INTRODUCTION
Les documents sur V Extrême-Orient ne manquent certes pas dans la littérature moderne et depuis trente ans ençiron, depuis que les traités de 1860 ont permis à V Europe de pénétrer presque librement sur le territoire de V Empire du Milieu, considérable est le nombre des traçaux publiés sur une foule de sujets afférents même aux questions d'ordre scientifique.
Tai pu de 186 3 à i86p résider à Pékin dans une situation officielle qui m'a permis de publier, sous forme de mémoires, articles de Revues ou de Dictionnaires, des documents précis sur des sujets ressortissant à la biologie envisagée dans le mélange de races et de peuplades composant un vaste empire de 3 00 millions d* hommes, et de fixer définitivement plusieurs problèmes d'un caractère relativement important, la mutilation du pied par exemple chez la femme chinoise (i).
Mais il restait évidemment et restera longtemps beaucoup à faire, à rechercher dans ce domaine ethnologique, et pour ces études un médecin est plus indiqué que tout autre, en raison des aptitudes plus étendues qu'il présente lorsqu'il s'agit d'envisager Vhomme isolé ou ses agglomérations sociales,
{{) Pékin et .tes habitants, { vol. in-8% chez J.-B. Baillière, Paris, 18C9. Article « Chine » du Dictionnaire encyclopédique do Dechambre, etc., etc. 12« Annkb, N* 70. 29
Tai donc été particulièrement heureux de pouvoir désigner au choix éclairé de M, le ministre des affaires étrangères y pour être attaché à la légation de France en Chine, mon ancien élè<>e et excellent ami le D' Matignon y que de brillantes études et un esprit des plus généralisateurs rendaient plus apte que tout autre à cette délicate mission.
Dès son arrivée en Chine, c'est-à-dire depuis deux ann seulement, M. Matignon a marché avec beaucoup d'activité dans cette voie de recherches oii le public scientifique, spécialement celui des Archives d'anthropologie criminelle, Va suivi avec un grand intérêt. Il a trouvé des documents précieux, inédits, il a fait appel aux observations toujours éclairées de nos missionnaires français. Déjà il y a trente ans ce sont eux qui guidaient mes recherches. M, Matignon les retrouve encore sur la brèche et les mêmes personnes, vieillies d'une plus longue expérience, guident encore V élève après avoir jadis assisté le prédécesseur dans cette même voie.
Qu'il me soit permis de leur adresser publiquement un témoignage d'affectueuse et très respectueuse gratitude. Toute question religieuse mise à part^ nos missionnaires des différents ordres : Missions étrangères, Lazaristes, Jésuites , etc, sont en Chine les pionniers de la civilisation éclairée, ils sont aussi les plus précieux collaborateurs que les investigateurs scientifiques puissent rencontrer.
M, Matignon nous donne aujourd'hui une bien remarquable étude sur le Suicide en Chine ; il a su en apprécier les causes, il Va fait dans un excellent esprit de méthode autant que de précision, C est donc avec confiance que Je le présente aux lecteurs des Archives en pouvant leur affirmer que M, Matignon n*en restera pas là et quil continuera à les faire bénéficier de ses études j si importantes au point de vue de la sociologie biologique comparée,
MORACHE, Professeur à la Faculté de médecine.
Inspecteur du service de santé de Tarmée.
Bordeaux, juin 1897.
Le SUICIDR EN CHINE 367
On pourrait écrire un volume considérable sur le s uicide en Chine , car il n est, croyons-nous, pas de pays où ce crime soit aussi fréquent que dans TEmpire du milieu. On dit que les Grecs et les Romains le pratiquaient souvent ; il faudrait dire certains Grecs, certains Romains, les stoïciens, les disciples de TÉcole du Portique. Mais, ceux-là exceptés, le nombre des suicides était peu important. Il n'en est pas de même en Chine : on le rencontre dans toutes les classes et à tous les âges.
C'est un fait bien connu que le Chinois, comme tous les Orientaux d'ailleurs, ne craint pas la mort et fait peu de cas de la vie : une des bonnes preuves en est donnée par la facilité avec laquelle les Célestes se débarrassent de leurs enfants. J ai déjà eu, dans cette revue, Toccasion de parler de Tlnfanticide (i).
Il ne faut pas chercher dans la philosophie ou les religions des Chinois des incitations au suicide. Sénèque conseillait d'attendre la mort avec courage et même de la devancer, la mort volontaire permettant à l'homme isolé de tenir tête au maître du monde et lui donnant par là le sentiment de sa force et de son indépendance. Ce sont des spéculations d un ordre moins supérieur qui poussent les Chinois « à sortir de la vie par le chemin le plus court » et toutes, à peu près, en dernière analyse se ramènent à une des nombreuses manifestations de Tégoïsme outré, qui est une des caractéristiques de la race.
Le Chinois est un être foncièrement égoïste : quelques satisfactions d'amour-propre, son bien-être personnel, telles sont les fins de son existence. Ne cherchez pas chez lui les sentiments d'humanité et de philanthropie si développés dans les nations occidentales : la misère d'autrui le laisse froid. Ne lui demandez point d'idées élevées ; faire le bien pour le bien, le devoir accompli pour le devoir ; son intelligence conçoit pas ou peu le dévouement. Ajouter à cela Tapathie physique et morale, le manque d'énergie dans les circonstances difficiles, l'absence de courage et de résignation pour une existence devenue brusquement difficile. Aussi, dès que la vie lui est un peu à charge, n'hésite-t-il point à la quitter.
Rousseau disait : « Le suicide est une mort furlive et honteuse ;
(i) Matignon. — Note sur VlnfarUicLde en, Chine. (Arch. d'Anthrop. criminelle. i8g6}>.
« c'est un vol fait au genre humain. » Telle n'est point Topinion du Céleste. Sa vie lui appartient, et à lui seul. Il peut en disposer à sa guise, sans s'inquiéter des autres. « On nait, on vit, on meurt ; ainsi vont les choses. La vie me pèse, je me débarrasse de ce fardeau en somme sans importance pour moi et encore moins pour les autres. » Égoïsme et fatalisme : ces deux mots résument, à peu près, ce qui sert de morale aux Chinois .
Chez rOccidental, Tidée de mort violente éveille deux sentiments : l'un physique : la crainte de la douleur ; l'autre psychique et peutêtre le plus important : Thorreur de Tinconnu dans lequel on va soudain être lancé, de ce mystérieux « au-delà » lequel se dresse encore pour beaucoup comme un fameux point d'interrogation. Ce dernier sentiment est nul, ou presque nul, chez le Chinois, qui partira tranquille, s'il est sûr que les siens lui offriront un beau cercueil et ne manqueront pas de rendre les honneurs dus à ses mânes. Reste la crainte de la douleur. Mais le Chinois n'est point fait comme nous ; sa sensibilité est beaucoup moins développée que la nôtre. Je me rends, tous les jours, compte de ce fait, à Thôpital, en pratiquant, sans anesthésie, de petites opérations. La vie de la rue démontre encore ce que j'avance : pendant l'hiver, des mendiants, tout nus, n ont pas Tair de trop souffrir du froid ; de pauvres diables ayant eu les pieds gelés, marchent sur des moignons, encore sanglants. Les mutilations auxquelles se livrent si facilement les Chinois sont encore une preuve de leur peu de sensibilité : Un joueur qui a perdu sa bourse, ses habits, sa femme, parie un de ses doigts, un morceau de sa peau et doit les donner au gagnant, si la chance s'obstine à lui être contraire.
