ÉCOLES INTÉRIEURES
À l'article des cloîtres, nous avons fait connaître les dispositions qui étaient prises pour instruire les novices dans les monastères. Des salles lambrissées étaient disposées vers un des côtés du cloître, et la galerie sur laquelle étaient ouvertes ces pièces consacrées à l'étude servait elle-même d'école ou de lieu de récréation pour les novices. Les Clunistes et les Cisterciens nommaient auditorium le lieu où se faisaient les leçons aux novices1. Indépendamment des écoles établies dans le but d'instruire la jeunesse, certains monastères en contenaient d'un autre genre et qui étaient destinées aux exercices des religieux eux-mêmes: on vient de détruire à Paris, dans-l'enceinte des Jacobins de la rue Saint- Jacques, les écoles de Saint-Thomas, reconstruites au xvie siècle, et remplaçant celles qui avaient été élevées sous saint Louis; dans ces écoles, les frères s'exerçaient aux prédications publiques , qu'ils étaient appelés par leur institution à faire entendre au loin. La salle d'étude était décorée à l'intérieur de seize consoles portant les statues des prédicateurs les plus célèbres; l'architecture extérieure de cette école était simple et de bon goût; démolie pour faciliter le prolongement de la rue de Cluny, l'administration municipale avait fait espérer qu'elle serait reconstruite après l'alignement établi, et dans ce but avait fait numéroter les matériaux. Le plan est reproduit au n° 5 16, d'après la Statistique monumentale de Paris, dans laquelle l'ensemble et les détails ont été gravés avant la démolition.
A. Chaire pour les exercices de prédication.
B. C. D. Consoles portant les statues des prédicateurs célèbres.
1 «Auditorium appellabant Chiniacenses et Cislercienses monachi, et alii, locum in quo conveniebant monachi , quod in eo essent scholae monachicae, ibique praeceptore* docerent, discipuli audirent magislros docentes. j> (Ducange.)
N° 5 16. Plan des écoles de Saint-Thomas.
Le magister scholaris, scholœ, scholarani, appelé aussi le scoliaste, l'écolâtre, le théologal, avait la direction de l'école et la charge d'enseigner les lettres et les sciences; il lisait les leçons à matines, à la messe, et était aidé dans ses fonctions par des sous-maîtres. Pépin et Charlemagne firent venir de Grèce des professeurs pour apprendre la littérature grecque aux moines \
MAISON ABBATIALE, AVLA, DOMUS, PALATWM.
L'origine des maisons abbatiales est une simple cellule,
' Hed. Hist. ecclés. lib. VI, c. 9.
comme celle des moines cénobites. Sulpice Sévère nous apprend que saint Martin, dans le monastère de Ligugé, habitait lui-même une cellule construite avec des branches d'arbres; devenu évêque de Tours, sa demeure n'y fut pas moins humble ainsi que dans le Monasterium Majus, qu'il fonda à Marmoutier. Avant ii3o, date présumée du dessin du moine Eadwin, le prieur de Cantorbéry logeait dans une cellule: elle est figurée auprès de l'infirmerie, comme une petite construction isolée; on y lit : caméra prioris vêtus. Au xne siècle, l'abbé Suger, après l'exécution des grands travaux entrepris à l'abbaye de Saint- Denis, qu'il avait enrichie de tant de trésors de tous genres, n'avait pas d'autre habitation abbatiale qu'une cellule isolée qu'il avait fait construire auprès de l'église. Dom Félibien la décrit ainsi, page 180 : « L'abbé Suger s'était fait bâtir depuis quelques années (en 1 1 45) une petite cellule proche de l'église. . . Cet appartement, le seul qu'il fit construire pour son propre usage, avait à peine dix pieds de large sur quinze de long, etc. » Malgré ces exemples d'humilité donnés à sept siècles l'un de l'autre par ces deux grandes lumières de l'ordre monastique, la maison de l'abbé ou du prieur était, dans les grands monastères, une construction importante établie à part et entièrement séparée des autres habitations des religieux. Cette disposition avait pour but de loger l'abbé d'une manière convenable à sa dignité et de l'entourer du respect qui lui était dû. Un jardin réservé y était annexé. La maison abbatiale était ordinairement voisine de l'église, dans laquelle l'abbé entrait par une porte particulière; cette habitation était assez considérable pour avoir, dès le vme siècle, la qualification de palais, pafalium. (Annales de Saint-Gall, 720.)
