ARCHITECTES ET OUVRIERS
Les apôtres et les premiers évêques furent les guides naturels des constructeurs appelés à édifier les basiliques dans lesquelles se réunirent d'abord les fidèles, et, lorsqu'ils portèrent la foi dans les provinces de l'empire, eux seuls pouvaient indi-
1 Annales archéologiques , l. VI, mars 1 8Zt 7 .
quer ou tracer de leurs propres mains les distributions des édifices nécessaires à l'exercice du nouveau culte. Nous avons vu précédemment saint Martin de Tours dirigeant la construction de l'oratoire du premier monastère des Gaules, à Ligugé, et, plus tard, celui de Marmoutier, auprès de Tours, sur les bords de la Loire. Saint Germain, sous Childebert, conduisait les travaux de l'abbaye de Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prés, à Paris. « Childebertus . . . . aedifica- « tam secundum beatissimi Germani dispositionem basilicam , » dit Aimoin en parlant de la fondation de ce monastère1. Perpetuus agit de même à l'égard des églises de Saint-Martin et des apôtres saint Pierre et saint Paul à Tours2. Namatius, huitième évêque de Clermont, dirigea au ve siècle la construction de la cathédrale3; un disciple des apôtres envoyés dans les Gaules étant allé à Bourges, y annonça le Seigneur; il enseigna à un petit nombre de convertis, qui furent ordonnés prêtres, à construire une église'1. Léon, qui fut évêque de Tours sous le règne de Clovis, était un homme distingué et surtout habile dans l'art de construire en bois5.
Bientôt saint Benoît établit dans sa règle que l'architecture, la peinture, la mosaïque, la sculpture et toutes les branches de l'art seraient étudiées dans les monastères; aussi le premier devoir des abbés, des prieurs, des doyens, était-il de tracer le plan des églises et des constructions secondaires des communautés qu'ils étaient appelés à diriger. Il s'en suivit que, dès les premiers siècles chrétiens jusqu'aux xnc et xme siècles, l'ar-
' Aimoin, Hist. liv. II, c. xxix.
5 Grégoire de Tours, liv. II, c. cxiv, p. 177.
8 Idem, liv. II, c. cxvi, p. 17g.
1 Idem, liv. Ier, c. cxxix, p. 63.
s Idem, liv. III , c. cwii.
chi lecture, science réputée sainte et sacrée, n'était pratiquée que par des religieux; aussi les j)lus anciens plans qui nous restent, ceux de Saint-Gall et de Cantorbéry, sont-ils tracés , l'un , par l'abbé Eginhard, selon l'opinion de Mabillon ; l'autre par le moine Eadwin.
L'abbé Gotzbert, après avoir reçu l'esquisse d'Eginhard, dut nécessairement développer ce projet pour arriver à l'exécution, et fut ainsi le véritable arcbitecte de son monastère.
Dans le siècle suivant, en 973, Anstens, moine de Gorze et abbé de Saint-Arnould de Metz, était renommé dans l'architecture. « Architecturae non ignobilis ei peritia suberat : ut «quidquid semel disposuisset, in omnibus locorum et aedi- « ficiorum symmetriis vel commensurationibus non facile cu- « jusquam argui posset judicio l. »
Les xie et xne siècles sont trop riches en faits de ce genre pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici; durant cette période, toute la chrétienté se couvrit d'édifices admirables dus à l'art et à l'industrie des moines, qui, préparés par les études et l'expérience que leur léguaient les siècles précédents, durent trouver un nouveau stimulant, pendant ce moment de régénération générale, dans l'élan que les rois leur donnèrent pour relever les immenses ruines du ixc siècle. Déjà durant cette période quelques laïques furent chargés de travaux; mais leur emploi comme architectes était assez rare pour qu'on en conservât le souvenir. On voit dans la cathédrale de Wurzbourg, bâtie en 10^2, une inscription de 1 1 3 3 indiquant que l'église ayant besoin de réparations et d'ornements on en confia l'exécution à Enselimcs laycus, déjà connu par la construction d'un pont remarquable. On cite Alberon laicus à Cologne.
