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HAMON

ment ]e libre arbitre. L'auteur d*un crime n*a jamais été intimidé par ]a peine, puisqu'il a commis le crime. Il n'est pas intimidable, donc il n'est pas responsable, selon M. Dubuisson. De la théorie de M. Dubuisson il résulte cette conséquence logique, mais stupéfiante : tous les criminels sont irresponsables, puisque la peine ne les a pas intimidés; les seuls responsables sont ceux qui ne commettent pas de délit I

D'autre pari, pour fixer la responsabilité, le critérium d'intimidabilité est très mauvais, car la plupart des fous sont inlimidables. Les fous subissent l'influence du blâme et de Téloge, des punilions et des récompenses. Ils sont, comme le commun, en proie à la crainte, à lamour-proprc, à l'émulation. Elles médecins directeurs de grands asiles d'aliénés se servent, nous enseigne Falret, de ces causes pour obtenir des aberrants qu'ils réfrènent leurs impulsions maladives* « dans la limite du possible ». Donc les fous sont intimidables. Il en résulte que selon la théorie de M. Dubuisson, ils sont responsables. Et pourtant il dit textuellement le contraire ! Quelles contradictions ! D'ailleurs, si la peine est un motif de détermination, il s'en faut que Ton connaisse la valeur de ce motif.

D'une façon générale, il semble que Tintimidabililé de l'homme est peu développée. L'homme ne voit point les effets lointains d'un acte; il n'en perçoit que les résultats immédiats. Le criminel, s'il a eu l'image mentale de la punition — ce qui est douteux — au moment d'agir son crime, pense toujours échapper au châtiment et alors il agit. Son intimidabilité est nulle. L'image de la peine influence le sujet seulement en le poussant à délibérer, à préméditer, à préparer avec plus de soin son acte.

La tentative la plus originale pour sauver la responsabilité est due à M. G. Tarde. Esprit distingué, métaphysicien subtil, i;e sociologue estime que l'idée de culpabilité est une idée morale nécessaire. C'est donc téléologiquement que M. Tarde fut amené à sa conception. Pour le bon fonctionnement de la société, il faut qu'il y ait une responsabilité morale. Or, le libre arbitre n'existe pas. Alors comment l'élablir? M. Tarde a cherché. C'est tellement dans une fin donnée que ce scientiste a conçu la base de sa responsabilité qu'à maintes reprises il

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Tavoue plus ou moins nettement. Ainsi pour lui « nier la responsabilité, c'est nier l*idée morale ». L'irresponsabilité, qui, logiquement, découle du déterminisme, Tépouvanle à ce poinl qu'il a envisagé avec sérénilé ralternative « de maintenir de force, imposée comme un dogme socialement nécesssiive^ quoique scientifiquement insoutenable », Tidée de responsabiliié basée sur le libre arbitre. Le scientisle est altéré profondément par le citoyen. Si en des études scientifiques, on est préoccupé d'une téléologie sociale, il y a des probabilités pour qu'on arrive à des résultats erronés. Ils auront été faussés par la fin poursuivie, par la préoccupation intime.

M. Tarde base la responsabilité sur deux conditions : l'identité personnelle, la similitude sociale. Il ne s'agit pas de savoir si l'individu est libre ou non, mais si l'individu est réel ou non. Qu'est-ce que Tidentité personnelle ? M. Tarde répond : C'est la permanence de la personne, c'est la personnalité envisagée sous le rapport de sa durée. Son fondement est la mémoire et l'habitude. La cause des actes d'un individu est dans l'individu lui-même; elle est dans le cerveau, le moi. Le moi, c'est le faisceau des habitudes, des préjugés, des talents, des connaissances conformes au caractère lentement changeant. Tant que dure rindividu, sa personnalité subit des transformations ou plutôt des variations sur un thème plus ou moins identique. L'identité n*est pas détruite, elle est atténuée. Chacun a la notion, le sentiment de son identité. L'identité personnelle va et vient, sujette à des hausses et à des baisses alternatives^ à des fluctuations périodiques. Après s'être transformée avec une rapidité relative pendant l'enfance et la jeunesse, la personne s'arrête, s'ossifie et à partir de ce moment se modifie fort peu, si tant est qu'elle se modifie.

A l'identité individuelle, M. Tarde joint la similitude sociale pour fonder la responsabilité morale.

Une condition indispensable pour éveiller le sentiment de la responsabilité morale et pénale est que l'agent et la viclime soient plus ou moins compatriotes sociaux, qu'ils présentent un nombre suffisant de ressemblances d'origine sociale. Être socialement semblables, c'est porter sur les mêmes actes les mêmes jugemenis d'ypprobation ou de blâme que les autres membres

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de la société ; c'est partager leur conception du bien et du mal ; c'est s'accorder, en thèse générale, avec eux sur les manières licites et illicites de poursuivre ses fins. Être socialement semblables, c'est posséder un ensemble d'idées précises, de jugements, de préjugés conformes à ceux possédés par la majorité des autres membres de la société.

La responsabilité, au dire de M. Tarde, est fonction de l'identité individuelle et de la similitude sociale. Ces deux éléments suffisent amplement pour lui donner une base solide. La responsabilité implique un lien social^ un ensemble de similitudes morales, psychiques entre les êtres jugés responsables. Elle implique en outre un lien psychologique entre l'état antérieur durant lequel l'être jugé responsable a agi ou contracté et Tétat poslérieur durant lequel on le Somme d'avoir à répondre de son acte ou à exécuter son contrat. Il faut aussi qu'il y ait un lien psychologique entre Tétat antérieur et Tétat poslérieur du réclamant lui-même. On comprend que Tidentilé individuelle, la similitude sociale peuvent varier en intensité. Il en résulte que des degrés divers de responsabilité correspondent à ces variations. La théorie de M. Tarde admet des responsabilités partielles, atténuées. L'élément constitutif de la responsabilité morale qui est le plus important est l'identité individuelle.