Un siècle plus tard, l'abbé Ansegise construisait celle de l'abbaye de Fontenelle sur de grandes proportions, et la déco-
rait d'une salle à cheminée : « Praeterea majorem quam vocant dom um œdificari prœcepit cum caméra et caminata. » (Chronique de Fonlenelle.)
A la même époque, l'auteur du plan de Saint-Gall dessinait la maison abbatiale de ce monastère : reliée à l'église, du côté du nord, par un couloir couvert, elle offre deux parties distinctes, l'une pour l'habitation de l'abbé, et de forme carrée, l'autre pour les dépendances. Le premier bâtiment contient deux grandes pièces: la mansio abbatis, séjour habituel de l'abbé, et entourée de bancs, sedilia; on la chauffait par une cheminée, caminata. Auprès de la porte sont figurés deux toregmata , probablement deux dressoirs pour le service. La seconde pièce était la chambre à coucher; on y remarque plusieurs lits, auprès sont des latrines; un grenier (solarium,yet des chambres occupent le premier étage de ce principal corps de logis. Des portiques semblables à ceux des cloîtres forment des promenoirs de chaque côté des deux pièces principales, à l'orient et à l'occident.
Les dépendances se composent d'une cuisine, d'un cellier et d'une salle de bain. Les chambres des serviteurs sont figurées à l'orient de ces constructions et ne s'ouvraient qu'en dehors, directement et sans vestibule.
La nouvelle maison du prieur de Cantorbéry, aula nova, était au xne siècle très-importante, à en juger par le plan du moine Eadwin. On y remarque deux étages de portiques, et dans le vestibule une fontaine jaillissante ou lavatorium, semblable à celles qu'on établissait dans les cloîtres.
L'ancienne maison abbatiale de Pontigny, auprès d* Auxerre , consistait seulement en quatre petites chambres semblables aux cellules des religieux; dans l'une d'elles était établie une cheminée.
Dans les siècles suivants, les maisons abbatiales devinrent de véritables palais renfermant de vastes salles, une chapelle particulière1 et toutes les commodités qu'on réunissait alors dans une grande habitation; les façades étaient décorées avec tout le luxe de l'architecture en usage aux diverses périodes du moyen âge. Il nous suffira de citer la belle maison abbatiale de Saint-Ouen, à Rouen, qui a été publiée dans un grand nombre de recueils de gravures et qui datait du xve siècle; celle de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, conservée en partie jusqu'à nos jours, et qui date de 1 586, lorsque Charles Ier, cardinal de Bourbon, dirigeait l'abbaye. Sauvai, dans ses Mémoires, dit que ce palais remarquable était enrichi d'un portique et, du côté du jardin, dune galerie ou longue et large serre entourée de têtes de cerfs admirables pour leur singularité2. Les changements que le cardinal de Furstemberg fit à ce palais pendant qu'il était abbé le rendirent beaucoup plus magnifique encore, et il passa pour un des plus beaux qu'on connût3. Le logis abbatial de Vézelai était si remarquable qu'on l'appelait le château. (D. M. t. I, p. 54.)
Le plus fréquemment l'habitation de l'abbé était située au sud-est de l'église, à peu de distance de l'abside; une entrée particulière lui permettait d'arriver commodément à l'église.
Les jardins qui accompagnaient la maison de l'abbé étaient disposés avec soin; souvent des terrasses élevées laissaient voir les campagnes environnantes par- dessus les murs de l'enceinte.
1 Voy. litt. t. I, p. 5g.
5 Dom Bouillart, Histoire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés , p. 192. 1 Idem, p. 201
INFIRMERIE, NOSOCOMIVM , NOSODOCHIUM , GEROCOMIUM.
Dès l'origine de la vie commune, on dut songer à établir des infirmeries dans le lieu du monastère ou de ses environs qui semblait le plus favorable pour le rétablissement des malades, et pour conserver la santé des vieillards; ce double motif avait fait créer deux espèces d'infirmeries: l'une nommée nosocomium , nosodocliium, dans laquelle on traitait les frères atteints de maladie; l'autre, que Ducange nomme gerocomium1 , était l'hospice des religieux sympectœ, qui, ayant atteint un âge très-avancé, ne pouvaient plus se passer de soins particuliers en raison de leurs infirmités.
