ÉTUDE DE L*1NT0XICAT10N PAR L*OXYDB DE CARBONE
En nous basant sur celte circonslance, nous avons môme essayé de trouver une méthode pour pouvoir distinguer Tintoxication par le gaz d'éclairage de celle par Toxyde de carbone. Nous avons constaté par de nombreuses recherches que dans les vapeurs de charbon il n'y a point de cyane. Mais les résultats obtenus avec du sang hors de Téconomie ne se confirment pas dans les expériences faites sur des animaux, parce qu'il y a si peu de cyane dans le gaz d'éclairage que Ton ne peut en démontrer la présence dans le sang des empoisonnés par ce gaz.
Quels sont les résultats pratiques de nos recherches ?
La recherche de l'oxyde de carbone dans le sang a une grande importance, non seulement dans les cas d'empoisonnement si fréquents par les vapeurs de charbon et par le gaz d'éclairage ; mais aussi dans les cas où Ton trouve un cadavre brûlé ou bien carbonisé ; car alors la présence de Toxyde de carbone dans le sang nous fournit la preuve que la victime vivait au moment où le feu l'a atteinte, ou quand l'incendie l'a surprise.
L'intoxication oxycarbonée est une de ces rares intoxications où la recherche de Tagent toxique est facile et sûre. Grâce aux caractères speclroscopiques du sang oxycarboné, nous pouvons toujours retrouver l'oxyde de carbone dans le sang, et ce procédé est un des plus sûrs de la médecine légale.
Nous utilisons particulièrement les caractères de Thémoglobine oxycarbonée. D'après nos expériences, on peut aussi très bien démontrer la présence de Toxyde de carbone dans le sang en transformant Thémoglobine oxycarbonée en méthémoglobine oxycarbonée. Nous avons décrit plus haut ce phénomène et nous en avons démontré les avantages.
Quant aux caractères de Thémochromogène oxycarboné, on pourrait, par déduction théorique, les utiliser dans les cas où le sang est déjà putréfié en grande partie et transformé en hématine ou bien en hémochromogène, par le processus même de la putréfaction. Alors le sang se dissout difficilement dans l'eau, et son spectre est complexe, puisque dans la solution se trouvent quelques-uns des dérivés de la matière colorante. Or, dans ce cas, on pourrait diluer du sang dans une solution d'hydrate de potasse, faire bouillir la moitié de ce liquide, et
if Année, N* 72. 48
650 raguhou et V. SllsaADZKl
puis en additionner les deux portions (la bouillie et la non bouillie) de sulfhydrate d'ammoniaque.
S'il s'y trouvait de Toxyde de carbone une des portions présenterait le spectre de Thémocbromogène oxycarboné, et lautre celui de Thémochromogène ordinaire. Nous n avons pas encore vérifié ce fait dans notre laboratoire ; et, si nous tenons compte des caractères de Thématine et de rhémochromogène oxycarboné, nous ne croyons pas qu'on réussisse jamais à en tirer des conclusions décisives. Relativement à cette question, nous avons le dessein de faire quelques expériences pour déterminer jusqu'à quel degré de putréfaction on peut retrouver l'oxyde de carbone dans le sang d'un individu qui a été empoisonné.
Quoique la recherche de l'oxyde de carbone dans le sang soit, en général, très facile et très simple, elle présente cet inconvénient qu'elle n'est pas toujours accessible à un médecin de province. En effet, quoique le petit spectroscope portatif ne soit pas trop cher, il faut avouer que beaucoup de médecins ne sont pas capables de le manier, vu que, pendant leurs études, ils ne se sont occupés que très peu de médecine légale.
Or, mis en présence d'un corps dans lequel on soupçonne l'intoxication par l'oxyde de carbone, le médecin doit renfermer dans un tube très propre quelques grammes de sang et les envoyer dans un laboratoire. C'est le conseil donné par M. Brouardel dans son excellente étude sur Les asphyxiés par les gaz, etc.
Mais il serait préférable que tout médecin pût, immédiatement après l'autopsie, démontrer la présence de l'oxyde de carbone dans le sang. A côté de la satisfaction scientifique qu'il en retirerait, il y aurait encore cet avantage que l'affaire ne traînerait pas en longueur. Et, chose plus importante ! il y a des cas oîi le soupçon d'une intoxication oxycarbonée n'étant pas fort, et où certaines circonstances semblant plutôt indiquer une autre cause de mort, le médecin pour s'éviter l'embarras d'envoyer du sang au laboratoire de médecine légale, met de côté cette recherche, ce qui peut causer de déplorables erreurs judiciaires et môme amener l'arrestation de personnes innocentes.
Nous en rappellerons un cas que Mx\i. Brouardel, Ogier et Descoust ont publié dans les Annales d'hygiène et de médecine légale (1894) :
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Une femme, accusée d'avoir empoisonné son mari et son père, fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Au bout de sept ans TenquOte fut ordonnée de nouveau, et les experts prouvèrent que les deux victimes avaient succombé par suite d'une intoxication par Toxyde de carbone, et ils ont donné la preuve de l'innocence de l'inculpée. Si le médecin commis pour faire l'autopsie de ces deux victimes avait fait la recherche de Toxyde de carbone, l'affaire n'aurait pas fini si malheureusement. Nous n'affirmons pas qu'il ne l'ait pas faite faute de spectroscope, mais la chose serait possible dans un cas semblable. Or, quelques explorateurs ont essayé de donner d'autres méthodes au moyen desquelles on pourrait retrouver l'oxyde de carbone dans le sang sans autre instrument qu'un petit tube de verre et sans qu'il fût besoin d'avoir l'habitude de ces sortes de manipulations.
