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Architecture monastique

Vers le règne de Constantin , lorsque les croyances païennes disparaissaient devant la morale du Christ, quelques hommes, guidés par une piété ardente, quittèrent le siècle en fuyant dans les solitudes les plus profondes, pour s'y livrer librement à la vie religieuse; l'austérité de leurs mœurs, les privations rigoureuses qu'ils s'imposaient, l'oubli de tous les biens de ce monde, attirèrent sur eux le respect des populations ; ils choisirent d'abord les déserts de l'Egypte, puis les rives de la mer Morte et du Jourdain.

Ces exemples peuplèrent bientôt de solitaires la Thébaïde et l'Asie; l'Europe, non moins agitée que l'Orient, les vit paraître avec le même intérêt; ils s'y multiplièrent sans retard. Les ascètes ou ermites vivaient complètement seuls, dans des grottes ou dans de misérables cabanes qu'ils construisaient avec des branches d'arbres ou des pierres sèches; d'autres, cédant aux instincts de la sociabilité humaine, rapprochèrent leurs cellules les unes des autres pour se prêter de mutuels secours et se réunir dans la pratique des exercices religieux : à ceux-ci on donna le nom de moines; ils pensèrent bientôt à vivre dans une habitation commune, et ce fut l'origine du cœnobium.

„ INTRODUCTIOiN.

L'institution de la vie monastique, événement qui eut tant d'influence sur la politique d'alors, et contribua si puissamment aux progrès de la religion chrétienne, ne fut pas moins utile à la société moderne, en lui conservant toutes les traditions des connaissances humaines, en étendant la culture, en répandant les sciences et les lettres, les arts et l'industrie. Cette vie inconnue des anciens, basée sur des idées nouvelles , conduisit naturellement les hommes qui s'y livrèrent à créer autour d'eux tout ce qui était nécessaire à sa réalisation : l'architecture fut un de leurs plus pressants besoins, ainsi qu'un moyen sûr d'attirer à eux de nouveaux disciples, en leur offrant un abri contre les misères de cette époque de destruction et de guerres continuelles, de dispersion des fortunes et de ruine des positions sociales. Les édifices variés qui entrèrent dans la construction des monastères et de leurs nombreuses dépendances offrirent une physionomie particulière , des distributions neuves qui ne pouvaient être admises ailleurs, puisqu'elles naissaient de besoins et de services inconnus jusque-là; ce fut donc un art spécial que les moines créèrent, et auquel nous pouvons conséquemment donner le nom d architecture monastique.

Les solitaires de l'Orient furent guidés par saint Macaire, saint Antoine, saint Hilarion; ils durent à saint Pacôme les premières institutions qui donnèrent de l'ensemble à tous les éléments isolés de cette vie nouvelle; puis les innombrables moines qui se répandirent sur toutes les provinces de l'empire oriental acceptèrent , à la fin du ive siècle , la règle écrite par saint Basile ; elle devint la base de la vie

INTRODUCTION. m du cœnobium, lorsque s'établirent les monastères de l'église grecque; c'est elle qu'on observe encore dans toutes les contrées de l'Orient et du Nord qui suivent le rite de cette église.

L'Occident, qui se couvrit de même de religieux, sous la conduite ou l'influence de saint Athanase, de saint Ambroise, de saint Honorât, de saint Martin , de saint Hilaire, les vit réunis d'abord par les règles de saint Colomban et de saint Ferréol : ceux qui préférèrent la vie érémitique à la communauté eurent plus tard la discipline de Grimlaïc. Au vie siècle, saint Benoît écrivit sa règle en Italie; elle se répandit rapidement dans tout l'Occident, et devint à peu près la seule qui y fut pratiquée pendant un grand nombre de siècles. Les sciences, les lettres et les arts admis par saint Benoît dans les monastères, contribuèrent puissamment à la prospérité des établissements de cet ordre, et, grâce au zèle des fondateurs et des abbés, les églises monastiques et les principaux édilices des maisons religieuses réunirent bientôt tous les trésors de l'intelligence humaine.

L'Orient marchait dans la même voie, lorsque l'empereur Léon l'Isaurien, au milieu du vme siècle, lança ses édits iconoclastes, sous le prétexte que les images détour naient de leur véritable voie les hommages dus au Créateur ; les monastères de l'empire furent alors dépouillés des nombreuses et riches décorations que mutilèrent ces édits barbares, et peut-être doit-on voir ici la cause de la stagnation de l'art en Orient.