Rien d* étonnant qu'avec de pareilles dispositions physiques la mort puisse être regardée d'un œil calme. Les tortures chinoises seraient-elles d'un raffinement aussi monstrueusement exquis, si la mort ordinaire était un épouvantail suffisant? La décollation simple est considérée comme bien peu de chose, car on trouve des individus qui consentent à se faire exécuter à la place d'autrui. Le condamné peut même, àbon compte, trouver un remplaçant pour le coupe-coupe. Je n'en prendrai comme exemple qu'un fait historique, qui nous touche particulièrement. Après le massacre de nos nationaux, en juin 1870, à Tien-Tsin, les mandarins reconnus coupables d'avoir laissé faire ou encouragé les crimes furent
condamnés à mort. Pas un seul ne fut décapité. Un certain nombre de mendiants ou de prisonniers à qui ils offrirent 5 à 600 francs et un beau cercueil, avec enterrement de première classe, consentirent à avoir la tête tranchée à leur place.
Les idées morales des Chinois, leur endurance à la douleur, et partant leur peu de crainte de la mort, préparent admirablement la voie aux nombreux facteurs qui vont les pousser au suicide.
Saint-Marc-Girardin a dit : « Le suicide n'est pas la maladie des simples de cœur et d'esprit. C'est la maladies des raffinés et des philosophes. » Cette opinion est tout à fait fausse en Chine, où tout le monde, depuis l'Empereur jusqu'au dernier des portefaix, est susceptible de se suicider.
Le suicide se produit dans toutes les classes de la société, mais il est impossible de dresser une statistique de sa fréquence, dans tel ou tel milieu, car l'état civil n'existe pas en Chine, et partant les renseignements, même ceux considérés comme précis,, ne sont que des « on dit ». Certains auteurs le croient surtout fréquent, dans le peuple et chez les pauvres : la mort violente serait pour beaucoup infiniment supérieure à la vie, moins que végétative, que la misère ou la maladie leur imposent. Cette opinion est purement gratuite. S'il y a beaucoup de mendiants qui meurent d'inanition, celle-ci est en général involontaire et non point choisie comme suicide.
Un fait est indéniable, la grande fréquence du suicide. La Gazette de Pékin, les divers journaux chinois en relatent constamment des cas. Il n'est pas d'Européen, habitant ce pays, qui ne connaisse des faits de ce genre, soit par ouï-dire, soit pour en avoir été plus ou moins le témoin. Un missionnaire, habitant depuis longtemps la Chine, estime la proportion des suicides à i pour 22,000 à 3,000 habitants. Il serait plus commun à la ville qu'à la campagne (i).
<i) Voici d'après le Télégraf d'Amsterdam, 16 octobre i8g6, la statistique des suicides au Japon, de i8goâ 18^, pour un pays de 35 millions d'habitants.
Le nombre moyen annuel était de : 4,606 pour les hommes: a,8ia pour les femmes. Dans les cinq dernières années il est :
Hommes. Femmes. Hommes. Femmes.
Pendus i4-799 6.i83 Empoisonnés 966 i3i
Noyés 5.269 6.8a5 Armes à feu 3go 3a
Morts par arme blanche. i.a34 697 Moyens divers ... . 1.07a 349
Le mois dejuin est surtout le mois des suicides. Les causes se répartissent ainsi :
Tous les âges y sont exposés. Le suicide des enfants ne serait pas rare, et tout récemment encore, dans un article Suicide par VOpium, le North China Daily News (i), de Ghang-Haï, citait plusieurs cas de suicide chez des petites filles, exaspérées par les mauvais traitements qu'elles subissaient dans une maison de prostitution.
Le suicide est plus fréquent chez la femme que chez Thomme. Ceci s'explique par le rôle social de la femme qui est des plus inférieurs. Celle-ci n'est, au fond, aux yeux des Chinois qu'une machine à faire des enfants qui pratiqueront le culte des ancêtres et, quand cette machine ne donne pas des résultats satisfaisants, on lui en adjoint une deuxième, une troisième, suivant la fortune du mari. La femme n'a une importance que le jour où elle est belle-mère et a une bru sous ses ordres. Alors, de tyrannisée elle devient tyran, et nous verrons, tout à l'heure, le rôle néfaste de la belle-mère quand nous examinerons en détail les causes du
suicide.
Ces causes sont nombreuses et la classification en est difficile. Il n'est pas toujours possible d'établir, entre chacune d'elles, des lignes de démarcation nettement tranchées. Elles empiètent, souvent, sur le domaine l'une de Tautre ; deux causes peuvent, parfois, avoir un résultat unique. Nous croyons toutefois pouvoir les ranger sous les chefs suivants, par rôle d'importance. Cette classification des causes, toute artificielle, est celle, cependant, qui
Hommes.
Femmes.
Folie et colère ....
Pauvreté, chagrin. . .
Maladie
Amour malheureux . .
Remords, honte. . . .
Querelles de Tamille . .
Perte de fortune . . .
Crainte de punition . .
Tristesse ..,-...
lîïO
L'âge des suicidés est :
Hommes.
Femmes,
Au-dessous de i6 ans .
De i6 à 20
i.oo^
aoà3o
. 4.;ai
(1) 14 octobre 1896.
Hommes. Femmes
Inconduite 33 36
Chagrins de famille ... ao a8
Divorce 7 38
Séduction a 76
Défauts corporels . ... 18 21
Infortune conjugale ... 2 48
Causes diverses 327 237
Cause inconnue 1.467 386
Hommes. Femmes.
I>e3oà4o 3.964 2.004
Au-dessus de 5o 3.652 4-392
nous a semblé le mieux correspondre à Thistoire des origines du suicide.
i^ Vengeance ; rancune ;
2* Jalousie ; colère ; dépit;
3* Situation pénible ; ridicule ; tristesse et chagrins ;
4° Point d'honneur et t perte de face » ;
5* Questions d'argent;
6° Piété filiale;
7® Fidélité conjugale ;
8» Misère ;
9° Folie et religiosité.
!• Vengeance et rancune. — Quand on parle du suicide en Chine, on a trop de tendance à croire que la vengeance en est le seul mobile, sûrement elle en est le plus souvent le facteur le plus impoitant. Mais il est d'autres causes, comme la jalousie, « la perte de face », qui méritent aussi une place prépondérante.
Le motif du suicide par vengeance ou rancune est parfois sérieux. Mais, souvent, aussi, sa futilité est telle que notre intelligence d'Occidentaux ne peut comprendre comment une cause, insignifiante à nos yeux, peut déterminer pareille résolution. Le Chinois est un être vindicatif. Il est, en même temps, un impulsif, cédant facilement au premier mouvement de colère ou de mauvaise humeur. Vengeance préméditée, emportement irréfléchi, amèneront au suicide, pour la même raison : satisfaction d'amour-propre par ridée qu'on pourra nuire à son semblable.
