LA LITURGIE CHRÉTIENNE ET LE GÉNIE FRANÇAIS
son giron des nationalités naissantes et avoir été Vèducateur de grands peuples , ce qu'il faut à sa gloire , c'est qu' après avoir donné sa mesure, il y ait un temps et un pays déterminés où il se soit affirmé créateur , et créateur puissant. On ne lui demande pas d'engendrer, de créer perpétuellement comme Dieu, mais d’avoir, ne fùt-ce qu’en un seul lieu, ne fût-ce qu’un instant, montré ce quil est capable d’accomplir.
De fait, il l’a montré victorieusement, surabondamment, et c’est ce que la présente thèse a pour objet d’établir quant à l’architecture.
Non fecit taliter omni nationi, et judicia sua non manifestavit eis : « II n’est point de nation favorisée par le Seigneur à l’égal de la nôtre, et à qui, comme à la nôtre, il ait communiqué son intelligence. » Par une singulière fortune, en proclamant dans l’art monumental la gloire et les bienfaits de l’Eglise, c’est à la fois une des gloires de la France que nous enregistrons. Entre autres privilèges insignes, la Providence a octroyé à la Fille aînée de l’Eglise catholique celui de s’imprégner intimement de la pensée chrétienne et de la traduire excellemment dans l’art en créant le type immortel d’où sont sorties nos merveilleuses cathédrales.
C’est par conséquent une thèse patriotique en meme temps que religieuse que nous allons soutenir : double point de Vue qui ne nuira en rien à sa simplicité et à son unité. Depuis Clovis jusqu aux premiers développements du protestantisme, Eglise et France ont toujours agi de concert et se sont, dans leurs œuvres, tellement compénétrées, qu’il est souvent difficile d'assigner exactement à chacune ce qui lui appartient en propre. L’esprit gaulois vivifié par le christianisme, le christianisme compris et rendu par l’esprit gaulois, la coopération, l’accord et presque l’ identification de ces deux forces, l’esprit « celto-clirétien », comme on l’a déjà appelé avant nous, voilà ce dont ces pages vont prouver et proclamer la fécondité.
Avant la fin du xvme siècle, le besoin d’une thèse de cette nature ne s’était nulle part fait sentir, l’idée n’en était meme venue à personne, et cela s’explique.
Lorsque Guibert de Nogent, au commencement du xne siècle, en croyant n’écrire qu’un titre de chronique, dotait notre pays de la célèbre devise Gesta Dei per Francos, certes la devise ne pouvait encore avoir, à l’égard de l’architecture, qu’une portée toute prophétique.
En pleines effloraisons romane et gothique, on était plus occupé de produire que de commenter, et on était trop dans le mouvement pour en apprécier sûrement l’ensemble et le caractère.
L’ingrate Renaissance française, qui devait à l’art ogival le meilleur d’elle même, déversa sur le moyen âge un dédain (1) qui alla croissant durant près de trois siècles. Et qui donc alors, même un Bossuet, se fût avisé d’associer au triomphe de l’Eglise des styles d’architecture universellement traités de barbares ?
C’est à Chateaubriand qu’appartient l’insigne mérite d’avoir, dans son Génie du Christianisme , paru en 1802, reconnu quelque part de ce génie à l’art du moyen âge. Cette évolution avait été préparée par les commencements du romantisme, qui habituait peu à peu les esprits à voir des beautés sérieuses ailleurs que dans les frontons grecs et les colonnades romaines.
A mesure que l’art roman et l’art ogival trouvèrent des admirateurs plus nombreux et plus scientifiquement convaincus, après les travaux de Caumont surtout, des pages éloquentes furent consacrées à la fécondité de notre art médiéval, à son aspect mystique, à ses ordonnances symboliques, à ses tendances pyramidales, à sa légèreté aérienne ; aux voûtes de nos églises, comparables par les croisements de leurs nervures et par leur obscurité aux branchages ramifiés d’une sombre forêt de la Gaule ou de la Germanie , à leurs flèches s’élevant comme un doigt indicateur vers le ciel ; à leurs peuples de statues, à leurs verrières étincelantes.
Pays de réactions par excellence, la France vit bientôt se produire, au sujet de l’art médiéval, la réaction
(1) Ce fut l’Italien Vasari qui le premier mit à la mode le dénigrement de l’architecture gothique, et l’on sait que ce furent les Italiens qui réglèrent le goût français dès le milieu du xvi* siècle.