INFLUENCE DU STYLE GOTHIQUE DANS TOUTE LA CHRETIENTE
Si l'art roman avait enrichi d'édifices remarquables le sol de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre, s'étendant, comme on l'a vu précédemment, jusqu'aux contrées les plus septentrionales de l'Europe, s'il avait jeté quelques jalons au milieu des nations méridionales, livrées encore aux influences de l'art païen, l'introduction de l'arc aigu dans cette architecture, les avantages qu'il présentait aux constructeurs, la nouveauté des combinaisons, qui y étaient attachées, eurent un succès général. En effet, indépendamment de ce que tous les édifices construits alors chez nous et dans toutes les régions moyennes et septentrionales de l'Europe montrent l'alliance de cet arc avec le plein cintre, l'Italie, la Sicile, l'Espagne l'admirent aussi sans retard, le mêlant, soit aux productions de style latin, soit à celles des Maures. Les croisades en Orient y avaient porté le germe des idées occidentales; les Français, qui y jouèrent le principal rôle, introduisirent dans cette contrée notre art transitoire, alors en vigueur chez nous, et l'arc aigu du Nord parut déjà dans la construction de plus d'une église de l'empire de Byzance.
Lorsque notre architecture eut franchi la période transitoire , pour prendre toute l'extension nouvelle que devait lui donner
1 Revue des architectes de la cathédrale de Rouen. A. Deville , Rouen , 1 848 , pièces justificatives, p. 83.
l'emploi complet de l'arc aigu, la France, qui tenait alors le premier rang par ses productions architectoniques, envoya de ses artistes en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Hongrie, pour y répandre la connaissance des progrès qu'elle apportait dans ce nouveau style d'architecture; des écoles variées se formèrent chez les diverses nations européennes, avec les nuances que donnent toujours à cet art le climat et les matériaux particuliers au sol, les mœurs et les tendances locales; de là naquirent les combinaisons variées que présente en général un style qui, à de rares exceptions près, se répandait dans la chrétienté tout entière.
Quant à l'Orient, les dernières croisades y portèrent notre art du xine siècle; la chute successive des royaumes de Jérusalem, d'Arménie et des principautés asiatiques, y arrêta sans doute son extension dans ces contrées, mais notre pouvoir prolongé à Chypre, à Rhodes, dans l'Attique et la Morée, y continua jusqu'au xve siècle ses développements successifs. Ainsi l'art du Nord, né chez nous, lorsque l'enthousiasme religieux remplissait les âmes et produisait les plus grandes choses, lorsque la civilisation de l'Europe occidentale se levait pour dominer un jour le monde, porta, jusqu'aux limites de la chrétienté, son influence, comme naguères les anciennes civilisations de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce et de l'Italie, avaient successivement répandu, sur le monde païen, les différents styles qui caractérisaient l'art antique de ces contrées.
Pour l'architecture du Nord, si elle s'était développée dans nos régions, comme on a pu le voir aux précédents chapitres, par une suite non interrompue d'innovations successives, depuis l'origine du style roman jusqu'au xve siècle, dans le Midi, au contraire, on la voit paraître comme un art étranger, sans antécédents suivis. En effet, était-ce dans l'Italie, si
pauvre en édifices de la période romane, que pouvait naître et croître le style gothique, son dérivé? Non, rien ne l'y avait préparé, et, quand il y parut, son origine septentrionale l'y fit qualifier d'art tudescjue et gothique. Dans le nord seulement de cette contrée, quelques rares monuments des xie et xne siècles, fort en arrière des nôtres, comme il a été démontré plus haut, offrent quelques rapprochements à faire avec les éléments de ce style; mais, lorsque celui-ci vint à s'y répandre, ce fut toujours mêlé à des réminiscences de l'art païen ou de celui des premiers siècles de l'Eglise, ce fut encore sur le plan de la basilique latine qu'il s'éleva au-dessus du sol.
Dans les Etats du pape, où il fut pour ainsi dire ignoré, parce que les dispositions dictées par les apôtres ne devaient pas y périr, c'est, sans intermédiaire et directement sur les édifices de style latin, aux basiliques de Saint-Paul hors les murs, de Saint-Jean-de-Latran et de l'antique abbatiale de l'Ara-Cœli à Rome, qu'on voit paraître les premiers arcs aigus, incomplets et dépourvus de l'allure originale qu'ils présentent dans le Nord.
Au royaume des Deux-Siciles , ce fut sur l'art byzantin que l'arc aigu parut d'abord, à l'église monastique de la Martorana de Palerme, bâtie sous le Normand Roger; puis les successeurs de ce prince, continuant cette importation du Nord, la fusionnèrent avec les styles byzantin et mauresque, comme on le voit au monastère de Montréale, aux églises des Ermites , de Céphalu , etc.