1 Vita S. Joann Gorz , c. r.xvi in Acl. SS. 0. B. t. VII, ad annuiu 973.
Lorsque le style ogival vint remplacer celui des âges antérieurs , l'architecture sacrée passa des mains des religieux dans celles des laïques, comme l'a démontré M. Vitet1. Paris nous montre alors les célèbres réfectoires du prieuré de Saint-Martindes-Champs et de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, la chapelle de la Vierge, dans cette dernière abbaye, construits par Pierre de Montereau; mais les moines ne renoncèrent pas complètement à l'étude et même à la pratique de l'architecture, qui avait donné précédemment à la vie des cloîtres un reflet si brillant, aussi vit-on jusqu'à la fin du xvne siècle quelques religieux artistes contribuer à la décoration des églises abbatiales: nous citerons le frère Jacques Bourlet au monastère de Saint- Germain-des-Prés, en 1673.
Quant à la construction matérielle, la maçonnerie des églises monacales et des dépendances des maisons religieuses, nous la voyons aussi confiée à l'intelligence et au courage des moines , qui exécutaient ces rudes travaux de leurs propres mains et sans le secours d'ouvriers étrangers. Citons ici un passage de l'introduction de l'Histoire de saint Bernard, par M. de Montalembert, auquel nous devrons, dans ce travail, plus d'une note précieuse : « Les moines travaillaient en chantant des psaumes2, et ne quittaient leurs outils que pour aller à l'autel et au chœur3; ils entreprenaient les tâches les plus dures et les plus prolongées, et s'exposaient à toutes les fatigues et à tous les dangers du métier de maçon k. Les supé-
' Notre-Dame de Noyon, parlie P\ c. ix.
2 Par exemple lors de la conslruction du Ramsey, au ixe siècle, act. SS. O. B, t. VU,
« Henricus in cujus manu semper dolabrum versai ur, excepto quando slat ad al. taris sacri minislerium. » [Ermenrici episl. ap. Mabill. Analect. p. k"Z 1.)
Lors de la construction du monastère de Pompose, sous l'abbé Guy (îoAG), « Fia tribus operantibus aliquando craies lapidum ruderibus graves, non sine diabolico ins-
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 37 rieurs aussi ne se bornaient pas à tracer les plans et à surveiller les travaux, ils donnaient personnellement l'exemple du courage et de l'humilité, et ne reculaient devant aucune corvée. Tandis que de simples moines étaient souvent les architectes en chef des constructions !, les abbés se réduisaient volontiers au rôle d'ouvriers. On voit au ixc siècle que la communauté de Saint-Gall, ayant en vain travaillé tout un jour pour tirer de la carrière une des énormes colonnes d'un seul bloc qui devait servir à l'église abbatiale, et tous les frères n'en pouvant plus, l'abbé Ratger seul persista à verser ses sueurs jusqu'à ce qu'en invoquant saint Gall il eut le bonheur de voir le bloc se détacher2. Lorsque l'église fut achevée, avec toutes ses magnifiques dépendances, ce produit des labeurs monastiques excita une admiration universelle, et leurs voisins disaient: « On voit bien au nid quel genre d'oiseaux y habite3. »
« Lors de la construction de l'abbaye du Bec, en io33, le fondateur et le premier abbé, Herluin, tout grand seigneur normand qu'il était, y travailla comme un simple maçon, portant surle dos la chaux, le sable et la pierre '. Un autre Normand, Hugues, abbé de Selby dans le Yorkshire, en agit de même, lorsqu'en 1096 il rebâtit en pierre tous les édifices de son
tinclu, de superioribus mûri ruerunt in terrain. -In quo casu quidam ex operanis, quia
supereranl cratibus , delapsi ad ima quidam vero dum corruenles muro tignisque
ah'quibus inliaerent » (Act. SS. O. B. t. VIII, p. 44g. )
1 La belle iglise de l'abbaye de Moiitierneuf à Poitiers, qui subsiste encore en partie, eut un de ses moines pour constructor en 1080. (Mss. Fonteneau cité par M. de Cbergé, dans les Mcm. des anliq. de l'Ouest, i84/j, p. 17/i, 255.)
2 « Omnis congregatio per loluin diem laboraveral in una columnarum illarum quae in basilica ipsa superslant, abbas solus... sed frustra sudabat... Suncte Galle, Jinde illam... immensa moles rupis illius sua sponle inde lissa enituit. » (Fragm. Erinenrici, ubi supra.)
' « Bene in nido apparet qualcs volucres ibi inbabilant : cerne basilicam et cœnobii claustrum, etc.» (Ermenricus.)
