‹ Architecture, décoration et ameublement pendant le dix-huitième siècle, Régence - Louis XV. Symétrie et asymétrie proportions légères et courbes capricieusesChapitre 11 sur 49 · ANTOINE WATTEAU · texte numérisé non relu

ANTOINE WATTEAU

11 semble bien que les êtres d'élection ne sont pas voués à une longue «■xislence. Nul artiste, plus que Watteau, n'a eu d'influence sur son époque; et cependant combien brève fut la période d'années pendant lesquelles il put produire! Cette production étonne, par sa quantité de pièces, et par le véritable génie qui y rayonne. Les grandes et moyennes arabesques demeurent comme un monument de la fantaisie élégante et du goût le plus délicat.

En tête de son œuvre gravé, se trouve une biographie de M. de Jullienne, qu'on ne lira pas sans intérêt, parce qu'elle fait revivre tout un coin de la société d'alors.

« Antoine Watteau naquit à Valenciennes. Ses parents, quoique d'une fortune et d'une condition médiocres, ne négligèrent rien pour son éducation ; ils ne consultèrent même que son penchant dans le choixde la profession qu'il voulait embrasser. Ainsi, comme il avoit déjà donné des marques de l'inclination naturelle qu'il avoit pour la Peinture, son père, qui n'avoit aucune connoissance de cet art, mais qui vouloit seconder l'envie que son fils avoit de s'y appliquer, le mit, pour en apprendre les premiers principes, chez un assez mauvais Peintre de la même ville.

« Watteau, qui n'avoit pour lors que dix à onze ans, étudia avec tant d'ardeur qu'au bout de quelques années son maître luy paraissant peu capable de remplir ses idées, et de le porter jusque au point où il pouvait atteindre, il fit connoissance avec un autre Peintre qui se donnoit pour habile dans les décorations de théâtre et qui, sur cette réputation fut mandé en 1702 pour l'Opéra de Paris. Le jeune Watteau qui ne désiroit rien tant que de se perfectionner, jugeant que le séjour de celte grande ville étoit le seul capable de luy procurer les moyens de s'avancer, obtint de son nouveau Maître de l'y accompagner. 11 travailla d'abord sous luy à ce genre d'ouvrage; mais ce peintre, qui ne réussissoit pas dans ses affaires comme il se l'étoit imaginé, fut contraint de s'en retourner en son pais, où son élève ne jugea pas à propos de le suivre.

« Quoique Watteau montrât alors des dispositions admirables pour son art, cependant, comme il étoit encore trop jeune pour les faire bien conuoitre,

XVIIIe SIÈCLE. — RÉGENCE ET LOUIS XV

il fut obligé, pour pouvoir subsister, de s'accommoder avec un Maître Peintre qui travailloil pour les Marchands de ces tableaux communs qu'on vend à la douzaine, qui luy donna de l'ouvrage, mais si peu d'argent qu'il n'osoit le dire qu'en confidence; et pour comble de malheur, il se voyoit contraint de copier les misérables productions de ce Maître. Enfin, lassé d'un travail aussi dégoûtant qu'infructueux, il le quitta et fit connoissanec avec Gillot, Peintre nouvellement agréé à l'Académie.

« Celuy-cy ayant vu quelques dessins et quelques tableaux de sa main qui lui plurent, l'invita à venir demeurer avec luy. Cette proposition faisant plaisir à Watteau, il l'accepta, et des lors commença à travailler avec un peu plus de commodité et d'agrément; il profita de telle sorte des lumières de cet habile homme, qu'en peu de tems il prit beaucoup de sa manière, et l'on peut dire que dès les commencements mêmes il a inventé et dessiné dans le goût de Gillot dont il traitoit à peu près les mêmes sujets. Mais il faut convenir que s'il eut du goût pour les lestes Champêtres, les sujets de théâtre et les habits modernes, à l'imitation de son Maître, il n'est pas moins vrai de dire que, dans la suite, il les a traités d'une manière qui lui e toit propre et telle que la nature, dont il a toujours été adorateur, les luy faisoit appercevoir. Quelque lems après, soit que Gillot ne fut poussé que d'une généreuse envie de rendre service à son disciple, soit qu'ayant été jusqu'alors l'unique dans ce genre dépeindre, il regardât cet imitateur d'un œil jaloux et comme un rival que ses rapides progrès dévoient luy faire craindre, il le sépara de luy pour le faire entrer au Luxembourg chez M. Audran, excellent peintre d'ornemens qui l'occupa à faire des figures dans ses ouvrages, et dont le bon gout ne servit pas peu à luy donner de nouvelles lumières.

