A PROPOS DU CONGRÈS DE GENÈVE
M. Tarde, chef de bureau au ministère de la justice, — Il est difficile de formuler une opinion sur un Congrès auquel on n'a pas assisté ; mais peut-èlre est-on dans des conditions favorables pour juger les travaux d'une assemblée quand on peut faire abstraction de ses relations personnelles qui, malgré tout, influent sur le jugement, et peut-être atténuent un peu Tangle des contradictions.
J'ai donc, par suite d*une circonstance privée, eu le regret de ne pas assister au Congrès de Genève. Mais mon regret a été diminué un peu par la connaissance que j*ai eu des comptes rendus divers do ce Congrès. Certainement celui de M. le D' Motet est un des plus nets, des plus précis, des plus complets et des plus impartiaux ; mais, comme les autres, il m'a prouvé qu'en réalité la question n'a pas fait un pas. Ce Congrès est la réédition, sous une forme italienne plus accusée, de ceux de <889 et 1892 ; les mêmes questions, de nature très dissemblable, appartenant les unes à Tanthropologie, les autres à la pathologie psychologique, les autres au droit, les autres encore à des sciences multiples, ont été agitées et ont formé, en vertu d'un lien tout factice, ce que M. Alfred Gautier, professeur à Genève, appelait un conglomérat, et non une science à proprement parler. Voilà l'impression qu'il me reste: c'est qu'on trotte sous soi, et qu*on n'avance pas ; on dit toujours comme à l'opéra : m Marchons I » et on est toujours à la même place.
A quoi tient cette agitation stationnaire de l'anthropologie criminelle ? Je dois le dire : à ce que le lombrosianisme n'a pas été liquidé.
Lombroso est un grand agitateur. Nous lui devons la reconnaissance d'avoir été la grande pincette agitatrice du feu qui nous dévore ; mais les grosses bûches qu'il a mises dans le feu sont toutes consumées maintenant ; il n'en reste rien qu'une pincée de cendres. (Applaudissements,)
Je ne réédite pas en ce moment M. Zakrewsky. M. Zakrewsky a été vraiment trop favorable à Lombroso. Il a établi une confusion
(i) Séance de la Sociale générale des Prisons,du 18 novembre 1896 {Bul/etin, eic , n» 8. décembre 1896).
entre le lombrosianisme eV^ l'anthropologie criminelle. Je ne crois pas l'anthropologie morte parce que je crois le lombrosianisme enterré. Non, ce qui entrave les progrès de l'anthropologie, c'est l'obstination de son fondateur à persévérer dans ses idées étroites cent fois démolies et qui, nées en lui d'un parti pris très ancien, s'y maintiennent malgré tout.
Veuillez lire les lettres qu'Emile de Laveleye, au cours d'un voyage en Italie, écrivait à la fin de l'Empire I M. de Laveleye, voyageur très instruit, traverse Milan vers 1869, je crois. Il consigne sur son journal ses impressions de la journée. Il dit : « On m'a présenté un jeune savant inconnu, qu'on appelle le CK Lombroso, qui est une espèce de toqué, un monomane. 11 m'a parlé de certains signalements anatomiques auxquels on reconnaîtrait les criminels, ce qui serait bien commode pour les jnges d'instruction. » M. de Laveleye écrit là-dessus quatre ou cinq lignes et il passe.
Donc, dès 1869 environ, la conviction de Lombroso était entière. 11 n'avait pas fait, en ce moment, ses 40 ou 50,000 expériences accumulées. Non, c'était avant l'expérience, en vertu d'une forme d'esprit que nous connaissons pour avoir été celle de Gall, en vertu de cette forme d'esprit qui pourrait être comprise dans les classifications de Kant, qu'il décidait, qu'il dogmatisait, lui qui est l'autoritaire par excellence, l'existence nécessaire du criminel-né. Et ce qu'il ap|>elle l'expérience, cette accumulation d'observations indigestes, absolument sincères d'ailleurs, mais dépourvues de toute critique, qu'il a entassées depuis, n'a servi qu'à le fortifier dans son idée mère, parce qu'il avait sur les yeux les lunettes du parti pris, évidemment déformantes, qui n'ont jamais été aussi épaisses sur les yeux de personne. (Bravos.)
Gomment se fait-il. Messieurs, que, malgré tout, je croie que l'anthropologie criminelle existe ? Au Congrès, on n'a même pas su élucider cette question I
Anthropologie criminelle ? Il faut cependant savoir ce qu'on dit quand on prononce ces deux mots.