1 Willelni. Gemeticensis , lib. VI, c. ix, dans Ducbesne.
monastère, qui était auparavant en bois; revêtu d'une capote d'ouvrier, et mêlé aux autres maçons , il partageait tous leurs labeurs1. Les moines les plus illustres par leur naissance se signalaient par leur zèle dans ces travaux. On voyait Hezelon, chanoine de Liège, du chapitre le plus noble de l'Allemagne, et renommé en outre par son érudition et son éloquence, se faire moine à Cluny pour diriger la construction de la grande église fondée par saint Hugues, et échanger ses titres, ses prébendes et sa réputation mondaine contre le surnom de cimenteur2, emprunté à son occupation habituelle. Ailleurs on raconte que, lors des vastes travaux entrepris à Saint-Vanne, vers l'an 1000, Frédéric, comte de Verdun, frère du duc de Lorraine et cousin de l'empereur, qui y était moine, et dont nous avons déjà parlé, creusait lui-même les fondations du nouveau dortoir, et emportait sur le dos la terre qui en provenait3. Pendant la construction des tours de l'église abbatiale, comme il n'y avait pas assez de frères pour porter le ciment dans les hottes jusqu'aux étages supérieurs des nouvelles tours, Frédéric exhorta un moine de race très-noble, qui se trouvait là, à prendre sur lui cette corvée; celui-ci rougit, et dit qu'une telle tâche n'était pas faite pour un homme de sa naissance. Alors l'humble Frédéric prit lui-même la hotte remplie de ciment, la chargea sur ses épaules, et monta ainsi chargé jusqu'à la plate-forme où travaillaient les ouvriers. En redescendant, il remit la hotte au jeune réfractaire, en lui rappelant qu'il ne devait plus désormais rougir devant personne d'avoir à
' « Ipse cucullo indutus operario, lapides, calcem, et alia necessaria propriis humeris cum céleris operariis ad murum evebere solebal. » (Mabill. Ann. t. V, 1. LXIX, c. lxxxvi.) 2 « Casmentarins. » (Mabill. Annal, ad 1109.)
' « Vere monacbus terra? fossor accessit, et quod effossum est, onere facto, exportavit. » Hugo Flaviniac. Chron. Virdun. p. II, c. vu, ap. Labbœum, Bibl. riov. mss.)
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 39 faire une corvée dont s'était acquitté en sa présence un comte fils de comte1. »
Lorsque les constructions d'un monastère étaient achevées, on devait penser à les entretenir en bon état pour éviter les avaries et la ruine; un religieux était chargé de veiller à cet entretien des bâtiments; il avait le titre de Magister operis.
Au xme siècle, quand l'architecture passa dans les mains des laïques, et lorsque les confréries maçonniques remplacèrent les associations monacales, les ateliers de construction durent prendre un tout autre aspect que précédemment; les travaux eux-mêmes, faits par entreprise et résultant de marchés fixés à l'avance, au plus bas prix, présentèrent nécessairement une grande différence avec ceux qu'exécutaient dans leur zèle religieux et désintéressé les escouades de moines. C'est à cette époque aussi qu'une noble émulation entre les artistes conduisit à ouvrir des concours pour la construction de certains monastères, comme on en vit un exemple remarquable a celui de Saint-François d'Assise, dans l'état romain. Cet affranchissement de l'art fut un grand bienfait pour la société en général, parce qu'il développa singulièrement l'industrie, et nous lui devons les nombreux et remarquables monuments que nous admirons aujourd'hui et qui furent produits durant la période ogivale; mais aussi, les moines, en renonçant à leurs études d'architecture si bien commencées, ne préparèrent-ils pas de longue main la décadence de l'art catholique, qu'eux seuls, par leur position exceptionnelle, par leur foi toujours entretenue, par leur science individuelle ou collective, auraient pu soutenir longtemps encore? Sans doute les premiers artistes laïques appelés à les remplacer présentaient avec eux peu de différence quant à la foi et au savoir, mais de généra-
1 Hugo Flnviniac. Citron. Virdun. Voir le texte dans les Annal, arcli. t. VI, mars i8'|-.
tion en génération ces qualités indispensables ne purent que décroître dans la vie séculière, et la chute de l'art sacré en fut la conséquence.