ENSEMBLE DES CONSTRUCTIONS D'H^ GRAND MONASTERE
Afin d'éviter les répétitions qui se présenteraient nécessairement par l'étude successive des diverses espèces de monastères qui viennent d'être indiquées, nous prendrons pour type une grande abbaye, complète autant que possible: il sera facile d'en éliminer ce qui ne pouvait être contenu dans uu monastère du second ordre. Nous énumérons ici tout ce qu'on doit étudier pour connaître les diverses parties de ce grand ensemble.
1® Plan général.
2® Enceinte fortifiée ou non fortifiée.
3** E^ise principale.
4"* Une ou plusieurs églises secondaires, chapelles, oratoires. 5® Sacristies.
' Guiliauine Durand, Rationale divin, offic.
6^ Trésor.
7** Cloîtres décorés de puits et de fontaines.
S*" Salle du chapitre.
9'' Parloir.
lo^ Réfectoire d'été, réfectoire d'hiver.
Il'' Cuisines.
12** CelHers.
iS*" Chaufibir.
i4** Dortoirs,
lô*" Vestiaires.
iS"" Bains.
17*" Bibliothèque.
i8** Un ou plusieurs scriptorium (salle pour copier les manuscrits).
19® Archives et chartriers.
QO*" Ecoles et leurs dépendances.
21'' Maison abbatiale avec jardin.
22° Infirmerie et dépendances.
2 3*" Maison de médecins avec jardin de plantes médicinales.
24** Salle pour opérations et potions.
2 5** Pharmacie.
26** Maison des novices.
27° Maison des hôtes de distinction.
28** Maison des pèlerins et des pauvres.
29** Aujnônerie pour distribuer des vivres et de l'argent.
So*" Boulangerie générale avec magasin de farine.
3i* Moulins.
32*" Brasserie et ateliers.
33'' Pressoir.
34** Brûloir pour préparer les viandes sèches.
35'' Lardariam (magasin des viandes sèches).
36** Greniers pour conserver les fruits et les céréales.
37*" Réservoirs pour distribuer les eaux.^
38'' Etables et écuries pour tous les genres d'animaux domestiques.
39** Basse-cour avec volières, maison de gardiens.
40** Colombier.
4i" Jardin de plantes potagères, habitation de jardiniers.
42** Jardin fruitier.
43*^ Promenades renfermant des viviers et piscines.
44° Ateliers pour toutes les industries.
45° Officiaiité , tribunal de labbaye.
46** Prisons.
47** Pîlori, échelle et poteau de justice.
48° Asile pour les coupables.
49"" Salle des morts avec lavatorium.
5o'' Cimetière avec ou sans charnier.
5i° Dispositions exceptionnelles.
02*" Biens des monastères en dehors de Tenceinte.
53** Monuments commémoratifs.
54** Chapelles et oratoires sur les routes ou dans la campagne.
55"* Fontaines sacrées.
56*" Croix isolées ou réunies en calvaire, en allées.
l"* PLAN GENEHAL.
I^es plus anciennes maisons religieuses paraissent avoii* été disposées sur un plan carré ou sur un parallélogramme lors- (ju'on les établissait en plain terrain, et sans obstacles naturels supposant à cette forme. Cest ainsi qu'en Orient sont conçus les plans généraux des monastères primitifs. Kn Kgypto, le couvent Rouge et le couvent Blanc, celui de la
Poulie, situé dans un désert voisin de Narcette, et dont la fondation est attribuée à sainte Hélène, sont carrés; ceux des lacs Natron de même, ainsi que la sainte Laure sur le mont Athos\ et TEcs-Miazin, en Arménie. Les Coptes adoptèrent la même forme, lorsqu'ils succédèrent aux premiers moines de l'Egypte.
N* 24. Plan de monastère copie.
Plusieurs causes contribuèrent à guider dans cette voie les premiers fondateurs de monastères : la première et la plus puissante fut l'art antique, encore en vigueur partout où s'établirent les religieux, depuis TAbyssinie et la Nubie jusqu'aux provinces chrétiennes les plus septentrionales. On reconnaît leur présence dans les monuments païens, qui tous étaient construits sur des plans rectilignes* Les anciens monastères de l'Egypte et de l'Arménie rappellent la simplicité des habitations pu collèges de prêtres de l'antiquité. Quelques auteurs ont vu même dans les dispositions données aux monastères un souvenir dos portiques et des logements des lévites qui environnaient le temple de Salomon, et l'abbé Fleury, dans son ouvrage intitulé, Les Mœurs des premiers chrétiens^ ^ s'exprime ainsi : « Je m'imagine trouver encore,' dans les monastères, des
' Voir le plan à la page 1 4.