D'abord, qu'est-ce que l'anthropologie pure et simple ? N'allez pas me dire que l'anthropologie, c'est la connaissance de l'homme; entendue avec une telle ampleur, cette expression perd toute limite et toute portée. L'anthropologie proprement dite, c'est l'étude des variétés de la nature humaine au point de vue anatomique et physiologique ; c'est la caractérisation des variétés de l'espèce humaine par une sorte de signalement anatomique et physiologique propre à chacune de ses variétés.
Ainsi conçue, l'anthropologie est en train de se faire. Elle a même fait beaucoup plus de progrès que l'anthropologie du crime, car tout
le travail fait par rÉcole des anthropologistes français n'a pas été perdu. Elle a accumulé des observations qui permettent, par exemple, déterrant un crâne des époques préhistoriques, de dire à quelle race il appartient. Nous caractérisons ce crâne, nous le spécifions, nous savons quel il est; anthropologique ment, nous en avons une idée nette.
On peut aussi faire rentrer dans l'anthropologie ainsi comprise rétude des variétés de maladies mentales, et, assurément, la pathologie mentale est, pour les criminalistes, une des formes les plus intéressantes de l'anthropologie : c'est celle qui, peut-être, a fait le plus de progrès et je ne saurais comparer qu'à la précision toute spéciale à laquelle nos anthropologistes proprement dits ont amené l'observation des diverses races humaines, la netteté relative, si méritoire et si malaisée, des classifications de nos aliénistes, lorsqu'il s'est agi de superposer à la continuité des affections mentales la discontinuité des formules verbales, d'enfermer dans des mots précis ce qui semblait échapper à toute définition, ils sont parvenus, par une foule de rapprochements, à distinguer certaines formes, sur lesquelles ils sont en divergence plus apparente que réelle, des maladies mentales. Il y a des types de folie, d'aberration, de désorganisation des systèmes nerveux, reconnus par les aliénistes; il y a des déterminations exactes sur lesquelles ils peuvent être parfois en discordance, mais sur lesquelles le plus souvent ils sont d'accord.
En est-il de même en anthropologie criminelle ?
Lorsque les anthropologistes d'une part, d'autre part les aliénistes, cette variété d'anthropologistes, ont eu fait leur œuvre, ou pendant qu'ils étaient en train de Taccomplir, brillamment, je dois le dire, et solidement, les criminalistes sont intervenus, et assurément ils avaient raison d'intervenir. Ils ont alors baptisé une certaine science du nom d'anthropologie criminelle. Peu importe ce nom de baptême; il n'en est pas moins vrai qu'en effet il y avait quelque chose à faire pour eux. Ce quelque chose, c'était d'utiliser, aux tins de la justice criminelle, les ressources, les lumières nouvelles que l'anthropologie et spécialement la médecine mentale et la psychologie expérimentale offraient à leurs recherches.
C'était et c'est là encore le problème; c'est là le desideratum : nous voulons utiliser, aux fins de la justice criminelle, les lumières que nous offre le vaste champ d'exploration de la médecine mentale et même de l'anthropologie proprement dite.
Mais, au moment où l'on allait entreprendre cette recherche, une question préalable s'est posée, très curieuse d'ailleurs, c'est la question lombrosienne. Lombroso est intervenu en disant : « 11
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y a une variété de la nature humaine tout à fait distincte de celles que les anthropologistes ont étudiées ; ils ont distingué des races, c'est-à-dire des séries de générations dont l'origine est inconnue, qui se suivent et se transmettent héréditairement un certain type anatomique et psychologique. Eh bien, moi, je dis autre chose : dans n*importe laquelle de ces races, je découvre aussi des variétés, et j'en découvre une qui est, à certains égards, identiquement la même dans n'importe quelle race humaine ; il y a une classification de la nature humaine transversale des précédentes. »
La classification de la nature humaine propre aux anthropolocistes part ainsi de l'hérédité. La classification lombrosienne tranche, en vertu de principes à nous inconnus, avec la classification précédente et introduit un élément nouveau : dans n'importe quelle race, il existerait un type criminel qui serait reconnaissable à certains caractères analoroiques et physiologiques. En est-il ainsi ? Voilà la question.
Lorobroso a dit oui, et, je puis Taffîrmer, tous ceux qui ont étudié sagement et solidement ce sujet ont dit non, à commencer par quelqu'un dont M. le D' Motet avait raison de faire l'éloge tout à l'heure, à commencer par le lY Marro, médecin aliéniste très distingué, qui, tout en étant l'élève de Lombroso, a fait des recherches qui l'ont conduit, sans qu'il parût toujours s'en douter, à démolir la théorie de son maître.
