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LE DOUBLE SUICIDE D'AMOUR

D'où vient que deux amants qui n'ont pas cessé de s'aimer, qui par suite devraient ^tre si heureux, sont quelquefois cependant si malheureux, qu'ils désirent la mort et se la donnent? Telle est la question que je me propose d'examiner, à l'aide des documents que j'ai recueillis sur plusieurs cas de double suicide d'amour que j'ai observés, à l'aide des écrits que les amants ont laissés et même à l'aide des déclarations que m'ont faites les parents des désespérés et les amants eux-mêmes qui avaient survécu à des tentatives de suicide.

L'amour, on le sait, crée un besoin violent d'union, de vie commune, de fusion complète, absolue, permanente. Lorsque les amants sont séparés, ils se sentent incomplets, malheureux, la séparation est pour eux un supplice ; ils éprouvent le besoin de se réunir, de se voir, de se parler, de vivre toujours ensemble, de ne faire qu'un, de n'avoir qu'un cœur et qu'une âme, d'être deux dans une même chair, suivant l'expression si profonde de rÉvangile. Si ce besoin n'est pas satisfait, ils souffrent, ils sont très malheureux, si malheureux qu'ils préfèrent mourir ensemble.

Mourir ensemble leur paraît moins cruel que de vivre séparés. Ne pouvant être unis dans la vie, ils veulent Têtre dans la mort ; ils disent avec Corneille :

Et dans lo tombeau môme il est doux de s'unir

Si r hymen n'a pu joindre nos corps.

Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts (1).

(1) Corneille, Œdipe^ acte II, scène IV. — C'est à tort selon moi que des critiques ont attribué exclusivement & Racine la peinture de l'amour passionné ; on la trouve aussi dans Corneille aussi précise, aussi fidèle. Racine n'est pas toujours aussi doux et tendre qu'on le croit, et Corneille est plus tendre et plus passionné qu'on l'écrit.

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Ce désir d'union dans la tombe, je Tai trouvé dans tous les écrits des suicidés par amour ; ils le reproduisent sous toutes les formes, ils le répètent plusieurs fois, afin que leurs parents respectent leurs volontés. Comme c'est Timpossibililéde l'union en ce monde ou d'une possession complète, définitive, immuable, qui fait leurs souffrances et leur désespoir, ils ne trouvent de consolation à ces souffrances que dans la pensée que leurs corps seront cdte à côte dans le même tombeau.

Une jeune femme, mariée, âgée de vingt-six ans, qui avait voulu mourir avec son amant, ayant survécu à la blessure qu'elle avait reçue, m'a raconté dernièrement que son amant lui disait, en faisant les préparatifs de suicide, qu'il était très peiné de penser qu'ils ne seraient pas plac^'^s dans le même tombeau ; comme les parents de cette jeune femme avaient une tombe de famille à Marseille, il craignait qu'ils ne voulussent garder le corps de leur fille dans leur tombeau. — Lorsque le D' Bancal et M"* X... songèrent à se tuer ensemble, ils écrivirent à un ami commun, pour le prier de les réunir après leur mort, dans une bière commune. M™*' X... lui dit : « Vous aurez la bonté de vous rendre à Thôtel aussitôt après avoir reçu cette lettre, vous nous trouverez morts... n'ayez pas de chagrin, pour nous, nous mourrons bien heureux... Vous nous ferez mettre dans la même bière. » Bancal de son côté avait écrit à son ami : « Je tiens beaucoup à être à côté de mon amie, nos os se confondront; c'est une pensée qui me sourit. »

La mort même, h ce prix, la mort a sa douceur (i).

Le désir d'être uni dans la tombe à la personne aimée est un désir si naturel, qu'on le voit exprimé par des reines comme par des ouvrières, par des princes comme par des artisans et qu'on l'observe à toutes les époques de l'histoire, car le cœur humain est toujours le même. Cléopâtre, après la défaite d'Antoine, dans la supplique qu'elle adresse à Octave, lui demande à être

(1) Delille. — Enéide, livre IV.