• Pag. 376, édit. de 1777.
vestiges delà disposition des maisons antiques romaines, telles qu'elles sont décrites dans Vitruve et dans Palladio. L*église que Ton trouve toujours la première , afin que Feutrée en soit libre aux séculiers, semble tenir lieu de cette première salle que les Romains appelaient alriiim. De là on passait dans une cour environnée de galeries couvertes, à laquelle on donnait d'ordinaire le nom grec de péristyle, et c'est justement le cloître où l'on entre de l'église, et d'où l'on entre dans les autres pièces, comme le chapitre, qui est Yexèdre des anciens, le réfectoire, qui est le triclininm, et le jardin est ordinairement derrière tout le reste, comme il était aux maisons antiques. » Quoi qu'il en soil de ces rapprochements, on peut voir la véritable origine dans la réunion des cellules des solitaires rangées autour d'une place commune, comme dans les laures des premiers religieux de l'Orient, et plus tard dans les chartreuses. Les besoins de la vie claustrale firent le reste, en motivant des portiques couverts autour de la place, pour communiquer facilement, puis en y élevant tour à tour, l'église, le réfectoire, la salle capitulaire, etc. etc. enfin tout ce qui devenait indispensable pour de grandes réunions d'hommes ayant fait profession de vivre en frères , et de passer leurs jours dans une entière désappropriation des biens de la fortune; et toutes ces constructions partielles étant nécessairement rectangulaires, elles eurent une grande influence sur l'ensemble et la forme du plan général.
En Occident, c'est aussi sous cet aspect que se présentent les premières dispositions des abbayes de Fontenelle, de Sainl- Gall, de Saint-Georges-de-Bocherville, et d'une infinité d'autres. A une époque moins ancienne, le prieuré de Saint-Martin-des- Champs, dont nous donnons le plan, fut tracé de même et indique la persistance de ces formes simples et naturelles.
ARCHITFXTURE MONASTIQUE.
N" 25. Prieuré de Sainl-Marlin-des-Champs, à Paris.
Souvent les enceintes des monastères, sétendant par des dons ou des acquisitions limitrophes, le plan primitif s altéra au point de devenir très-informe. Le prieuré de Saint-Martindes-Champs, en raison peut-être de la stabilité de ses murailles militaires, conserva sa forme première; il y en a sans doute d'autres exemples en France.
Une disposition beaucoup plus rare, appliquée au plan général des maisons religieuses, est le cercle : on trouve au nombre des gravures du Monasticon GalUcanum une vue de Tabbaye de Sainte-Marie-de-Souillac, qui démontre que le mur de circonscription était établi sur un plan parfaitement circulaire. Ici cette forme était symbolique, comme celle de
quelques cimetières de l'Italie, qui sont enceints par un cercle, pour rappeler Téternité*.
N* a6. Plan du monastère de Somllac.
Saint Angilbert , sous le règne de Charlemagne, fit construire Tabbayc de Cenlula ou Saint-Riquier, et lui donna la forme triangulaire on l'honneur de la Sainte-Trinité. Le cloître fut disposé de même, et à chaque angle s'élevait une église*^. Dans chacune d'elles le nombre trois avait été adopté pour les autels, les ciboria, les ambons. Trois cents moines étaient réunis dans l'abbaye pour desservir par centaine chacune de ces trois églises, et cent jeunes enfants se divisaient en trois chœurs, pour aider les moines dans les chants sacrés^.
' Le monastère d'Âbington en Angleterre était circulaire dans i origine : on Ht dans le Mondsticon AncjUcanum : « Monasterium Abendonia; quod struxit Heanai priœus abbas ejusdem loci taleerat : Habebat in longitudinc r. el xx pedcs, el orat rotondura, lam in parle occidentali quani in parte oricnlali. »
Voir pour plus de dévcloppcmenl les Instructions d'Iconographie clirélienne par M. Didron, p. Sg, et la vue du cloître de cette abbaye, plus haut à la page 27.
" Claustrum monachorum triangulum factum est. Sicque fit, ut dum hic inde pariotes sibi invicem concurrunt, médium spatium sub divo triangulum habcatur. Quia igitur omnis plebs iideHum sanctissimam atque inseparabilem Trinitatem confitcri, venerari et mente colère, firmitcrque credcre débet, sccundum hujus fidei rationcm in omnipotentis Doi nominc très eccicsias principales , cum membri?» ad se perlincntibns , in hoc saneto loco, Domino coopérante, et pru.'dicto domino Aiigusto (Charlemagne"'
ARCHITECTUBE MONASTIQUE. 51
L'enclos des chartreux, à Paris, formait un triangle, mais sans intention symbolique.