Voilà donc où nous en sommes. Le type criminel de Lombroso est une chimère, et on poursuit, dans l'École italienne, une œuvre impossible, le sauvetage désespéré de cette erreur, qu'on sent bien être une erreur, mais qu'on voudrait raccrocher, en dépit du maître lui-même, à quelque théorie d'apparence plus solide.
Alors s'est présenté un esprit éminemment éclectique, quoique réclectisme ou l'apparence mémo de Téclectisme chez autrui lui fasse horreur, Enrico Ferri. Enrico Ferri est un merveilleux avocat de Cour d'assises, c'est là la qualification que lui donnent ses amis. 11 pousse au plus haut degré la faculté, caractéristique de Torateur-né, d'assembler et d'embrasser, dans ses amples formules, les idées les plus disparates, sans se douter le moins du monde de leur contradiction II est en train, en ce moment, de concilier son immense amour pour Lombroso et soo enthousiasme pour Karl Marx, ce qui n'a en rien diminué son culte pour Darwin et pour Spencer. Enrico Ferri, dans le feu oratoire qui l'embrase, fusionne ces théories comme il peut. Ne lui montrez pas leur opposition, il vous accuserait de syllogisme, et, quand il a dit de quelqu'un qu'il est syllogistique, c'est fini! Comment, sans syllogiser, peut-on raisonner, et comment, M* Année, N« 69. 27
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sans raisonner, peut-on penser? Je Tignore, et je lui laisse le soin de le dire.
Voici, entre mille autres, un exemple des contradictions de Ferri, dont il ne se doute pas. C'est à propos de la responsabilité pénale...
Mais, puisque je viens de toucher à ce sujet, abordons-le franchement. Eh bien ! oui, la question de la responsabilité pénale est la plus grave qui se pose à nous, et cette question n*a pas été tranchée, ni même touchée par le Congrès de Genève.
Remarquez bien que ce qui résulte de plus net de Fanthropologie criminelle, telle que je la conçois, de l'anthropologie criminelle ayant pour but purement et simplement d'utiliser les lumières de la pathologie mentale, c'est que le champ de l'irresponsabilité pénale s'est élargi. C'est déjà un grand point. Nous savons que la justice criminelle, dans le passé, égarée par son ignorance, a condamné au feu, aux travaux forcés ou à la prison, suivant les temps, de véritables fous. Il est certain que, dans notre temps, dans notre siècle, nous avons vu des assassins maniaques transformés en criminels, tout simplement par Tinsuffisance scientifique des jurés, ou même des experts.
Cela est certain, le domaine de Tirresponsabilité pénale s'est fort agrandi. S'ensuit-il que la responsabilité pénale soit un vain mot? S'ensuit-il que, prolongeant indéfiniment ce progrès, on doive, comme Enrico Ferri, déclarer que la responsabilité pénale est une survivance, une entité fantastique, un vieux vestige du fétichisme de nos pères et que, en vertu du même progrès qui fait que nous ne croyons plus à la responsabilité des fous, avant peu nous ne croirons plus à la culpabilité des criminels?
Ferri est tellement frappé de ce rapprochement que cent fois il y revient. Pour lui, le même progrès, qui nous a conduits à ne plus punir de vrais fous, comme on le faisait avant Pinet, à ne plus leur infliger des châtiments déshonorants, doit nous conduire, dans un avenir prochain, à ne plus condamner à une peine qui implique une flétrissure, un déshonneur, un blâme, à la prison ou à l'amende, ceux que nous qualifions criminels maintenant, ceux que nos aliénistes eux-mêmes, le D' Motet en tête, qualifient criminels dans leurs rapports. Pourquoi cela ? Parce que la loi de l'évolution le veut ainsi.