Un proverbe chinois, qui a force de loi, dit : « La vie se paye par la vie », aussi comprend-on quelle mauvaise affaire a sur les bras, la personne à cause de qui on se donne la mort. Quelquefois, un mendiant éconduit se venge de vous, en se coupant la gorge devant votre porte : ce sont là les cas les plus heureux, car un cercueil au corps, quelque argent à la famille, et de bons et sérieux pots-de-vin à la justice vous permettent de vous en tirer les mains nettes.
Il est rare que le suicide par vengeance juge des questions d'honneur. Si on examine bien toutes les causes de ce genre de mort on voit que, presque toujours, la question d'argent y joue un rôle capital. Nulle part le Veau d'or n'a autant d'adorateurs qu'en Chine. Un individu a été ruiné par un autre : il va se pendre à sa porte. Deux commerçants se font une concurrence acharnée ; celui
qui se sent le moins fort avale de Topium et va mourir dans la boutique de ladversaire. Un plaideur perd un procès ; sa cause était pourtant bonne ou il le croyait. Il demande en vain la révision du jugement, qu'il ne peut obtenir, faute d'argent pour graisser la patte aux magistrats. A bout de patience, il se donne la mort, devant la maison de son ennemi, convaincu que son suicide amènera la révision du procès et partant la ruine de son rival. « Comment, dit le P. Amyot (i), des gens qui ne craignent pas la mort et attentent sur eux-mêmes avec tant d'intrépidité, comment, étant déterminés à mourir, ne se donnent-ils pas la satisfaction de rassasier leur vengeance et leur haine, du spectacle d'un ennemi nageant dans son sang ? Qui est déterminé à mourir peut arracher la vie à qui il veut. C'est que le préjugé public a attaché je ne sais quelle gloire de magnanimité et d'héroïsme à attenter sur soi-même, pour se venger d'un ennemi qu on ne peut écraser. C'est qu'on est sûr de lui faire une affaire horrible en se tuant et qu'on nest pas sûr de tuer, quelque précautions qu'on prenne, c'est qu'en trempant la main dans le sang de son ennemi, on expose toute sa famille, on la flétrit et on se prive soi-même des honneurs funèbres ; au lieu qu'en se donnant soi-même la mort avec intrépidité, on espère des dédommagements de la famille, et on descend, soi-même, dans le tombeau, avec gloire. C'est qu'on se tue soi-même dans l'accès d'une colère, dans la frénésie d'une vivacité poussée à bout, dans la rage du désespoir, et que pour tuer un autre, il faut y penser, en épier l'occasion, et la réflexion qui a le temps d'éclairer l'âme, en fait perdre la pensée. C'est qu'enfin les Chinois craignent plus de souffrir que de mourir et que la justice chinoise a trouvé le moyen de rendre l'état de criminel plus insupportable que son supplice. »
Les morts volontaires sont considérées comme plus ou moins cruelles. La plus dure est la pendaison, puis l'ouverture delà gorge, puis le poison. Ce sont là les trois modes de suicide les plus sévères, mais on ne les emploie pas au hasard, surtout quand il s'agit de se venger. La vengeance sera d'autant mieux assouvie que le procédé employé aura été plus dur. Au Japon, au contraire, l'idée de vengeance est mise de côté. Seul le courage individuel est
(i) Mémoires concernant les Chinois, T. IV.
considéré et sera d*autant plus admiré que le mode de suicide aura été plus terrible : prendre la ferme résolution de faire « hari-kari », prévoir toutes les soufirances qui en résulteront, saisir d'une main ferme le couteau, s ouvrir froidement le ventre et attendre calmement la mort, est le propre des héros. « Si vous voulez mourir, mourez comme un Samouraï! » Être éminemment artiste, le Japonais cherche à faire de Tart jusque dans la mort.
Le Chinois qui veut se venger prend toutes ses précautions pour que sa mort porte les fruits désirés. Non seulement il s'arrête à tel ou tel mode de suicide, mais encore, il a soin de glisser dans son gilet ou dans sa botte une sorte de réquisitoire dans lequel il explique les mobiles qui lont poussé à cette résolution extrême et dénonce à la justice la personne, cause occasionnelle de sa mort. Ce papier tombe entre les mains du délégué de la justice, qui seul a le droit d* examiner le premier les cadavres. Mais voici le plus haut degré de raffinement dans la préméditation de la vengeance. Certains suicidés craignent que leur réquisitoire ne soit volé et, partant, que la justice ne puisse leur donner satisfaction posthume. Ils l'écrivent sur leur peau, sachant que personne n osera y toucher, car un préjugé chinois prétend qu'il est impossible de faire disparaître les caractères tracés sur Tépiderme d'un mort.
Les tentatives de suicide par vengeance ne sont pas toujours heureuses. Le cas suivant m'a été conté, par un de mes amis, qui connaît, à fond, les Chinois et leur langue. Une femme traquée par un usurier, avale, un beau jour, de l'opium, en quantité suffisante et se rend à son office pour y mourir. Mais notre homme ayant deviné de quoi il retournait, fit fermer les portes et, avec le concours de ses domestiques, assomma cette femme, qui, à la nuit, fut déposée dans un endroit écarté sous la muraille. L'aftaire, grâce à de l'argent donné au mari et à la justice, fut étouffée pendant longtemps, mais finit, à la longue, par être connue. Elle n est pas encore totalement élucidée, l'usurier est riche.
Les Chinois redoutent beaucoup ce suicide par vengeance, car il est une source d'ennuis sans fin et une cause de ruine pour celui qui en est considéré comme la cause. Dans la Cité Chinoise, Simon cite le cas suivant, pour montrer la crainte qu'inspire le suicide d'autrui : « Un homme chargé de sapèques rencontre, sur un pont, un autre homme qui les lui enlève. « Voleur, rends-moi mes
« sapèques ! » Le voleur court ; « Voleur, si tu ne me rends pas mes « sapèques, je me noie,» et le voleur rapporte les sapèques ». Doux pays, où la peur du suicide peut, économiquement, remplacer la maréchaussée !
La crainte du suicide est parfois habilement exploitée pour régler des situations, surtout financières, difficiles. C'est un mode de chantage qui réussit assez bien. Un commerçant, criblé de dettes, à la veille d'une faillite, résolut de frapper un grand coup. Il déclara bien haut qu'il allait se pendre et que, partant, ses créanciers n'auraient qu'à en souflinr. Avec ostentation il accrocha une corde à une poulie, monta sur un escabeau, engagea sa tête dans le nœud coulant, mais avant de donner à l'escabeau le coup de pied définitif, qui devait, par suspension, le faire passer de vie à trépas, il dépêcha son fils chez deux ou trois créanciers, pour leur faire part de la situation, les eflrayer et, sûr du résultat, attendit patiemment, la corde au cou, la remise d'une partie de ses créances : ce qui fut fait.
