PLAN GÉNÉRAL
Les plus anciennes maisons religieuses paraissent avoir été disposées sur un plan carré ou sur un parallélogramme lorsqu'on les établissait en plain terrain, et sans obstacles naturels s'opposant à cette forme. C'est ainsi qu'en Orient sont conçus les plans généraux des monastères primitifs. En Egypte, le couvent Rouge et le couvent Blanc, celui de la
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 47 Poulie, situé dans un désert voisin de Narcette, et dont la fondation est attribuée à sainte Hélène , sont carrés ; ceux des lacs Natron de même, ainsi que la sainte Laure sur le mont Athos1, et l'Ecs-Miazin, en Arménie. Les Coptes adoptèrent la même forme, lorsqu'ils succédèrent aux premiers moines de l'Egypte.
N° 24. Plan de monastère copte. %
Plusieurs causes contribuèrent à guider dans cette voie les premiers fondateurs de monastères : la première et la plus puissante fut l'art antique, encore en vigueur partout où s'établirent les religieux, depuis l'Abyssinie et la Nubie jusqu'aux provinces chrétiennes les plus septentrionales. On reconnaît leur présence dans les monuments païens, qui tous étaient construits sur des plans rectilignes. Les anciens monastères de l'Egypte et de l'Arménie rappellent la simplicité des habitations ou collèges de prêtres de l'antiquité. Quelques auteurs ont vu même dans les dispositions données aux monastères un souvenir des portiques et des logements des lévites qui environnaient le temple de Salomon , et l'abbé Fleury , dans son ouvrage intitulé, Les Mœurs des premiers chrétiens'1, s'exprime ainsi : « Je m'imagine trouver encore , dans les monastères, des
1 Voir le plan à la page \U- 1 Pag. 276, édit. de 1777.
vestiges delà disposition des maisons antiques romaines, telles qu'elles sont décrites dans Vitruve et dans Palladio. L'église que l'on trouve toujours la première , afin que l'entrée en soit libre aux séculiers, semble tenir lieu de cette première salle que les Romains appelaient atrium. De là on passait dans une cour environnée de galeries couvertes, à laquelle on donnait d'ordinaire le nom grec de péristyle, et c'est justement le cloître où l'on entre de l'église, et d'où l'on entre dans les autres pièces, comme le chapitre, qui est Xexèdre des anciens, le réfectoire, qui est le triclinium, et le jardin est ordinairement derrière tout le reste, comme il était aux maisons antiques. » Quoi qu il en soit de ces rapprochements, on peut voir la véritable origine dans la réunion des cellules des solitaires rangées autour d'une place commune, comme dans les laures des premiers religieux de l'Orient, et plus tard dans les chartreuses. Les besoins de la vie claustrale firent le reste, en motivant des portiques couverts autour de la place, pour communiquer facilement, puis en y élevant tour à tour, l'église, le réfectoire, la salle capitulaire, etc. etc. enfin tout ce qui devenait indispensable pour de grandes réunions d'hommes ayant fait profession de vivre en frères , et de passer leurs jours dans une entière désappropriation des biens de la fortune; et toutes ces constructions partielles étant nécessairement rectangulaires, elles eurent une grande influence sur l'ensemble et la forme du plan général.
En Occident, c'est aussi sous cet aspect que se présentent les premières dispositions des abbayes de Fontenelle, de Saint- Gall, de Saint-Georges-de-Bocherville, et d'une infinité d'autres. A une époque moins ancienne, le prieuré de Saint-Martin-d es- Champs, dont nous donnons le plan, fut tracé de même et indique la persistance de ces formes simples et naturelles.
N° 25. Prieuré rie Sainl-Martin-des-Champs, à Paris.
Souvent les enceintes des monastères, s'étendant par des dons ou des acquisitions limitrophes, le plan primitif s'altéra au point de devenir très-informe. Le prieuré de Saint-Martindes-Champs, en raison peut-être de la stabilité de ses murailles militaires, conserva sa forme première; il y en a sans doute d'autres exemples en France.
Une disposition beaucoup plus rare, appliquée au plan général des maisons religieuses, est le cercle : on trouve au nombre des gravures du Monasticon Galhcanum une vue de l'abbaye de Sainte-Marie-de-Souillac, qui démontre que le mur de circonscription était établi sur un plan parfaitement circulaire. Ici cette forme était symbolique, comme celle de
quelques cimetières de l'Italie, qui sont enceints par un cercle, pour rappeler l'éternité1.