L'Occident, plus sage, loin de partager l'erreur des iconoclastes, profita des nombreuses émigrations d'artistes

IV INTRODUCTION, grecs qui en furent la conséquence : nos églises monastiques s'enrichirent de leur pratique des arts, et ce fut alors que se complétèrent en Occident les notions acquises déjà sur l'architecture chrétienne de Byzance. Vers le même temps, Chrodegand, évêque de Metz, fondait les monastères des clercs en soumettant les chanoines à une règle hasée en grande partie sur celle de saint Benoît : de ce moment des collégiales, puis des chapitres réguliers s'élevèrent auprès des cathédrales.

Le xie siècle vit naître les ordres puissants de Cîteaux , de Cluny, les chanoines réguliers de saint Augustin, les Chartreux, les ordres militaires chargés de protéger les innombrables pèlerins qui visitaient les saints lieux , et de défendre le tombeau du Christ contre les sectateurs de Mahomet; ce furent de nouvelles causes de développement pour l'architecture monastique.

Au xme siècle, les ordres religieux s'accrurent : saint François d'Assise créa les Franciscains ou frères mineurs, qui se décomposèrent ensuite en Capucins, Cordeliers, Conventuels, Observantins, Récollets; à saint Dominique on dut les frères prêcheurs, Dominicains ou Jacobins; les Augustins datent aussi de cette époque. Saint Louis ramenant de la terre sainte des religieux du mont Carmel, les Carmes se multiplièrent en Occident; enfin les Mi nimes, fondés au xve siècle, complétèrent, avec les quatre précédents ordres, la série des religieux mendiants. Le xinc siècle dut aussi à Célestin V, les Célestins; à Jean de Matha, les Mathurins ou trinitaires, frères de la rédemption des captifs.

La fin du moyen âge et les temps modernes créèrent

INTRODUCTION. v un grand nombre d'autres ordres, nous citerons les principaux: les Passionistes, les Hospitaliers, les Sylvestriens, les Camaldules, les Trappistes, les Barnabites, les Jésuites, les Feuillants, les Oratoriens , les Frères des écoles, les Prémontrés, les Clercs réguliers, les chanoines de Saint-Sauveur, etc. etc.

Les femmes se divisaient en Bénédictines, Augustines, Dominicaines, Carmélites, Capucines, Apostolines, Sœurs de la rédemption , Ursulines, religieuses de Fontevrault, Hospitalières, Feuillantines, Béguines, religieuses du Saint- Sacrement, chanoinesses régulières, etc. etc.

Les innombrables moines qui , en Afrique d'abord, puis en Asie et en Europe, s'établirent en présence de la civilisation antique dégénérée, lui empruntèrent plus d'une forme architecturale; ils approprièrent même souvent à leur usage des temples païens, ainsi qu'on en trouve la preuve sur plus d'un monument sacré de l'Egypte et de la Nubie, de la Grèce et de Rome; mais partout où ces édifices leur firent défaut, ce fut le cas le plus ordinaire, il leur fallut créer des dispositions nouvelles pour leurs églises d'abord, puis pour les habitations communes qui exigeaient des distributions intérieures inconnues encore , puisque la vie qu'on allait mener dans les monastères n'avait aucun analogue dans le passé.

Sans doute les premières maisons religieuses ne furent pas créées d'un seul jet, de manière à offrir tout d'abord les commodités de la vie commune ; commençant par des réunions de cabanes semblables à celles que construisaient avec des branches ou des pierres sèches les ermites et