En Espagne, un spectacle analogue se présente, quelque peu différent toutefois, parce que, en raison de la domination des Maures, le style roman y est encore plus rare qu'en Italie; les édifices de ce peuple vainqueur l'y remplacent, et, comme lui, durant les premières périodes, ils offrent l'emploi com-
plet du plein cintre; puis, l'arc aigu venant à dominer dans le nord de l'Europe, il fut se poser dans la Péninsule, sur le style africain, jusqu'à ce que, les princes chrétiens redevenant maîtres, notre art septentrional, là aussi sans antécédent, y pénétrât tout conçu, comme représentant alors, et sans rival, l'art catholique.
Lorsque la croix se tourna vers les régions de l'Asie d'où elle était partie, le style roman était en pleine vigueur dans les contrées septentrionales de l'Europe qui soutinrent la guerre sainte; nous en avons montré un jalon laissé en Grèce par les pèlerins guerriers (n° l±\ 7); la lutte en Asie fut longue, et, pendant sa durée, l'Occident, toujours en progrès, avait marché vers la transition qui, un jour, devait produire fart gothique. Ce fut le style transitoire qu'on vit paraître alors sur les premiers monuments des croisés, lorsque, établis solidement en Terre Sainte, ils purent y construire : les côtes de Syrie, la Palestine, les principautés d'Edesse et d'Antioche, l'Arménie, nous montrent de nombreuses églises sur lesquelles paraît l'arc du Nord, se mêlant, soit aux derniers efforts du style roman, soit au byzantin qui va s'éteindre.
Ainsi, à Beyrouth, la mosquée est une vaste église de l'époque transitoire, voûtée en berceau; la porte est surmontée de l'arc aigu. A Sour, la fin du xne siècle vit s'élever un beau temple à transsepts arrondis : les ouvertures aiguës sont ornées de frettes romanes. Saint-Jean-d' Acre, Atlit, Naplouse (Sichem), Abou-Goch (Emmaûs), Ramla (Arimathie), montrent des églises monastiques ou autres, plus ou moins bien conservées, dans lesquelles le style de transition est identiquement semblable au nôtre.
Jérusalem possède de nombreux temples, qui furent reconstruits par les croisés; ceux de la transition sont les églises
du Cénacle, de Sainte-Anne et de Saint-Pierre; elles présentent le mélange du style roman septentrional et de l'arc aigu. L'art progressant chez nous, la capitale de la Terre Sainte en éprouva les effets; la façade du Saint-Sépulcre, le tombeau de la Vierge, montrent l'emploi de l'arc aigu; c'était le style du xme siècle qui franchissait les mers.
Au royaume de Jérusalem survécut celui de Chypre; le sol de cette île célèbre se couvrit d'édifices religieux, que les Lusignans, depuis le commencement du xuie siècle jusqu'au xve, se plurent à y élever dans le style d'architecture qu'ils avaient vu dans nos contrées, et qui leur avait semblé le plus convenable à la décoration des temples : Limassol, Nicosie, Famagouste, Paphos, Lapais, montrent de nombreux temples chrétiens, de riches monastères, construits dans un style parfaitement semblable à celui du Nord.
A Pihodes, les grands maîtres Foulques de Villaret, Émeri d'Amboise, Villiers de file-Adam, Pierre d'Aubusson, construisirent, aux xive et xve siècles, les églises de Saint-Jean, de Sainte -Catherine, de Saint-Marc, de Notre-Dame-des- Victoires, de Notre-Dame-de-Philerme, de Saint-Etienne. Là, comme à Chypre, le style chrétien du Nord se montre dans tous les développements d'ensemble et de détails qu'offre notre histoire de l'art.
Enfin les Français, maîtres de l'Attique et de la Morée, y portèrent aussi fart du Nord. En 1207, Guillaume de Villehardouin fonda, suivant la chronique de Morée, la ville de Mistra auprès de Lacédémone : la principale église de cette ville, dépendance d'un monastère, offre, dans la disposition et les détails de son clocher, des traces de l'architecture occidentale; la puissance d'Othon-de-la-Roche dans l'Attique est indiquée par la disposition latine du cloître de Daphni, dont
l'église monastique leur servit de sépulture, et la ville de Raids, en Eubée, présente aussi des souvenirs delà présence des princes français, par l'importation qu'ils y firent de l'architecture gothique. Dans ces contrées centrales, où notre occupation fut peu durable, où l'influence de l'art byzantin était plus puissante que dans le midi de l'empire, parce qu'on était moins éloigné de la capitale, l'art du Nord ne se montre que dans quelques parties des édifices, le style national y conservant toujours la prépondérance; mais l'influence occidentale n'y est pas moins caractérisée que si elle s'étendait sur l'ensemble. Enfin l'église de Dighour, en Asie, celle de Sainte- Sophie, à Trébizonde, nous font voir que l'art d'Occident étendit son influence jusqu'aux limites de la chrétienté orientale.