C'est là un cas d'intimidation préméditée,'par menace de suicide Mais elle peut être spontanée. Un de mes vieux amis, ancien officier, a été témoin du fait suivant': Un jour, traversant rapidement en charrette une rue de Tien-Tsin, son cocher accroche une dzinritcha qui est à peu près broyée. Le pousse-pousse crie, réclame en vain. Le cocher, qui portait un Européen, faisait la sourde oreille, ayant de ce chef une quasi-immunité. Le pousse-pousse essaya d'un grand argument : il tenta de se pendre au brancard au moyen d'une corde et on eut toutes les peines à s'y opposer. En présence de cette tentative, le cocher avait perdu toute son assurance et la chose aurait eu, pour lui, une triste issue, s'il n'avait eu dans sa voiture un ami de notre consul.
Un suicide est toujours une triste affaire, pour celui contre lequel il est dirigé ; car la justice chinoise est chose fort dispendieuse, ruineuse même, sans parler des mauvais traitements que pendant de longs mois elle fait subir dans les prisons (i). Aussi très souvent pour éviter la ruine des siens et la pénible situation de prévenu,
(1) J'enga§re ceux des lecteurs qui voudraient se faire une idée de ces mauvais traitements à consulter dans La Guerre de Chine, par de Mutrécy, le rapport du comte d'Escayrac de I,auture. fait prisonnier, lors du guet-apens de Tonjç-Tchéou et qui eut à souffrir, dans les prisons chinoises de Pékin, jusqu'au moment de notre entrée dans la capitale du Fils du Ciel.
celui pour lequel on s'est tué, se tue à son tour : ces suicides par ricochet sont très connus.
Le suicide par vengeance parait tout naturel aux Chinois. « Le seul regret d'un homme qui va se suicider est de ne pouvoir recommencer. On cite le cas d'un homme qui, au moment de se suicider déplorait les circonstances qui l'empêchaient de se tuer devant la porte de deux ennemis et l'obligeaient à se localiser à un seul (i). i»
Jalousie et colère. — Le suicide par vengeance est surtout le propre de l'homme. La jalousie et la colère sont les facteurs les plus importants de la mort violente de la femme. Étant donné le caractère impulsif des Chinoises, rien d'étonnant qu'un mouvement d'humeur, un mécontentement léger, les amènent à une résolution extrême, toute idée de vengeance, dans ce cas, mise à part.
« Le suicide des jeunes femmes est très fréquent, dit Smith, dans son remarquable ouvrage Chinese Characteristics, nous devons le répéter, et dans certaines régions, il n'y a, pour ainsi dire, pas de village où on ne puisse trouver un cas de suicide récent. »
Ce sont surtout des questions de ménage qui se jugent de cette façon. La famille chinoise ne se fragmente pas, comme chez nous. Les filles, seules, quittent la maison paternelle, au moment du mariage, mais les mâles restent et habitent, sous le même toit, avec leurs épouses ; quinze et vingt personnes se trouvent de la sorte empilées dans un espace relativement restreint. Les brus sont soumises à l'autorité de leur belle-mère. 11 y a, entre belles-sœurs, une hiérarchie, résultant de l'âge , la femme de l'alné a le pas sur celle du cadet, qui a le droit de commander aux femmes des frères plus jeunes, de là, des sources permanentes de contestations, des tiraillements, pour tout et pour rien, des vexations fréquentes pour des questions de préséance : telle qui devait être la première, est mise au deuxième rang et, telle, qui, par lâge de son mari, ne devrait avoir qu'une autorité minime, a voix prépondérante. Les discussions prennent d'abord un caractère aigre-doux, puis franchement aigre. On en arrive aux gros mots; des insuites sont échangées ; les mânes des ancêtres, eux-mêmes, ne sont point respectés et on
( 1) Dycr-Ball. — Chinese Things,
finit, souvent, par en venir aux coups. Une insulte un peu corsée, une gifle un peu véhémente portent Texaspération à son comble. Le « t'si>}, c'est-à-dire Tétat de colère arrivée au maximun de tension et, à la suite d'une de ces « ventrées de colère », suivant l'expression chinoise, la femme aveuglée, affolée par sa rage, se livre sur elle-même à un acte de violence.
Cette difliculté de la vie intérieure provenant de la présence d'un grand nombre de femmes est aimablement raillée par des calembours, résultant du groupement de plusieurs caractères « femme » Deux caractères « femme » signifient « querelle » ; trois équivalent à « intrigue ». Les caractères voulant dire : « réunion de femmes » se traduisent par : « suspicion; mésintelligence; haine » (i).
On comprend, très bien que, lorsque quatre ou cinq femmes légitimes se trouvent réunies sous le même toit, le chef de famille ait fort à faire, pour maintenir le bon ordre et l'entente dans sa maison. Mais voici encore un important facteur de dissensions intestines, je veux parler de la concubine.
La polygamie estchose officielle et morale, puisqu'elle est approuvée par le confucianisme. La concubine arrive, assez souvent, à prendre une place prépondérante dans la famille et, partant, éveille la jalousie des femmes légitimes ou des autres concubines, dont le rôle est à ce point effacé qu elles en sont réduites à être les servantes de la première concubine. De là, une mine féconde en dispute et en discordes et un beau jour, à la suite de discussion, d'insultes, une femme se jette dans un puits ou avale de l'opium.
La polygamie a une très grave influence sur le suicide delà femme, car elle rend la situation de cette dernière, déjà peu relevée, encore plus pénible, en augmentant les causes de dissension au sein de la famille. Beaucoup de jeunes filles hésitent môme à se marier, sachant combien de déboires leur réserve, pour plus tard, la vie conjugale. « Dans quelques districts, dit Dyer-Ball, les jeunes filles craignent à ce point le mariage qu'elles se réunissent pour y résister et essayent de protester contre lui, en se prenant, en groupe, par la main et se jetant ensemble dans les mares. »
La jalousie, cause si fréquente de suicide chez la femme, pousse
(i) Les caractères d'écritures chinois sont d'origine idéographique.
parfois rhomme dans la même voie. En voici un cas intéressant» en lui-même, mais surtout par ses suites. Une demi-mondaine de Pékin avait deux amants, la chose se voit en Chine, comme en Europe. L'un deux devint, un jour, horriblement jaloux de Tautre et prit de Topiuin à dose suffisante pour passer de vie à trépas et laisser la place libre à son heureux rival. Celui-ci ne fut nullement satisfait delà délicate attention de son co-associé d'hier : cette mort, dont la cause ne faisait de doute pour personne, allait lui donner maille à partir avec la justice. Pour simplifier la procédure, il prit de Topium, à son tour. On voit, en Occident, quelques-unes de nos plus brillantes a tarifées » se tailler une petite célébrité éphémère, dans le suicide des jeunes hommes, à Tâme simple et candide, qui se font sauter la cervelle pour elles, deux suicides seraient la gloire ! notre élégante pékinoise, plus modeste, comprit que ces deux morts, loin de lui faire une réclame retentissante et lucrative,ne pourraient que lui procurer des démêlés avec la justice, elle imita ses deux protecteurs et avala suffisamment d* opium pour aller les rejoindre dans l'autre monde.
C'est là un cas de suicide à ricochet double.