VI INTRODUCTION, ascètes solitaires, on y adjoignit successivement i église, les salles de réunion commune, le réfectoire, les promenoirs couverts, etc. Mais tant que la règle et la discipline ni établirent pas une marche méthodique dans la distribution générale des bâtiments, dans leurs attributions respectives, on dut voir une certaine hésitation, une incohérence inévitable dans toute création nouvelle, et l'architecture monastique ne doit dater réellement que du jour où la règle fit cesser toutes les incertitudes sur la direction qu'on devait suivre dans la vie en commun. De ce moment les plans généraux des monastères furent tracés avec ordre; l'église, placée convenablement, domina l'ensemble des bâtiments, toutes les dépendances de la maison religieuse se groupèrent autour de ce centre , de manière à faciliter les divers services, à ne pas nuire à la circulation générale, à rapprocher entre elles les constructions qui s'élevaient dans un but analogue. Ces dispositions diverses varièrent suivantles lieux, suivant les besoins ou les ressources des religieux et des fondateurs; l'architecture monastique s'y plia toujours, puisquelle devait satisfaire, dans des conditions convenables, à toutes les exigences de la vie commune, quatorze siècles la virent naître, se développer et décroître; elle fut, en grande partie , le résultat des méditations et des études des moines, qui non-seulement la créèrent et lui donnèrent toutes les formes utiles , mais l'exécutèrent de leurs mains. Celte architecture eut la plus grande influence sur celle qui s'élevait en dehors des monastères, puisque, pendant plus de huit cents ans, les religieux furent à peu près les seuls architectes des monuments sacrés.

INTRODUCTION. vu L'étendue des constructions d'un monastère dépendant du nombre de ses habitants, et ce chiffre variant selon les lieux et les ressources des fondateurs, selon le zèle religieux qui se développait dans les contrées choisies, il en résulta plusieurs degrés dans les maisons religieuses: chaque genre reçut un nom particulier bas.é sur son importance matérielle ou sur une prééminence qu'il devait à son ancienneté; la direction des religieux fut confiée à des officiers monastiques plus ou moins élevés dans la hiérarchie , selon que la maison était une abbaye, un prieuré, ou tout autre genre de monastère. La puissance de ces chefs, librement choisis par leurs pairs , était absolue; la délibération tempérait ce pouvoir. S'ils étaient abbés, l'administration spirituelle et tempo relie leur était rendue plus légère par les soins d'un prieur, quelquefois d'un sous-prieur et d'un tiers-prieur. L'abbaye tenant le premier rang parmi les monastères , l'abbé avait sous sa direction les prieurés et autres maisons secondaires.

Tous les religieux devaient être utiles à la communauté en remplissant les diverses fonctions administratives ou matérielles auxquelles les appelaient leurs frères. Ces fonctions variées seront successivement indiquées dans le coin s de ce travail, aux chapitres concernant les bâtiments et les services qui s'y rattachaient.

Les habitants d'un monastère étaient divisés en trois classes : les jeunes (juniores) , qui , jusqu'à la vingt-quatrième année, supportaient toutes les charges relatives au service de l'église, du cloître, du réfectoire, de la cuisine. Dans les seize années suivantes, ils étaient déchargés des devoirs des chantreries, de l'épître, de l'évangile; les autres fonc-

VIII INTRODUCTION, tions leur restaient pour faire aller la maison. De la quarantième à la cinquantième année on les nommait les anciens (seniores) ; ils étaient excusés du service du cellier, de l'aumônerie, de la cuisine. A cinquante ans ils devenaient sempectœ1. On leur donnait une chambre à l'infirmerie, un jeune serviteur, puis un junior pour compagnon. Libres de circuler partout dans la maison, on avait pour eux tous les égards dus à lage mûr et à la vieillesse.

L'abbé logeait à la maison abbatiale, séparée ordinairement des autres édifices de l'abbaye, et construite quelquefois avec tant de luxe que c'était un véritable palais; un jardin y était toujours annexé. Les enfants et les jeunes religieux étaient logés au noviciat; tous les autres moines, excepté les vieillards et les infirmes, habitaient les lieux réguliers. De nombreux serviteurs, attachés à la maison, avaient leurs chambrées dans les bâtiments de dépendances auprès desquels ils étaient nécessaires pour les travaux pénibles : ainsi, à la boulangerie, à la brasserie, aux ateliers divers, dans les écuries et les étables. Les monastères étant généralement entourés de fortifications pour leur défense, en temps de guerre , on pouvait au besoin loger des hommes d'armes dans l'intérieur de l'enceinte.

Certaines fonctions exigeant des connaissances spéciales, qu'il n'était pas toujours donné à un habitant de la maison religieuse de posséder entièrement, étaient remplies par des laïques : ainsi, bien que la médecine fût étudiée au moyen âge par les moines , on devait avoir quelquefois des

1 «In régula Sancti Benedicli, c. 27, dicuntur seniores sapientes fratres, maxime qui ijuinquaginta annos in ordine exegerant. » (Ducange.)