Ces méthodes, nommées assez improprement chimiques, sont très nombreuses et ont toutes pour base ce fait que le sangoxycarboné traité par certains agents chimiques donne une coloration ou un précipité autre que le sang normal. Quelques-unes de ces méthodes sont très exactes et donnent des résultats très facilement appréciables, mais elles ont toutes cet inconvénient que pour faire la recherche, il faut avoir un peu de sang normal pour la comparaison. Parfois, il est bien difficile pour un médecin de se procurer du sang ; car, selon les études et les indications très précises de M. Schultze, on ne doit pas employer du sang d'animal ; et quant au sang humain, il faut qu'il provienne d'un cadavre du môme âge et du même degré de putréfaction que le cadavre examiné. Voilà pourquoi ces méthodes ne sont presque jamais appliquées par les médecins.
Nous nous permettons encore d'appeler l'attention sur un nouveau procédé qui nous paraît de beaucoup supérieur aux autres ; car il ne nécessite pas l'emploi d'un sang de comparaison. Cela ne signifie pas que nous voulions supprimer l'examen spectroscopiciue, mais nous croyons que notre procédé pourrait être parfois utile à un médecin de province.
La base de ce procédé est la méthode que MM. Kunkel et Schulz ont recommandée, mais nous l'avons modifiée d'après les constatations décrites plus haut. MM. Kunkel et Schulz
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prennent une solution de sang (2 : 8), y ajoutent dix centimètres cubes de solution d'acide tannique (3 : 100) et secouent fortement le mélange. Le précipité qui se forme a une belle couleur rouge si le sang soumis à Texamen contient de Foxyde de carbone, mais il est gris si le sang est normal.
Comme il faut avoir une solution du même sang pour faire la comparaison, nous avons modifié la méthode. Ainsi que nous Tavons démontré, la méthémoglobine ne se combine pas avec Toxyde de carbone, et, lorsqu'elle est obtenue d'un sang oxycarboné elle ne contient de cet oxyde que par suite d*un mélange mécanique ; il nous suffit donc de transformer la solution de sang en méthémoglobine pour pouvoir la dégager de l'oxyde de carbone qu'elle renferme. Voici le procédé que nous suivons : nous prenons deux flacons bien propres d'une contenance de 30 c. c. nous versons dans chacun d'eux d'abord 2 c. c. du sang que nous avons à examiner, puis 8 c. c. d'eau distillée (ou d'eau ordinaire, mais propre). Nous additionnons chacune des deux portions d'environ vingt gouttes d'une solution de ferricyanure de potassium (1 : 10), afin de transformer l'hémoglobine en méthémoglobine. Nous remuons tout doucement les liquides, et au bout de quelques minutes les solutions prennent une coloration brune. Alors une des portions est laissée en repos, tandis que Tautre, qui doit servir pour la comparaison, est fortement agitée avec de l'air et enfin transvasée d'un verre dans un autre. Il faut que cette dernière opération dure environ dix minutes pour que tout Toxyde carboné qui s'y trouve soit mis en liberté.
Maintenant nous avons à transformer les deux portions de méthémoglobine en hémoglobine ; ce qui se fait en ajoutant à l'une et à l'autre quelques gouttes (3 à 5) de sulfhydrate d'ammoniaque. Bientôt les solutions prennent une couleur rouge et la transformation est faite. Il faut se garder d'ajouter trop de sulfhydrate d'ammoniaque afin de ne pas être obligé d'ajouter plus d'acide tannique que nous ne l'avons indiqué.
Nous versons alors dans chacune des deux portions environ 10 centimètres cubes de solution d'acide tannique (10 : 100). nous agilons les liquides avec force et nous observons les précipités. Nous voyons un précipité d'une belle coloration rougeâtre dans la solution que nous n'avons pas agitée avec de l'air,
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lorsqu'elle était transformée en méthémoglobine et qu'elle contenait par conséquent de Toxyde de carbone en combinaison avec de l'hémoglobine. DansTautre solution (solution de comparaison) dont nous avons expulsé Toxyde de carbone, lorsqu'elle était transformée en méthémoglobine, le précipité a une coloration verdâtre (olivâtre). Il est facile de vérifier que le même précipité verdâtre se produit aussi dans une solution de sang normal, traitée de la même manière. Les précipités se conservent longtemps et peuvent servir de pièces de conviction. Nous n'avons pas encore vérifié la puissance de cette méthode relativement aux quantités minimes d'oxyde de carbone. Elle est si simple et si facile à suivre qu'on peut l'appliquer dans toutes les circonstances.
Les agents nécessaires, ferricyanure de potassium, sulfhydrate d'ammoniaque et acide tannique se trouvent dans toutes les pharmacies, on n'a besoin d'aucun autre instrument que de deux flacons.
Nous serions bien satisfaits de notre travail, si nous apprenions qu'un spécialiste approuve notre procédé et qu'un médecin de province en a tiré parti.
6oi ETIENNE MARTIN
REVUE CRITIQUE