire politique, plutôt que d'un ennemi personnel, d'un rival heureux, peut-être trop bien vu dans la maison de Lycambo? Mais surtout notre étude minutieuse des sentiments d'Archiloque nous a montré que son œuvre ne portait pas trace de ces dissensions politiques : des idées révolutionnaires s'y expriment si peu, qu'un critique subtil a pu voir en lui un partisan déclaré de l'aristocratie, et cette thèse, à son tour, semble bien démentie par des attaques trop claires du poète contre des habitudes, des travers propres à la noblesse. Indépendant avant tout, et capable de haines et d'amitiés vivaces, mais d'amitiés et de haines inspirées par des personnes, non par des partis, Archiloque a vécu dans un temps de trouble et d'agitation, où sans doute fermentait dans le peuple le germe des révolutions prochaines, mais où n'avaient pas encore éclaté les luttes politiques qui devaient bouleverser les institutions de l'Ionie et de la Grèce entière.

Il n'a pas davantage assisté à un spectacle qui s'est produit seulement dans la seconde moitié du vne siècle. De tout temps l'influence orientale avait pénétré la civilisation des peuples de la mer Egée. Sans remonter jusqu'à la période mycénienne, on sait que l'épopée homérique n'ignore ni le nom de l'Egypte ni les produits artistiques et industriels de la Phénicie. Dès le vine siècle, des relations se nouent entre les Ioniens et leurs voisins, plus ou moins immédiats, d'Asie Mineure et d'Egypte : l'Etat méonien de Sardes, avant la révolution lydienne, livre déjà passage aux caravanes qui viennent aboutir aux ports ioniens de la mer Egée; Milet obtient à l'embouchure du Nil, sur le bras de

Canope, le droit de fonder une factorerie, « le mur des Milésiens ». Mais ce n'est là encore qu'un contact intermittent et temporaire entre l'Ionie et les grandes civilisations de l'Orient. Durant la première moitié du vne siècle, des rapports déjà plus suivis s'établissent, dans la paix et dans la guerre : le nom de Gj^gès rappelle les premières offrandes delphiques d'un souverain oriental, et les colonies grecques de Cilicie se voient barrer la route par les armées assyriennes du roi Sennachérib (705-681 av. J.-C). A ce moment encore les villes de la côte ionienne, les métropoles de tant de lointains comptoirs, demeurent indépendantes. Mais les choses vont changer après l'invasion cimmérienne et la mort de Gygès : les successeurs de ce prince poursuivent sans relâche la pacification et la conquête des remuantes républiques; une à une elles tombent sous la dépendance plus étroite d'Ardys, de Sadyatte, d'Alyatte, de Crésus. Pendant tout un siècle, sans perdre de leur énergie et de leur activité au dehors, elles se laissent pénétrer par l'influence lydienne, tandis qu'elles-mêmes trouvent à Sardes un terrain tout préparé à recevoir leurs idées et leurs mœurs. Dans le même temps, c'est-à-dire dans le siècle qui va de 650 environ à 550, les Grecs d'Asie fondent dans le Delta d'Egypte, sous les règnes de Psammétique Ier et de ses successeurs, les établissements de Naucratis et de Daphnae, qui deviennent bientôt des centres florissants de commerce et qui contribuent à la pénétration chaque jour plus profonde, à la fusion des civilisations en présence.

Ces faits historiques, postérieurs à Archiloque, ont eu sur le développement de la pensée ionienne une influence considérable. Les luttes politiques, les ré-

voiles du peuple, les résistances de la noblesse, les usurpations d'un chef qui met les deux partis d'accord en les soumettant l'un et l'autre à sa domination, tout cela n'a pas manqué de mûrir la réflexion des hommes d'Etat et des écrivains. Le même temps qui voit naître en Grèce des gouvernements tyranniques est aussi le le siècle des Sept Sages ; et, parmi ces représentants d'une philosophie pratique, tout entière tournée vers l'application des principes de la morale à la bonne administration des cités, figure un Solon, c'est-à-dire à la fois un poète et un homme d'action, un penseur doublé d'un artiste, un philosophe dévoué à la chose publique. Entre un tel homme et Archiloque la distance est si grande, au point de vue des idées politiques et morales, qu'on les dirait séparés par tout un siècle. Le poète-soldat, que nous avons suivi dans ses aventures guerrières et dans ses querelles de famille, n'est pas, comme on l'a cru, dénué de patriotisme; mais son attachement aux intérêts de sa ville natale ou de sa patrie d'adoption ne se ^distingue guère de ses passions personnelles et du sentiment de son indépendance. D'idéal politique, il n'en a pas d'autre que celui d'une aristocratie vouée au métier des armes, au service du dieu Enyalios, et au culte des Muses. Par là il est tout près encore des aèdes homériques, des héros du vieux temps ; héros lui-même déchu de sa fortune passée et de sa brillante condition, il n'a que des ressentiments individuels, des vengeances privées. Sa morale ne manque ni de fermeté ni de noblesse : elle s'inspire de la sagesse d'Ulysse, habitué aux souffrances, aux coups du sort, à l'injustice et à l'ingratitude des hommes. Il se redresse contre le mal, laisse aux femmes une plainte pusillanime, et compte pour se