INTRODUCTION. ix médecins non religieux domiciliés dans le monastère; le plan de Saint-Gall fait voir leur maison et leur jardin. A l'abbaye de Saint-Père de Chartres on avait un célerier de la cuisine , celerarius coquinœ, qui était laïque et faisait les fonctions de chef d'office1. Certaines sciences étaient professées par des laïques.

L'instruction que les moines donnaient à la jeunesse, l'hospitalité qu'ils accordaient indistinctement à tout catholique qui la leur demandait, riche ou pauvre, noble ou roturier, étaient deux causes qui faisaient entrer journellement des laïques dans l'enceinte des monastères; mais les bâtiments qui étaient destinés aux écoles, aux hôtes et aux pèlerins étaient placés , dans le plan général de la maison , de telle manière que les étrangers ne communiquaient point avec les lieux réguliers réservés aux moines. Les mêmes précautions étaient prises à l'occasion de la justice de l'abbé : la salle d'audience était située dans la première cour du monastère, afin de tenir à distance des moines, les accusés, les témoins, les avocats, tous laïques qu'on ne pouvait admettre au centre de la maison. L'église, ordinairement ouverte au public, aux heures de prières, pendant la messe et aux fêtes solennelles, était le lieu où les fidèles se trouvaient en communion avec les religieux ; mais là encore le jubé, les clôtures du chœur et des bas-côtés formaient des séparations infranchissables.

Dans les monastères de femmes, les précautions étaient plus rigoureuses encore sur toutes les parties des bâtiments, pour éviter les relations avec le dehors; dans l'église, le

1 Cartulaire de Saint-Père de Chartres, p. 3go, 3g3. (M. Guérard.)

fi

x INTRODUCTION.

chœur était disposé de telle sorte qu'on ne pouvait même

entrevoir les religieuses.

La principale occupation des solitaires était le travail manuel : ils faisaient des sandales, des paniers et des nattes, cultivaient un coin de terre pour avoir quelques légumes. Lorsque les cellules se groupèrent de manière à former des hameaux et des villages, origine des monastères, les travaux devinrent plus importants, particulièrement pour la culture, qui, faite en commun, offrait des résultats réels; plus tard les maisons construites pour la vie commune renfermèrent tout ce qui était indispensable pour l'agriculture et l'horticulture. Le travail étant recommandé comme exercice et comme moyen le plus estimable d'assurer la subsistance des frères , l'enceinte des grands monastères contenait tous les métiers nécessaires à la confection des habits, des vases sacrés, des ustensiles de la maison, des constructions monastiques, etc. etc. On allait porter le superflu aux marchés des grandes villes pour subvenir aux besoins de la communauté. La sainteté des ouvriers pouvait augmenter la valeur intrinsèque des ouvrages.

A côté des ateliers des artisans s'élevaient ceux des artistes qui préparaient la régénération de l'art : on y étudiait l'architecture, la peinture, la musique, la sculpture, la ciselure, la mosaïque, la calligraphie, le travail d'ivoire, la monture des pierres précieuses, la reliure, et toutes les branches de l'ornementation. Une grande partie de ces arts entrait dans l'éducation monastique des plus nobles et des plus saints personnages.

Enfin, les travaux littéraires remplissaient dignement la

INTRODUCTION. xi vie des esprits d'élite, lorsqu'ils avaient satisfait aux devoirs de la religion et de leurs charges, ou qu'ils avaient pris quelque repos par un travail manuel de leur choix. Les archives , les bibliothèques , devenaient alors nécessaires. Pierre le Vénérable s'adresse sur ces travaux à un religieux. Après lui avoir recommandé la prière et de longues méditations , il s'exprime ainsi : « Que le travail des mains accompagne donc ce que je viens de dire, afin que l'intelligence, fatiguée des choses spirituelles, et ramenée par le poids de la chair, des choses les plus hautes aux choses d'en bas, ne se tourne point aux vanités humaines, mais aux exercices

corporels les plus salutaires Si tu ne peux planter

des arbres, arroser des récoltes ou t'occuper d'autres travaux des champs, au lieu de mettre la main à la charrue, prends une plume , au lieu de labourer, grave sur des pages les lettres divines, et sème sur le papier la parole de Dieu. Quand la moisson sera mûre, je veux dire le livre achevé, que les fruits multipliés de la sainte nourriture nourrissent les lecteurs, et que le pain céleste apaise la faim mortelle de l'âme. Ainsi tu pourras devenir le prédicateur muet du verbe divin. . . » On sait quels immenses travaux sont dus aux Bénédictins, aux Jésuites et à d'autres religieux.

