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LE DOUBLE SUICIDE D*AMOUR

ensuite. — Chambige déclara que lorsqu'il se rendit en voilure avec M"* X... à la villa où ils devaient se donner la mort, ils étaient très gais tous les deux et qu*il ne put s'empêcher de chanter la romance de Faust : « Salut à mon dernier matin. »

Dans la plupart des cas, le projet de double suicide est arrôté longtemps à l'avance; dans plusieurs affaires j'ai vu que le pistolet, qui avait élé employé, avait été acheté un ou plusieurs mois à l'avance. Dans l'affaire Bancal, la dame X... écrivait : (( Voilà un mois que notre projet est arrêté; nous devons attendre à demain mais craignant que mes parents ne parvinssent à découvrir ma demeure, j'ai demandé à mon bon Prosper s'il voulait avancer de vingt-quatre heures, il ne m'a pas refusé cette prière et c'est ce soir que nous passons la barque à Caron (1). »

Dans leurs écrits, les amants, les femmes surtout, entrent dans de minutieux détails ; ils font leurs préparatifs avec un sang-froid remarquable. Bancal avait préparé pour sa mère un médaillon contenant de ses cheveux et de ceux « de sa meilleure amie ». Sa maîtresse avait expédié deux jours avant le suicide une caisse contenant des objets de toilette pour sa fille; sur le papier enveloppant ces objets elle avait écrit ces lignes :«Pour Léonie, une robe noire, trois paires de^ gants, un médaillon contenant des cheveux de son père, de moi, de sa sœur et un dé d'argent. » Elle écrivit à la maîtresse de pension de sa fille pour la lui recommander. « Parlez-lui, parlez-lui souvent de son père, lui disait-elle; faites- lui oublier sa mère s'il est possible. » Quelques instants avant de partir avec Chambige pour se suicider M^^X... écrivit une lettre enjouée à une parente.

Ce qui prouve encore le calme des amants c'est qu'assez souvent avant de se tuer ils se font servir un repas, auquel ils font honneur.

Lorsque la pensée de mourir ensemble est entrée dans l'esprit de deux amants, elle devient une idée fixe qui absorbe leur

(1) J'ai retrouvé celte expression plaisante dans un écrit d'un autre suicidé,

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esprit, leur fait tout oublier : leurs parents, leurs enfants, leur honneur, leur pudeur. Des mères de famille courent à la mort abandonnant d'adorables enfants et se livrant à leurs amants avec un cynisme particulier. M™« X..., qui était une femme du monde jouissant de Testime publique, une mère aimant ses enfants, fut trouvée toute nue, à côté de Chambige avec qui elle voulait mourir, après s'être livrée à lui ; elle savait cependant que cetétat de nudité serait observépar Injustice, lorsqu'elle viendrait faire les constatations légales. Le sentiment de la pudeur, qui avait été si puissant chez les femmes de Milet puisqu'il avait arrêté l'épidémie du suicide, avait été totalement oblitéré par la passion chez M""® X... Des jeunes filles apparlenant à d'honnêtes parents, qu'elles entouraient de tendresse, les quittent pour aller rejoindre l'amant qui les attend pour le suicide. La mère d'une jeune fille qui s'était suicidée avec un jeune homme parce que les parents de ce dernier s'étaient opposés à leur mariage me disait en pleurant : « Ma fille avait toujours été un modèle de piété filiale et de sagesse (et c'était vrai, des témoins impartiaux, étrangers à la famille, m'ont dit que c'était une créature exquise), jamais elle ne m'avait causé la moindre peine; douce, tendre, pieuse, elle nous entourait mon mari et moi d'^ection et de soins délicats et cependant elle nous a quittés pour aller rejoindre ce jeune homme, songeant qu'elle allait nous plonger dans le plus affreux désespoir, et elle qui avait de sincères sentiments de piété, qui était enfant de Marie, elle a consenti à avoir des relations intimes avec lui, car le misérable, je le sais, l'a souillée avant de la tuer. »

Toutefois l'amour le plus exalté peut exister, surtout chez les jeunes filles, sans désir d'un rapprochement sexuel, les caractères révélateurs de la virginité sont quelquefois observés chez les jeunes filles qui ont voulu mourir avec leur amant. Une d'elles, ayant été menacée par ses parents d*être placée au couvent, se suicida avec son fiancé et à l'autopsie le médecin constata qu'elle élaityierge.