N° i-j. Chartreuse de Paiis.
Enfin le polygone, malgré la multiplicité de ses angles, lut quelquefois adopté pour renfermer les construclioiis et les nombreuses dépendances d'un monastère; on en voyait un exemple remarquable au couvent des Minimes, diins le bois de Vincennes. Nous en reproduisons le plan d'après un dessin original exécuté en 1696. (Voir à la page suivante.)
juvanle , i'undarc sluiluimus. [C'est Angilbert qui parle.) lu ecc!esia sancli ficncdiili altaria perata Irîa : in ecclesiis vero sanctoruin angeloriim Gabrîetis . Michaelis et Raphaelis [cet chapelles des anges étaient sans doute dans les clochers, comme à l'abbaye de Saint-GaU], altaria tria , qu.-c simul liunt altaria Irîginta , et ciboria tria , et lecturia tria. Quapropter trecenlos inonaclios in hoc sancto toco regulanler victuros , Dec aiixilianle, ctHi^titiiîmus. Centum etiain pueras scliolis erudiendos sub eodem hahitu et victu sta luitnus , qui fratribus per tre? choros divisis in auxitium psallendi et canendi intersini; ita m chorus Sa n et i- Sa) valons centenos monachos cum quatuor el trigiiita puerîs liabcat; chorus Sancti-Bicharii centrnos monaehos, trescjue et triginta pueros jugiter habeat: chorus psallens ante SanctamPaisiDnem centenos monachos, Iriginta tribus adjanclis pueris, similiter habeat. Ea autrm ration e cl lori très in divinis laudibus perso na-
bunt, ut omnes tiorat canonicas in commune, simul omnes décantent '
(Acia SS. Ord. S. Benedicli, iv* siècle bénédictin, i" partie. Vie de saint An{;illiert. ]
^° 28. Minimes de Vi
Dans les plans généraux de formes variées et géométriques dessinés ici, les bâtiments réguliers, c'est-à-dire les cloîtres et toutes les grandes constructions environnantes, s'élevaient, suivant la règle des ordres religieux, dans le voisinage de l'église, et occupaient la partie la plus en évidence, et fréquemment le centre de l'enceinte; la maison abbatiale, située vers l'abside de l'église, était accompagnée d'un jardin particulier; le reste du terrain présentait les vergers et les promenades de la communauté.
Certaines abbayes avaient l'aspect et l'étendue de petites villes fortifiées; celle de Saint-Médard de Soissons était de ce nombre. Trois enceintes dilférentes formées, soit par de simples fossés pleins d'eau courante, soit par des murailles
ARCHITECTURE MOiNASTIQUE. 53
accompagnées de tout rapparêil militaire, en défendaient l'approche. On devait franchir, pour arriver au monastère et à sa principale église , trois bastilles ou portes fortifiées précédées de ponts-levis. L'église abbatiale, trois églises secondaires, de nombreuses chapelles, toutes les dépendances et les lieux réguliers occupaient l'enceinte centrale. La seconde clôture renfermait d'immenses jardins, quatre chapelles , de grandes habitations et des métairies; la troisième formait une île enveloppant, en partie, les deux autres .^
Fréquemment le plan général, ou plutôt la ligne d'enceinte qui en fixait les limites, ne renfermait pas toutes les dépendances du monastère, soit que des acquisitions ou des dons limitrophes eussent agrandi, sur un même lieu, les domaines de la maison, sans qu'on eût jugé nécessaire de les renfermer dans une muraille commune, soit que, dès l'origine, par économie ou toute autre cause, on eût renoncé à la dépense d'un mur d'enceinte enveloppant toutes les terres. On ne vit guère que les grandes abbayes richement dotées par les rois qui purent renfermer dans leurs murs une grande surface; les prieurés et autres maisons secondaires dépendant d'une abbaye mère, et nés en général d'une métairie, n'avaient communément, comme une ferme, d'autre enceinte extérieure que les limites mêmes des bâtiments réguliers, les moyens de défense s'établissant directement sur ces constructions , comme nous en donnons un exemple plus loin, la Bénissons -Dieu. Dans ces cas particuliers, il n'y avait pas d'autre plan général que l'ensemble formé par l'église et les bâtiments claustraux, les terres libres les environnaient. Si , contrairement à ce que nous venons de dire, les terres appartenant à une abbaye
' Voirie dessin publié par M. A. Du Sommerard dans son ouvrage intitulé : Des Arts au moyen âge, chap. iv.
