‹ Architecture monastique (volume 3)Chapitre 9 sur 54 · ERMITAGES DANS LES ROCHERS · texte numérisé non relu

ERMITAGES DANS LES ROCHERS

La vie monastique doit son origine à l'Orient : saint Antoine, abbé, en est considéré comme le fondateur au iv' siècle; les persécutions de Téglise et Tenthousiasme religieux en furent les causes , et bientôt des chrétiens en grand nombre imitèrent avec ardeur les premiers exemples; ils s'éloignèrent du reste des hommes pour vivre dans les lieux déserts. On les nomma moines (du mot grec {lôvos, seul), ascètes, solitaires, ermites (d'^pr/jùto^, désert, solitude). Ce fut particulièrement en Egypte que la vie érémîtique se répandit avec rapidité. De nombreuses grottes antiques, creusées par la nature ou par la main des hommes, servirent de retraite aux solitaires, qui se livraient à la culture et à toute sorte de travaux manuels. Une peinture grecque fort ancienne, publiée par D*Agincourt^, représente plusieurs pères du désert dans des cavernes, et travaillant à la

' Les gravures qui accompagnent ces instructions ont été exécutées, comme celles des précédents tolomes , sur les dessins de M. A. Lenoir.

* D*Agîiioourt, HiMtmr$ de Vartfor Ie$ monmmenU, peintures, pi. Sa.

I N8TRUGTI0N8 . — II. I *

vannerie, à la serrurerie, etc. etc. L'Occident suivit cet exemple, et de nombreux solitaires y vécurent dans des grottes isolées. En France, à la fin du iv' siècle, saint Honorât, habitant une caverne au cap Roux, voisin de Fréjus, fit bientôt de l'île de Lérins une seconde Thébaïde. En Italie, saint Benoît se retira dans une des cavernes du mont Tlialasus, à Subiaco, états de l'Église : on nomme encore il sagro speco, la sainte caverne, le lieu où il vécut, ainsi que le monastère que la piété des populations environnantes fit élever en ce lieu peu de temps après sa mort.

En général, ces grottes n'ont plus aujourd'hui leur aspect primitif, parce que des constructions successives les ont plus ou moins dénaturées; nous reproduisons cependant ici l'ermitage de Saint-Aubin, situé à Saint-Germain-la-Rlvière, dans le département de la Gironde, publié en 184? par la commission des monuments historiques, parce qu'il a conservé son aspect ancien.

N* 1 • Plan de l'ermitage de Saint-Aubin.

Le plan n" i fait voir une grotte profondément creusée par la nature; un couloir de vingt mètres de longueur précède le réduit principal; celui-ci, divisé en trois travées par des arcs-

doubleaux, contient dans la voûte des restes de construction de briques mêlées à du moellon, système de maçonnerie des premiers chrétiens; on en voit des détails auprès du plan, et la planche n" 2 les reproduit en indiquant l'aspect intérieur de ce réduit souterrain.

N° a. Vue de l'ermitage de Sainl-Aubin.

Lorsque la nature ou l'exploitation présentèrent en un même lieu plusieurs excavations souterraines, les ermites ne vécurent pas seuls, ils se partagèrent ces grottes voisines, et purent se prêter de mutuels secours. Là déjà on entrevoit lori-

gine du cœnobiam, lieu disposé pour la vie commune (de xotvôs, commun, et §ios, vie)'. Le tableau grec mentionné fait voir une réunion de cavernes et une chapelle dans le voisinage; ce qui indique bien quelle fut l'origine des monastères. Une autre peinture grecque publiée de même par D'Agincourt , et tirée des œuvres de saint Jean Climaque sur la vie érémitique, montre de nombreux pères du désert vivant dans une même caverne^. En France, comme en Orient et dans plusieurs contrées de l'Europe, ces grottes ou fissures de rochers, dans lesquelles s'étaient retirés des solitaires, devinrent célèbres au moyen âge, attirèrent d'innombrables pèlerins, et virent s'élever des monastères dont il est intéressant d'étudier les développements successifs. Saint-Antoine de Calamus, dans les Pyrénées- Orientales, la Sainte-Baume, département des Bouches-du- Rhône, en sont des exemples.

N° 3 Saint Antoine de Calamus

' Par une inversion fâcheuse on nomma moinet les relig;ieiix qui vécarent en commun, et cénobitet ceux qui vivaient isolés. Ces mots signiPienl loul le coiilraire, commo on le voit par leur» racines.

