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SCULPTURE D'ORNEMENTS

La sculpture d'ornement de la période romane a fait voir la transition qui s'opérait, dans le Nord, entre les influences de l'art romain dégénéré et les inventions locales, entre les copies grossières et déjjourvues de style, qu'on fit d'abord de l'ornementation léguée par l'antiquité, et les riches productions que nous devons à nos artistes; le xne siècle avait mis cette belle branche de la sculpture architecturale sur la voie d'une ère nouvelle, la transition et le xme siècle y entrèrent franchement et créèrent l'art purement occidental. Les précédentes Instructions du Comité des arts ont fait connaître les formes nombreuses et variées adoptées alors pour l'ensemble et les détails des chapiteaux, des frises et autres parties ornées des grands édifices monastiques; la flore indigène y domine seule, et son imitation non servile, mais relevée par un haut sentiment de l'art, s'harmonise au plus haut degré avec l'architecture de cette période brillante. Le sculpteur, bien pénétré des formes de plantes qu'il avait sans cesse sous les yeux, les reproduisait avec une précision , un sentiment du modelé , un effet de relief qu'on n'avait pu saisir dans les âges où les productions exotiques, et inconnues conséquemment des artistes, formaient la base de la sculpture décorative.

Durant la première moitié du xme siècle , ce beau fleuron de notre art occidental resta dans une voie grave et sévère comme l'architecture qu'il avait à enrichir; puis commença bientôt la période légère et gracieuse, et peut-être le célèbre Pierre de

Montreau fut-il l'un des promoteurs de ce changement, car l'un des plus anciens exemples se montrait à la chapelle de la Vierge qu'il construisit auprès de l'abbatiale de Saint-Germain-des-Prés à Paris. Là se remarquaient une grâce de composition, une finesse de ciseau encore inconnues, et dont la Sainte-Chapelle du Palais, qu'on doit au même architecte, offre seul un exemple rival.

Cette nouvelle direction donnée à la sculpture décorative fut celle qu'on suivit en général dans la seconde moitié du grand siècle de l'art occidental; déjà le xive en fait voir l'abus. Les formes y deviennent moins simples, les feuillages commencent à s'enrouler, se mêlant à de nombreuses tiges contournées qui apportent de la confusion et nuisent à l'aspect de l'ensemble^ les chapiteaux, divisés par de nombreux rangs de feuilles, n'ont plus cette unité qu'on remarque dans la période précédente.

Enfin au xve siècle s'établit une grande licence dans la sculpture d'ornement de nos contrées. Les artistes s'abandonnèrent aux créations les plus libres, s'inspirant des plantes grimpantes déchirées dans leurs formes légères : la vigne, le houblon, les chardons, les choux frisés furent leurs plus fréquents modèles; ils en étendirent les feuillages contournés sur toutes les parties libres des édifices. L'approche d'un changement de style était facile à reconnaître : on avait épuisé toutes les ressources de la flore occidentale, on revint bientôt à celle de l'Orient et de l'Italie : c'est le caractère de la renaissance.

i° Maçonnerie. 2° Stéréotomie; 3° Charpenterie.

] 0 Maçonnerie. — L'architecture, qui est la forme expressive et détaillée donnée par l'artiste aux combinaisons du constructeur, avait fait de notables progrès en Occident depuis le xie siècle; nous en avons suivi la marche. Les moyens pratiques de réalisation ne firent pas défaut dans ce grand mouvement intellectuel ; les besoins toujours croissants d'une civilisation puissante établirent sur une vaste échelle les exploitations de matériaux et leur approvisionnement, dans les ateliers de construction. Ainsi, dans le livre de la dédicace de l'église de Saint-Denis \ on lit que Suger, se préparant depuis longtemps à reconstruire cette abbatiale, fit chercher des matériaux jusque dans des contrées éloignées; il avait pensé à faire venir de Rome des colonnes de marbre, en les embarquant sur des bateaux anglais qui auraient remonté la Seine; trouvant auprès de Pontoise une carrière abondante en pierres d'excellente qualité, il en fit extraire en grande quantité et fut aidé, dans ce travail ainsi que dans les autres approvisionnements, par le zèle désintéressé des habitants de toute condition, tant de la ville de Saint-Denis que des lieux environnants.

Les matériaux ainsi réunis étaient distribués ensuite avec ordre par l'abbé fondateur et directeur de l'œuvre, puis livrés aux ouvriers habiles réunis par lui pour l'exécution, cementarwrum, lathomoriim, scalptorum etaliorum operariorum solers succedebat frequentia. Les travaux étant distribués, on commençait les fondations de l'édifice. Nous avons dit précédemment ce qui concerne la pose de la première pierre. Quant aux substructions, elles étaient généralement établies avec soin, en bon sol, et, dans le cas contraire, sur pilotis ou sur béton. {Revue des architectes de la cathédrale de Rouen, A. Deville, p. 42.) Quelques exceptions toutefois se sont présentées, et l'abbaye

1 Historiens de France, t. IV, p. 35o.

de Saint-Denis elle-même a fait voir à la tour du nord des fondations mal faites.