La jalousie, la colère, le dépit sont les grandes causes des morts violentes pour affaires de famille. Mais il en faut moins, parfois. La Chinoise est très impressionnable, et une observation un peu dure, une légère contrariété peuvent, fort bien, la pousser à se tuer. Je tiens le fait suivant, de Tun de nos missionnaires, qui en fut le témoin, il y a déjà longtemps. Un soir d'été, dans un village des environs de Pékin, un soldat qui était chrétien, se préparait à se rendre à l'église, pour la prière. Il dit à sa femme de se hâter, pour ne pas arriver trop en retard. Celle-ci n'ayant pas eu l'air d'entendre, son mari répéta, sur un ton plus fort et un peu impérieux son observation et partit pour léglise. N'ayant point vu venir sa femme, aussitôt la prière finie, il se précipita chez lui et l'y trouva pendue à une porte; mal pendue, il est vrai, car il fut possible de la ramener à la vie : cette femme raconta, plus tard, au missionnaire que les observations de son mari l'avaient vivement contrariée etqu'elle avait voulu en finir avec la vie.
Peut-être cette femme avait-elle voulu simplement effrayer son mari ; car la simulation du suicide est assez fréquente. A la suite d'une discussion, d'une vexation, d'un acte de colère, une femme
crie bien haut qu'elle va se tuer: mais elle a soin de prendre peu d'opium, de se jeter dans un puits qui n a pas d'eau ou dans une rivière à peu près à sec. Et elle ne fait aucune résistance aux soins empressés qu on lui prodigue pour la ramener à la vie.
Ces menaces produisent toujours TefTet désiré. L'entourage ne peut savoir quelle est la pression du « tsi » et quelles seront les conséquences de la « venlrée de colère j). Ces questions de ménage, jugées parle suicide, sonttoujours fort désagréables. Non point que la justice intervienne, celle-ci, en général se tient soigneusement à 1 écart : elle laisse aux gens le soin de régler leurs affaires en famille. Mais les parents de la suicidée profitent de la circonstance pour faire du chantage, demandent au mari des sommes toujours élevées et, chose capitale et ruineuse, de belles funérailles. Celui-ci paye pour éviter que le diflérend ne soit porté devant les tribunaux. Aussi faut-il voir, dès quun suicide ou une tentative ont eu lieu, Tempressement de toute la famille à donner des soins à la victime. Peu de temps après mon arrivée à Pékin, je fus le témoin, dans une maison voisine de la Légation, d'un fait d'empoisonnement et vis les parents à l'œuvre. La jeune femme était à moitié couchée. Sa belle-mère lui soulevait la tête. Tout autour d elle, une collection de plats, bouilloires, contenant de Teau chaude, du thé, de Teau de savon, des barbes de plumes. Le mari, plus mort que vif, ouvrait de la main gauche, la bouche de sa femme, tandis que de la droite, armée de l'extrémité de sa natte en guise de pinceau, il chatouillait convulsivement la gorge de l'intoxiquée, pour provoquer des vomissements. Pendant cette opération,éminemment comique, l'entourage criait, excitait la malade de la voix et du geste, lui donnait des conseils. Le cas n'était pas très grave et une bonne dose d'ipéca suivie, après effet, de l'ingestion d'un peu de permanganate de potasse, remit cette femme sur pied.
Situation pénible; mauçais traitements ; chagrins, — Les causes de suicide qui se rangent sous ce chef sont presque toujours d'ordre intérieur ; peines physiques, peines morales, la plupart du temps, supportées dans la famille. C'est encore chez la femme que nous trouvons la plus grande proportion de ces morts violentes. Nous avons déjà parlé du rôle tout à fait inférieur de la femme dans
la société chinoise et dit qu'elle ne commençait à jouer un rôle que le jour où elle était belle-mère. Mais à partir de ce moment-là, son influence est souvent néfaste et, dans bien des cas, si la justice intervenait pour ces suicides d'ordre intérieur, on pourrait lui crier : « Cherchez la belle-mère ! » Celle-ci, en Europe, relève de la pochade et du vaudeville ; en Chine , elle pourrait surtout alimenter le répertoire mélo-dramatique.
On ne demande jamais à une jeune iemme : « Êtes-vous heureuse dans votre nouvelle famille?» Mais : « Dans quels termes étes-vous avec votre belle-mère ? » Ce petit fait montre bien que la belle-mère ne doit pas toujours être une compagnie folâtre pour sa bru.
Le rôle de la belle- mère commence de bonne heure, et ceci résulte de Torganisation même du mariage dans la société chinoise. Les enfants, très jeunes, sont fiancés par leurs parents. L'homme et la femme s'épousent, presque toujours, sans se connaître ; dans tous les cas, ils n ont jamais été consultés. Les sentiments des intéresses ne comptent point ; les parents seuls ont voix délibérative et prépondérante, en matière de mariage. Très souvent la fiancée, à peine âgée de quatre ou cinq ans, est prise par sa future belle-mère, à qui elle servira, en général, de domestique, jusqu'au jour où le mariage sera consommé, c'est-à-dire vers Tâge de quinze ans, au plus tôt.
La situation de ces brus, à l'état latent, est des plus précaires. Elles sont les esclaves de leurs belles-mères in partibus, qui les tyrannisent, les maltraitent. J'ai soigné, au commencement de Tannée dernière, à l'hôpital français de Han-K'ang, une petite fille âgée de neuf ans, fiancée depuis plusieurs années. Elle avait été rouée de coups par sa belle-mère et portait sur le corps des plaies nombreuses. Elle resta plusieurs mois à l'hôpital et demanda aux religieuses de la conserver auprès d'elles, pour la soustraire à l'autorité de la mère de son fiancé, chez laquelle elle n osait revenir par crainte de mauvais traitements. Ceux-ci peuvent aller jusqu'à la torture et entraîner la mort. J'en prendrai comme preuve l'extrait d'un rapport ofiiciel adressé à l'empereur actuel.
« Depuis quelque temps, les gens du peuple ont pris Thabitude de recevoir et de nourrir chez eux, les fiancées de leurs fils, dès l'âge de trois ou quatre ans. Certainement, il en est qui les élèvent avec bonté. Mais il en esl aussi, pourtant, qui les maltraitent cruellement, selon leur caprice, au point de leur donner la mort.
« Votre serviteur a lu le rapport du sous-préfet de Liou-Hang- Hien sur le procès intenté à une femme du peuple, dont le père s'appelait Tcliou et le mari Léao. Elle a fait mourir, de propos délibéré, la sœur cadette du nommé Lou, qu elle nourrissait chez elle pour la donner en mariage à son fils. Le sous-préfet a fait l'inspection du cadavre. La sœur de Lou avait à peine six ans. Dès Tâge de trois ans, elle avait passé dans la famille de son fiancé pour y être nourrie. Elle était faible et maladive. Sa belle-mère la prit en aversion.