' D'Agincourt, peintures, pi. 63.

doubleaux, contient dans la voûte des restes de constructioo de briques mêlées à du moellon, système de maçonnerie des premiers chrétiens; on en voit des détails auprès du plan, et la planche n" 2 les reproduit en indiquant l'aspect intérieur de ce réduit souterrain.

. Vue de l'ermitage de Saint-Aubin.

Lorsque la nature ou Texploitation présentèrent en un même lieu plusieurs excavations souterraines, les ermites ne vécurent' pas seuls, ils se partagèrent ces grottes voisines, et purent se prêter de mutuels secours. Là déjà on entrevoit 1 ori-

CELLULES, CELLMf CELLVLjE.

Les lieux déserts n oflFranl que rarement des cavernes habitables, les ermites en creusèrent de leurs mains et construisirent des cellules ou cabanes en pierre et en bois, selon les matériaux oflFerts parla contrée. Le désert de Nitrîe en Egypte, auprès des lacs Natron, est dépourvu de végétation, mais il donne des gypses, des pierres calcaires : les solitaires qui s'y retirèrent ont sans doute employé ces matériaux. C'est ce qui se pratiqua partout où les mêmes éléments de construction furent donnés par la nature.

En France, selon la tradition la plus répandue, saint Martin de Tours aurait, sous le règne de Julien, en 356 \ réuni aux environs de Poitiers, au lieu nommé Ligugé , un certain nombre de cénobites, sous d'étroites cellules construites avec des branches d'arbres entrelacées; la sienne n'offrait pas de différence avec les autres. « Ipse eo lignis contexlam cellulam hâte bebat, » dit Sulpice Sévère^. Saint Martin ayant été élevé plus tard à l'évêché de Tours, son habitation fut encore une cellule voisine de l'église. Lorsque, fatigué du séjour de la ville, il fonda le monastère de Marmoutier [majus monasierium) ^ sur les bords de la Loire, les religieux se creusèrent des cellules dans les roches calcaires qui bordent le fleuve, et la sienne y fut pratiquée de même. « Contigua flumini habebamus habita- « cula^. I) De Moléon fait connaître que la cellule de saint Martin était si étroite, qu'un homme pouvait à peine s'y tenir debout ou couché*. Les grottes de Marmoutier ne sont plus

' Sulpice Sévère, Vita beaii Martini

' Ihid,

' Ibid,

^ De Moléon, Voyages liturgiques de France, p. ii3.

aujmird'bui ce qu'elles étaient autrefois, maïs certaines localités en font voir encore de bien conservées : dans le département de l'Indre, auprès du village de Fontgombaud , voisin de la ville du Blanc , existe une suite de grottes creusées par les solitaires qui donnèrent naissance à la belle abbaye de Fontgombaud. On y voit une citerne qui servait à recueillir les eaux d'une fontaine voisine, pour l'usage des ermites'.

N* 5. Grottes de FontgoniiMud. Cellule unique.

N* 6. Grotte* Ae Fontgombaud. Cellules réunies.

' Nous devont le deaiiD de ces grotlw à M. Pernot, correapondant du Ministère. I>Hn Martenne décrit ce* grottes. Vey. lill. 1. 1, p. 17.

Telle serait l'origiDe des monastères en France, et quand, à ces premières habitatioas des pieux cénobites, succédèrent des établissements plus commodes, le nom de cella fut souvcat conservé aux maisons religieuses qui avaient eu cette humble origine : ainsi, Cella Maxentii, Celle Saint-Maixent en Poitou ; Cella sancti Eusicii, Gelle-sur-Cher en Berri; Cella Mauriaci, en Auvergne; Cella Nova, au territoire de Toulouse, etc.

Les cellules étaient habituellement isolées ; l'exemple le plus intéressant que nous puissions donner ici pour faire connaître leur forme ordinaire est la Portiuncala, située auprès d'Assise, dans l'état Romain : elle est célèbre par le séjour et la mort de saint François d'Assise en 1336. Elle occupe aujourd'hui le centre de la grande ^lise de Sainte-Marie des Anges, construite par Vignole, pour en assurer la conservation. La cellule de saint Bernard à Glairvaux était une petite construction isolée située dans le cimetière des abbés.

N* 8. Lk Portiuncula.

Les cellules pouvaient être réunies en petit nombre. Nous donnons ici un plan de l'ermitage situé auprès de l'abbaye de Fontenellc, fondée au vu* siècle par saint Wandrillc; il était

derrière une chapelle consacrée à saint Saturnin , et se composait de deux cellules placées chacune au centre d'un enclos cultivé par l'ermite.