La responsabilité morale sur la base donnée par le distingué criminaliste ne nous satisfait point. Le criminel, rien que par le fait quïl est criminel, a prouvé qu'il ne juge pas — pour ce crime au moins — comme la majorité des hommes. Le délinquant banal est dissemblable de la masse de la nation dont il fait partie et cette dissemblance est toujours grande. Sa responsabilité morale n'existe donc pas logiquement. M. Tarde, pour échapper à cette conséquence inévitable de sa doctrine, prétend que cette responsabilité existe tout de même, car le malfaiteur se blâme lui-même de l'acte commis. « Le malfaiteur, dit-il, qui en somme a respiré l'air social depuis sa naissance, et qui est, certes, trop peu inventif par nature pour trouver en soi la force de résister aux suggestions de son milieu^ est contraint logiquement après avoir blâmé tel criminel de se blâmer lui-même en commettant un crime analogue. Remarquons-le, il aura bean sentir un désir irrésistible de commettre cette action, il aura

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beau même avoir conscience de rirrésistibilité inhérente à ce désir, il ne cessera pas de juger son acte blâmable et mauvais et de s'en juger responsable. » Nous admettrons avec M. Tarde que pai'fois le criminel se juge lui-mt^me responsable de son acte. Mais ce fait n'est pas preuve de la réalité de la responsabilité. Le délinquant se croit responsable parce que l'hérédité, l'éducation lui ont inculqué cette croyance. Avec la majorité de ses co-sociétaires, il possède cette idée, mais cela n'empôche pas que, par nombre d'autres points, il se différencie de cette majorité. Il est dissemblable.

D*ailleurs M. Tarde lui-même constate qu'il y a beaucoup de cas où il est difticile de savoir exactement si l'auteur du fait reproché appartient à la même société que ses juges et s'il en reconnaît la communauté profonde. Et pourtant, en droit criminel, la solution de ce problème est fondamentale. M. Tarde estime que telles émeutes sont des crimes, telles autres sont des faits de guerre. Il ne donne pas de critérium pour établir cette différenciation. Ainsi il juge que la Commune, avec la fusillade des otages, fut un crime. Versailles, par contre, avec sa répression sanglante, ne fut pas criminel. Les communards appartenaient à la même société que les Versaillais, aussi il y avait similitude sociale et par suite responsabilité. Cette opinion de M. Tarde est erronée. Entre les communards et les versaillais, les ditférences sociales étaient grandes; elles l'emportaient sur les similitudes. La preuve en est dans Tattitude des communards devant les conseils de guerre. Ils se considéraient comme des belligérants, des révoltés et non des délinquants. Ils. ne se jugeaient pas coupables.

D'après la théorie de M. Tarde, les criminels politiques seraient logiquement irresponsables. Jamais ils ne s'estiment coupables. Ils se reconnaissent les auteurs des actes, mais pour eux ces actes sont bons, louables. Ils sont donc dissemblables de la société où ils vivent puisque cette société blâme, punit ces mêmes actes dont ils se gloriHent. L'irresponsabilité des criminels politiques comme conséquence de sa théorie n'a pas échappé à M. Tarde. Cela contredit la fin qu'il poursuit, fin ({ui est la pénalité dans l'intérêt de la société. Aussi déclare-t-il que. lu responsabilité pénale doit être souvent différente de la res-»

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ponsabilité morale. Il maintient alors le droit de châtier, de tuer même des délinquants qu'il juge irresponsables.

Il serait aussi nécessaire que M. Tarde délimite la société dont le délinquant est justiciable parce qu'il est semblable à ses membres. Il existe une morale professionnelle, une morale de classe. Le paysan volant un citadin, le militaire violentant un civil commettent des délits qui leur paraissent négligeables ou qui, tout au moins, ne leur semblent pas aussi graves que s'ils avaient volé un autre paysan, violenté un autre militaire. Alors ces délinquants seront-ils jugés par leurs pairs, leurs semblables du petit groupe social dont ils font partie, ou bien seront-ils justiciables des autres pelits groupes sociaux formant Tensemble social dont ils se différencient?

Un des éléments dont est fonction la responsabilité morale, la similitude sociale, nous semble donc très difficile à déterminer. Certes tous les individus d'un même groupe social, tel qu'une nation, ont des points communs entre eux ; ils sont semblables quel que soit leur état mental. Mais cette similitude est peu prononcée. Si on les examine de plus près, si on les scrute avec soin, on perçoit des dissemblances profondes, suivant les classes, les professions, les individus. Sous bien des rapports les criminels sont semblables à la moyenne des humains. Sous des rapports non moins nombreux ils s'en différencient. Ils sont à la fois membres de la société et étrangers à la sociélé où ils vivent. Il est impossible de fixer les limites oii la similitude cesse et où la dissemblance commence. Il en résulte qu'une responsabilité basée sur la similitude sociale repose réellement sur un concept très vague, très fuyant, tout à fait insuffisant pour que logiquement on puisse soutenir le principe de la responsabilité morale.

L'autre élément constitutif de cette responsabilité, l'identité individuelle, est non moins vacillant, non moins impossible à déterminer avec certitude. Môme cette identité personnelle n'existe pas. L'individu est en un état de perpétuel changement. M. Tarde, pour soutenir la réalité de l'identité individuelle, est obligé d'affimer: Il est essentiel qu'on reconnaisse dans le cerveau la suprématie d'un élément central, toujours le même à travers ses continuelles modifications et dont les états intimes