Et, lorsqu'on le presse à ce sujet, savez-vous ce qu'il dit? « Autrefois on condamnait les fous à des châtiments corpol*els, parce qu'on attribuait à la mauvaise volonté ce qui provenait d'un vice d'organisation. »
Mais, dites-moi, qu'est-ce que cela prouve? C'est que de tout
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temps on a considéré la mauvaise volonté comme appelant la réprobation et l'indignation. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que de tout temps on a distingué nettement, ou plutôt profondément, deux catégories d'actes nuisibles à autrui et socialement préjudiciables, mais non de la mémo façon, à savoir ceux que Tagent a commis sans le vouloir ou sans le vouloir méchamment, et ceux qui ont été Teffet de sa volonté et de sa méchanceté? Aussi peut-on affirmer sans crainte que, toutes les fois que Thomme de Tavenir, Thomme aussi éclairé qu'il puisse être, Thomme du vingtième siècle, aussi bien que celui du treizième ou du seizième, verra un homme qui, par mauvaise volonté, méchamment, tue, vole ou viole, il éprouvera un sentiment particulier qu'on appelle le sentiment de l'indignation et de la réprobation. Je ne dis pas qu'il aura raison toujoui*s de céder à ce sentiment et de commettre les actes qu'il lui inspire souvent, d'agir par représailles pénales et vindicte publique, mais je dis que toujours, dans l'avenir comme dans le passé, la mauvaise volonté, traduite par des actes nuisibles à autrui, appellera la répression pénale et la flétrissure morale.
Voilà des distinctions qui s'imposent. On croit répondre à cela lorsqu'on vient nous jeter la théorie des trois facteurs, ou bien lorsqu'on vient nous dire que la responsabilité sociale se substituera à la responsabilité pénale.
Qu'il y ait trois facteurs ou qu'il y en ait dix, peu importe I Vous ne nous apprenez rien en distinguant des facteurs physiques, anthropologiques et sociaux. J'aime mieux dire, en ce qui me concerne, que tout acte, quel qu'il soit, provient d'un concours d'influences externes et d'influences internes, et cela embrasse tout.
La question n'est pas là; elle est de savoir jusqu'à quel point rétro que nous sommes et qui est, à moins qu'on ne nie tout, s'approprie les influences qui agissent sur lui. Je me place au point de vue de la théorie déterministe ; je ne fais pas intervenir le libre arbitre, auquel l'humanité n'a cru que bien des siècles après avoir eu le sentiment bien net et bien profond de la culpabilité; il s'agit d'une question (T appropriation personnelle, 11 y a telle appropriation personnelle des influences extérieures qui donne lieu à la responsabilité civile; il y a telle autre forme de l'appropriation personnelle des influences extérieures qui donne lieu à ce que nous appelons la responsabilité pénale. Ne confondons pas. Pour la responsabilité civile, il faut qu'il y ait un commencement d'appropriation individuelle, sinon personnelle, et voici ce que je veux dire par là.
Je passe dans une rue; une bourrasque m'emporte et me précipite contre la vitrine d'un libraire ; je brise cette vitrine. Est-ce que, réellement, en droit civil, je dois payer les dommages- intérêts résultant du bris de la vitrine...? Je ne sais commentée casse résoudrait devant un tribunal civil ; mais la question peut être posée ; on peut se demander, lorsqu'il y a action d'une force majeure qui s'est servi de l'individu comme d'un pur instrument extérieur, sans nulle participation de son être mental, si on est responsable, même civilement ; je ne le crois pas.
Maintenant si, vous promenant, distraitement, mais enfin en le voulant bien, en le voulant sans le vouloir, par imprudence, vous brisez une devanture, le cas n'est pas le même. A la vérité votre personne morale, votre idendité personnelle n'a pas été en jeu, mais votre identité simplement individuelle, votre individualité vivante a fait cela, et c'est en tant qu'il y a eu appropriation des influences quelconques qui ont dirigé votre promenade par votre être vivant, mais non par votre être moral, que votre responsabilité civile est encourue.
Je suppose maintenant que, bien volontairement, ayant vu une personne derrière cette vitrine, vous y donniez un coup de pied et qu'un éclat de la vitre pénètre dans Tœilde la personne et la blesse; est-ce que vous ne devrez pas être poursuivi ?
Je veux bien admettre, en bon déterministe, que, dans ce cas, comme dans les autres, votre volonté a été une résultante, qu'étant données toutes les circonstances extérieures, votre acte ne pouvait pas ne pas avoir lieu ; mais il a été voulu et consciemment voulu, votre propre personne s'est approprié l'ensemble des circonstances, quelles qu'elles fussent, qui lui sont venues du dehors, l'ensemble de tous les facteurs physiques, anthropologiques et sociaux dont parle M. Enrico Ferri, et c'est en tant qu'il y a eu cette appropriation complète, mentale, consciente et volontaire, que votre responsabilité pénale est engagée.