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Chaque année un certain nombre déjeunes gens appelés sous les drapeaux se suicident au moment de partir pourlerégiment^ parce qu'ils ne peuvent se résigner à se séparer de leur fiancée ou de leur maîtresse; quelquefois ils les décident à mourir avec eux. Le nommé R... était fiancé à une jeune fille de Lyon quand il fut obligé de partir pour faire son service militaire; ce départ lui fut très pénible, cependant il s'y résigna. Quelques mois après il obtint une permission de quelques jours et vint les passer auprès de sa fiancée. Mais lorque vint le moment de rentrer au régiment, les deux amants n'eurent pas la force de se séparer et résolurent de mourir ensemble. La jeune fille fut trouvée blessée de deux coups de revolver à la tempe droite à côté de son amant qui était mort, elle fit le récit suivant : « Nous n'avons pas eu le courage de nous séparer, lorsque sa permission fut expirée, et nous avons voulu mourir ensemble. Il m'avait dit : « Jeté tirerai une balle dans la tête et je me ferai « ensuite sauter la cervelle. Toi, si tu n'es pas morte, tu feras « comme moi. » Léon m'a tiréun coup de revolver et s'en est tiré deux. Comme je n'étais pas morte, j'ai pris le revolver et je me suis tiré une seconde balle dans la tète. Je me suis évanouie. Revenue à moi,je suis restée deux heures sur le cadavre de mon amant liée dans ses bras. » Les deux amants avaient écrit une leltre, pour faire connaître leurs dernières volontés. La lettre commencée par le jeune homme et terminée par la jeune lille était ainsi conçue : « Je me suicide pour ne pas quitter ma petite femme; je souffre trop loin d'elle. Nous voulons être enterrés ensemble. » La jeune fille avait ajouté : « Nous ne voulons pas que nos corps soient livrés à la Faculté de médecine. Nous voulons être enterrés ensemble, tels qu'on nous trouvera. »

Voici un autre cas, qui s'est produit il y a quelques mois à Marseille. Un jeune homme avait contracté un engagement dans l'infanterie de marine ; lorsque le moment de partir arriva, il éprouva un si violent désespoir de quitter sa fiancée, qu'il conçut et fit partager par elle le projet de mourir ensemble, il annonça sa résolution à ses parents par la lettre suivante :

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a Ainsi que vous devez le savoir, je suis parti avec Yvonne. Ne pouvant m'en séparer, je ne me suis pas présenté au régiment. A rheure actuelle^ je suis porté déserteur. Au moment où vous recevrez cette lettre nous nous serons donné volontairement la mort. » Ils descendirent dans un hôtel, y soupèrent et y passèrent la nuit. Le lendemain matin, ils prirent un repas à dix heures el demie et se retirèrent dans leur chambre ; quelques instants après, on entendit deux détonations, on accourut, on trouva la jeune fille étendue morte sur le lit et le jeune homme râlant à terre dans une mare de sang.

On voit des amants arrivés à la possession se suicider, non pas seulement quand ils vont être séparés, mais parce qu'ils ne peuvent se voir plus fréquemment, parce que leur possession est incomplète, insuffisante au gré de leurs désirs. Ce cas se produit surtout quand l'un des amants est marié, qu'il ne peut voir l'autre que rarement. Je viens d'en observer un exemple intéressant à Marseille. Voici le récit qui m'a été fuit par une jeune femme mariée de vingt-cinq ans, qui avait voulu mourir avec un peintre de vingt-six ans et qui a survécu à cette tentative : « Mon mari étant très grossier pour moi, je me suis

éprise de B que je voyais passer devant ma maison et qui

m'a témoigné un amour très ardent. Nos entrevues avaient lieu de loin en loin dans un hôtel de la banlieue de Marseille ; mon amant les trouvait trop rares; il aurait voulu rester nuit et jour avec moi et souffrait beaucoup quand il fallait nous séparer. Gomme je pouvais le voir passer devant mon logement, cela me suffisait, sa vue me faisait prendre patience. Mais lui ne pouvait se contenter de cela ; il souffrait de notre séparation, de la rareté de nos entrevues; il me supplia de quitter mon mari, de fuir avec lui, mais la crainte du déshonneur me retint; alors, désespéré par les obstacles qui nous tenaient éloignés l'un de l'autre, il m'a proposé de mourir avec lui et j'y ai consenti. Il devait faire feu surmoi et se tuer ensuite. Dans ce but nous nous sommes rejoints dans un hôtel et nous avons passé la nuit ensemble. Pendant mon sommeil, il m'a

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