N° 26. Plan du monastère de Souillac.
Saint Angilbert, sous le règne de Charlemagne, fit construire l'abbaye de Centula ou Saint-Riquier, et lui donna la forme triangulaire en l'honneur de la Sainte-Trinité. Le clojtre fut disposé de même, et à chaque angle s'élevait une église2. Dans chacune d'elles le nombre trois avait été adopté pour les autels, les ciboria, les ambons. Trois cents moines étaient réunis dans l'abbaye pour desservir par centaine chacune de ces trois églises, et cent jeunes enfants se divisaient en trois chœurs, pour aider les moines dans ]es chants sacrés3.
1 Le monastère d'Abington en Angleterre était circulaire dans l'origine : on lit dans le Monasticon Anglicanum : « Monaslerium Abendoniae quod struxit Heanae primus abbas ejusdem loci taie erat : Habebat in longitudine c et xx pedes, et erat rotondum, tam in parte occidentali quam in parte orienlali. »
Voir pour plus de développement les Instructions d'Iconographie chrétienne par M. Didron, p. 3g, et la vue du cloître de cette abbaye, plus haut à la page 27.
« Claustrum monachorum triangulum factum est. Sicque fit, ut dum hic inde panetes sibi invicem concurrunt, médium spatium sub divo triangulum habealur. Quia igitur omnis plebs fidelium sanctissimam atque inseparabilem Trinitatem confiteri , veneran et menle colère, firmilerque credere débet, secundum hujus fidei rationem in ommpotentis Dei nomine très ecclesias principales, cum membris ad se perlinenlibus , in hoc sancto loco, Domino coopérante, et praedicto domino Augusto (Charlemagne)
L'enclos des chartreux, à Paris, formait un triangle, mais sans intention symbolique.
N° 27. Chartreuse de Pans.
Enfin le polygone, malgré la multiplicité de ses angles, fut quelquefois adopté pour renfermer les constructions et les nombreuses dépendances d'un monastère; on en voyait un exemple remarquable au couvent des Minimes, dans le bois de Vincennes. Nous en reproduisons le plan d'après un dessin original exécuté en 1696. (Voir à la page suivante.)
juvanle, t'undare studuimus. (C'est Angilbert qui parle.) In ecclesia sancti Benedicti allaria parata tria ; in ecciesiis vero sanctorum angeloruin Gabrielis, Micbaelis et Raphaelis (ces chapelles des anges étaient sans doute dans les clochers, comme à l'abbaye de Saint-Gall), altaria tria, quae simul fiunt allaria triginla , et ciboria tria, et lectoria tria. Quapropter trecentos monachos in hoc sanclo loco regularilcr victuros , Deo auxiliante, constiluimus. Centum etiam pueros scholis erudiendos sub eodem habitu et victu sta luimus , qui fralribus per très choros divisis in auxilium psallendi et canendi intersint; ita ut chorus Sancti-Salvatoris centenos monachos cum quatuor et triginta pueris habeat; chorus Sancti-Richarii centenos monachos, tresque et triginta pueros jugiter habeat ; chorus psallens ante Sanctam-Passionem centenos monachos, triginta tribus adjunclis pueris, similiter habcat. Ea autem ratione chori très in divinis laudibus persona-
bunt, ut omnes horas canonicas in commune, simul omnes décantent »
(Acta SS. Ord. S. Benedicti, iv' siècle bénédictin, 1" partie, Vie de saint Angilbert.)
N° 28. Minimes de Vinêennes.
Dans les plans généraux de formes variées et géométriques dessinés ici, les bâtiments réguliers, c'est-à-dire les cloîtres et toutes les grandes constructions environnantes, s'élevaient, suivant la règle des ordres religieux, dans le voisinage de l'église, et occupaient la partie la plus en évidence, et fréquemment le centre de l'enceinte; la maison abbatiale, située vers l'abside de l'église, était accompagnée d'un jardin particulier; le reste du terrain présentait les vergers et les promenades de la communauté.
