CHAPITRE PREMIER
La liturgie chrétienne et le génie français.
Numquid ego , qui alios parère faeio , ipse non pariam, dicit Dominus ? Si ego , qui generationem cœteris tribuo , sterilis ero, ait Dominus Deus ? « Moi par qui les autres enfantent, je n’enfanterais pas ? Moi, de qui mes créatures tiennent la faculté d’engendrer, je serais stérile? Ainsi a parlé le Seigneur Dieu (1). »
Par ce langage, Dieu affirme la fécondité essentielle de sa vie intérieure en face de la fécondité, faible image de la sienne, conférée par lui aux êtres animés sortis de ses mains.
Ce n’est ni torturer ni avilir le texte sacré que d’en faire l’application aux arts. « Eh quoi ! dirons-nous à notre tour : ce que, par un don céleste, les fausses philosophies, les cultes idolàtriques, images déformées et ternies du vrai culte, ont possédé en eux-mêmes, le christianisme, la religion directement émanée de Dieu, descendue de lui par la connaissance et par l’amour, remontant à lui par la connaissance et par l’amour, en serait déshéritée ? Ce que les froids sectateurs d’Osiris, de Minerve, de Jupiter, de Mahomet, ce que les tremblants esclaves de Brahma et de Bouddha ont su mener à bien, nous, les fils de la maternelle Eglise catholique, nous aurions été impuissants à l’obtenir, ou nous l’au-
(1) Isaïe, chap. lxvi, v. 9.
rions obtenu de causes à nous étrangères, misérablement réduits et résignés à rester simples tributaires et passifs bénéficiaires de génies formés en dehors de nos croyances? L’idée religieuse abâtardie et déprimée aurait été l’inspiratrice des imposantes masses égyptiennes, des irréprochables temples grecs, des gracieuses mosquées de l’Afrique, des pagodes grandioses de l’Hindoustan, du Cambodge, de Java ; et, dans l’épanouissement de son intégrité première ou renouvelée, elle n’aurait exercé qu’une influence tout à fait secondaire sur les types de nos basiliques romanes et gothiques, types qui constituent, on ne le conteste plus aujourd'hui, l’architecture chrétienne par excellence ? »
La croix de bois, l’autel de pierre
Suffît aux hommes comme à Dieu,
chantait le poète Béranger. Il n’avait qu’à moitié raison. Le christianisme des siècles apostoliques, humble et proscrit, celui que de nos jours prêchent nos missionnaires dans des pays lointains et plus ou moins sauvages, a vécu et vit encore dans la pauvreté et la nudité. Au sein des pays mêmes d’antique foi et où l’Eglise est depuis longtemps chez elle, que de temples grossièrement bâtis, mesquinement décorés, que d’ornements sacerdotaux et de vases sacrés dont le bon entretien fait tout le luxe ! D’autre part, que de siècles durant lesquels l’Eglise s’est constituée l’imitatrice de formes d’art créées pour des besoins profanes ; que de siècles durant lesquels elle n’a payé tribut qu’au mauvais goût ! Est- ce à dire que le christianisme, qui tend invinciblement à l’art, cesse, quand de semblables situations l’en privent, d’être vivant et respectable ? Nullement, pourvu que cette privation ne soit que locale ou accidentelle. Ce qui ne doit pas manquer à la gloire du christianisme et ce qui la garantit , c’est quà la phase de sa carrière où il arrive, après avoir traversé des périodes d’incomparable splendeur, après avoir connu des siècles de liberté, de domination intellectuelle, morale et temporelle , après avoir présidé à des civilisations entières, après avoir réchauffé dans