La règle de saint Benoît prescrit l'établissement d'une salle
à part pour les malades, « sit cella super se deputata2 » Cette
salle était construite comme un dortoir; dans un grand nombre de monastères cette disposition fut longtemps maintenue. Les Cisterciens, qui, plus que d'autres religieux, furent rigoureux observateurs des anciennes règles, ne construisirent pas autrement leurs infirmeries; le plus bel exemple qui ait survécu est la grande salle dite des morts à Ourscamp, abbaye cistercienne fondée par saint Bernard en 1 i3o, auprès de Noyon. Cette salle, éloignée de l'église et des lieux réguliers, dans une position qui était sans doute convenable aux malades, a cent trente pieds de longueur sur trente-cinq de large; elle se divise en trois nefs : celle du milieu est de vingt pieds. Seize colonnes surmontées de chapiteaux octogones divisent les nefs
1 i Gerocomium Certe in monasteriis domicilia senibus et inlirmis destînata
extilisse, colligere est ex régula sanclimonialium canonice viventium. » (Chap. xxiti. Ducange, IIP vol. p. 667, éd. i844 )
5 Dom Calmet, c. 35, p. 558 et seq.
et portent des voûtes ogivales à nervures arrondies. Au-dessous de chaque fenêtre des travées on voit encore une piscine pour le service des malades, dont les lits étaient rangés devant les trumeaux; contrôle pignon du midi, à l'intérieur, sont les traces d'une grande cheminée, nécessaire dans ce genre d'édifice. Ce même pignon méridional soutenait, à l'extérieur, des cuisines particulières pour le service de l'infirmerie. Dom Martenne signale plusieurs constructions analogues à celle-ci dans des monastères cisterciens; ses descriptions ne peuvent laisser aucun doute sur la destination de la salle des morts à Ourscamp.
La pratique fit reconnaître les inconvénients d'une seule salle pour soigner toutes les maladies différentes qui pouvaient se présenter dans une nombreuse réunion d'hommes; on songea de bonne heure à séparer les diverses alfections comme nous le faisons aujourd'hui, ou au moins à avoir des salles particulières pour les maladies graves; c'est ce qu'on reconnaît dès le ixe siècle clans le plan de l'abbaye de Saint-Gall. L'infirmerie est située derrière l'église auprès de la maison des novices, dont elle reproduit en partie les dispositions : un cloître occupe le centre de l'infirmerie; un puits est au milieu du préau, dans l'enceinte duquel on lit ces mots : Fratribm mjirmis pariter locus iste paretur.
L'entrée de la maison des malades, située au couchant, est figurée par un couloir qui longe la chapelle placée au midi du cloître, sous le même toit que celle des novices, dont elle est séparée par un mur transversal. A gauche de l'entrée est une salle, caméra ou antenosodochium , dans laquelle se faisaient ordinairement les consultations: sa place semble l'indiquer; plus loin est le réfectoire. Sur la face septentrionale du cloître on voit la chambre du chef infirmier, domus magistri; auprès de
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lui on plaçait les malades atteints d'affections graves, locus valde infirmorum; à l'est un vaste dortoir commun pour les maladies ordinaires, dormitorium. , un chauffoir, pyralis, muni d'un calorifère et d'un tuyau pour la fumée, exitus fumi; enfin des latrines, complètent la distribution de l'infirmerie.
Paris présente les restes d'une infirmerie de monastère, c'est celle des Jacobins de la rue Saint-Jacques, située sur la rue des Grès; elle est peu ancienne; elle avait été divisée en chambres particulières avec cheminées. La promenade étant nécessaire aux moines qui étaient à l'infirmerie, on construisait ordinairement une galerie fermée, pour qu'ils pussent y prendre de l'exercice; un jardin particulier était établi dans le même but.
N° 617. Plan de l'infirmerie des Jacobins.
Certains monastères importants possédaient une succursale à leur infirmerie: c'était une maison de campagne destinée au rétablissement des malades. On y construisait, sur des proportions restreintes, des lieux réguliers et une chapelle pour que les religieux malades ne se relâchassent point dans leur observance. L'abbaye de Saint-Denis en avait une à la maison de Seine, vers les rives du fleuve, loin du bruit de la ville et
près des promenades1. Gérard de Moret, abbé de Saint-Germain-des-Prés au xme siècle, en fit construire une à Vaugirard, qui prit son nom de cet abbé; ce lieu se nommait antérieurement Valboitron2.