constituent la personne normale. Il est obligé de créer un moi exirèmement cohérent, existant en dehors de l'individu, une sorte d'individualité à pari. « Le moi, dit-il en effet, est au cerveau ce que TÉlat est à la nation ; l'Etat, c'est-à-dire le personnel dirigeant qui enseigne et ordonne, qui, dépositaire du legs traditionnel des institutions et des principes, des forces et des lumières accumulées par ses prédécesseurs qu'il continue, l'utilise et le grossit par ses décrets et ses enseignements, par ses actes conscients et volontaires de chaque jour, convertis à la longue en habitudes administratives surajoutées. » Donc le moi dans l'individu a une existence propre, indépendante comme est celle du personnel dirigeant dans la nation 1 On peut concevoir la disparition de la nation, à Texception d'une partie : le personnel dirigeant qui a une existence propre. On ne peut concevoir que Tindividu disparaisse sans qu'en même temps disparaisse le moi. Le moi a fort peu de cohésion et d'unité. Formé de l'ensemble, de Tagrégat de nos tendances, de nos instincts, de nos désirs, de nos concepts, il varie à chaque instant suivant que ces tendances, etc., se modifient. Admettre dans le cerveau la suprématie d'un élément central, toujours le même à travers ses continuelles modifications, est une conception antiscientifique, imaginée seulement pour constituer la personnalité tout d'une pièce, identique toujours à elle-même. En réalité, l'individu n'est jamais identique à lui-même. L'identité individuelle, ce principal élément de la responsabilité morale, est dénué de toute valeur scientifique. Il est incertain, ondoyant, ne signifie rien à moins qu'il ne se restreigne à la simple attribution.

En acceptant la doctrine de M. Tarde, on est amené à se demander : Comment saura-t-on si l'individu est identique ou non à lui-môme? Quel sera le critérium de cette identité? M. Tarde lui-môme constate que « identité, après tout, signifie toujours changement, mais changement négligeable ». Dans quelles limites ce changement doit-il se faire pour ne pas cesser d'ôlre négligeable ? Comment dire: celui-ci est identique ; celui-là ne l'est pas. Il est inadmissible qu'on se contente d'une apparence et qu'il suffise que l'individu paraisse être identique, comme semble l'admettre M. Tarde. Il faut de toute nécessité une certitude de cette identité.

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11 ne suffit pas d'avoir notion de cette identité pour que cette identité existe. En fait, l'identité individuelle n'existe pas. Elle est un produit de l'imagination de M. Tarde qui en avait besoin pour maintenir la responsabilité morale, à son avis si nécessaire dans la société. Au concept de liberté volitive, M. Tarde substitue l'idée de personne afin d'asseoir cette indispensable et sacro-sainte responsabilité. Ces deux concepts de personne et de liberté volilive sont tout aussi obscurs et imaginaires l'un que l'autre. La substitution est donc inutile et par suite elle ne peut permettre de fonder la responsabilité.

En fin d'analyse, la théorie de M. Tarde est une manière de théorie utilitaire ; elle se confond même avec la simple doctrine de l'utilitarisme. La responsabilité basée sur la similitude sociale et ridenlité individuelle s'effondre comme la responsabilité établie sur le libre arbitre ou sur une autre base.

Aucune des tentatives pour trouver un nouveau fondement à la responsabilité n'a réussi. Toutes ont échoué. Cela prouve que Schopenhauer avait raison, lorsqu'il écrivait : « La responsabilité suppose la possibilité d'avoir agi autrement et par suite la liberté. »

IV. — Encore que le mouvement philosophique contemporain dans sa généralité nie le libre arbitre; encore que la science entière affirme le déterminisme universel avec toutes ses conséquences, les magistrats ne désarment pas. Envers et contre tous, ils veulent maintenir intact l'antique responsabilité, le droit de punir» qui ne peut pas ôtreunesimple fonction sociale » comme a dit Tun d'eux. De même que M. Fabreguettes, ils affirment toujours que la morale de l'avenir ne peut pas être fondée exclusivement sur la science, car au fond elle en est complètement distincte. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, malgré l'évidence môme, les criminalistes classiques continuent à soutenir : la théorie spiritualiste du châtiment avec des tempéraments, l'amendement des coupables, voilà encore les seules choses vraies.

Ces seules choses vraies sont en réalité absolument fausses. La responsabilité morale est une superstition ; elle n'existe pas. C'est tellement la vérité que le D' Dubuisson. malgré son désir de conserver la responsabilité morale, écrit : « Nous nous ache-

minons, lenlement peut-être, mais siiremenij vers cette limite idéale présentée par quelques-uns comme la seule solution logique des difficultés présentes : la suppression de la pénalité par raison d'irresponsabilité générale. »

Oui ! c'est sûrement que Thumanité va vers ce but auquel sont déjà arrivés ceux des déterministes qui n'ont pas craint de tirer les conclusions logiques de leur doctrine. En effet, le déterminisme a pour conséquence nécessaire l'irresponsabilité des individus. Nous sommes déterminés, c'est-à-dire que nous sommes comme nous ne pouvions pas ne pas être, toutes conditions étant données. Nous sommes la résultante fatale des multiples ambiances parmi lesquelles nous vivons. Rationnellement, par suite, on ne peut reprocher à personne d'(!^tre comme il est car il ne pouvait pas être autrement. On ne doit pas plus reprocher à un individu sa mentalité défectueuse qu*on ne doit reprocher à un individu d'être aveugle, bossu, bancal. Ce sont là des conditions psychiques ou physiques qui, loin de dépendre de l'individu, forment vraiment cet individu. Ils ont raison les anthropologisles qui, comme M"" Clémence Royer, MM. Daily et de Lapouge, maintiennent que l'homme ne peut pas plus être moralement responsable de ses actes qu'il ne Test des maladies qu'il apporte en naissant ou qu'il a contractées dans le cours de son existence.

L'universel déterminisme étant la vérité scientifique, il en résulte que la responsabilité morale n'existe pas. Elle ne peut se concevoir. Il est en effet contre la raison humaine de considérer comme responsable des automates, des êtres invinciblement obligés d'être comme ils sont. On n'estime pas responsable le roc qui en s'écroulant écrase ce qui est sur son passage. On n'estime pas responsable le tio:re qui attaque et tue un homme. On ne doit pas estimer responsable Thomme qui agit car il est aussi automate que le tigre, que le roc. L'irresponsabilité générale, telle est la vérité scientifique.

