ATELIERS D'ART ET D'INDUSTRIE
Varron ^ous apprend que, dans l'antiquité, lorsqu'une maison d'exploitation était éloignée des villes ou des bourgs, on y réunissait tous les ouvriers et artisans nécessaires aux travaux journaliers, afin d'éviter les dérangements et les pertes de temps qui , sans cela , eussent été continuels; ce passage prouve qu'alors le travail n'était pas divisé comme aujourd'hui, et lorsque saint Benoît écrivit sa règle, il sentit le besoin de suivre la même voie que les anciens à cet égard: il voulut que tous les arts et toutes les industries fussent réunis dans les monastères.
L'architecture, ainsi que toutes les connaissances humaines, s'était réfugiée dans les cloîtres, à l'époque des invasions des barbares et des luttes qui les suivirent; la sculpture, la peinture murale et en mosaïque y étaient cultivées de même, ainsi que la plupart des industries, qui, sous la direction des abbés et des moines architectes, contribuaient, chacune pour sa part, à la construction et à la décoration des édifices religieux.
Nous avons fait connaître en commençant, à l'article Dessins, les noms de plusieurs abbés qui avaient tracé les plans de leurs monastères; nous avons indiqué aussi des religieux qui, à toutes les époques, s'occupèrent d'architecture. Pour ce qui concerne la décoration peinte ou sculptée, on trouve des documents analogues, et l'abbaye de Saint-Gall, entre autres,
1 Varron, De re rustica, Hv. LXVI, p. h. «Si enim ab fundo longius absunt oppida aut vici , fabros parant quos babeant in villa : sic caeleros necessarios artifices , ne de fundo familia ab opère discedat
était célèbre à cet égard : Où trouver, disait-on, des artistes aussi habiles dans tous les genres qu'à Saint-Gall ?
Tutilon, un de ses religieux, était peintre, poëte, musicien, ciseleur et statuaire l. Nous avons cité déjà Didier, abbé du mont Cassin, qui appela de Constantinople, au xie siècle, des maîtres grecs, pour former une école de mosaïque, où furent instruits des religieux de l'ordre de saint Benoît.
Le plan de Saint-Gall nous fournit la preuve que des industries d'un tout autre genre que celles qui s'appliquent spécialement à l'architecture y étaient aussi réunies.
La règle de saint Benoît voulait que tout ce qui était nécessaire aux religieux se fabriquât dans la maison : « Monasterium , si possit fieri, ita débet constitui ut omnia necessaria, id estaqua molendino, pistrino, horto adsint, vel artes diversae in monasterio exerceantur, ut non sit nécessitas monachis vacandi foras. » Le titre général donné dans le plan de Saint-Gall aux ateliers industriels indique l'observation rigoureuse de la règle à cet égard. On y lit : Hœc sub se teneat fratrum qui teg mina curât.
Dans un grand bâtiment carré, divisé en trois parties distinctes, on avait disposé çles ateliers pour des corroyeurs, des selliers, des cordonniers, des découpeurs; ces industries pouvaient être utiles aux moines, mais il est certain qu'une partie des produits se vendait au dehors, car à côté de ces ateliers, et dans le même corps de logis, étaient des fabricants de boucliers et des fourbisseurs d'épées [scutarii, pohtores gladiorum). Les ateliers, rangés autour d'une cour divisée en deux parties par un mur, étaient séparés, par un large corridor, de trois ateliers plus vastes, où étaient les orfèvres, les serruriers et les fouleurs de laine pour la fabrication des draps et des feutres (jiillones).
1 Ermenric, De Grammatica , apud Mabill. 0. S. B. lib. XXXI, c. 36.
D. Martenne, en décrivant Clairvaux, mentionne les manufactures des frères convers ; les tanneries surtout, dit-il, sont admirables; on y voit des auges d'une seule pierre, qui ont au moins quinze pieds de longueur, quatre ou cinq de largeur et autant de profondeur ; il ajoute que la suspension du travail dans ces manufactures depuis plus de trente ans diminue beaucoup le revenu de Clairvaux. L'orfèvrerie, particulièrement , était pratiquée par des moines et des religieux de distinction, parce qu'on ne voulait pas livrer à des mains vulgaires la fabrication des vases sacrés; l'exemple donné par saint Eloi et saint Théau, son élève, dès le règne de Dagobert, fut suivi sans interruption , pendant une longue suite de siècles; la grande école d'orfèvrerie et d'émaillerie du Limousin fut fondée par les deux saints abbés de Solignac, et longtemps des moines et des abbés y figurèrent1; dès le xe siècle, Thiémon, noble bavarois, abbé de Saint -Pierre de Salzbourg, puis archevêque de cette ville, était devenu architecte, peintre et joaillier, au monastère d'Altaïch ; au moment de recevoir le martyre en Palestine, après avoir été fait prisonnier par les musulmans, il déclara lui-même qu'il pratiquait ces trois arts.
On conçoit que l'art et l'industrie exercés par de tels personnages se soient élevés à un haut degré de perfection , pratiqués qu'ils étaient dans des lieux de retraite, où se conservaient- toutes les traditions antérieures, où une foi ardente et soutenue stimulait sans cesse la conception et le travail.