BIENS DES MONASTÈRES
Lorsqu'on fondait un monastère on devait songer aux revenus qui serviraient à l'entretien des bâtiments et à couvrir les dépenses de tous genres qu'on devait y faire chaque jour; des propriétés étaient données d'abord aux religieux pour qu'ils en tirassent des rentes; plus tard, ils en achetaient de nouvelles, afin d'augmenter leurs richesses. Ces propriétés consistaient en terres labourables, prés, vignes, bois, jar-
1 Voir les plans de l'église de Sainte -Geneviève dans la Statistique de Paris par A. Lenoir.
dins et vergers, marais, salines, pêcheries, étangs et viviers, métairies, maisons, cabanes, granges, écuries, greniers, fours, pressoirs, tanneries, moulins, étaux ou boutiques, etc. etc. On leur léguait ou vendait encore, en totalité ou en partie, des églises qui étaient devenues des biens privés1. Les propriétés offertes en présent ou par legs se nommaient chantâtes les charités. Un religieux , qualifié de magister charitatum , avait pour office d'administrer ces biens pendant un an. « Caritatis vocabulo in monasteriis, intelliguntur praedia et bona omnia quae a fidelibus christianis in eleemosynam, gratuite etcaritative identidem collata sunt, seu ob anniversaria , seu alia pietatis officia in ecclesiis et monasteriis exsolvenda. » (Ducange.)
Quand la propriété, acquise ou léguée, consistait en terres, oj^ en fixait l'étendue réelle d'une manière durable, par des bornes-limites, comme on le fait encore aujourd'hui. On trouve dès la fin du xe siècle, dans un diplôme du roi Robert, l'indication des bornes qui déterminaient les points où s'arrêtaient les immunités de l'abbaye royale de Saint-Denis. Dans la vie de Louis le Gros, on voit que ces bornes furent remplacées par des colonnes, portant des croix et indiquant, outre la propriété, des droits de péage et autres confirmés par ce prince.
On rencontre encore aujourd'hui dans les campagnes isolées ou même dans les lieux habités, de ces bornes-limites des terres des moines; il est utile d'en recueillir des dessins, car elles portent toujours une indication rappelant le monastère qui les fit mettre en place : on y voit des armoiries, des emblèmes, des marques de convention. Nous avons reproduit, dans la Statistique de Paris, celles de l'abbaye de Sainte-Gene-
1 Cartulaire de Saint-Père de Chartres , prolégomènes , p. xv.
viève, avec son blason; on en rencontre dans le pays chartrain avec une sculpture représentant un vêtement.
Si les propriétés étaient des bâtiments ruraux, des usines, des maisons d'habitation, on y apposait des signes qui les faisaient reconnaître et ne permettaient pas de douter des droits du monastère : c'était ordinairement une pierre, sur lacpielle on gravait les armoiries ou un emblème convenu, qu'on remplaçait quelquefois aussi par une simple inscription de trois lettres, OPA, ce qui signifiait opéra, œuvre, fabrique. Plus tard on grava en toutes lettres le nom de la maison qui possédait. En Italie, où toutes les prérogatives des maisons religieuses ont été maintenues jusqu'à nos jours, on rencontre à chaque pas ces marques de propriété.
CENSIVE, CENSIVA.
Lorsque les droits de propriété étaient bien acquis et constatés par des chartes et autres titres, que l'on conservait dans les archives du monastère, on en tirait revenu par un cens périodique imposé au locataire ou à l'acheteur; le census était calculé sur le produit de l'immeuble acensé. Pour les terres labourables et autres propriétés en culture, le cens se prélevait en nature et se nommait champart, campipars, agraria, lerra- (jium.
Les maisons d'habitation, payant rente en argent, étaient en censive, censiva; on donnait aussi ce nom au siège du cens, c'est-à-dire à la propriété acensée, ainsi qu'à l'ensemble des maisons payant le cens. La censive d une abbaye comprenait tout ce qui dans la ville lui payait la rente en argent.