54 INSÏRIJGTIONS.
étaient entourées de murailles et se trouvaient séparées par uoe route qu'on n'avait pu détourner, un pont couvert, établi pardessus cette voie, reliait les deux propriétés et permettait de communiquer librement d'un terrain dans l'autre, sans être vu de ceux qui circulaient sur la route ; on en voit un exemple à l'abbaye de Maubuisson, auprès de Pontoise; il date du xvr siècle. Les textes signalent de ces ponts dans les villes pardessus les rues; il y en avait un en bois à Soissons.
N' 3o, Ponl de l'Abbaye (le Notre-Dame, V -j(, Pont n Maubuisson. ;, Soissons.
Tous les plans généraux des monastères donnent lieu à une i'pniar(|ue importante relative à la position de l'église : en gênerai elle était placée de telle sorte, que le public pouvait y entrer iacileinent sans comaïuniquer, en aucune façon, avec les religieux; la façade et les entrées principales étaient donc, le plus souvent, dans le voisinage de l'enceinte extérieure du monastère, si elles n'étaient sur le même alignement, ce ([ui n'eut lieu ([u'aiix époques très-rapprochées de nous, et lorsc[u't)n renon(,;a n toute espèce d'enceintes fortifiées. Quand, par une cause particulière à la localité, on ne pouvait placer la liirnde de l'église au fond d'un atrium on parvis voisin de la
A. FOSSÉS. MCRS, TOCBS, ÉCHACGCETTE5 , TBAVAIX AVA3ÎCE5.
Les monastères de YEgyple furent construits, dès Torigine, de manière à offrir au besoin des movens de défense comme de petites forteresses. Les murs extérieurs du couvent Blanc sont en glacis, à Tinstar de ceux des édifices antiques de cette contrée; M. Denon, en le décrivant, dit qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur les murailles on s'y défendrait très-bien *. Sur les bords du lac de Natron, les monastères présentent des murailles sans ouvertures; au dedans de l'enceinte s'élève une espèce de petit fort entouré de fossés, avec un pont-levis: c'est là que les moines se retirent quand les Arabes parviennent à forcer la première muraille^. Sur le mont Athos, les monastères grecs ressemblent aussi à des châteaux forts : ils sont entourés de murailles crénelées et de tours; on n'y entre qu'après avoir franchi plusieurs défilés coupés en zigzag. Au point le moins accessible s'élève une tour plus haute que les autres, qu'on appelle la grande tour, c'est le donjon ^. Indépendamment de leurs fortifications, les religieux de TAthos possèdent, en dehors de l'enceinte des monastères, un arsenal où ils renferment les armes et les agrès de leurs petits navires'^.
En Occident, les fondateurs paraissent avoir négUgé originairement et durant toute la période mérovingienne, les moyens de défense employés d'abord par les Orientaux. Toutes les anciennes maisons religieuses de l'Italie présentent de simples murailles sans fortifications; il en fut de même en France
' Denon, Voyage dans la basse et haute Egypte. ^ Sonnini , Voyage dans la basse et haute Egypte.
Didron , Voyage au mont Athos. — Annales, i846, p. i38. * Voir le dessin du Rossicon, n* 20.
et dans le Nord : le peu de résistance que les Normands trouvèrent à la porte de nos monastères et le plan de l'abbaye de Saint-Gall le prouvent suffisamment. Ce ne fut donc qu'après la retraite de ces dévastateurs qu'on songea sérieusement à se fortifier.
De ce moment, lorsque les limites d'un monastère étaient déterminées, on creusait un fossé dans toute leur étendue, si la maison religieuse était située de manière à être exposée à des attaques; les murailles s'élevaient au delà. Il y a des exemples de fossés établis longtemps après la fondation de la maison religieuse, et pour se préparer contre des événements imprévus d'abord: c'est ce qui arriva à l'égard de l'abbaye de Saint-Germaîn-des-Prés, dont Charles V fit fortifier l'enceinte par de nouvelles constructions et par des fossés plus étendus, lorsqu'il se disposait à faire la guerre aux Anglais, en i368. L'abbaye était située, à cette époque, en dehors de l'enceinte de ville élevée sous Philippe- Auguste. On trouvera, dans les Instructions du comité des arts et monuments relatives à l'architecture militaire, quelles étaient les diverses conditions que devaient présenter les fossés de défense pendant le moyen âge.