Lorsqu'une abbaye, par la possession de reliques ou d'une source minérale dans lesquelles les malades avaient confiance, attirait la foule des laïques auprès de son enceinte, on y bâtissait un hôpital, quelquefois deux: l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. L'abbaye de Saint-Antoine en Dauphiné était dans ce cas, à l'occasion du mal de Saint-Antoine qui s'y guérissait3. Réciproquement, il arrivait dans maintes localités qu'un hôpital d'origine laïque, établi sur un point favorable à la guérison de certaines maladies, ou propre à recevoir des pauvres, des pèlerins, etc. était érigé en prieuré ou en abbaye; nous citerons le célèbre hôpital d'Aubrac en Rouergue4. Enfin certains hospices civils étaient dirigés par des diacres; on les nommait diaconies, diaconiœ. Les veuves, les orphelins, les vieillards du pays, y étaient logés et nourris par eux; on y joignait des oratoires et des chapelles5. L'infirmier, infirmarius, custos mfirmorum, nosocomiarius , avait à sa charge les religieux malades et devait leur fournir une partie de ce qui. était nécessaire; l'abbé était tenu du surplus.
L'infirmier lavait les corps des moines défunts, après les avoir fait porter en cérémonie au lavatorium du cloître, où les frères s'assemblaient comme au chœur pour réciter les prières des morts avant les cérémonies de l'église.
1 Histoire de l'abbaye de Saint-Denis , dom Doublet, dom Félibien. 5 Histoire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Près , par dom Bouillart. 3 D. Martenne, Voy. litt. t. I, p. 260.
1 L'ancien hôpital d'Aubrac (Aveyron) , par l'abbé Bousquet, i8A5- 5 Ducange. « Diaconiœ dicuntur loca in quibus per diaconos regionarios paupei es viduœ , pupilli, senes propriœ regionis alebantur. ...»
MAISON DES MÉDECINS, PHARMACIE, ARMARIUM PIGMENTORUM.
Les travaux d'vEgidius , de Constantin Damascène, de Joannitius, et de tant d'autres religieux qui ont écrit sur la médecine, suffisent pour démontrer combien ils étaient versés dans sa théorie et sa pratique; l'école de Salerne, la plus célèbre du moyen âge, avait pris naissance dans une abbaye de bénédictins; elle était déjà florissante au xie siècle; son origine doit remonter plus haut. 11 devient donc intéressant de retrouver, dans les monastères, comment y étaient logés les médecins, quelles étaient les précautions prises pour les entourer de tout ce qui pouvait être utile à leurs malades et au développement de leurs connaissances. Le plan de Saint-Gall nous fait connaître quelles étaient ces dispositions au commencement du ixe siècle, et il est d'autant plus précieux de les y trouver que Grimald, abbé de ce monastère de 84 1 à 872, .contribua lui-même au développement de l'art médical et le fit étudier avec succès par des moines, sous sa direction. Walafrid Strabo lui dédia en 8^9 son poëme sur les vertus des plantes, intitulé Hortulus. En 1 i3i, l'exercice de la médecine fut défendu aux moines par un concile; en 1 i5o, Lucas, patriarche de Constantinople, la défendit aux moines orientaux. Auprès de l'infirmerie des moines , à l'angle nord-est de l'abbaye de Saint-Gall, le dessinateur a tracé une habitation particulière pour les médecins, afin qu'ils fussent journellement auprès des religieux malades. Cette maison se compose d'une première salle carrée, au centre de laquelle est figuré un foyer ou une table; on y lit : Domus medicorum. A l'est elle donne entrée dans une pièce longue, située sur le jardin bo-
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tanique et chauffée par un poêle; c'est la salle du médecin en chef. Au nord, une pharmacie, armarium pigmenlorum , communique par une porte à la pièce d'entrée ; à l'ouest de la maison et sur toute son étendue est une salle particulière réservée aux malades atteints d'affections graves, et qui se trouvaient ainsi sous la surveillance continuelle des médecins. On y lit : Cubiculum valde injirmorum.