Lorsque la vie monastique fut bien établie, et les bâtiments destinés à la mettre en pratique, distribués avec méthode et de manière à offrir des garanties d'ordre et de discipline, les rois1, qui avaient déjà porté leur attention sur

1 Childebert visita saint Eusicius, qui vivait dans un ancien dolmen, au delà de la Loire; cinq siècles plus tard, saint Bruno, retiré dans une caverne de l'Apennin, recevait le même honneur de Roger de Sicile ( Bollandisles , Vie de saint Bruno, G octobre.)

XII • INTRODUCTION, les ascètes, fondèrent de nombreux monastères , les considérant comme de saintes colonies utiles à leurs royaumes; on en vit même qui ne dédaignèrent pas de figurer en tête de la liste des moines, et de prendre le titre d'abbé: les rois de France étaient abbés de Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers; en 838, Louis le Débonnaire paraît sur la liste des religieux de Saint-Denis1 ;

Incipiunt nomina Monachorum de monasterio Sancti Dionysu.

Hludovicus imperator.

Item Hludovicus rex.

Item Hilduinus abbas.

Hem Hludovicus abbas.

Guntherius monachus, etc.

Les plus célèbres maisons de femmes étaient aussi de fondation royale, et depuis sainte Clotilde, des reines furent abbesses, prieures ou simples religieuses de plusieurs monastères. Ainsi la reine sainte Bathilde fit reconstruire l'abbaye de Ghelles, fondée par Clotilde, et s'y retira lors de son veuvage. Sonichilde, femme de Charles-Martel, y mourut; Gisèle, sœur de Charlemagne, en fut abbesse en 855". Sainte Radegonde, fondant le monastère de Sainte-Croix à Poitiers, y mit sa sœur Agnès comme première abbesse, et y mourut en 5 90.

L'église ne contribua pas moins que les rois à encoura-

Hisloire de l'abbaye de Saint-Denis, par D. Félibien, pièces justificatives, p. 58. Histoire du diocèse de Pans , par l'abbé Lebeuf, tom. VI.

INTRODUCTION. xm ger la vie monastique : les évêques s'empressèrent d'attirer dans leurs diocèses ceux qui la professaient pour former les écoles célèbres en doctrine et en sainteté, qui devaient fournir des hommes capables de gouverner les églises du royaume. Ces causes de prospérité expliquent le développement que prit en France et en Europe une si grande institution. En Orient les résultats obtenus par l'association placée sous l'égide religieuse furent moins grands que chez nous, en raison, comme le fait observer Montesquieu, de ce que les moines s'y mêlèrent trop aux affaires de l'état, et par de continuelles controverses agitèrent l'empire ; nous chercherons cependant jusque dans les monastères de la Grèce et de l'Egypte quelques formes traditionnelles , conservées là plus qu'ailleurs, pour expliquer plusieurs de celles qui furent en usage dans les maisons religieuses des contrées occidentales.

Après les fondations monastiques établies par les saints évêques, après celles que l'on dut à la munificence des premiers rois chrétiens, parurent celles des princes, des prélats, des particuliers mêmes, puis chaque maison religieuse eut la faculté de se multiplier elle-même par des colonies, d'en envoyer dans les pays étrangers, dans les contrées les plus lointaines, et cette activité monastique couvrit le monde chrétien d'édifices nouveaux, de constructions immenses, auxquelles la religion, la charité, les besoins ordinaires de la vie, avaient tour à tour imprimé des caractères variés et distincts qui constituaient un art complet. Ainsi la grandeur et la majesté du temple n'avaient rien de commun avec le style des édifices consacrés à l'habitation ; des

XIV INTRODUCTION, dispositions ingénieuses, commodes, économiques, avaient été conçues pour cette seconde partie des monastères; la charité n'avait rien épargné pour donner un abri convenable aux hôtes, aux pèlerins et aux pauvres; les infirmeries s'y élevaient vastes et aérées; la jeunesse laïque ainsi que le jeune clergé trouvaient des écoles saines et commodes; l'artiste et l'industriel y eurent des ateliers bien disposés et garnis des ustensiles nécessaires; le médecin, l'agriculteur, virent toutes les plantes utiles se reproduire dans les jardins.

