‹ Architecture et CatholicismeChapitre 11 sur 24 · DE L’ART ROMAIN A L’ART ROMAN · texte numérisé non relu

DE L’ART ROMAIN A L’ART ROMAN

Mettre l’arc sur la colonne, dépecer l’entablement, c’était menacer la colonne elle-même dans son module, qui n’avait sa raison d’être que lorsque l’ordre d’architecture était complet. On put donc, suivant les besoins de la construction ou de la décoration, soit grossir la colonne et en faire un pilier capable de supporter des retombées de voûte, soit l’amincir et l’allonger pour l’appliquer ici comme renfort, là comme ornement, à un mur, à un pilier, à une embrasure. Le pilier rectangulaire naquit de la répugnance que l’on eut longtemps à laisser prendre à la colonne une rotondité exagérée, qui eût péniblement contrasté avec l’élancement regardé comme un de ses caractères essentiels.

Il n’est pas jusqu’à la barbarie de la première moitié du moyen âge qui n’ait secondé à sa manière les desseins providentiels. La maladresse des constructeurs les empêcha de renouer, comme ils en eurent certainement plus d’une fois la volonté, des relations trop étroites, avec l’art romain, elle les empêcha de revenir au chapiteau corinthien, qui n’était pas compromettant, et à l’entablement antique, qui l’était davantage ; elle les obligea à se contenter le plus souvent de piliers grossiers, d’impostes massives, de corniches à peine ébauchées. La grandeur passagère du règne de Charlemagne ne changea rien à l’orientation de l’architecture : un malentendu fit alors presque le même office qu’avait fait avant et que fît aussitôt après la barbarie.

Charlemagne, sacré empereur à Rome en 800, se tint pour le véritable successeur des Césars en Occident, et de son mieux il s’attacha à faire revivre parmi ses peuples l’état social et i ntellectuel auxquels avaient présidé Constantin et Théodose, ses modèles. Il voulut retremper l’architecture dans ses origines romaines, et crut arriver à ses fins en appelant des maîtres et des ouvriers, soit de l’Italie, soit de Constantinople.

Le magnanime Charles et les savants de son académie palatine, qui n’étaient pas des archéologues, n’ignoraient qu’un point : c’est que l’art pratiqué à Constantinople était byzantin et non romain, et que l’Italie, à part des colonnes arrachées aux vieux monuments, n’é-

tait en mesure de fournir que des traditions, ici non moins affaiblies et abâtardies qu’en Gaule, là combinées avec des apports de cette même architecture byzantine.

La méprise n’eut pas les suites fâcheuses qu’elle semblerait comporter. Le byzantin ne s’imposa pas en despote : l’Occident avait déjà des traditions liturgiques et architectoniques assez fortement assises et acclimatées pour opposer à une absorption complète une salutaire résistance. On ne sacrifia rien du plan basilical, à part l’église d’Aix-la-Chapelle, celle de Germigny-des-Prés, en Orléanais, et quelques autres exceptions. On fit beaucoup mieux que copier servilement les édifices byzantins : on s’inspira des enseignements qu’ils contenaient ; on y vit ce qu’il était possible d’attendre de la voûte et de l’arc ; on se sentit plus engagé que jamais dans la voie qui conduisait aux grandes applications du principe des poussées obliques.

Avec l’empire carolingien commence la préparation prochaine et directe de l’architecture romane, ou, suivant quelques-uns, l’architecture romane elle-même, pourvu que l’on veuille bien désigner cette période sous le nom de période du style roman rudimentaire.

Ceux qui se plaisent à transporter dans l’histoire des arts les coupures nettes si naturelles dans l’histoire politique usent légitimement, par extraordinaire, de ce système lorsqu’ils font de l’an 800 le point de départ de l’ère romane. Où ils se trompent, c’est dans la fixation rigoureuse de l’an mille comme étant celui où l’art roman se montre revêtu de tous les caractères qui constituent son individualité. Les étapes des progrès humains ne s’inscrivent pas entre des dates précises, à moins que ces dates ne soiônt en même temps celles de quelque transformation brusque dans l’ordre politique, social ou religieux. A plus forte raison les tranches centenaires entre lesquelles les archéologues distribuent la seconde moitié du moyen, âge, sont-elles de pure convention et plus ou moins éloignées de la réalité. Aucun style n’a coïncidé avec le xie siècle, avec le xne, avec l'un ou l’autre des siècles suivants,, y compris ceux de l’âge moderne.

DE L’ART ROMAIN A l’aRT ROMAN

Cet an mille, toutefois, mérite qu’on en discute. Son importance factice vient d’un texte authentique, d’un témoignage contemporain, du célèbre chroniqueur Raoul Glaber. A sa suite, les archéologues du siècle dernier ont mis en opposition le morne découragement, l’abandon des longues entreprises qui précéda cette date, marquée, crut-on alors, pour la fin du monde (1) ; et l’ardeur qui, après qu’on se vit échappé au suprême cataclysme, porta moines, pasteurs et fidèles à la construction de nouvelles églises et au rajeunissement des anciennes. Ces faits ne sont pas contestables ; il s’y ajoute même une double cause, moins communément alléguée parce qu’elle agit avec moins de promptitude et d’ensemble. La cessation graduelle des incursions normandes, commencée en 911 par le traité de Saint- Clair-sur-Epte, complète dans toutes les provinces avant qu’eût expiré le triste xG siècle, fit renaître, d’une part, la confiance propice aux travaux de la paix, et, d’autre part, permit le repeuplement et le rétablissement des monastères ruinés ou désertés. Ce repeuplement fut en quelque sorte double à son tour : les religieux revinrent et, avec eux, ramenèrent l’habitant principal, leur « seigneur », le saint patron, dont le corps, transporté au loin par crainte des pirates, reprenait possession du sanctuaire originairement édifié pour lui. Autres raisons, et certes puissantes aussi, de rénover les églises.

Mais à ce mouvement ne se rattache d’une façon directe et immédiate aucun progrès saisissable dans l’art monumental. Si, pour les pays plus longtemps tranquilles ou plus avancés dans l’œuvre de préparation, tels que l’Auvergne, ce progrès semble avoir précédé l’an mille, ailleurs les effets naturels du mouvement furent arrêtés ou ralentis par les calamités publiques des trois premiers règnes capétiens.

Il faut descendre à 1060 ou 1070 pour affirmer que la « formule romane », selon l’expression de Jules

(1) Les moines et les évêques ne partageaient pas cette croyance, ils bâtirent autant que jamais pendant les dix dernières années du x- siècle, et ils cherchèrent sincèrement à éclairer les peuples.

Quicherat, est trouvée définitivement et partout, sauf en de rares pays attardés.

Le génie chrétien et le génie français peuvent dater de ce moment cette première victoire de leurs efforts réunis, victoire qui ne sera guère que l’anneau initial d’une longue chaîne de triomphes. Désormais le succès appellera le succès ; un résultat obtenu en laissera aussitôt entrevoir un autre ; plus on sera comblé, plus on sera exigeant ; ce sera un entraînement, une course sans répit dont le terme semblera s’éloigner à mesure qu’on le poursuivra.

L’âge d’or de cette recherche inquiète et persistante du mieux fut le xnc siècle, ou plutôt l’intervalle entre 1080 et 1180 environ, ce qu’on peut appeler le xne siècle archéologique.

Le xiie siècle fut, en architecture, le siècle le plus militant qui se soit jamais vu, et surabondante fut sa récompense, car, privilégié entre tous les siècles, il fut témoin à lui seul du complet épanouissement du style roman, de la naissance et de la jeunesse du style gothique.

L’architecture romane

Page 1