‹ Archives d'Anthropologie criminelleChapitre 46 sur 134 · LA PAROLK EN MIROIR · texte numérisé non relu

LA PAROLK EN MIROIR

Chacun sait ce qu'en pathologie nerveuse on appelle récriture en miroir^ écriture que \qs gauchers, ayant eu pendant un certain temps rhabitude d'écrire de la main gauche, exécutent très facilement, ainsi que je pourrais le démontrer par un exemple personnel, étant moi-même gaucher de naissance, et ayant appris à mes débuts, à récole primaire, à écrire de la main gauche.

Mais il ne me semble pas que jusqu'à présent on ait signalé un trouble absolument identique pour la parole, trouble que par analogie on me permettra d'appeler : La parole en miroir, quoique ces deux mots jurent assez de se voir accolés.

Pour la première fois, ce symptôme très bizarre parait avoir été observé par mon ami, M. le D' Doyen, qui m'a fait part de sa remarque il y a déjà quelques mois; son observation si curieuse vient en tout cas d'être publiée dans Texcellente thèse de l'un de ses élèves, M. le D' Marcotte, et mérite vraiment qu'on attire l'attention sur elle.

Il s'agissait d'une petite fille de 12 ans, paraissant atteinte d'abcès cérébral consécutif à une otite, et qui fut trépanée in extremis. On crut, après l'opération, à de la syphilis. £n tout cas, une amélioration notable se produisit; mais l'aphasie persista, et c'est alors que l'enfant se mit à prononcer des phrases incompréhensibles. Par exemple celle-ci :

« Te-tan^ma; Yen'dosieur'mon,chant'mé;Le'quil'tran'Str*lais^ me vou^lez'vou. »

La malade manifestait alors une colère très vive, voyant qu'on ne la comprenait pas; elle répétait constamment des phrases analogues, avec une volubilité croissante.

C'est alors qu'on eut l'idée d'écrire ce qu'elle disait et qu'on s'aper* çut que ces paroles avaient parfaitement un sens. L'enfant débitait tout simplement les mots en inversant les syllabes de la dernière à la première^ cela pour des phrases de 8, 10, 15 mots même, et sans la moindre erreur. Ainsi, les phrases citées plus haut voulaient dire : Ma tante; Monsieur Doyen^ méchant; Voulez-vous me laisser tranquille. »

Ce trouble de langage a persisté cinq semaines chez celte fillette, qui est aujourd'hui une grande jeune fille, d'une santé tout à fait florissante.

Nous laissons aux spécialistes le soin d'étudier à fond ce nouveau trouble du langage. Pour nous, nous avons cru de notre devoir de journaliste de ne pas laisser celte curieuse observation perdue au milieu d'interventions chirurgicales, et c est pour cette raison que nous avons tenu à la mettre en vedette. Certainement les neurologistes n'auraient pas été la chercher au milieu des récits de trépanation, et c'eût été dommage. (Progrès médicaly 28 novembre 1896.)

Marcel Baudouin.

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