« Watteau, porté de plus en plus à l'étude et échauffé des beautés delà galerie de ce palais peinte par Bubens, alloil souvent étudier le coloris et la composition de ce grand Maître, ce qui en peu de lems luy fit prendre un gout bien plus naturel et bien différent de celuy qu'il avoit contracté chez Gillot.

«Ce fut environ dans ce tems-là qu'il composa pour le prix que l'Académie royale de Peinture propose tous les ans, dont il remporta le second; on vit briller dans le tableau qu'il fil à ce sujet les étincelles de ce beau feu qu'il a fait paroitre dans la suite.

« Après un tel honneur, on auroit cru que Watteau se seroit déterminé à rester à Paris pour s'y faire connoître de plus en plus et y perfectionner les talens qu'il avoit pour la peinture; cependant, comme sa fortune n'avoit encore été qu'au-dessous du médiocre, et qu'il voyoit que ses ouvrages ne prenoient

ARCHITECTURE, DÉCOKATlOiN ET AMEUBLEMENT

point faveur par le peu de connoissàncë .qu'on avoit de son nouveau genre de peindre, il se dégoûta de Paris et prit la résolution de s'en retourner dans son pais. Mais, soit qu'il n'y trouvât pas ee qu'il cherehoit, soit par un effet de l'inconstance qui lui étoit naturelle, il n'y demeura pas longtemps, et après y avoir fait quelques tableaux, entre autres plusieurs études de camps et de soldats d'après nature, il revint à Paris, où il s'occupa à travailler pour quelques amis qui connoissoient son sçavoir.

« Quelques temps après son retour, l'Académie royale se proposa de choisir les plus capables d'entre les jeunes gens qui avoient remporté des prix pour les envoyer à Rome en qualité de pensionnaires du Roy. Watteau, qui lendoit toujours à la plus haute perfection, et qui regardoit le voyage en Italie comme très utile à son avancement, présenta comme les autres des desseins et des tableaux à M's de l'Académie qui furent si surpris, qu'on luy lit entendre que, son mérite le distinguant de ses compétiteurs, bien loin de l'envoier à Rome pour y étudier, on le recevrait dans celle illustre compagnie, s'il voulait faire les pas nécessaires pour y être agréé; il les fit et fut reçu avec tous les agrémens imaginables : ce fut pour lors qu'il se fortifia extrêmement dans la belle manière dont on peut dire qu'il est l'inventeur, et devint si habile qu'il n'y avoit point de curieux ni même personne de l'art qui ne souhaitât avoir quelques tableaux de luy. Gillot ne put alors s'empescher de reconnoître sa supériorité; il lui céda non-seulement la première place, mais, lui laissant le champ tout à fait libre, il quitta le pinceau pour se renfermer dans la gravure et le dessein.

« Un témoignage aussi glorieux et aussi authentique que celuy que l'Académie venoit de rendre au mérite de Watteau augmenta considérablement le nombre de ses admirateurs, ce qui luy attira de si fréquentes visites qu'à peine luy restoit-il du lems pour travailler, mais luy, qui étoit naturellement froid et indifférent pour les personnes qu'il ne connoissoit pas, se dégoûta bienlosl d'une telle imporlunité. Ainsi, M. Croizat luy ayant proposé de prendre un logement chez luy, il profila d'autant plus volontiers de cette offre, qu'il espéroil pouvoir travailler plus tranquillement, et puiser dans les trésors de son beau cabinet tout ee que la Peinture et la Sculpture ont de plus excellent et surtout voir les rares desseins dont, entre autres beautés, M. Croizat est possesseur. El en effet, il faut convenir que, depuis ce lems là, les tableaux de Watteau se ressentirent des lumières qu'il avoit été à portée de prendre dans ce cabinet précieux. Au sortir de celte maison, il fut loger avec M. Vleuuhels, son ami, qui est à présent directeur de l'Académie de Peinture et Sculpture que le Roy entretient à Rome, et qui vient d'être honoré de l'ordre

XVIIIe SIÈCLE. — RÉGENCE ET LOUIS XV 51

de Saint-Michel. Là, il travaille avec, beaucoup de succès jusqu'en 1 7 1 s . La réputation de Watteau étoit alors dos plus grandes, elle luy avoil acquis pour amis plusieurs personnes de considération el il ponvoil se flatter de se faire en peu de lems un établissement avantageux s'il avoit voulu demeurera Paris; mais il donna encore un trait de son instabilité en quittanl une seconde fois toutes ses espérances pour passer en Angleterre. Ce voyage ne lui fut pas heureux; car, comme il étoil d'un tempéramenl très délicat, le changement de climat, joinl à l'intempérie de l'air, qui est forl épais dans ce païs-là, altéra si forl sa santé, qu'il y fui presque toujours malade. 11 ne laissa pourtant pas d'y faire quelques tableaux qui luy attirèrent l'admiration des connaisseurs.

« Après une absence d'environ un an, il revint à Paris où il ne fil plus que traîner uni1 vie languissante et ennuyeuse; il n'avoit presque pas un jour de santé; mais quoique ses infirmités continuelles ne lui laissassent pas un moment d'intervalle, il travailla néanmoins de tems en lems, ce qu'il continua de faire jusques à ce ([n'en fin il mourût à Nogent près Paris le 18 juillet 17w21, âgé d'environ trente-sept ans.

« Watteau étoit de taille moyenne et de constitution faible; il avoit l'esprit vif et pénétrant et les senlimens élevés; il parloit peu mais bien, et écrivoitde même; il méditoit presque toujours, grand admirateur de la nature el de tous les maîtres qui l'ont copiée; le travail assidu l'avoit rendu un peu mélancolique, d'un abord froid et embarrassé, ce qui le rendoit quelquefois incommode h ses amis, et. souvent à luy-même; il n'avoit point d'autre défaut que celui de l'indifférence et d'aimer le changement.

«On peut dire que jamais Peintre n'a eu plus de réputation que luy, aussi bien pendant sa vie qu'après sa mort. Ses tableaux, qui sont montés à un très-haut prix, sont encore recherchés aujourd'huy avec beaucoup d'empressement; on en voit en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Prusse, en Italie et dans beaucoup d'endroits de la France, surtout à Paris.

« Aussi faut-il convenir qu'il n'y a pas de tableaux de cabinet plus agréables que les siens : ils renferment la correction du dessein, la variété de la couleur et une finesse de pinceau inimitable.

«11 a très-bien entendu le païsage ; non-seulement il a excellé dans les compositions galantes el champêtres, mais dans les sujets d'armée, de marches et de haltes de soldats dont le caractère simple et naturel rend ces sortes de tableaux très-précieux. 11 a même laissé quelques morceaux historiés, dont le goût excellent fait assez connoître qu'il eût également

réussi dans celle partie s'il en eut fait son principal objet. Quoique la vie de Watteau ait été fort courte, le grand nombre de ses ouvrages pourrait faire croire qu'elle auroit été très longue, au lieu qu'il montre seulement qu'il étoit très-laborieux; en effet, ses heures même de récréation et de promenade ne se passoient point sans qu'il étudiât la nature et qu'il la dessinât dans les situations où elle lui paroissoil plus admirable.

« La quantité de desseins qu'a produits son étude, et dont on a fait choix pour les faire graver et en former une œuvre, est une preuve de celte vérité. »

Les pièces principales de Watteau sont les arabesques où il symbolise les éléments, les saisons, les sens, la jeunesse et ses plaisirs, et où il représente les idylles de la mythologie, la comédie italienne, don Quichotte et une infinité de sujets aimables, inspirés par la vie contemporaine.

Page 1