Vous dites: « Responsabilité sociale » ! Quel est donc celui d'entre nous qui a entendu parler d'une responsabilité autre que la responsabilité sociale! Il ne s'agit pas de responsabilité envers Dieu : laissons-la aux théologiens. Nous ne parlons pas de responsabilité envers nous-mêmes : les moralistes s'en sont quelquefois occupés. 11 s'agit d'une responsabilité sociale ; mais il faut spécifier de quelle responsabilité sociale il s'agit.
Car la responsabilité civile aussi est une responsabilité sociale ; la responsabilité pénale en est une autre, et il s'agit de savoir dans quel cas cette dernière forme sera employée de préférence à l'autre.
La réaction sociale contre un acte d'un de nos semblables peut prendre des formes diverses : nous pouvons nous borner à le blâmer, nous pouvons le flétrir dans un journal, nous pouvons condamner celui qui Ta commis à des dommages-intérêts, enfin nous pouvons le condamner à la prison ou aux travaux forcés.
Ce qui différencie la réaction pénale de la réaction simplement civile contre les faits nuisibles, c'est que la réaction pénale est compliquée, qu'on le veuille ou non, d'un sentiment d'indignation ou de pitié plus ou moins méprisante contre l'auteur de l'acte.
Ëh bien. Messieurs, la prétention des anthropologistes criminels, ou qui se croient tels, est de bannir ce sentiment d'indignation... en théorie, car, si j'ouvre leurs journaux-, je les vois y déverser des flots d'imprécations contre leurs adversaires politiques 'ou même scientifiques ; et en général, j'observe qu'on ne s'est jamais tant diffamé dans la presse, entre honnêtes gens, que depuis que l'on conteste ou que l'on refuse à ceux-ci le droit de flétrir ou même de blâmer la conduite des criminels, sous prétexte qu'elle est déterminée par des causes.
On peut se poser trois questions : 1* Est-il possible de supprimer le sentiment de l'indignation, dont l'idée de culpabilité n'est que l'objectivation ? 2° Si c'était possible, serait-ce rationnel ? 3* Si c'était possible et rationnel, serait-ce désirable ?
D'abord, est-ce possible? Non; les faits en témoignent; à toute époque on s'est indigné, et pas moins, certes, à notre époque que dans le passé. Il serait dommage que ce sentiment manquât au cœur humain ; ce serait pire que le daltonisme, qui n'est que la privation d'une couleur. Si, dans une société, il existait un groupe assez déchu pour que le sentiment de l'indignation y fût éteint, cette fraction morte de l'humanité ne tarderait pas a disparaître, remplacée par un peuple plus vivacechez qui tous les sentiments de la nature humaine vibreraient.
11 n'est donc pas possible de supprimer ce sentiment.
Serait-ce rationnel ? Rien n'est rationnel en fait de sensibilité. Est-il rationnel que la sensation du bleu soit affectée à des ondulations lumineuses de telle rapidité et de telle longueur? Est-il rationnel que la sensation du Do et du Ré ou de tel timbre accompagne telles ondulations sonores ? C'est un rapport que nous constatons, voila tout.
L'indignation est une des cordes de notre sensibilité morale ; c'est un sentiment sui generis, que nous n'avons pas inventé, pas plus que l'amour, la joie ou la douleur ; il nous vient de notre nature.
et, comme tous nos sentiments, il est avant tout un signe, bizarre, n'importe, mais expressif, qui nous traduit ce qui se passe dans notre milieu social, au point de vue de notre intérêt social ou individuel, de même que nos sensations nous renseignent sur c^ qui nous intéresse dans notre milieu atmosphérique ou géographique ou vivant.
Serait-il désirable que ce sentiment fût supprimé ? Il faut être absolument dénué du sens de la vie pratique pour nier ce fait que la seule et véritable peine, c'est le mépris et la réprobation publics; de même que le seul et véritable gouvernement, c'est l'opinion.
Toutes les institutions ne sont que des formes que Topinion revêt ; pareillement, toutes les formes du régime pénitentiaire ne sont qu'une expression plus ou moins rapprochée, défectueuse ou heureuse, de l'indignation, de la réprobation publique. Si vous supprimez l'indignation, vous videz les formes du régime pénitentiaire de leur âme ; il ne reste plus qu'un corps inerte et il n'est pas étonnant qu'en présence d'un tel cadavre, le criminel n'ait pas peur.
D'ailleurs, ce sentiment, si vous ne le dirigez pas vers son véritable objet, pourra dévier et se tourner d'un côté où il serait désirable qu'il ne se tournât pas. Aussi s'indigne-t-on de plus en plus contre les juges d'instruction, par exemple, à mesure qu'on s'apitoie davantage sur les assassins.