« Le i6 janvier, la sœur de Lou ayant le flux de ventre, salit son caleçon. Sa belle-mère lui brûla les deux coudes avec une baguette de bois aromatique allumée. La sœur de Lou poussa de grands cris. La belle-mère, avec des pincettes chauflees au feu, lui brûla les sutures du crâne du côté gauche . La sœur de Lou redoubla de cris. Alors, la belle-mère résolut de lui donner la mort. Puisant de Teau bouillante avec une grande cuiller, elle la jeta sur la sœur de Lou et lui brûla le sommet du crâne, les deux angles du front, la gorge, le cou et le côté droit jusqu'à la jambe. L enfant mourut peu après (i). »
Les petites filles ainsi maltraitées se donnent la mort. La tyrannie de la belle-mère s'exercera encore sur la bru ; mais celle-ci sera très rarement aussi malmenée physiquement : quelques gifles, quelques bousculades seront les plus importantes voies de faits. Mais les agaceries, exaspérations, tortures morales seront légion. La jeune femme boira jusqu'à la lie la coupe de l'humiliation. On lui reprochera sa gourmandise, sa paresse, sa stérilité, sa claudication, son strabisme, car tout est, pour la belle-mère, un prétexte excellent, pour se rendre désagréable. Un jour, une vieille mégère arrive à l'hôpital avec sa bru, une belle et jeune femme, ayant l'air honteusement humble d'un chien battu. Celle-ci avait les deux canines supérieures latérales mal implantées et faisant saillie en avant. Depuis plus de trois ans, ces deux dents étaient la bête noire de la belle-mère qui accusait sa bru de se moquer d'elle, prétendant que ces dents « lui faisaient les cornes ». Force gifles et force horions avaient été reçus, qui n'avaient d'ailleurs nullement corrigé l'attitude vicieuse des dents. Pour mettre fin à ces mauvais traitements physiques et moraux, la jeune femme vint me prier de lui
(i) Ce rapport se trouve traduit dans Couvreur, Choix de documents.
LE SUICIDE EN CHiKB 3Ô4
arracher ces deux canines, cause de tout son mal. J espère que Favulsion aura ramené le calme dans le ménage.
Les belles-mères, par leurs agaceries et leur conduite à Fégard de leurs brus, préparent admirablement le terrain pour le suicide, dont bien souvent une cause futile, discussion, menace, gros mots sera la cause déterminante.
La prostitution qui fleurit en Chine, joue un rôle indirect, mais important, toutefois : des petits garçons (i) et surtout des petites filles se donnent la mort, ordinairement en absorbant de Topium, pour échapper aux mauvais traitements que leur font subir les directeurs de maisons de tolérance. *
Le North China daily News du i4 octobre 1896, racontait qu'à Sou-tchéou, trois petites filles d'un de ces établissements tentèrent de s^empoisonner et que Tune d'elles mourut. La cause était la brutalité de leur maître.
Il y a quelque temps, une fillette de sept à huit ans me fut amenée à rhôpital, les avant-bras et les bras gangrenés par place, la figure couverte de plaies. Après enquête difficile à faire, l'enfant n'osant guère parler, j'appris que les plaies résultaient de morsures, faites par un homme à qui elle avait été vendue, qui abusait d'elle et qui, pour s'exciter, se livrait à des actes de masochisme. Les cas de ce genre sont assez fréquents. Or, ces fillettes mal nourries, battues fréquemment, traitées souvent en parias, torturées par leur propriétaire, se jettent dans les puits ou se pendent, car elles ne peuvent que difficilement, faute d'argent, se procurer de l'opium (a).
Les chagi'ins, dont la nature peut être des plus variables, sont
(i) Il existe partout en Chine des maisons de prostitution, où les pédérastes trouvent des petits garçons ; quelquefois les établissements sont mixtes. On y voit des petites GUes et des petits garçons ayant sept à huit ans à peine. Ces établissements sont de notoriété publique et les étrangers peuvent, sans aucune difficulté, y pénétrer.
(a) Voici qui pourra encore donner une idée des mauvais traitements infligés aux petites tilles vendues aux personnes riches. Pendant la nuit du nouvel an chinois, des présents sont offerts à toutes les divinités, sous forme de gâteaux, deft*uits, etc.. Une petite fille s^étant permis de prendre sur une table, chez son maître, quelques, uns des présents destinés aux divinités, fut d'abord battue, puis jetée dehors. Le malin, elle fut trouvée les mains gelées. Alors son maître, la saisissant par les avantbras, lui appliqua les deux mains sur des charbons ardents. Les brûlures furent profondes L'enfant fut ensuite menée à Thôpital. Quand je Texaminai, deux jours après son admission, je constatai qu'à la main gauche, les deux dernières phalanges de chaque doigt étaient à peu près complètement détruites. Les lésions étaient encore plus accusées du côté droit. Cette enfant a été laissée à Thôpital, d^où elle ne sera jamais, sûrement, retirée par son propriétaire.
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aussi des facteurs qui méritent d'entrer en ligne de compte. Nous en parlerons, surtout à propos du suicide par piété filiale et n envi sagerons, ici, que ceux qui peuvent résulter de Tamour malheureux , de la perte d'une situation, du dégoût, de 1 écœurement.
Le suicide par chagrin d'amour n'est pas très fréquent en Chine. Il n'en serait pas de même au Japon, si nous nous en rapportons à la statistique sus-mentionnée. L'histoire chinoise en a, cependant^ enregistré un certain nombre ; entre autres celui du fondateur de la dynastie présente, Choun-tze. Ce prince était tombé follement amoureux de la femme de l'un de ses généraux et avait essayé, mais en vain, de la séduire. Pensant que le mari était un obstacle à son succès, il lui confia le commandement d'une expédition lointaine dont il ne revint pas. Mais la générale s'obstinait à défendre sa vertu. Le pauvre empereur commença par abdiquer, puis finalement, désespéré, se donna la mort.
Le chagrin, par écœurement de l'ingratitude de leur chef, pousse parfois les mandarins, mis peu à peu de côté, délaissés, malgré leur dévouement, à se donner la mort. En voici un cas classique, connu de tous les lettrés : « Sous la dynastie des Tchéou (ii34-256 av. J.-C), dans le royaume de Tchéou, sous le règne de Tchouhouaï-ouang, un mandarin nommé Kiu-Yuan était célèbre par sa fidélité et sa sagesse dans l'administration. Calomnié auprès du roi, par la jalousie d'une concubine et des autres ministres, il fut condamné à l'exil, sur les bords du fleuve Siang-Kiang. Là, après avoir écrit plusieurs livres, restés fameux, accablé par le chagrin, il se jeta dans le fleuve et mourut le cinquième jour de la cinquième lune. C'est pourquoi on lui jette, chaque année, en offrande, dans les fleuves, du riz enveloppé dans des feuilles de roseau et, ce jourlà, tous les Chinois mangent ce mets, en souvenir de Kiu-Yuan. »
A ces suicides par dégoût moral, il faut, pour terminer, joindre ceux qui relèvent du dégoût physique. On les voit surtout chez les femmes. La fille d'un chef de bannière avait été mariée par son père à un homme horriblement laid, répugnant, qui, de plus était une brute rouant sa femme de coups. Les rapports avec son mari étaient odieux à la femme, qui le supporta pendant un certain temps. Aussi, un jour, à la suite d'une discussion, prit-elle de l'opium pour mettre fin à cette pénible situation.