Elle choque même de convaincus déterministes, effrayés qu'ils sont par la conséquence logique de l'irresponsabilité générale. Ils n'osent dire avec M"* Clémence Royer : « Ce n'est point la faute de la vipère d'avoir du venin. Il lui est utile d'en avoir pour se défendre. C'est son crime spécifique cependant et

nous l'écrasons sans pitié, pour cette seule raison qu'elle peut nuire à l'un des représentants de notre espèce. Il est très légitime aux loups et aux lions d avoir des crocs en qualité de carnivores ; mais c'est aussi pour l'homme avoir un droit de légitime défense que d'en détruire l'espèce partout où il établit la sienne. C'est avec une légitimité semblable que l'humanité exerce et a toujours exercé une sélection négative, plus ou moins rigoureuse, de ceux de ses individus qui, violant le droit spécifique, étaient pour ses groupes sociaux des causes de nuisance, mettaient en péril leurs individus utiles et agissaient envers eux comme envers une espèce étrangère. »

La collectivité, l'individu lésé par un individu éprouve le besoin de réagir contre la nuisance. Et cette réaction est suppressive du délinquant ou préventive d'autres actes similaires. De ce besoin de réaction, de cette réactivité sont nés le droit et le devoir pour la société de se mettre à l'abri des actes criminels en empêchant le délinquant d'en commettre d'autres. Cette théorie de la défense sociale purement utilitaire est celle de Littré qui a écrit : « Par la constitution de Tesprit humain, la société adroit sur le malfaiteur. Celui-ci doit être traité comme un arbre défectueux que l'on corrige ou que môme on arrache dans certains cas. »

Salus populi sHpremalex esto^ telle est la maxime de ces philosophes, de ces criminalistes. Ils défendent la responsabilité sociale^ c'est-à-dire le droit pour la société de se garantir des criminels. Parmi se rencontrent nombre d*adeptes du libre arbitre. Obligés d'abandonner les critères de l'école classique, ils se réfugient dans la responsabilité sociale et affirment avec l'école positiviste italienne le fondement purement défensif de la pénalité. L'utilitarisme est la base de leur responsabilité socialequi n'a de commun que le nom avec la responsabilité véritable, classique.

La société aie droit de se défendre et de se conserver. L'homme est responsable parce qu'il vit en société et rien qu'à cause de cette existence sociale. Celui qui ne vit pas en collectivité n'a ni droits, ni devoirs. Il ne rend compte à personne de ses actes... à moins que l'on imagine un dieu quelconque.

Toute action produit une réaction. Tout agent ressent donc

toujours les conséquences naturelles et sociales de ses actions mômes. Il en répond, il en est responsable vis-à-vis des milieux cosmiques ou sociaux par cela seul qu'il est Tauteur de ses actions. L'école positiviste italienne revient ainsi à la responsabilité basée sur la simple attribution du fait, tel que cela était primitivement. Logique avec elle-même, elle transfère de Tordre civil dans 1 ordre pénal la conception générale des Anglo- Saxons qui affirment, avec Holmes, que « toute personne agit toujours à ses risques et périls quel que soit Tétat de sa conscience ». Partant de là^ les fous, les aberrants d'une quelconque façon sont considérés par Técole positiviste comme socialement responsables.

A vrai dire, cette école philosophique nie toute responsabilité. « Appuyer la responsabilité sur le salut public, c'est réellement la supprimer. » Voilà Topinion de M. Tarde et nous sommes entièrement de son avis. Cette responsabilité sociale est un fantôme de responsabilité. Elle en porte le nom ; elle n'est point la chose. Il vaudrait mieux choisir un autre terme bien différencié qui dissipe toute confusion. Et il en est de fréquentes. Il ne s'agit pas là seulement d'une question de mots. Il s'agit d'une question d'idées car la pénalité est la conséquence de la responsabilité classique tandis que la thérapeutique et rhygiène sociales sont la conséquence de la responsabilité positive. Ce maintien du vocable « responsabilité » dans la terminologie de Técole italienne entraine celui du terme « pénalité » bien que le concept de la pénalité classique diffère du concept de la pénalité positiviste. Le droit de punir, c'est le droit de se préserver. C'est une fonction de conservation vitale dans l'organisme social. Comme l'a exposé M. Dimitri Drill aux divers Congrès d'anthropologie criminelle, « l'école lombrosienne renonce entièrement au principe de la loi du talion prise dans ses différentes modifications comme but final et principal et comme base de tout châtiment judiciaire. Cette école ne reconnaît en pareille punition d'autre base et d'aulre but que la nécessité de protéger la société contre les conséquences fâcheuses du crime. Vu de cette manière, le caractère distinctif de la punition est foncièrement changé et l'idée de la punition elle-même devient plus rationnelle; il ne s'agit plus

de faire souÉFrir pour causer des souffrances ou pour satisfaire un sentiment de vengeance... Les conceptions de la vengeance, de la satisfaction et de la terrorisation ne trouvent plus de place dans les fondements et le but de la responsabilité. Elles sont remplacées par la conception des mesures salutaires destinées à reformer et à refaire Tbomme ».

On le voit, quoique employant une même terminologie que les classiques, les adeptes de l'école positiviste entendent des choses toul autres. Aussi estimons-nous, pour éviter les erreurs d'interprétation, pour préciser les idées, qu'il est bon, puisque rirresponsabilité morale est certaine, de recourir à un autre vocabulaire et d'abandonner les expressions de pénalité, responsabilité sociale ou pénale ou légale.