C'est là, en résumé, la véritable tâche des nouvelles Écoles de droit pénal, de diriger ce sentiment dans ses véritables voies, de faire l'éducation de ce sens social, comme l'éducation de l'œil ou de l'oreille corrige une illusion d'optique ou d'acoustique. Il s'agit donc de circonscrire la culpabilité pénale dans son domaine propre, de désigner à la réprobation morale son véritable objet, et d'adoucir, de civiliser, en le purgeant de toute haine, de toute colère, en le combinant avec beaucoup de pitié et de dévouement réparateur, convertisseur, le sentiment de l'indignation, sentiment très puissant, mais aussi très dangereux, susceptible à la fois de beaucoup de bien et de beaucoup de mal.
Eh bien, je vous le demande, est-ce que les Congrès d'anthropologie criminelle ont, je ne dis pas rempli, mais entamé cette grande tâche ? J'ai le regret de dire que non.
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Dans un ouvrage intitulé : Les Sourds-Muets en Norvègey M. V. UcHBRMANN, d'après Xh Semaine médicale, étudie les causes de la surdi-mutité congénitale, et mentionne surtout l'hérédité et la consanguinité. Cette' affection est éminemment une maladie de famille ou, comme on dit, une maladie héréditaire ; les unions consanguines viennent renforcer l'intensité de c«tte hérédité, mais ne constituent pas par elles-mêmes la cause de la surdi-mutité, et ce qui le prouve, c'est que sur 175 mariages consanguins M. Uchermann n'en a trouvé qu'un seul avec procréation de sourds-muets de naissance.
Le chapitre de Tinfluence de la consanguinité sur le développement de la surdi-mutité soit congénitale, soit acquise est traité par Tauteur avec les plus grands développements, parce qu'au recensesementde 1891 on avait demandé à toute femme mariée de répondre si elle était proche parente de son mari (issue de germains ou même à un degré plus rapproché). Les résultats enregistrés sont d'autant plus intéressants que, d'un côté, c'est la première fois qu'on a obtenu dans un pays pareils renseignements, et, d'un autre côté, parce que c'est en Norvège que l'on compte peut-être le plus grand nombre de mariages consanguins (6,9 pour 100, en ne tenant compte que des issus de germains et des parents à des degrés encore plus rapprochés). L'action funeste de ces unions sur la surdi-mutité congénitale est considérable, non pasjoer se mais en tant que mode de renforcement de l'héritage morbide préexistant dans la famille. Quant à l'influence des unions consanguines sur la surdi-mutité acquise, elle est très faible et même nulle.
Nous renvoyons pour l'étude complète de la question à l'article Consanguinité d\i Dictionnaire encyclopédique de Dechambre.
F. Dblage. — Des lésions gastro-intestinales dans V empoisonnement par V oxyde de carbone (thèse Paris, 1896). — Fixer les conditions dans lesquelles se produisent les empoisonnements par l'oxyde de carbone est souvent chose délicate. L'auteur, après avoir rapporté l'histoire d'un procès récent où l'existence de lésions intestinales a induit les experts en erreur, donne les résultats d'expériences pratiquées sur des chiens.
On observe constamment chez les chiens empoisonnés par l'oxyde de carbone des lésions de la muqueuse gastro-intestinale caractérisées par de la congestion, des hémorrhagies, des érosions ou des ulcérations. Ces mêmes lésions se retrouvent sur la muqueuse gastro-intestinale des individus empoisonnés par l'oxyde de carbone. Si elles
n'ont pas été signalées plus souvent, c'est qu'on a négligé de les chercher.
Dans certains cas d'intoxicfition par les substances irritantes, telles que l'acide tartrique, on peut rencontrer sur la muqueuse gastrointestinale des lésions à peu près semblables comme forme et comme aspect, mais qui on diffèrent par leur siège et leur étendue. Du reste, les lésions intestinales par substance irritante sont presque toujours localisées à Testomac et vont en décroissant à mesure qu'on s'éloigne du pylore : les lésions produites par l'absorption de l'oxyde de carbone siègent indifféremment sur les divers points du tube intestinal et leur intensité ne suit pas un ordre décroissant à partir de l'estomac.
Chaque fois que, dans le cours d'une autopsie, l'expert rencontrera des lésions semblables, il devra ne pas oublier que ces lésions peuvent résulter d'une intoxication par l'oxyde de carbone et il devra procéder à l'analyse spectroscopique et chimique des gaz du sang.
{Presse médicale,) P. Desfossés