Arrivée au-dessus du sol, la construction de l'édifice prenait un aspect plus ou moins riche par l'appareil, en raison soit de la localité et des matériaux qu'elle fournissait, soit du plus ou moins de luxe que le fondateur pouvait apporter dans la réalisation de son œuvre. Dans le grand appareil, les constructeurs avaient soin de lier les ouvrages en alternant les joints verticaux des pierres; ils ont même fréquemment exagéré cette façon utile de les superposer en liaison, en cherchant des combinaisons extraordinaires. Dans les murailles de forte épaisseur, continuant les procédés des âges antérieurs, ils ont placé la pierre en parement, l'intérieur du mur se composant d'un blocage de pierrailles jetées dans du mortier; pour les colonnes multiples ou piliers placés à l'intérieur des églises, les tambours des assises qui en composaient le noyau recevaient tour à tour en liaison la queue des assises de colonnettes secondaires qu'on y accolait; on agissait de même pour les chapiteaux des colonnes. Arrivés à la hauteur des voûtes, les constructeurs établissaient d'abord les nervures dans tous les sens, puis dans ce réseau de pierre venaient se placer les remplissages en moellon pour former ce qu'on appelait les pendants des voûtes.

Nous avons cité, page 3 9 de la première partielles concours ouverts entre les artistes pour les projets de grands édifices monastiques du xmc siècle; on voit plus tard la preuve que des adjudications avaient lieu entre les ouvriers, pour obtenir la construction au plus bas prix possible. M. Deville a tiré un extrait des registres du chapitre de Rouen qui, en 1479, or~ donne à Guillaume Pontifz, son architecte, de donner à tasclw et au rabais l'escalier de la bibliothèque, l'un des ornements de la cathédrale.

2° La stéréotomie, science de la coupe des pierres et du bois, au moyen de laquelle on leur donne les formes nécessitées par la construction, est l'une des bases de l'architecture pratique; créée, sans aucun doute, dans l'antiquité et probablement en Egypte, cette mère de la géométrie, qui nous montre sur ses monuments des tracés d'épannelages de pierre, elle dut passer en Grèce, puis en Italie, contrées dont les édifices encore debout n'ont pu s'élever sans le secours de cette science. Jusqu'à ce jour on ne connaît aucun ancien traité qui indique à quel point elle était parvenue alors; Philibert de Lorme pense que les ouvriers se la transmettaient de temps immémorial.

Les moines, qui ont conservé tant de choses, et auxquels cette science était indispensable pour élever leurs édifices, particulièrement aux époques de progrès que nous venons d'indiquer, durent en étendre et en propager les ressources; on a vu précédemment, dans la première partie, que des épures ont été retrouvées sur des dalles de pierre et dans des palimpsestes; le xme siècle nous montre dans l'album de Villard de Honnecourt, architecte déjà cité, non un traité complet, mais la réunion de quelques procédés géométriques employés au moyen âge.

Cet auteur indique d'abord (fol. 20, v.) qu'on exécutait un modèle en terre, de l'arc ou de la voûte qu'on avait à construire, comme on en fait aujourd'hui en plâtre sur une petite échelle, dans les ateliers de construction où quelque difficulté d'appareil se présente. C'était tailler le moule , selon l'expression de Villard l. Ce dessin et le texte joint à cette première notion donnée par l'architecte indiquent que c'était un modèle en petit et donnant l'aspect général de l'arc ou de la voûte à cons-

1 Voir, pour plus de détails , l'intéressant article accompagné de planches , publié par M. Quicherat dans la Revue archéologique, 6e année, i84q- A. Leleux éditeur.

truire, car il dit que ce modèle peut être fait dedans ni pieds de terre; le calibre qui servait à l'exécution du modèle est figuré au dessin; ce premier travail terminé, on y traçait les proportions relatives et la direction des voussoirs à tailler. Villard donne ensuite le moyen de trouver le centre d'un arc, en prolongeant les deux joints d'un claveau; puis il entre en matière à l'égard de la coupe des pierres en dessinant, comme tous les traités modernes, les plans de plusieurs baies cintrées : i° la porte droite dans un mur réglé; 2° la même, pratiquée sur tour ronde; une règle placée devant l'ouverture indique sa disposition régulière relativement à la machonerie ronde; 3° la vosure besloge, voussure biaise relativement au plan du mur. Ici l'auteur a figuré sur son dessin une équerre et les divisions d'une échelle de proportion, pour faire sentir le degré d'inclinaison du plan de la baie dans la muraille.