L'individu qui commet des actes dissonants dans la société, au milieu de laquelle il vit, provoque nécessairement dans cette société un besoin de réaction. C'est fatal, inévitable. L'activité individuelle ou collective engendre la réactivité individuelle ou collective. A des modes divers d'action répondent des modes variés de réaction. Nous n'avons nul besoin du concept de responsabilité basée sur un libre arbitre, une liberté de l'intelligence qui n'existent pas, sur une normalité, une identité individuelle dont il est impossible de fixer les critères. Il suffit qu'il y ait dissonance de certains actes pour que la conséquence en soit la répression, la prévention. La réactivité individuelle ou sociale est la conséquence inéluctable de l'activité individuelle et sociale. Elle se manifeste par des. procédés de correction, de traitement préventif ou suppressif si les actes ont détonné dans le milieu, s'ils ont été jugés nuisibles par la majorité des membres de la collectivité.

Nous estimons donc qu'il faut remplacer le terme de responsabilité sociale par celui de la réactivité sociale, car le concept entendu sous le premier terme ne correspond pas à l'idée commune, classique de la responsabilité. La réactivité sociale a pour produit nécessaire, au lieu des peines et châtiments, un traitement préventif, une hygiène et une prophylaxie sociales s'adressant plus haut que l'individu agent, aux causes marnes des actes dissonants.

A. Hamon.

ÉTUDE DE l'intoxication PAR L^OXYDE DE CARBONE 639

LABORATOIRE DE MÉDECINE LÉGALE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE CRACOVIE (Autriche)

CONTRIBUTION A L'ETUDE DE LINTOXICATION PAR LOXYDE DE CARBONE Par le D' Kachholz . le D' V. Sieradzki

professeur de médecine légale chef des travaux du laboratoire

L'intoxication par l'oxyde de carbone, que le suicide et encore plus l'imprudence rendent si fréquente, a déjà été étudiée et décrite d'une manière tout à fait spéciale. Dans tous les manuels et traités de médecine légale, ainsi que dans les nombreux travaux des auteurs français et étrangers publiés sur ce sujet, on peut trouver tout ce qui concerne Tétiologie, la symptomatologie et les lésions anatomiques que Ton observe à l'autopsie des empoisonnés par l'oxyde de carbone. Nous n'insistons pas sur cette riche littérature ; nous appelons cependant Tattention sur une des dernières publications faites sur ce sujet, à savoir : les Asphyxiés par le gaz, les vapeurs et les anesthésiques , par IVL Brouardel.

Nous avons étudié l'action de Toxyde de carbone sur le sang en nous plaçant à un point de vue plutôt théorique que pratique ; et, si nous nous permettons de demander l'hospitalité des Archives^ c'est que nous croyons que nos recherches ne manquent pas d'intérêt scientifique, et qu'elles peuvent être utiles autant aux théoriciens qui font des études sur l'intoxication oxycarbonée, qu'aux médecins légistes qui en retireront des profits pour leur pratique.

C'est un fait bien connu que l'action de l'oxyde de carbone sur le sang consiste en ce que ce gaz s'unit avec l'hémoglobine dont il chasse Toxygèue. Le sang prend alors une coloration d'un rouge plus vif; et, dilué dans de Teau, donne un spectre d'absorption qui est presque semblable à celui du sang normal,

6i0 KACHHOLZ ET V. SllfiRADZKl

c'est-à-dire qu'il présente deux bandes entre les raies D et E, mais un peu reportées vers la droite du spectre. Cependant, en présence de certains agents réducteurs, et, en particulier, du sulfhydrate d ammoniaque, ces bandes ne se fondent pas en une seule, ainsi que celles du sang normal, mais persistent d'une manière définilive ; ce qui distingue immédiatement le sang oxycarboné du sang normal. D'auhe part, si l'on introduit de Toxyde de carbone dans une solution d'hémoglobine réduite, la bande unique de cette dernière substance se dédouble, et les deux nouvelles bandes ne disparaissent plus malgré la présence du sulfhydrate d'ammoniaque. La combinaison de l'hémoglobine avec Toxyde de carbone est très stable et très résistante ; et, bien que la théorie de Claude Bernard, d'après laquelle tout globule rouge chargé d'oxyde de carbone serait un globule mort, soit trop absolue, il est bien difficile de remplacer l'oxyde de carbone par l'oxygène. Mais, en faisant arriver un puissant courant d'oxygène sur du sang chargé d'oxyde de carbone, il peut se produire le changement de l'hémoglobine oxycarbonée en oxyhémoglobine ; ce qui a lieu soit par hyperoxydation, c'est-à-dire parla transformation de l'oxyde de carbone en acide carbonique, soit au moyen du remplacement direct de cet oxyde par Toxygène.

Liman a démontré que l'on peut aussi, au moyen de l'oxygène, expulser du sang une partie de l'oxyde de carbone, en agitant fortement une solution de sang oxycarboné mélangée d'air, et en la transvasant d'un récipient dans un autre, pendant un laps de temps d'au moins une heure.

Voilà pourquoi, lorsque nous avons à secourir une victime de cette intoxication, nous pratiquons dune manière énergique la respiration artificielle; le sang, étendu sur une très grande surface des alvéoles pulmonaires, se charge enfin d'oxygène; et par suite, le centre nerveux de la respiration peut être quelquefois excité de nouveau.

Le sang oxycarboné, exposé à l'air, conserve d'autant plus longtemps ses caractères spectroscopiques, qu'il se putréfie beaucoup plus lentement que le sang normal. Nous pouvons donc dire, d'une manière générale, que l'oxyde de carbone a une grande affinité pour l'hémoglobine, et qu'il fait avec elle

ÉTUDE DK l'intoxication PAR l'oXYDE DE CARBONE 641

une coDtibinaison beaucoup plus stable qu'une simple solution d'un gaz dans un liquide.

Ensuite, nous avons étudié comment se comportent les dérivés de Thémoglobine par rapport à l'oxyde de carbone.

LA MÉTHÉMOGLOBINE

Prenons d'abord la méihémoglobine comme étant le dérivé le plus rapproché de Thémoglobine en laquelle elle peut ^tre de nouveau transformée.

La méthémoglobine se forme aux dépens de l'hémoglobine dans un grand nombre de conditions : ce sont surtout les agents oxydants, le vide, la chaleur, les acides en très petite quantité, enfin la putréfaction qui causent cette transformation.