Les murailles fortifiées qui s'élevaient autour des monastères, ne présentant pas la même importance militaire que les enceintes des villes ou des châteaux forts, étaient d'une épaisseur beaucoup moindre, qu'elles fussent ou non précédées d'un fossé; ce n'était généralement qu'un bon mur en pierres surmonté de créneaux; de nombreux contre-forts en consolidaient la construction, soit en dedans, soit en dehors de l'enceinte. Nous donnons ici le dessin d'une partie de la muraille septentrionale du monastère de Maubuisson, situé auprès de Pontoise; elle est soutenue par des contre-forts.
N*3i. ^iceinle de Mftubuisson.
Quelques tours principales, généralement cylindriques, et situées aux angles saillants ou rentrants, pouvaient recevoir des hommes d'armes en cas d'attaque; des tournelles ou échauguettes étaient distrihuées sur l'étendue des murailles. Les tours situées aux angles de l'enceinte de Maubuisson et dont nous donnons ici des dessins font voir comment on pouvait s'y placer pour la défense, ou pour faire le guet. La porte d'entrée, pratiquée dans l'angle rentrant des deux murs, donne accès à un escalier à vis conduisant à une plate-furme disposée de manière à permettre d'approclier des ouvertures percées au sommet de la tour. Deux de ces baies sont dirigées dans le sens des murailles, pour que l'œil puisse en parcourir toute l'étendue; la troisième est ouverte sur la campagne.
N° 3a. Tour de l'enreinte de Msubuision.
On voit encore à Sept-Fonds, en Bourbonnais, abbaye cistercienne du XII' siècle, un mur d'enceinte assez complet, . quoique modernisé. Il présente des tournelles situées à des dislances irrégulières. Au xiii*' siècle ce système de fortifications était en usage; Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, fit faire une enceinte composée de bonnes murailles portant
de petites tournelles , en 1 2 8 1 ^ Dans les fortifications des monastères, comme dans celles des villes, les tours prirent toutes Jes formes nécessitées par la défense : on en voit dont le plan est un carré, un polygone, ou toute autre figure géométrique. Nous renvoyons au volume des Instructions militaires précédemment publiées par le comité des arts.
Le plan du prieuré de Saint-Marlin-des-Champs, à Paris, dont nous donnons la gravure page 49, présente de nombreuses tours rondes situées sur l'étendue des murailles. A chacun des quatre angles s'élève une tour plus grosse que les autres, et accompagnée d'une tournelle contenant un escalier qui servait à monter aux courtines. On voit encore rue Saint- Martin une de ces constructions protégeant les angles de l'enceinte; à l'est de cette tour, une des tournelles qui étaient distribuées dans la longueur de la muraille septentrionale s'élève au fond d'une propriété de la rue du Vert-Bois , et se présente du côté intérieur delà muraille du prieuré, devenu le Conservatoire des arts et métiers, comme elle est figurée à la page suivante au n"" 34. Une coupe de la muraille d'enceinte, jointe au dessin , fait connaître les dimensions des créneaux et celles du chemin de ronde sur lequel on pouvait faire le tour du monastère en traversant toutes les tournelles.
N" 33. Fragment conservé de l'enceinte de Saint-Martin-des-Champs.
Dom Félibien, p. a33, Histoire âe f abbaye de Saint-Denis.
N* 3&. Tournetle de Saint-Martîn-des -Champs , à Paris.
Ici sont reproduits, d'après le Monasticon Gallicanum, deux euceintes : i° du prieuré de femmes situé à Argenleuil, auprès
de Paris; on y voit une tour ronde contre laquelle s'appuient les murailles crénelées; au delà est un contre-fort s'élevant plus haut que les merlons.
N° 35. Enceinte du prieuré d'Argenleutl.
a" Le second fragment appartient au grand monastère de Marmoulier, auprès de Tours, fondé par saint Martin; il présente des échauguettes ou toumelles qui ne descendaient pas jusqu'au sol, et étaient portées par des contre-forts.
N° 36. Enceinle de Mannoulier.
ARGHITECTURK MONASTIQUE. 63
Des bâtiments de dépendances s'élevaient fréquemment contre l'enceinte des monastères, nous en donnons ici un exemple.
N' 37, Conalruclion» appuyée» contre le mur d'euceinie fortifié.