Certaines abbayes avaient l'aspect et l'étendue de petites villes fortifiées; celle de Saint-Médard de Soissons était de ce nombre. Trois enceintes différentes formées, soit par de simples fossés pleins d'eau courante, soit par des murailles
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 53 accompagnées de tout l'appareil militaire, en défendaient l'approche. On devait franchir, pour arriver au monastère et à sa principale église , trois bastilles ou portes fortifiées précédées de ponts-levis. L'église abbatiale, trois églises secondaires, de nombreuses chapelles, toutes les dépendances et les lieux réguliers occupaient l'enceinte centrale. La seconde clôture renfermait d'immenses jardins, quatre chapelles , de grandes habitations et des métairies; la troisième formait une île enveloppant, en partie, les deux autres1.
Fréquemment le plan général, ou plutôt la ligne d'enceinte qui en fixait les limites, ne renfermait pas toutes les dépendances du monastère, soit que des acquisitions ou des dons limitrophes eussent agrandi, sur un même lieu, les domaines de la maison, sans qu'on eût jugé nécessaire de les renfermer dans une muraille commune, soit que, dès l'origine, par économie ou toute autre cause, on eût renoncé à la dépense d'un mur d'enceinte enveloppant toutes les terres. On ne vit guère que les grandes abbayes richement dotées par les rois qui purent renfermer dans leurs murs une grande surface; les prieurés et autres maisons secondaires dépendant d'une abbaye mère, et nés en général d'une métairie, n'avaient communément, comme une ferme, d'autre enceinte extérieure que les limites mêmes des bâtiments réguliers, les moyens de défense Rétablissant directement sur ces constructions , comme nous en donnons un exemple plus loin, la Bénissons- Dieu. Dans ces cas particuliers < il n'y avait pas d'autre plan général que l'ensemble formé par l'église et les bâtiments claustraux, les terres libres les environnaient. Si , contrairement à ce que nous venons de dire, les terres appartenant à une abbaye
1 Voir le dessin publié par M. A. Du Sommerard dans son ouvrage intitulé : Des Arts au moyen âge, chap. iv.
étaient entourées de murailles et se trouvaient séparées par une route qu'on n'avait pu détourner, un pont couvert, établi pardessus cette voie, reliait les deux propriétés et permettait de communiquer librement d'un terrain dans l'autre, sans être vu de ceux qui circulaient sur la route ; on en voit un exemple à l'abbaye de Maubuisson, auprès de Pontoise; il date du xvie siècle. Les textes signalent de ces ponts dans les villes pardessus les rues; il y en avait un en bois à Soissons.
N° 3o. Pont de l'Abbaye de Notre-Dame, IV 29. Pont à Maubuisson. Soissons.
Tous les plans généraux des monastères donnent lieu à une remarque importante relative à la position de l'église : en général elle était placée de telle sorte, que le public pouvait y entrer facilement sans communiquer, en aucune façon, avec les religieux; la façade et les entrées principales étaient donc, le plus souvent, dans le voisinage de l'enceinte extérieure du monastère, si elles n'étaient sur le même alignement, ce qui n'eut lieu qu'aux époques très-rapprochées de nous, et lorsqu'on renonça à toute espèce d'enceintes fortifiées. Quand, par une cause particulière à la localité, on ne pouvait placer la façade de l'église au fond d'un, atrium ou parvis voisin de la
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 55 porte principale de l'abbaye, comme à Saint-Denis, à Cluny, et dans la plupart des maisons religieuses, on facilitait l'accès du temple par un couloir, une rue prolongée à travers les constructions, de manière à guider le public jusqu'au parvis ou au porche, sans qu'il pût dévier dans sa route et communiquer avec les habitants du monastère. Le plan de l'abbave de Saint-Gall présente cette disposition particulière; on lit ces mots dans le chemin qui conduit à l'église :
Omnibus ad scm turbis patet hœc via templum quo sua vota ferant unde hilares redeant.
Nous en voyons d'autres exemples à Souillac, aux Chartreux de Paris, dont les plans généraux sont reproduits plus haut; il arrivait quelquefois aussi que l'église n'avait pas sa façade vers l'entrée du monastère, et qu'elle se présentait par le côté ou par l'abside. Saint-Germain-des-Prés (voir à la page 3o), Notre-Dame-de-Livry, et quelques autres étaient dans ce cas particulier.
Quant à la place occupée par le cloître et les lieux réguliers, relativement à l'église, elle ne paraît pas avoir été fixée par une règle absolue : ces constructions occupent tantôt le nord tantôt le midi du temple; le choix restait probablement à la volonté du fondateur, qui se déterminait par quelque raison locale. Au couvent de Saint-François-d' Assise, le cloître des religieux est placé derrière l'abside de l'église, ce qui est fort rare.