relever sur les vicissitudes de la fortune, ou plus homëriqiiement encore, sur la protection des dieux. Mais sa religion ne va pas, comme celle des Sept Sages, jusqu'à une croyance inébranlable en une justice immanente, en un ordre moral qui gouverne le monde ; il invoque la justice de Zeus contre ses ennemis ; mais on a vu de quelles armes il est prêt lui-même à seconder contre eux la puissance divine.

A plus forte raison n'a-t-il pas été touché par les influences que l'Orient, plus largement ouvert, devait exercer en Ionie sur la philosophie et la science. La Grèce du vne siècle finissant a reçu de l'Asie et de l'Egypte, avec certains cultes enthousiastes et mystiques, des connaissances scientifiques, astronomiques surtout, qui ont bientôt pris racine parmi les populations de l'Ionie, toujours avides de nouveautés. Thaïes de Milet a été le prophète d'un temps nouveau, qui a vu se développer l'activité scientifique dans toutes les branches, en philosophie, en physique, en géographie, en histoire, en morale même. Il suffit de nommer Anaximandre, Anaximène, Hécatée. Les vers même de Phocylide n'ont plus la belle confiance morale d'une élégie de Solon, et Xénophane cherche, dans une âpre critique des conceptions homériques, une conciliation entre la philosophie scientifique et la morale.

Archiloque n'est pas de ce temps; il n'appartient pas à cette Ionie renouvelée, qui a produit, dans le domaine de l'art comme en philosophie et en politique, ses œuvres les plus achevées. Il se rattache bien plutôt à l'ionisme de l'épopée : il écrit, à quelques nuances près, la langue d'Homère, et il a aussi, des aèdes, le don d'une vision nette de la réalité, le goût des images familières, le génie du pittoresque simple

et naturel. De l'épopée encore il partage les idées et les sentiments : son ironie, sa malice, ses invectives même ont leurs modèles dans des scènes fameuses de Ylliade et de YOdyssée, sans parler du Margitès, qu'il a connu. Son insouciance, sa légèreté, sa fougue, ses emportements, ses colères, voilà les traits qui le caractérisent comme un héritier de ces Ioniens que les aèdes homériques avaient sous les yeux quand ils peignaient de couleurs si A'ives les héros de la légende ou de leur imagination.

Mais Archiloque a été pourtant un grand novateur, et son rôle dans l'histoire de la littérature ionienne ne saurait être placé trop haut. Archiloque a fait entrer dans la poésie une matière toute neuve, l'expression de ses pensées personnelles, la peinture franche et nue de sa vie privée et de ses passions. D'autre part, dans la forme, il a emprunté aux chants et aux usages populaires des mètres admirablement adaptés à son inspiration; il les a façonnés, variés, développés, avec une intuition de génie, et il a ainsi donné l'essor à toute la poésie lyrique des siècles suivants.

Nous avons défini, au cours de cette étude, la nature de cet individualisme, qui inspire et anime toute l'œuvre d'Archiloque. L'esprit ionien avait eu, dès l'origine, ce caractère : témoin les querelles formidables des héros homériques; témoin l'histoire entière de la Grèce ionienne. Mais il était réservé à Archiloque de se poser lui-même en face de ses contemporains ; que dis-je ? de se substituer, pour ainsi dire, à ces héros que l'épopée avait jugés seuls dignes des chants de la Muse. Il s'est mis en scène, il a exposé à tous les péripéties de sa vie aventureuse, de ses exploits et de ses malheurs. Par là il a donné le mo-

dèle d'une poésie personnelle, et, comme on dit, subjective ; il a fondé un genre qui n'est pas près de se perdre.

Il a fait plus encore, par l'invention de nombreuses variétés rythmiques. En tirant 1 ïambe et le trochée des fêtes champêtres de Déméter et de Dionysos, il n'a pas seulement créé la forme la mieux appropriée à ses vigoureuses diatribes; il a forgé l'instrument qui devait servir un jour à la tragédie et à la comédie grecques. Mais il a surtout combiné entre eux des mètres de longueur inégale; il a rapproché dans une même période des membres de rythme différent, et constitué les éléments essentiels de la strophe. Artiste consommé autant que chantre populaire, il a su, en affranchissant la poésie des entraves de la convention épique, ouvrir la voie à tous les progrès futurs du lyrisme grec.

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