Point d'honneur et « perte de face ». — « Perdre la face » est une expression que tout le monde comprend et emploie, en Chine, mais dont il est difficile de donner une définition exacte, tant sont nombreuses les situations auxquelieson l'applique, tant elle dépeint d'états particuliers, absolument différents les uns des autres. « Perdre la face » correspond à toutes les blessures d'amour-propre, à tous les froissements de point d'honneur. Dans son sens le plus général, elle embrasse toutes les formes et tous les degrés de Thumiliation. La susceptibilité étant fonction du caractère de chaque individu, on voit combien sera variable la gamme des « pertes de face ». Tout et rien, un oui ou un non, vous font « perdre la face ». Un candidat échoue aux examens, il « perd la face » ; un domestique vous vole et vous le prenez sur le fait, « il perd la face » ; un loustic se moque de vous dans la rue ; vous lui répondez et faites rire l'entourage à ses dépens, il « perd la face » ; vous avancez une chose que vous ne pouvez prouver, vous « perdez la face » . « Perdre ou avoir la face », voilà une question capitale, pour tout Chinois, empereur, mandarin ou coolie ; et nous allons voir, tout à l'heure, que beaucoup de Célestes perdent la vie pour « gagner la face ».
Ce que nous appelons le point d'honneur rentre dans la « question de face » dont il n'est qu'une des nombreuses formes. Le suicide par point d'honneur — tel que nous comprenons ce dernier en Europe — existe, parfaitement, en Chine. Un des cas les plus connus est celui du dernier des Ming (i). Dès que l'empereur apprit que les Mandchous étaient les maîtres de Pékin et qu'il était, en conséquence, déchu de son trône, il se pendit à un arbre du palais pour ne pas survivre à sa honte. Durant la guerre sino-japonaise, l'empereur actuel, en présence du désastre de ses armées, dit à son
(i) Voici la lettre écrite açec son sang, par Hoaï-tsoung. le dernier des Ming, à Litseu-Ching, le chef des révoltés qui s'était emparé de Pékin : t.... J'ai perdu le royaume que j'avais hérité de mes pères. J'ai achevé, en moi, la race royale que tant de rois, mes ancêtres, avaient perpétuée jusqu'à moi. Je vais donc me fermer les yeux pour ne pas voir mon empire détruit ou dominé par un tyran. Je vais me priver de la vie, parce que je ne pourrais souffrir d'en être redevable au dernier et au plus indigne de mes sujets. Je ne puis plus paraître devant ceux qui, ayant été mes enfants et mes sujets, sont présentement mes ennemis et des traîtres. Il faut que le prince meure, puisque l'État meurt aussi, m
entourage, à la nouvelle de la marche des troupes victorieuses du Mikado sur sa capitale : « Je sais ce qui me reste à faire. Il y a encore des branches à Farbre du parc auquel s*est pendu le dernier des Ming. D Les circonstances ne lui ont pas donné l'occasion de passer de Tidée à Tacte.
« L'histoire chinoise a consigné la fin du dernier des Soung. Les flottes tartares avaient détruit les dernières forces chinoises, sur les côtes du Kouang-Tong, quand le premier ministre Lo-siéou-seu voyant qu il n'avait plus d'espoir de salut, prit le prince entre ses bras, se jeta avec lui dans la mer en disant : « Il vaut mieux mourir libre que de déshonorer les ancêtres de Tun de nous par une honteuse captivité (i). »
Souvent, les insuccès politiques ou militaires se jugent par le suicide : on a beaucoup parlé de celui de Tamiral King, qui, après Técrasement de la flotte chinoise, à Oué-a-Oué, essaya, par une mort violente, d'honorer la défaite lamentable de son escadre.
Le suicide par point d'honneur se voit surtout dans les hautes sphères sociales et administratives. Il est très glorifié par le confucianisme et très admiré par les lettrés chinois, aussi faut-il voir le regard approbateur de ces derniers, quand vous leur dites connaître rhistoire de Ou-tchoug-souag, ou surtout celle du censeur Oukou-tou.
Le premier (a) était un vieil académicien, ancien juge criminel du Kouang-si qui, en 1861, à Tâge de quatre-vingt-dix ans, dut se réfugier à Ghou-san pour échapper à la révolte des Taï-pings. Il passait son temps à méditer, dans le temple de Gonfucius, sur la loyauté et le dévouement des serviteurs de TÉtat « pensant surtout à un de ses élèves mort, avec honneur, en combattant pour Tempereur et à ceux de ses amis qui, dans des circonstances identiques, avaient laissé une bonne mémoire pour la postérité. Il chercha à réparer ses fautes et la honte de mourir, tranquillement, dans un lit, alors que la Chine était en danger. Pressentant la capitulation de Chou- Say, il construisit dans la cour du temple un bûcher et lorsqu'il apprit que les Taï-pings étaient les maîtres de la place, il monta sur son bûcher, pressant sur sa poitrine les tablettes de Gonfucius, et ordonna à ses domestiques de le faire brûler.
(I) Pothier. — Histoire de la Chine,
(a) Cité par Mac-Gowan, t Self- Immolation bxfire », Chinese Recorder^ 1888.
Le cas d'Ou-kou-tou est dans toutes les mémoires des Pékinois. Celui-ci était un censeur du Palais, qui avait protesté, d'une façon très énergique, contre l'élection au trône de Kouang-Sin, l'empereur actuel, qu il ne considérait pas — à juste titre d'ailleurs — comme le successeur légitime de Toung-tche ; Kouang-Sin ayant été proclamé empereur, Ou-kou-tou ne pouvait plus servir sous un prince dont il avait contesté les droits au trône et se donna la mort. L empereur pour perpétuer le souvenir de ce « suicide honorable » a fait élever une pagode à Ou-kou-tou.
Fio. I La femme de Tchou-yen-Chéou
Les souverains, les moralistes ont tenu à glorifier la mémoire de ceux qui ont préféré la mort au déshonneur. Dans un petit livre illustré très répandu en Chine. Les çingt-quatre exemples de piété filiale, sorte de manuel de morale populaire, nous trouvons un cas de ce genre, intitulé : La femme de Tchou yen-Chéou : A Tépoque de la dynastie des Tang (618-905 av. J.-C), sous le régime de Tsaotsoung (889-906) il y avait un grand mandarin du nom de Yang-
Shing, dont la femme avait un frère appelé Tchou-yen qui fut accusé d'avoir trempé dans la conspiration d'un autre mandarin rebelle. Tien-Chun-Yang-Shing les fit arrêter, pour les faire mettre à mort. Ouan-che, 1 épouse de Tchou-yen, lui dit, au moment de son départ : « Je ne sais si votre voyage sera heureux ou malheureux. Je vous conjure de m'envoyer chaque jour, des nouvelles pour me tranquilliser. » Un jour, il n'arriva point de nouvelles, et Ouan-che dit : t Je n'ai plus de doute sur ce qui est arrivé. » EU® fit armer ses serviteurs et garder les portes de la maison. Mai^ voyant arriver de nombreux cavaliers pour l'arrêter, elle fit mettre le feu à sa demeure, et disant : « Je ne souffrirai jamais la violence et le déshonneur ! » elle se jeta dans les fiammes. Confucius a loué la vertu de Ouan-che: il dit dans le Lun-Yu : «une énergique volonté ne laisse point de place au déshonneur^) et ces paroles sont à l'éloge de Ouan-che.
Si les suicides par « pertes de face » ne se produisaient que pour des raisons d'un ordre aussi élevé que celles dont nous venons de parler, ils seraient relativement rares . Mais le suicide est tellement passé dans les idées des Chinois et la « perte de face i» chose si facile, qu'il faut, parfois, des motifs peu sérieux pour amener les Célestes à cette résolution extrême.