Les Normands et les Sarrasins apportèrent un temps d'arrêt à cette activité créatrice, en renouvelant, sous les successeurs de Charlemagne, les maux causés, durant les premiers siècles de l'église, par les invasions des barbares; la vie des cloîtres devint, comme dans l'origine, un refuge contre ces calamités publiques. Les religieux se multiplièrent plus que jamais, et ce fait peut seul expliquer les innombrables reconstructions de monastères et les fondations non moins fréquentes qui, lorsque la paix fut rendue à l'Europe, donnèrent à la société monastique une vigueur nouvelle et plus de puissance encore que par le passé. L'avenir promettant alors plus de sécurité, on construisit sur des plans beaucoup plus vastes. De nombreux monastères, ainsi que leurs églises, avaient été originairement établis en bois et en matériaux peu durables, on employa la pierre pour éviter les incendies et afin de rendre les restaurations moins fréquentes. Alors s'élevèrent les belles abbayes d'architecture romane dont nous admirons encore les ruines : les ordres de Cîteaux, de Cluny, multiplièrent par centaines leurs maisons

INTRODUCTION. xv secondaires; les belles églises de Jumiéges, de l'Abbayeaux-Hommes, de l'Abbaye-aux-Dames à Caen, de Cluny, de Saint-Vanne, de Fleury, datent de cette époque de renouvellement; on en garantit la durée par des fortifications.

La période ogivale développa d'une manière plus brillante encore les églises abbatiales, qui, par leur étendue, leur élévation, le luxe de la structure et de la décoration, luttèrent avec plus d'une cathédrale. Les abbayes de Corbie, de Fontenelle, de Saint-Ouen de Rouen, de Saint- Jean-des-Vignes à Soissons, de Saint-Bertin à Saint-Omer, et tant d'autres, ont laissé d'assez belles ruines pour qu'on puisse juger encore de leur importance passée.

Au xvic siècle , la réforme arrêta , dans quelques contrées de l'Europe, les grandes constructions monastiques; mais l'Espagne, l'Italie et d'autres pays préservés de son influence, virent encore s'élever de vastes maisons religieuses, dans lesquelles le luxe et l'étendue ne le cédèrent en rien à celles des âges précédents; il suffit de citer la chartreuse de Pavie et l'Escurial. Le calme qui se rétablit plus tard dans l'église permit de continuer les grands travaux interrompus ou d'en créer de nouveaux : Anne d'Autriche fit élever à Paris le Val-de-Grâce , et l'ordre des Jésuites particulièrement construisit, dans un style d'architecture qui lui est propre, de nombreuses maisons, remarquables par la richesse et l'étendue. Ce fut un dernier jet qui se prolongea jusqu'à ce qu'en France la révolution de 1789 eût anéanti l'institution monastique : le coup qui lui fut porté ici retentit dans le monde chrétien, et depuis lors on compte peu de fondations nouvelles de quelque valeur.

xv, INTRODUCTION.

Après 1 étude de l'ensemble des monastères, puis des détails nombreux qu'ils renfermaient, on trouvera dans ce travail les petits monuments isolés dans les villes et les campagnes, et qui par leur caractère sacré pouvaient présenler quelque relation avec les maisons religieuses. L'examen des monastères des Clercs terminera ces études. Il a semblé naturel d'y rattacher les presbytères, les évêchés et archevêchés et enfin l'habitation des papes, pour indiquer que l'investigation de ces monuments doit s'étendre depuis l'humble cellule du solitaire jusqu'aux palais des princes de l'église et du souverain pontife.

L'architecture monastique, dont nous venons d'indiquer en peu de mots l'origine et le but, passa successivement par toutes les variations de formes qui caractérisent les cinq grandes divisions de l'art chrétien : style latin , style byzantin, style roman, style ogival, et style classique ou de la renaissance. Les emprunts que se firent ces diverses écoles d'architecture établirent aussi sur les édifices des monastères les styles de transition; il y a plus : toujours placés comme des postes avancés de la civilisation, en présence des peuples mahométans ou idolâtres, les monastères se ressentirent du voisinage de ces nations diverses : on voit en Egypte plus d'une trace de l'architecture arabe sur les couvents coptes; ceux du Mont Athos, de l'Asie Mineure et de la Grèce possèdent des kiosques, des dômes ovoïdes et autres constructions en usage chez les Turcs; on reconnaît facilement dans plus d'une maison religieuse de la Sicile et de l'Espagne les souvenirs de la domination des Maures. Nous ne suivrons pas les moines dans tous ces emprunts ,

INTRODUCTION. xvn qui n étaient qu'accidentels et ne caractérisaient point leur art véritable; nous devons nous borner à étudier leurs édifices lorsqu'ils les élevèrent au milieu de la chrétienté et loin de ces influences passagères et locales.

De nombreux restes de ces colonies religieuses existent encore sur notre sol; mais il est temps de les étudier et de les décrire, bientôt il serait trop tard pour en retrouver les détails: devenues, pour la plupart, propriétés particulières, la spéculation ou l'ignorance se hâtent de les détruire. Le but que nous nous sommes proposé dans ce travail est de faciliter l'examen de ces ruines, d'aider aux recherches qui pourront y faire découvrir des renseignements utiles à l'histoire des monastères et de la vie qu'on y menait. Nous avons donc essayé de réunir assez de dessins et de notes descriptives pour donner un aperçu des constructions qui entraient dans l'ensemble des maisons religieuses, et en reproduisant, autant que possible, un ou plusieurs exemples de ces nombreux détails, nous avons espéré mettre sur la voie de l'interprétation les laborieux investigateurs qui s'occupent des antiquités monumentales.

Tout ce qui est publié ici a été dessiné ou décrit sur des monuments authentiques : cette base était indispensable.

Le plus ancien et le plus important document dont nous ayons fait usage est le plan géométrique de l'abbaye de Saint-Gall, dessin original du i\e siècle, conservé dans les archives de celle maison célèbre, reproduit à une petite échelle par dom Mabillon, dans les Annales de l'ordre de Saint-Benoît, et récemment publié en fac-similé par M. Fer-

XVI1I INTRODUCTION, dinand Keller, avec une notice descriptive. Il a beaucoup aidé dans ces études ; on y trouve une foule de renseignements précieux dont on chercherait vainement le souvenir dans une autre pièce.

Le plan cavalier du prieuré de Cantorbéry, exécuté vers le milieu du xne siècle par le moine Eadwin, fournit des détails utiles. La riche collection de planches du Monasticon Gallicanum, ouvrage fort rare, commencé par dom Michel Germain, et non terminé, les Vetusta monumenta, le Monasticon Anglicanum, les publications de Carters et de Pugin présentent plus d'une figure de construction monastique intéressante à étudier pour en expliquer l'usage. Nous devons les autres représentations graphiques à la communication obligeante de dessins originaux et à nos propres travaux exécutés sur les édifices.

Quant aux documents écrits, ils sont nombreux: on les trouve dans la règle de Saint-Benoît, et les commentaires qui en ont été faits à diverses époques, et particulièrement dans ceux de dom Calmet ; dans les Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, par dom Mabillon et d'Achéry ; l'Histoire du même ordre par Ziegelbauer, la Chronique de Fontenelle , le British Monachism de Fosbroke, le Glossaire de Du Canoë, les Histoires de l'abbaye de Saint-Denis par dom Doublet et dom Félibien, l'Histoire de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés,par dom Bouillart; dans Mathieu Paris , Guillaume de Malmesbury, les Antiquités ecclésiastiques de la Grande- Bretagne, YAnglia Sacra, les Institutions cléricales deRaban Maure, les Us et coutumes de Cluny, deCîteaux, de Saint- Germain-des-Prés, l'Histoire ecclésiastique de Fleury, le

INTRODUCTION. xix Voyage littéraire de dom Martenne et Durand, les dissertations de J. B. Thiers , etc. enfin dans les nombreuses monographies qui ont été publiées sur des maisons religieuses, particulièrement depuis que le goût des études archéologiques s'est répandu en Europe.

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