Cette classification méthodique des trois espèces de voussures les plus usitées dans la construction en général nous semble démontrer que Villard de Honnecourt avait puisé dans un traité spécial, son album n'étant qu'un mémento, et ses légendes explicatives indiquant qu'il ne renferme rien, ou à peu près rien, qui lui soit particulièrement dû.

Après les plans viennent les détails; l'artiste donne le moyen de trouver les voussoirs avec des échelles proportionnelles, puis sans le secours du modèle, au moyen d'une jauge; il passe de là au plan des nervures, à leur naissance au-dessus des chapiteaux, ce qu'on appelait arrachement au xme siècle, et trace en abrégé ce qu'il était nécessaire de savoir pour la construction des hautes voûtes gothiques: le tracé des évidements, la forme des nervures, la coupe des pendants ou petits voussoirs en moellon formant les remplissages, la taille des clefs d'arcs en tiers point et en quint point. Il termine par le tracé de

la voussure à clef pendante, difficulté stéréotomique dont la période romane offrait déjà des exemples, au cloître de Chrodégand, auprès de la cathédrale de Metz, et à la belle porte encore debout de l'église de Sauveterre (Basses-Pyrénées.)

L'ordre établi dans cet ensemble, depuis les plans jusqu'aux difficultés de la science, puis les exemples que nous citons, confirment ce qui est dit plus haut, à savoir que des traités de stéréotomie devaient exister avant Villard de Honnecourt, qui n'y avait puisé que des indications rapides, tracées dans son album de dessin pour son instruction personnelle, et peutêtre pour celle de ses élèves.

3° Charpenlerie. — Les grands travaux de construction exigeant des approvisionnements de bois, aussi bien que de pierres, on voit, dans l'administration de l'abbé Suger, qu'il parcourut les forêts des environs de Paris pour trouver, non sans peine, les arbres nécessaires à la charpenterie de son église abbatiale de Saint-Denis; puis Villard de Honnecourt, quelques années plus tard, traçait sur les feuillets de son album plusieurs exemples de combles en charpente pour couvrir i° une chapelle voûtée; i° une nef avec voûte en bois; 3° un collatéral ou bas-côté d'église en appentis : il donne, en outre, un dessin de pont et une méthode d'étayement, puis enfin des détails d'assemblages, moyens d'allonger les pièces de bois qui seraient trop courtes pour l'usage auquel on les destine.

On sait, par les grands travaux qui furent exécutés au moyen âge, combien l'art du charpentier y était avancé et jouait un rôle important dans les constructions : les nombreuses et grandes églises couvertes en bois apparent, particulièrement dans les couvents ou maisons des ordres secondaires, les réfectoires, les granges immenses des monastères, nous offrent encore quelques beaux exemples de la charpenterie appliquée

à la couverture des édifices, et recevant quelquefois des voûtes en planches qu'on décorait de peintures.

Les grands combles des églises voûtées en pierre, les flèches en bois qui s'y élèvent au centre de la croix, celles que supportent les tours, sont des types remarquables de ce que savaient faire les maîtres charpentiers du moyen âge, successeurs de ceux qui, aux précédentes époques, avaient construit des églises et même des monastères entiers avec le bois de nos forêts. Quant aux détails de ces combles immenses, on y voit d'abord que jusqu'au xve siècle chaque chevron formait une ferme complète; on y remarque aussi que les bois étaient travaillés avec beaucoup de soin, les arêtes étant souvent abattues, comme dans la menuiserie, et des ornements ou moulures décorant quelques parties de la charpente; enfin lorsque celle-ci devait être vue de la nef de l'édifice, la sculpture ornait les poinçons de bases et de chapiteaux; des têtes d'animaux, des armoiries et des emblèmes décoraient les entraits sur toute leur étendue, et la peinture en rehaussait les détails par ses tons variés. Les charpentes apparentes des églises monastiques de San-Miniato, à Florence, de Montréale auprès de Palerme, bien que conçues dans un système plus simple que les nôtres, font voir de riches décorations peintes.

La charpente des églises et des grandes salles monastiques de l'Angleterre démontre que, pour la construction des voûtes, les maîtres ouvriers de cette contrée étaient plus habiles encore que les nôtres : les riches et ingénieuses combinaisons des bois, leur taille compliquée et mêlée d'ornements, produisent les effets les plus imposants et les plus pittoresques.

Les grands travaux de charpente exigeaient, ainsi que ceux de la maçonnerie, l'exécution de modèles en petit ou pourtraits au petit pied, afin que l'on pût se guider dans l'exécution.

M. Deville, dans sa Revue des architectes de la cathédrale de Rouen, nous fait connaître de précieux documents à cet égard; il y a publié la visite qui fut faite par une commission spéciale, du modèle présenté par Robert Becquet pour la grande flèche en bois à construire sur la tour de la cathédrale de Rouen l.

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