Tous les ans, à l'époque des examens, les suicides sont fréquents : certains candidats malheureux ne veulent pas survivre à leur insuccès. Un fonctionnaire par intérim, débordé de besogne ou maladroit, laisse arriver le nouveau titulaire du poste, sans avoir terminé son travail : craignant la réprimande, la punition, la « perte de face », il se suicide. La Gazette de Pékin enregistre souvent des morts de ce genre. Un mandarin destitué et rétrogradé préfère quelquefois absorber une dose d'opium suffisante « pour sortir de la vie par le chemin le plus court » que subir l'humiliation de la perte de son rang.
Une situation ridicule, quelle qu'elle soit, est toujours une « perte de face ». La suivante est particulièrement pénible à certaines jeunes mariées et les détermine au suicide. La virginité de la fille qui se marie est une question très importante, pour les Chinois et surtout pour les Mandchoux. Le jour où ont lieu les premiers rapports, la belle-mère remet, à sa bru, un morceau de soie blanche qui, quelques heures après, doit être rendu maculé
de sang : celui-ci est pour les Chinois, la preuve palpable de la déchirure de Thymen. Cet intéressant oripeau est montré, par la belle-mère, à toute la famille et les parents se congratulent mutuelle^ ment. Mais si la fille n était plus vierge, des difficultés commencent, Beaucoup de maris et parents transigent, moyennant finances données par le père de Tépousée. Quelquefois, cette dernière est renvoyée dans sa famille : c'est pour elle une humiliante et honteuse « perte de face » qui peut se juger par le poison.
Le suicide est encore destiné à mettre fin aux cancans, aux lazzis des voisins. Un de mes amis, qui laissera un nom, parmi les explorateurs de TAsie, a été — et il ne s'en doute point — aux confins du Thibet et de la Chine, la cause occasionnelle de la mort violente d'une jeune Chinoise, à laquelle il avait, pour des sapèques, inspiré une passion. Dans ce pays, où l'Européen est peu ou pas connu, se donner à lui est une déchéance et surtout une source de commérages. Cette fille devint la risée de son village, on l'appelait « la femme du diable étranger », on la taquinait constamment, non point sur la fragilité de sa vertu, mais sur le choix de Tamant qu elle avait fait : poussée à bout, humiliée, elle s'empoisonna.
On € perd la face jd non seulement aux yeux des autres, mais à ses propres yeux et ces c pertes de face intimes », si je puis dire, se terminent aussi par la pendaison, la noyade.
Quelquefois, une jeune fille défiorée se rend compte de la faute commise, et se donne la mort. Quelquefois, un mari impuissant, malgré les nombreux aphrodisiaques de la pharmacopée chinoise, se coupe la gorge, pour ne plus avoir à rougir de sa faiblesse. Tantôt c'est une femme qui s'empoisonne, quand elle a la malchance d'avoir un mari à qui Brown-Sequard lui-même n'aurait pu rendre un semblant de jeunesse : ainsi s'expliqueraient, paralt-il, quelques suicides, au lendemain du mariage.
Questions d^argent, — Le rôle de l'argent est considérable, capital, en Chine. L'argent mène à tout, et la considération est, en général, fonction de la fortune. Rien, ou bien peu de choses résistent à l'argent. Une situation officielle est cotée, non d'après l'honneur qu'on en retire, mais d'après les revenus pécuniaires
quelle donne : aussi les Chinois, ayant eu jadis de largent, un peu ou beaucoup, et qui brusquement en sont privés, se trouvent-ils très malheureux. Il n ont pas le courage et la résignation de supporter ce revers et, au lieu de lutter pour reconquérir leur fortune passée, préfèrent se donner la mort.
Le suicide se voit assez fréquemment chez des commerçants ruinés par de mauvaises affaires. Beaucoup cependant aiment encore mieux filer, pour se soustraire à la colère de leurs créanciers. Le suicide serait plus commun dans le Sud que dans le Nord. Les joueurs lui fournissent aussi un appoint important, quand ils sont à bout de ressources. Mais c'est surtout parmi les fumeurs d'opium que nous rencontrerons la plus grande proportion de morts volontaires, pour question d'argent. Le fumeur d'opium, s'il n'a pas une grosse fortune, arrive rapidement à la ruine. Il ne travaille plus et sa passion lui coûte fort cher. Lorsque vient le moment où ses ressources ne lui permettent plus de la satisfaire, il réunit les derniers sous qui lui restent et achète une dose d*opium suffisante pour lui procurer, par son absorption, le calme du dernier sommeil.
A côté du suicide par amour de l'argent, il faut placer le suicide par désintéressement exagéré des richesses. Mais ce dernier est chose exceptionnelle ; j'en ai vu un cas mentionné dans les auteurs chinois. Peut-être est-ce même un exemple unique dans l'histoire de ce peuple qui n'a qu'un culte, celui de l'argent.
« Sous la dynastie des Tchéou, dans le royaume de Kin, le prince Kin-ouen-kong. chassé par le roi, son père, s'enfuit dans le royaume de Ouée. En route, il n'avait à manger que des herbes sauvages : un de ses fidèles compagnons nommé Kié-dje-t'ouï se coupa la chair d'une jambe et la fit cuire pour son maître. Quelque temps après le roi mourut et Kin-ouen-kong, rappelé de l'exil, lui succéda et distribua des récompenses à ceux qui Tavaient accompagné dans son exil. Kié-dje-t'ouï, ne voulant rien recevoir, alla se cacher, avec sa mère, dans les montagnes. Le roi après l'avoir fait vainement chercher, ordonna de mettre le feu aux bois des montagnes, pour l'obliger à sortir de sa retraite. Kié-dje-t'ouï, préférant mourir, plutôt que de recevoir une récompense, se jeta dans le feu et mourut le cinquième jour de la troisième lune. « En apprenant sa mort, le roi fut rempli de douleur et il lui fit
élever une pagode sur une montagne pour aller, chaque année, y offrir un sacrifice. Et maintenant, les Chinois, le jour anniversaire de la mort de Kie-dje-t'ouï n allument pas de feu, et mangent des mets froids : c'est pour ce motif que ce jour s'appelle Han-che, jour où Ton mange froid. »
Fidélité conjugale, — La fidélité conjugale est considérée comme une très grande vertu par les Chinois et tous les moralistes la célèbrent. Est-elle couramment pratiquée 7 La haute estime en laquelle elle est tenue nous permet de supposer qu'elle est chose rare chez la femme chinoise.
Nous allons étudier l'influence de cette fidélité chez la fiancée, l'épouse, la veuve. Le suicide, par fidélité conjugale, n'est pas connu chez rhomme.
La jeune fille, destinée, parfois depuis sa naissance, à un homme qu*elle ne connaît pas, se considère comme liée à lui et ces liens, résultant uniquement de promesses d'union future, faites entre parents, sont beaucoup plus difficiles à rompre que ceux du mariage. Si son fiancé meurt, elle prend le deuil. Souvent elle refusera de se marier, « brûlant de chasteté perpétuelle » suivant l'expression chinoise ; car le mariage serait une insulte à la mémoire du défunt. