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PRÉFACE

Il est très-beau d’élever dans de grandes villes des monuments qui restent comme le sceau imprimé par la richesse et la splendeur d’un pays ; mais quand, à côté de ces centres de population, on ne trouve plus, en parcourant les cités de troisième ordre, les simples communes, que des édifices publics insuffisants, mal disposés, mal bâtis et d’un goût équivoque ou prétentieux, il est permis d’admettre que l’état de civilisation de la contrée est, ou peu avancé, ou en pleine décadence. En effet, la marque la plus évidente de la civilisation d’un État est dans la répartition égale des expressions de l’art, de ce qui émane de l’intelligence. Lorsqu’il est question d’art, et particulièrement des arts usuels ou utiles, si l’on veut — et de tous les arts utiles, l’architecture est le plus essentiel — on nous cite volontiers les Grecs ; mais les conditions qui faisaient que les Grecs produisaient, en architecture, des œuvres d’art incomparables, ne sauraient se reproduire de nos jours. Chaque cité grecque était un centre de lumières, de développement intellectuel, de prospérité commerciale ou industrielle. Ces cités étaient émules ou rivales, mais elles conservaient une sorte d’autonomie, une indépendance qui laissait au développement de leurs aptitudes une entière liberté. L’idée de centralisation était étrangère et antipathique même au génie grec, et quand, par aventure, certaines cités prétendirent exercer une influence sur leurs voisins de même race, soit à l’aide de leurs richesses, soit par les armes ou de toute autre manière, elles se heurtèrent toujours contre des résistances invincibles. La supériorité, même incontestée, d’un de ces centres de civilisation ne put entamer l’esprit local des cités d’un ordre secondaire. Aussi, bien qu’il y eût entre les arts pratiqués dans les différentes villes de la Grèce et de leurs colonies un caractère d’unité qu’on ne saurait méconnaître, on trouve dans ces membres épars de la grande famille Dorienne et Ionienne des œuvres toujours empreintes d’une originalité native qui indiquent une longue et savante pratique, des écoles persistantes et un goût local.

L’Empire romain inventa la centralisation gouvernementale et administrative, et quoique Rome eût la prétention de laisser à chaque contrée alliée ou réunie à l’Empire son culte, ses aptitudes, son génie, elle était trop

puissante pour que cette tolérance fût sérieuse. Bientôt ces villes alliées ou soumises élevaient leurs édifices à l’instar de Rome et cherchaient à copier la capitale de l’Empire.

En Occident, après la ruine de la domination romaine, le système féodal fractionna de nouveau les vastes contrées comprises entre le Rhin et les deux mers en une multitude de petites seigneuries qui se groupèrent en provinces plus ou moins étendues. Défectueux au point de vue politique, ce système était favorable au développement de l’art. Il se forma ainsi des écoles provinciales qui progressèrent suivant leur propre génie, sans trop emprunter aux voisins. Les établissements religieux contribuèrent à donner à ces écoles une direction régulière, tout en tenant compte des besoins locaux, du climat, des matériaux, des traditions. Alors, sur toute la surface du territoire des anciennes Gaules, on vit s’élever des édifices qui ne le cédaient entre eux, ni par la forme, ni par le goût, ni par le judicieux emploi des matériaux. Les uns étaient élevés avec luxe, s’ils dépendaient de villes riches et populeuses; d’autres se bornèrent à satisfaire aux besoins les plus impérieux de populations pauvres, mais tous étaient conçus d’après un principe vrai et par cela même offraient autant de variétés que les conditions auxquelles ils étaient soumis étaient différentes. Ce sont les débris de ces constructions sages et originales que nos architectes studieux recherchent et relèvent avec amour, sans se rendre compte trop souvent, peut-être, des causes qui les ont fait élever : causes qui tiennent à un état social particulier et que ces architectes, malgré toute leur bonne volonté, ne pourront pas faire renaître.

Le système centralisateur inauguré de nouveau depuis l’Empire romain, par le xvn9 siècle, détruisit en France ces écoles provinciales, et sous Louis XIV on envoyait de Paris des projets pour les édifices à bâtir dans les villes du royaume, ou tout au moins ces projets étaient-ils soumis au contrôle du surintendant Lebrun, qui, bien entendu, les faisait tous passer sous le laminoir officiel. Ainsi, la vie des écoles locales se retira bientôt vers le centre; toute originalité de terroir s’effaça et la main-d’œuvre se ressentit rapidement des conséquences de la centralisation. Non-seulement les édifices provinciaux perdirent leur originalité, mais leur exécution devint défectueuse, et on vit se renouveler le mal qui avait déjà affecté l’art sous l’Empire romain : un développement exagéré de vitalité et de luxe au centre, l’ignorance, la pauvreté, l’imitation banale ou incomprise aux extrémités. Ce mal ne fit que s’accroître depuis la Révolution, qui fit disparaître toute distinction provinciale et soumit la France à un seul régulateur dont le tempérament est à Paris.

Si l’on voyage en France, ce n’est pas sans un sentiment de tristesse que l’on voit les édifices élevés dans les petites localités depuis soixante ans. Non-seulement ces édifices ne présentent aucun attrait au point de vue de 1 art, mais encore sont-ils, la plupart, tellement défectueux, ils accusent une telle ignorance des principes les plus élémentaires de la construction, ils remplissent si gauchement leur objet, qu’on en vient à se demander s ils n ont pas été élevés par des populations dépourvues de toute lumière, ou par une invasion de barbares en 1 absence des indigènes qui autrefois remplissaient ces contrées. Certes la centralisation administrative française

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