Les tours situées sur l'enceinte des monastères de l'Orient, et particulièrement du mont Athos, sont très-importantes par leur construction ; elles peuvent recevoir de l'artillerie; chacune d'elles est placée sous la protection, soit de la Vierge, des Archanges ou des Apôtres, soit de quelque saint ou martyr particulier à la Grèce, tels que saint Spiridion, saint Denis l'Aréopagite, saint Constantin, saint Déraétrius. Ordinairement la plus importante et la plus élevée de ces constructions est consacrée aux Archanges et, comtne dans les clochers de Sainl- Gall et de plus d'une abbaye du moyen âge, on leur éleva des autels au sommet de ces tours. On pourrait peut-être retrouver quelques traces de cet usage dans les monastères de la France, l'Orient ayant conservé les traditions anciennes.
Nous avons indiqué, à la page 56, que les monastères de l'Egypte, de la Grèce et du mont Athos, présentent sur leur enceinte ou vers le milieu du terrain qu'elle enveloppe, une
tour principale servant de retraite en cas d'attaque , et analogue au donjon des châteaux et des places fortes; les fondateurs des maisons religieuses de l'Occident prenaient de même, dans certaines localités, de pareilles précautions militaires : ce fut particulièrement pour les monastères construits à proximité des côtes maritimes, et exposés, durant tout le moyen âge, aux pirateries des Sarrasins et des Barbaresques , qu on se protégea de la sorte contre les surprises.
Un donjon remarquable fut construit en 1088 par Aldebert II, abbé du monastère de Saint- Honorât, dans l'île de Lérins, pour garantir cette maison des- corsaires. Ce donjon avait la forme d'une haute et grosse tour bâtie sur le rocher; les pierres étaient taillées en pointe de diamant. Situé au midi de la maison religieuse, il présentait d'abord un corps do garde établi auprès d'une première porte; une seconde clôture menait à un escalier, au bout duquel unpont-levis précédait la grande porte de la tour. Là se présentait un escalier étroit et obscur au sommet duquel un palier donnait entrée, à gauche, au logement des soldats, à droite, à des habitations de religieux, disposées sans doute pour les réunir en cas d'attaque; on pouvait, du premier étage, communiquera l'église du monastère. Un second étage contenait le dortoir, puis ia bibliothèque. Quatre-vingts chambres, avec un cabinet chacune, étaient disposées dans cette tour, ainsi que des caves, des cuisines et offices, puis des greniers surmontés d'une plate-forme de défense sur laquelle on mit plus tard des pièces de canon. Les logements des soldats n'avaient nulle communication avec ceux des religieux, de sorte qu'ils ne pouvaient se gcner réciproquement.
Les monastères situés dans les pays montueux pouvaient être protégés, sur une partie de leur enceinte, par des escar-
pements naturels; mais ià où le terrain aplaai devenait facilement accessible, on plaçait un donjon, comme celui que nous venons de citer, ou un castillet , petit château fort plus complet qu'une simple tour. On voit aux environs de Pitbiviers, à Yeure-le-Châtel, les restes du prieuré de Saint-Gault, qui était ainsi protégé à la partie faible de son enceinte.
Lorsqu!une guerre menaçait le pays où étaient situées les maisons religieuses, on armait leurs fortifications comme on le faisait pour les villes. Des hourds étaient établis sur le sommet des tours ; nous en reproduisons deux exemples d'après un ancien dessin de François Stella ; il représente l'abbaye de la Bénissons-Dieu , fondée par saint Bernard dans le Forez, diocèse de Lyon, auprès de Roanne.
N* 38. Abbaye de la Bénit»ons-DIei
IKSTRIICTIOHI.
«« INSTBUCTIONS.
|. Tour de la Bénissgm-Dieu,
On trouve dans le dictionnaire de Jean de Garlande, écrit au xiii' siècle, un article n° XLVIII qui s'applique aux tra\aux qui se faisaient aux fortifications en temps de guerre. Il parle-
du siège de Toulouse, et dit : Vlcli tarres et propugnacala
tabulata tt craticula ex cratibus erecta : «J'ai vu des tours et des remparts planchciés, et des parapets doublés et fabriqués avec des claies. »
Dans les deux dessins qui précèdent, les hourds sont construits en charpente, les bois disposés en croix devaient servir à clouer les planches dont parle Jean de Garlande, pour former au sommet des tours un rempart sudisant conti'e les traits des assaillants, et qu'on pouvait réparer promptement et
d'une manière plus facile que de la maçonnerie. Nous renvoyons pour plus de détails aux Inslruclions d'Arcliitecture militaire publiées par le comité des arts.