Il y a deux sortes de méthémo^lobines, Tune neutre ou faiblement acide, l'autre alcaline.

On obtient la première en ajoutant à une solution d'oxyhémoglobine (de sang) quelques gouttes de solution de ferricyanure de potassium. Le liquide devient jaunâtre, très souvent faiblement acide, et il montre dans le spectroscope une bande très nette, située dans le rouge, entre les raies C et D. Outre cette bande, qui est très caractéristique, quelques auteurs en signalent encore trois autres : deux qui occupent la même position que celles de Toxyhémoglobine, et la troisième qui est dans le violet avant la raie F.

En effet, on voit très fréquemment deux bandes semblables à celles de roxyhémoglobine. Mais elles ne sont le plus souvent que transitoires, vu qu'au bout d'un certain temps, elles disparaissent : nous pouvons donc les considérer comme n'étant que les bandes de Toxyhémoglobine non encore transformée en méthémoglobine. Quant à la quatrième, qui apparaît dans le violet, elle est très faible et n'est visible que dans les fortes dissolutions. En ajoutant à la solution de méthémoglobine quelques gouttes de sulfhydrate d'ammoniaque, elle se colore en rouge et ne montre plus au spectroscope que la seule bande de l'hémoglobine réduite. Cette dernière batide se dédouble facilement pour produire les deux bandes de l'oxyhémoglobine lorsqu'on agite le liquide avec de l'air. Donc, les agents réducteurs trans-

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forment la mélhémoglobine en hémoglobine réduite. Quelquefois la réduction se fait spontanément par le processus de la putréfaction. Cela a lieu quand on laisse reposer la solution pendant un certain temps.

Nous avons fait passer un courant d'oxyde de carbone pur par une solution de méthémoglobine neutre (3 %) pendant un espace de temps de dix à trente minutes, et nous avons constaté que la solution de mélhémoglobine, soumise à l'influence de l'oxyde de carbone, n'est modifiée ni sous le rapport de sa couleur, ni sous celui de ses caractères spectroscopiques.

En outre, si on ajoute quelques gouttes de solution de ferricyanure de potassium à une solution de sang oxycarboné, on obtient la même mélhémoglobine que celle qui provient du sang normal; cependant la transformation se fait un peu plus lentement. Si à une solution de méthémoglobine qui provient de s^ng oxycarboné, ou qui a été mélangée avec de l'oxyde de carbone, on ajoute quelques gouttes de sulfhydrale d'ammoniaque, on constate que la solution devient rouge et présente au spectroscope deux bandes pareilles à celles de Toxyhémoglobine, mais qui cependant ne se fondent pas en une seule, môme sous rinfluence d'un excès de sulfhydrale d*ammoniaque. Il en résulte que le spectre obtenu est celui de l'hémoglobine oxycarbonée.

Nous en concluons que l'oxyde de carbone ne se mélange que d'une manière mécanique avec une solution de méthémoglobine neutre, sans faire avec elle une combinaison semblable à celle qu'il forme avec l'hémoglobine.

Pour confirmer notre conclusion nous avons fait Texpérience suivante : Nous avons transformé en méthémoi^lobine deux portions égales de solution (3 ®/o) de sang oxycarboné en les traitant Tune et Tautre par la môme quantité de forricyanure de potassium. Alors, l'une d'elles a été agitée avec de l'air et transvasée d'un verre dans un autre pendant cinq à dix minutes, et ensuite on a ajouté à l'une et à l'autre la môme quantité de sulfhydrale d'ammoniaque : les deux liquides sont devenus rouges, mais tandis que l'un d'eux montre au speclrocope les deux bandes de l'hémoglobine oxycarbonée irréductibles ; l'autre après avoir été agitée avec de l'air ne donne que Tunique

ÉTUDE DE l'intoxication PAR l'oXYDE DE CARBONE 643

bande de Thémoglobine réduile qui, par une nouvelle agitation avec Tair, peut se dédoubler et produire les deux bandes de roxyhémoglobine.

Nous avons observé ce phénomène non seulement dans du sang artificiellement oxycarboné au laboratoire, mais aussi dans du sang d'individus morts par suite de cette intoxication.

Ce phénomène est très caractéristique et très frappant surtout pour la démonstration ; car un seul et même sang fournit deux liquides de comparaison, c'est-à-dire deux spectres.

La mélhémoglobine alcaline s'obtient de la méthémoglobine neutre en ajoutant à une solution de cette dernière une très faible quantité d*un alcali, par exemple de l'hydrate de potasse ou deTammoniaque ; pour cela, il suffit de remuer une solution de méthémoglobine neutre avec une baguette de verre préalablement trempée dans une solution d'hydrate de potasse (20 */o — 30 **/o). Le liquide, qui devient rouge, montre trois bandes au spectroscope : Tune avant D, très mince et pâle ; quant aux deux antres elles sont entre D et E. La première se joint à la seconde par une ombre peu foncée. La méthémoglobine alcaline, laissée à la température de la chambre, se transforme facilement en méthémoglobine neutre, et, dans ce cas, il suffit d'y ajouter encore une fois de l'alcali, pour Talcaliser de nouveau. Il faut cependant se garder d'en verser trop, parce que la méthémoglobine se transforme facilement en hématine. Sous l'influence d'agents réducteurs, elle se change en hémoglobine réduite.

Quelquefois quand on a ajouté trop d'alcali, on peut voir paraître le spectre de la méthémoglobine alcaline ; mais, sous l'influence du sulfhydrate d'ammoniaque, l'hémaline réduite se forme avec son spectre caractéristique.