Les monastères étaient entourés d'un certain espace déterminé et délimité, dans lequel il était défendu parles papes, à toute puissance cléricale ou séculière, d'attenter aux droits
de l'abbaye, sous peine d'encourir l'excommunication : c'était ce qu'on appelait les sacrés bans. Dans les villes, ces terrains se couvraient de maisons, que faisaient bâtir les religieux ou les acquéreurs auxquels ils vendaient des lots ; on y traçait des rues, des carrefours, des places, sur lesquels les droits d'alignement, de voirie et de justice qui en dépendaient restaient aux moines. Cet ensemble formait un faubourg, suburbium, de la maison religieuse. Nommé cloître, encloître, clausura, lorsqu'il était fermé par des portes ou par des murailles particulières , je faubourg annexé aux abbayes était d'un produit considérable dans les villes importantes. On en voyait des exemples à Sainte-Geneviève, à 'Saint-Benoît, aux Bernardins, à Saint- Germain-des-Prés, à Paris.
Les limites de la censive de Saint-Eloi, dans la Cité, fixées par les rues de la Barillerie, de la Calendre, aux Fèves et de la Vieille-Draperie, étaient appelées la ceinture Saint-Eloi. Souvent les censives étaient fort irrégulières et s'enebevêtraient les unes dans les autres, en raison des acquisitions successives; il arrivait même qu'une seule maison pouvait appartenir ;i plusieurs censives à la fois, ce qui explique les nombreux et interminables procès qu'avaient à soutenir les monastères. La censive pouvait être déterminée d'une manière ostensible et durable par des bornes à la marque de l'abbaye, et remplaçant ainsi une muraille ou des portes de clôture d'une manière suffisante et moins incommode dans une ville.
On lit dans une déclaration du temporel de l'abbaye de Sainte-Geneviève, datée de i562, que la limite « étoit à commencer à la maison du collège de Cambray, c'est assavoir à une tournelle estante au delà de la porte, près le cimetière Saint-Benoît, dedans laquelle tournelle il y a une tête et façon de marmouzet, qui sépare leur dicte terre et seigneurie. »
La même limite est ainsi mentionnée dans un acte de 1^82, du cartulaire de Saint-Benoît : « Une tourneîle contre laquelle est eslevé un marmozet de pierre de taille qui regarde sur une borne, laquelle a coustume estre sur le bout de la chaussée de ladicte rue de Saint- Jean-de-Latran, lesquels borne et marmozet que on dit font la séparation des haulte justice desdicts de Saint-Benoît et Sainte-Geneviève. »
Dans un procès-verbal de bornage de la censive du chapitre de Saint-Etienne-des-Grés , daté de 1087, ^ est dit que sur les maisons formant limites « furent apposées les susdites marques desdites trois lettres (S. E. G.) gravées sur pierre de taille. »
Lorsqu'un acquéreur de terrain ou 'de maison (le contrat obligeait souvent à bâtir) ne payait pas le cens convenu, il était dépossédé à la requête de l'abbaye ; la propriété se vendait aux criées, et sur le prix de vente le cens était acquitté. On pouvait, dans certaines conditions, se racheter du cens, ce qui s'appelait amortir. Les monastères, par le fait d'acquisitions ou de legs, pouvaient avoir à se payer réciproquement des droits de cens.
Il est probable que, pour attirer la population dans l'encloître, l'abbaye accordait quelques privilèges aux habitants, et les soumettait à des règlements de police spéciale qui y maintenaient le bon ordre ; ainsi les portes devaient se fermer à certaines heures ou dans les moments de trouble politique; on y trouvait donc sûreté et protection.
Les maisons d'habitation destinées aux laïques ne s'élevaient pas seulement dans l'encloître, les religieux en faisaient quelquefois bâtir de considérables dans l'intérieur de leur enceinte réservée : les rues de Childebert et de Sainte-Marthe, dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, existent encore, et furent entièrement construites par les religieux, clans
le but de tirer parti du terrain. Bien que ces rues fussent complètement dans l'enceinte, comme le constatent aujourd'hui les portes de Saint -Benoît et de Sainte -Marguerite, situées au delà des maisons, une grille empêchait cependant les habitants laïques d'entrer à tout moment dans la première cour de l'abbaye.
Le désir d'augmenter les revenus avait poussé certaines communautés religieuses à donner à bail des logements faisant partie des habitations claustrales; ainsi les.génovéfins de Paris louaient des chambres à des particuliers jusque dans leur troisième cour, c'est-à-dire dans la partie la plus interne de leur monastère.