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ensevelie auprès de son amant : « Ne me refuse pas, lui ditelle, une tombe à son côté^ et que mourant par lui j'habite aii moins avec lui dans THadès. » Lorsqu'elle va s'agenouiller sur le sarcophage de son amant, elle lui dit : « Tu ne permettras pas que ta femme soit traînée vivante derrière le char du vainqueur Non, tu me cacheras plutôt près de toi; tu me prendras à ton côté dans cette tombe. )>

Abélard écrivant à Héloïse après qu'il est entré au couvent et après l'y avoir fait entrer termine sa lettre en exprimant le désir qu'Héloïse se fasse inhumer auprès de lui, dans le même tombeau.

Les poètes^ qui sont de fidèles observateurs du cœur humain, n'ont pas manqué quand ils dépeignent la mort des amants de leur prêter ce désir d'être unis dans le môme tombeau. Le Tasse dans la Jérusalem délivrée, fait dire à Olinde, qui meurt avec Sophronie : « Puisque lu devais mourir, je suis heureux d'être le compagnon de ta mort, ne le pouvant être de ta vie. Je pleure sur toi, mais non sur moi, puisque je meurs à tes côtés. » — Lorsque Roméo vient pour se tuer sur le tombeau de Juliette, s'adressant à Paris, il lui dit : « S'il te reste de la pitié, ouvre la tombe et me couche à côté de Juliette. » Il faut que ce désir de la réunion dans la tombe avec la personne aimée soit un cri d'amour bien naturel, car je l'ai retrouvé dans l'écrit d'un menuisier d'Aix qui, inconsolable de la mort de sa femme, s'était suicidé de désespoir. Dans une lettre écrite à ses enfants il leur dit : « Je pars, je vais trouver celle que j'ai toujours aimée; partagez ce qui me reste en frères; que l'intérêt ne vous divise pas; pensez aux bonnes paroles de votre mère : « pourquoi être méchant? nous avons si peu de temps à rester sur cette terre? » paroles si dignes d'elle. — Mon dernier souhait, si vous pouvez l'obtenir, ce serait de mettre mon corps dans la fosse de votre mère, c'est-à-dire de me retirer de mon cercueil, d'ouvrir le sien et de mettre mon corps sur le sien ; je serai près d'elle.

(« Mes enfants, adieu, adieu à tous ; dans votre partage, vous mettrez pour ma petite Jeanne 160 francs.

(< Votre Père »

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Dans René, lorsque Amélie fait ses adieux à son frère, elle lui dit : « Ah ! si un même tombeau nous réunissait un jour ! mais non, je dois dormir seule. »

Lorsque deux amants se luent, ils ne trouvent pas seulement une consolation dans la pensée qu'ils vont être unis dans la tombe ; chacun d'eux est encore heureux de voir que Tau tre l'aime si ardemment qu'il préfère la mort à la séparation; celte pensée leur rend douce la mort.

Les nombreux documents judiciaires que j*ai consultés, les enquêtes personnelles que j'ai faites établissent, en effet, que les amants préparent, en général, leur double suicide avec une insouciance, une gaietésurprenantes.La mère d'un jeune homme, qui en avril dernier s'est suicidé avec la jeune fille dont il était très épris, m'a raconté que son fils depuis plusieurs mois chantait des airs d'opéra composés sur des situations identiques à la sienne pour des héros de théâtre qui veulent se suicider.

Une jeunefille annonçait en souriant à son amie son projet de suicide; lui désignant un objet de toilette, elle lui dit: n C'est dommage, je ne le mettrai plus, car demain je meurs. » Bancal écrivant à son ami lui disait : «Nous n'avons plus que six à sept heures à vivre et nous sommes aussi calmes quesi nous devions nous coucher pour nous réveiller demain dans les bras l'un de l'autre.» Dans une lettre adressée à sa mère il exprimaitla même pensée : « Je vois Téternité s'ouvrir devant moi avec autant de calme et de bonheur que si j'assistais à un de ces beaux spectacles de la nature dont j'ai pu jouir quelquefois. » Les témoins qui les virent la veille de leur suicide furent frappés de leur gaieté ; le maître d'hôtel déclara qu'en les voyant il n'avait pu s'empêcher de se dire : « Voilà des gens bien gais. » La dameX... fit ses préparatifs de suicide en chantant. Pendant les huit jours qui précédèrent leur mort, les deux amants allèrent tous les soirs au théâtre. — Une femme mariée, qui a voulu mourir avec son amant et qui a survécu à sa tentative de suicide, m'a racontéqu'elles'étaitendormie tranquillement, sachant que pendant son sommeil son amant devait la tuer et se tuer

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