Devant la porte des abbayes, on établissait quelquefois des constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile l'approche des assaillants, comme on l'aurait fait devant une place de guerre : c'étaient des barbacanes précédant les fossés et les ponts-levis, et qui, en cas d'attaque, devaient donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à Saint -Jean-des-Vignes, àSoissons. Cette maison de chanoines réguliers, qui était située auprès des fortifications de la ville, m/ra mnros, devait sans doute à cette position les nombreuses constructions militaires qui la défendaient : ahisi, après avoir dépassé la barbacane, on avait à franchir deux portes ou bastilles très -rapprochées l'une de l'autre, et fortifiées avec soin; ces ouvertures, placées dans un angle rentrant, étaient encore protégées par les murailles crénelées du voisinage, et par de nombreuses tourelles placées sur les contre-forts répartis dans leur étendue. Les barbacanes avaient aussi pour but de mettre à couvert un point important, situé à peu de distance des murs, un pont par exemple. On lit dans Joinville, page 1 22 : « Le Roy fit faire une barbacane devant le poncel, en manière qu'on pouvoit entrer dedans par
deux côtés tout à cheval etc. » La barbacane dont nous
donnons ici le dessin protège un poncel ou petit pont. (Voir, à la page suivante, le dessin n"" 4o.) Ces constructions avancées qu'on établissait au moyen âge en avant d'une place équivalaient aux travaux qu'on nomme tête de pont, demi-lune dans les fortifications modernes.
N* 4o. BaAacane à Saint- Jean-dwVigoej, \ Sowoni.
B fOltTBS NON KORTIFIÉES.
Durant la pi-emière période du moyen âge, celle qui précéda en Occident les invasions normandes, l'architecture chrétienne de nos contrées était, comme on le verra plus loin, dans une voie d'imitation de l'art romain. La décoration des portes de monastères offrait alors d'étroits portiques composés de deux ou de quatre colonnes monolithes en marbre ou en granit supportant un arc construit en briques et sur-
ARCHITECTUBE MONASTIQDE. 69
monté d'un fronton. La France n'a pas conservé de ces portes d'antiques monastères, mais l'Italie en possède, et la ville de Rome particulièrement en réunit un grand nombre; nous en reproduisons deux exemples que nous y avons recueillis; ils sont situés, l'nn, n" ia, devant l'atrium de Saint-Clément, l'autre, n* 43 , sur l'enceinte du monastère de Sainte-Praxède. Les plus importants ensuite sont ceux de Satnt-Côme et Saint-Damien au Transtevère, de Saînt-Sabas, de Saint-Vincent et de Salnl- Anastase hors les murs, etc. La période Carolingienne maintînt quelque temps l'architecture du Nord dans celte voie d'imitation de l'art romain. M. MoUer a publié l'entrée du monastère de Lorsch , fondé en 776 auprès d'Heidelberg; nous en donnons ici un dessin correct. C'est l'exemple le plusancien qui se soit conservé en deçà des Alpes.
N* 4a. Vue do 1« porte du monastére de Saint-Cl^menr. (Slyle latin.)
N* 43. Vue de la porte du mosctlère "de Sainte-Praiède. (Slyle lalin.)
N° 44- Porte du Zograplic, iiionaïlèro du mont Alhoi. (Stvle byiantîn.)
ARCHITECTURE MOiNASTlQUE. 71
Les portes des monastères byzantins sont, comme celles de l'Occident, précédées fréquemment d'un petit porche, ainsi qu'on le voit au précédent dessin, n° 44 1 et à celui que nous avons placé plus loin au n** 5o. Ils sont reproduits l'un et l'autre d'après les gravures qui se trouvent au mont Atlios.
En Orient ainsi que dans les contrées occidentales, le petit porche couvert n'était pas rigoureusement établi devant toutes les entrées des monastères anciens : il suffit de citer le Megapyleon en Morée, et les maisons religieuses de Sainte-x\gnès, de Sainte-Sabine et de Sainte-Cécile, etc. etc. à Rome.