N* 9. Emiuge de Saint-Salamin.

.^^feiSsià

Lorsque les monastères furent tqut à fait constitués , on vit encore des cellules de solitaires, non-seulement auprès de leur enceinte , comme celles que nous venons de tracer, mais encore il y en eut intra muros. Aux viii* et ix* siècles, plus qu'à une autre époque, on voyait, dans les monastères, des religieux qui, poussés du désir d'une haute perfection, se faisaient une solitude plus étroite que celle de leurs frères; ils se construisaient une cellule dans un coin de l'enclos, un petit jardin y était annexé. Vivant là du travail de leors mains, ils passaient leurs jours uniquement appliqués à Dieu et à eux-mêmes '. On les nommait reclus. Grimlaïc dressa plus tard pour eux la rè^e des solitaires. Les annales de France citent au nombre de ces religieux Sigobert, reclus de l'abbaye de Saint-Denis, qui fut

' Dom Félibien, Hutoin à» rMaye de StânlDenit, p. 38.

IHITBQCTIONl- ■

choisi par Charles Martel pour une négociation importante auprès du pape Grégoire III, à l'occasion des dévastations que les Lombards exerçaient sur le territoire de saint Pierre.

Des femmes vécurent aussi en solitaires dans Fenceinte de quelques monastères d'hommes; mais cette solitude était plus rigoureuse encore que celle des reclus. On murait la porte de leur cellule; une ouverture pratiquée à une certaitie élévation leur donnait de Tair, et permettait de leur faire parvenir de la nourriture. Cette cellule, ordinairement adjacente à l'église, était nommée reclusoir. Si une autre femme voulait succéder à la recluse, elle devait attendre sa mort.

Dans l'ancien nécrologe de l'abbaye de Sainte-Geneviève, on lit : a Obiit piae memoriae Hildeardis reclusa hujus ecclesiae. » La plus ancienne de ces femmes qui soit connue se nommait Basilla; son épitaphe était dans l'église de l'abbaye de Saint- Victor, auprès de laquelle elle était recluse, avant le règne de Louis le Gros. En 1268, la dame Asceline, fille de Simon d'Ement, se donna à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

On nommait cellula une petite église ou un petit monastère. Bertram, évêque du Mans, et disciple de saint Germain, fit bâtir une cellula en son honneur. « Cellulam in honore sancti « magistri suî domnî Germani, Parisiacae civitatis insignis praeasulis, extruxit^ »

Plus tard, notamment dans l'ordre de Cluny, le nom de cella s'appliqua à tout monastère qui dépendait immédiatement d'un autre.

On donna aussi le nom de cella à une petite ferme, à une métairie appartenant à un monastère. Un religieux y résidait pour veiller à la culture, y percevoir les revenus. Quelquesunes de ces cellœ devenant considérables par des acquisitions

' Analecta, t. III, p. 109.

ou des legs , on adjoignit plusieurs religieux au cellerier, et ce fut Torigine de plus dun monastère» lorsque rassemblée d'Aix-la-ChapeUe, tenue en 817, ordonna , par le 26' article , qu'il y eût au moins six religieux ensemble ^ Les métairies ou domaines ruraux qui portaient le nom de cellm cbez les bénédictins, prirent, dans Tordre de Citeaux, celui de grangiœ : ces dépendances des monastères étaient anciennement employées comme auberges; le religieux qui les dirigeait se nommait hos-pitalis f rater grangiœ. Ces fermes ou ^ran^iée devenaient quelquefois des résidences abbatiales, comme maisons de campagne ; alors des parcs y étaient annexés.

Les métairies appartenant aux chevaliers du Temple étaient nommées prœceptoriales. On y élevait des habitations ainsi que des élises. Des membres de la communauté y étaient envoyés sous le gouvernement d'un des chevaliers dignitaires, prœceptores Templi, nommés par le grand maître, pour avoir soin des terres et percevoir les rentes sur les lieux mêmes.

De nos jours, autour des riches monastères du mont Athos, sont disséminées des cellules, petites fermes environnées de champs en exploitation. Le moine cellulaire dépend du monastère : il lui achète la cellule et le champ, mais il nest qu'usufruitier et ne peut aliéner la propriété. Il se choisit un fils adoptif qui hérite de lui; dans le cas contraire, le bien retourne au monastère. Chaque cellule porte un nom de saint.