Par rapporta l'oxyde de carbone, la méthémoglobine alcaline se comporte de la même manière que la méthémoglobine neutre, c'est-à-dire qu'elle ne change ni de couleur, ni de spectre ; mais elle se transforme quelquefois, pendant l'expérience, en méthémoglobine neutre: car elle est très facilement altérable. Lorsqu'elle provient d'un sang oxycarboné. elle ne diffère en rien de celle qui est obtenue du sang normal,

644 KÂGHHOLZ ET Y. SlERADZKI

l'hématine

L*hémaline est un dérivé dont on ne peut plus reconstituer rhémoglobine. Elle se forme dans toutes les conditions où se décompose l'hémoglobine et principalement par la chaleur, les alcalis, les acides, la putréfaction, etc. Il y a Ihémaline alcaline et rhématine acide. Nous obtenons de Thématinc alcaline de la manière la plus simple^ en ajoutant de l'alcali, et surtout de l'hydrate de polasse, à une solution d'oxyhémoglobine (de sang) et en chauffant ce mélange jusqu'à Tébullition. L'hématine alcaline est caractérisée par une couleur rouge dans ses couches épaisses et verte par transparence, elle ne montre au spectroscope qu'une seule bande d'absorption assez large, mal limitée et correspondant à la raie D. En ajoutant du sulfhydrate d'ammoniaque à une solution d'hématine alcaline, ce dernier liquide devient rouge et présente au spectroscope deux bandes d'absorption : l'une forte, située entre D et E ; et l'autre plus faible entre E et b. Elles sont donc plus reportées vers la droite du spectre que les bandes de l'hémoglobine oxycarbonée ou de l'oxyhémoglobine.

Si Ton n'a pas ajouté trop de sulfhydrate d'ammoniaque on peut, en agitant ce liquide avec de l'air, faire disparaître ces deux bandes qui alors se remplacent par la bande de l'hématine alcaline.

Tels sont les caractères de l'hématine réduite ou hémochromogène. Pour la réduction de l'hématine alcaline, il ne faut qu'une très faible quantité d'agent réducteur.

Si Ton s'est servi, pour obtenir de l'hématine, d'un sang qui n était pas frais, ou qui était déjà en putréfaction, on aperçoit dans le spectre, outre la bande de l'hématine alcaline, les deux bandes de l'hémochromogène, mais peu distinctes , le même fait s'observe dans une solution d'hématine qui a été abandonnée pendant quelques jours à la température de la chambre. Si alors on y ajoute du sulfhydrate d'ammoniaque, le spectre composé disparaît, et il se montre le spectre simple de l'hémochromogène.

Nous avons introduit de l'oxyde de carbone pur dans une solution d'hématine alcaline, et voici ce que nous avons observé.

i ÉTUDE DE l'intoxication PAR L^OXYDE DE CARBONE 645

Dans la grande majorité des cas, la solution d'hématine alcaline, sous l'influence de l'oxyde de carbone, ne changeait ni de couleur, ni de spectre ; mais lorsqu*on y ajoutait du sulfhydrale d'ammoniaque, elle prenait une coloration rouge, un peu plus vive que celle de l'hémochromogène normal, et il se montrait un spectre composé de deux bandes qui se distinguaient de celles de l'hémochromogène normal en ce qu'elles n'étaient pas si bien limitées^ quelles étaient plus foncées, qu'elles ne disparaissaient pas par l'agitation avec Tair et qu'elles étaient plus reportées vers la gauche du spectre, de sorte qu'elles occupaient la môme place que les bandes de Thémoglobine oxycarbonée. Ces caractères du spectre n'avaient pas toujours la même précision et nous avons pu observer toutes les nuances comprises entre le spectre de l'hémochromogène ordinaire et celui qui a été décrit plus haut. Nous avons constaté que ces diff'érences dépendaient de la quantité d'oxyde de carbone qui avait été introduite dans la solution d'hématine. C'était donc l'hémochromogène oxycarboné, découvert et décrit déjà par Hoppe-Seyler. 11 est plus facile d'obtenir de l'hémochromogène oxycarboné en introduisant directement de l'oxyde de carbone dans une solution d'hémochromogène ordinaire, qui s'unit assez rapidement avec ce gaz ; car l'oxyde de carbone ne se mélange que mécaniquement avec la solution d'hématine alcaline, et il suffit d'agiter ce liquide, pendant un certain temps, de le chauff'er ou bien de le laisser quelques heures à l'air pour que ce gaz disparaisse entièrement, et alors, sous l'influence du sulfhydrate d'ammoniaque, se montre le spectre de l'hémochromogène ordinaire. On peut démontrer ce fait en expérimentant avec deux portions d'une solution d'hématine, ainsi que nous l'avons décrit plus haut, en étudiant la méthémoglobine. L'hémochromogène oxycarboné est une combinaison bien stable et résistante, mais à un moindre degré que l'hémoglobine oxycarbonée. Non seulement, il peut se transformer par l'ébullition en hémochromogène normal (ce qui est facile à comprendre, mais encore lorsqu'il est aban-" donné pendant quelques jours à l'air, il peut perdre la plus grande partie de son gaz ; et, dans ce cas, on voit son spectre se modifier d'une manière plus ou moins complète, mais qui est toujours en rapport direct avec la quantité du gaz qu'il a conservée.

646 KACHUOLZ KT V. SlBRADZKl

Ensuite nous avons voulu transformer du sang oxycarboné enhématineeteii hémochromogène oxycarboné. Il se comprend qu'on ne peut pas, dans cette expérience, chauffer le liquide additionné d'hydrate de potasse ; car la chaleur expulserait rapidement tout le gaz. Or, nous avons ajouté un excès d'hydrate de potasse dans une solution de sang oxycarboné ; nous avons remué ce mélange tout doucement et nous l'avons ensuite laissé reposer. Pendant longtemps nous n'avons rien observé que les bandes de l'hémoglobine oxycarbonée ; mais au bout d'environ vingt-quatre heures, une transformation s'est opérée, et Thématine obtenue de cette manière ne différait en rien de l'hématine provenant du sang ordinaire.