A l'époque où brillait l'architecture romane, certaines portes de monastères eurent, plus qu'à tout autre moment, quelque analogie avec la décoration des entrées de villes antiques; il nous suffira de citer celle de l'Abbaye aux Dames, à Caen, détruite il y û peu d'années, et la porte principale de l'abbaye de Cluny, qui est gravée à la page suivante d'après l'ouvrage publié par M. Lorrain, sur ce célèbre monastère ^ elle a été disposée comme les portes romaines de la ville d'Autun, située dans la même contrée. On y retrouve la double entrée, puis la petite galerie ouverte au-dessus; ces imitations de l'art antique, fréquentes, ainsi que nous l'avons observé plus haut, avant et durant la pégode Carolingienne, devinrent plus rares aux XI* et xii" siècles, puis disparurent complètement pendant la durée du système ogival, ce qui se conçoit facilement. L'architecture romane, composée de masses pesantes surmontées d'arcs en plein cintre, ne sortait pas, à cet égard, du principe de l'art précédent, et pou vait s'inspirer de ses formes générales , tout en modifiant les détails; l'art ogival, au contraire, suivit une route différente et dut créer des dispositions nouvelles.
' Abbaye de Cliiny avec lithographies, Lorraio, Paris-DijoDf iSSg.
N° kh. Porte de l'abbaye de Guny. (Slyle roman;)
Pendant la période romane, les portes des monastères pouvaient ôlre établies dans de simples bâlimcnts carrés, sans tours et sans ornements, destinés seulement à soutenir les ponts-
ievis et à loger un portier; c'est ainsi qu'était celle de l'abbaye de Saint-Beaolt-sur-Loire; elle offrait en particulier deux pontft-levis égaux en largeur, cas assez rare, puisqu'ils étaient ordinairement établis devant deux ouvertures inégales, comme nous l'avons indiqué dans les Instructions de l'Architecture militaire. Cette porte datait probablement du xi' siècle, ainsi que les autres constructions de l'abbaye. On n'avait peut-être pas encore pensé alors à faire un grand pont-levis pour les chariots et un petit pour les piétons.
L'art ogival produisit de belles portes de monastères ; celle des Jacobins, à Paris, était remarquable. A l'entrée de l'abbaye de Jumiége, des statues surmontaient les ogives; plus haut, deux grands arcs en plein cintre portaient un balcon à jour; trois contre-forts surmontés de pinacles soutenaient les constructions de cette porte; une toureUe située auprès contenait un escalier, et ne pouvait servir à la défense.
N* 16. Porte de l'abbays de Jumiége. (Style (^val.)
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imthogtions. — n.
Enfin , au commeocemeot da xvi' uède, tout le luxe de Tarchitecture de la renaissance et les arabesques les plus gracieuses se montrent à la porte de quelques monastères; on en voit des restes remarquables sur les ruines de l'abbaye de Vaiu-de- Cernay, auprès: de Chevreuse. L'entréede la maison rdigiense des Saints-Pères, à Anxerre, et dont nous publions ici un dessin , offre toute la richesse de l'architecture de la renaissance.
N* &7. Porte dei Samts-Pèrei k Auxerre. (Stfle de )• rennÎManee. )
Sur (les portes de monastères on représentait, par la sculpture, la peinture ou la mosaïque, quelque sujet qui pût indiquer à quel ordre appartenaient les religieux ou à quel saint ils devaient leur fondation. On voit à Home, sur le mont Caeiius, la porte du couvent des frères du rachat des esclaves : une mosaïque y représente Jésus-Christ entré deux captifs enchaînés: fun est blanc, l'autre nègre.
N* 48. HoMÏqae mr U porte de« frèros du rachat <1« eidaves, à Hoii
Au-dessus de la porte du monastère de Marmoutier, fondé par saint Martin, le fondateur était représenté à cheval; il l'est de même sur celle de l'abbaye de Saint-Martin d'Auchy auprès d'Aumale. (Voir les n"" 49 et 54-)
Aux Mathurins de Paris, on voit encore dans le fronton, des cerfs accompagnant un écusson, en mémoire de la vision de J. de Matha, fondateur de Tordre. Sur le tympan d'une des portes de l'église des Grands - Carmes de Paris , une vaste peinture représentait saint Louis sur les côtes de Syrie, embarquant sur sa flolte des religieux du mont Carmel pour les amener en France.
Des inscriptions plus explicites encore que la plastique étaient placées aussi sur les portes, dans les frises des portiques, ou sur quelque autre partie apparente, pour conserver le souvenir des principaux faits relatifs à la fondation ou à la réédification des monastères. On lit ces mots sur le porche de Saint-Vincent-Saint-Anastase, à Rome:
INNOCENTIVS II PONT. MAX. EX FAMILIA ANICIA PAPIA ET PAPARESCA NVNC MATTEIA 5. BERNARDI OPERA SVBLATO ANACLETI SCHISMATE EIDEM AC SVIS CI5TERCIEN5IBVS HOC A SE RESTAVRATVM MONAS- TERIVM DONC DEDIT ANNO DOM. MCXL.