Ordinairement les cellules sont isolées; mais on en voit aussi qui forment des hameaux de sept ou huit maisons pour exploiter en commun un terrain considérable. D*autres, enfin, sont assez nombreuses pour constituer de véritables villages d*une cinquantaine de cellules ; on les nomme skites , proba-

' Fleury, Hisioire ecclésiaitiquê , liv. xlvi, d* 38.

blement de Sceté, partie de l'Egypte habitée et cultivée autrefois par les moines coptes V

N' 10. SVhe grecque. — Village de religieui au mool Athi

On doit voir dans ces hameaux ou villages composés de cellules de moines, placées sans symétrie, l'origine des laures ou premiers monastères de l'Orient. Ceux de l'Occident eurent d'abord des dispositions analogues. >^

LAURE, XatJpa. *\

L'ordre et la symétrie s'établirent bientôt dans les dispositions relatives des cellules; l'idée de les rapprocher les unes des autres, de les grouper autour d'une place commune, est due à l'Orient : c'est ce que les Grecs nommaient XaOpa, village. Toutefois, dans les laures , les religieux vivaient encore en anachorètes , chacun dans une cellule, et ne s'assemblaient que rarement. Manebant separati , sedjanctis cellulis, dit saint Jérôme '. Les Chartreuses eurent plus tard de l'analogie avec les laures.

Saint Gérasime plaça , au milieu de la lanra qu'il avait fondée dans le désert du Jourdain , un monastère où ceux qui

' Diànm, Aitnalei anhéotogiqaa. Septembre iSiâ. ' HierODjm. Ep. c. xiii.

se vouaient à la vie monastique priaient , s exerçaient en commun, et se préparaient ainsi à une plus haute perfection. Quand ils y étaient parvenus, ils entraient dans les cellules séparées de la laura et devenaient anachorètes. On n'y admettait que les moines d'un âge très-avancé. Le contraire de ce que nous voyons ici avait lieu au Mont-Serrat en Espagne : le plus jeune solitaire occupait la cellule la plus éloignée du monastère, la plus voisine du sommet de la montagne et des nuages qui le couvrent presque continuellement. Lorsqu'il avançait en âge et que la mort laissait des vacances dans les cellules des autres solitaires^ il se rapprochait graduellement du monastère jusqu à ce qu'il y pût entrera Les cellules des anachorètes étaient placées de façon à former des rues et des .impasses^

MANDRA, ASCETERIA, COENOBIA.

Enfin la vie commune devint la plus ordinaire pour les religieux. L'isolement des solitaires était trop contraire à la nature humaine pour que le besoin de société,, la réunion àts ressources communes, l'économie, les exigences de la discipline, le gouvernement des âmes, la pompe à donner aux cérémonies, et beaucoup d'autres causes, n'amenassent promptement les religieux à vivre en commun.

En Orient, on nomma mandra, bergerie, l'ensemble des constructions dans lesquelles on réunissait tout ce qui était nécessaire à la vie commune ; le code Justinien nomme asce-teria les monastères destinés aux saints exercices de l'esprit. Nous avons dit plus haut que cœnobium signifie vie commune; ce nom, donné aux monastères, expliquait donc encore mieux

^ A. de la Borde , Voyage en Espagne.

' Du Guige. Laara.

pour désigner les maisons religieuses les plus considérables tant par leur étendue et leurs richesses, que par la prééminence qu elles avaient sur les autres monastères. Souvent les abbés étaient des princes du sang royal, et même sans cela ils jouissaient des prérogatives des évêques, et avaient la crosse et la mitre. Dans ce cas, ces monastères étaient qualifiés d'abbayes mitrées.

Quand une abbaye envoyait une colonie de religieux pour fonder une autre maison dans un fonds qui lui appartenait, cette dernière maison prenait le titre de fille de la précédente. Souvent les filles devenaient bien plus importantes que l'abbaye mère. Cluny, chef d'ordre, était fille 'de Gigny, qui descendit au rang de prieuré. Cette relation était surtout reconnue dans Tordre de Cîteaux, où les abbayes filles étaient tenues à une certaine subordination à l'égard de leur abbaye mère.

On retrouve encore au ix* siècle, dans quelques rares abbayes, les traces des primitives dispositions des monastères en forme de laures; ainsi, en 874, le cloître de l'abbaye deBrioude était composé de petites habitations accompagnées de cours et jardins ^ En 889, un moine de l'abbaye de Saint-Père de Chartres possédait un terrain aboutissant au cloître de l'abbaye , et obtenait de l'évêque Aimeri la permission de le vendre à un autre religieux ^.

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