Cependant lorsque nous avons ajouté du sulfhydrate d'ammoniaque à cette dernière solution, nous n'avons presque jamais observé le spectre pur de rhémochromogène oxycarboné, mais très souvent nous avons vu paraître le spectre de l'hémochromogène ordinaire, et quelquefois une de ses nuances comprises entre le spectre de Thémochromogène ordinaire et celui de rhémochromogène oxycarboné. Il est donc évident que tout le gaz s'est enfui après la décomposition de l'hémoglobine.

Si cependant à une solution de sang oxycarboné on ajoute un excès d'alcali et qu'on y verse immédiatement du sulfhydrate d'ammoniaque, on obtient au bout de vingt à trente minutes de rhémochromogène oxycarboné.

Voilà ce qui se passe dans la plupart des cas. Mais quelquefois, en introduisant de l'oxyde de carbone dans une solution d'hématine alcaline, nous avons remarqué que ce mélange changeait de couleur et devenait ou rouge ou d'un brun plus foncé, et alors elle présentait au spectroscope un spectre composé d'une bande de l'hématine alcaline et de deux bandes de rhémochromogène oxycarboné, toutes les trois peu distinctes.

En ajoutant à cette solution du sulfhydrate d'ammoniaque on obtenait le spectresimple de rhémochromogène oxycarboné; cela arrivait ordinairement quand le sang, pris pour l'expérience, n'était pas frais, et cela s'explique par l'action réduisante de certains produits de la putréfaction, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Mais quelquefois nous avons fait la même observation bien que le sang eût été tout à fait frais: nous croyons

ETUDE DE l'intoxication PAR l'oXYDE DE CARBONE 647

qu'alors l'oxyde de carbone a agi comme agent réducteur, mais nous ne pouvons pas dire de quelles conditions dépend ce fait.

Quant àThématine acide, on Tobtient en chauffant une solution de sang avec une certaine quantité d'acide acétique ; ce liquide devient alors jaunâtre el donne un spectre qui est presque semblable à celui de la méthémoglobine en solution neutre, c'est-à-dire une bande très nette située dans le rouge entre les raies C et D. Pour transformer Thématine acide eu hémochromogène il faut Talcaliser en l'additionnant d'une solution d'hydrate de potasse. Il se fait alors un coagulum qui disparait bientôt sous Tinfluence d'un excès d'alcali, et la solution se transforme en hémaline alcaline. Si on ajoute à ce dernier liquide quelques gouttes de sulfhydrate d'ammoniaque, on obtient de l'hémochromogène. On a aussi de l'hématine acide par le procédé de M. Szygeti, c'esl-à-dire en chauffant une solution de sang avec de l'acide phénique concentré et de l'alcool absolu (parties égales de chaque).

L'hématine obtenue par ce procédé a l'avantage d'être plus facile à alcaliseret à réduire.

L'hématine acide, quel que soit le procédé dont elle provienne, se comporte envers l'oxyde de carbone comme l'hématine alcaline.

Soit que Ton introduise de l'oxyde de carbone dans une solution d'hématine acide, soit que l'on prépare de l'hématine acide avec du sang oxycarboné (sans chauffer le liquide pendant la préparation), on observe toujours le même spectre et le liquide ne change pas du tout de couleur ni de spectre. Mais lorsque cette solution est alcalisée et réduite, on aperçoit le spectre de l'hémochromogène oxycarboné à la condition qu'il y ait assez d'oxyde de carbone et que cet oxyde ne se soit pas dissipé pendant la préparation.

l'hématoporphyrine

L'hématoporphyrine est un dérivé de la matière colorante qui est dépourvu de fer. On l'obtient en solution acide en traitant le sang par l'acide sulfurique concentré : elle se caractérise par sa belle couleur violette et montre au spectroscope deux bandes

648 KACHHOLZ ET SIBRiDZKl

d'absorption, Tune étroite, immédiatement avant la raie D; l'autre plus large entre D et E.

L'hématoporphyrine alcaline s'obtient en diluant dans une solution concentrée d'hydrate de potasse le sédiment resté après Tévaporation de Tacide contenu dans une solution d'hématoporphyrine acide.

Elle présente quatre bandes d'absorption. Tune entre G et D, deux autres entre D et E, et la quatrième entre E et F. Sous l'influence de Toxyde de carbone, Thématoporphyrine acide et l'alcaline ne changent ni de couleur, ni de spectre, ainsi que rhématoporphyrine, obtenue du sang oxycarboné, ne diffère en rien de celle obtenue du sang ordinaire.

11 résulte de nos expériences que de tous les dérivés de la matière colorante du sang l'hémoglobine et rhémochromogène seuls changent de caractères, sons l'influence de l'oxyde de carbone. La planche ci-jointe présente les modifications des spectres. Cependant quelques auteurs ont décrit des combinaisons formées par d'autres dérivés de la matière colorante du sang, avec l'oxyde de carbone; et, en particulier, celles de l'hématine alcaline et de la méthémoglobine neutre.

Nous avons déjà remarqué plus haut, en étudiant l'hématine alcaline, qu'elle ne se comporte pas toujours de la même manière ; mais cela ne nous expliquait pas les différences de résultats données par les auteurs. En cherchant l'explication de ce fait nous avons trouvé que la cause principale en était qu'ils avaient expérimenté avec du gaz d'éclairage au lieu de prendre de l'oxyde de carbone pur. Le gaz d'éclairage contient, outre beaucoup d'autres éléments, du cyane, et c'est à ce corps qu'il faut attribuer les changements du spectre de la méthémoglobine neutre et de l'hématine alcaline; car alors, il se forme très souvent de la cyanométhémoglobine et de la cyanohématine. Nous avons opéré avec de Toxyde de carbone pur obtenu en traitant l'acide oxalique par l'acide sulfurique concentré après avoir lavé le gaz en le dégageant dans une solution d'hydrate de sodium pour le débarrasser de l'acide carbonique. On peut aussi expérimenter avec du gaz d'éclairage, mais il faut auparavant le débarrasser du eyane, ce qui se fait en le faisant passer par une solution concentrée d'hydrate de potasse.

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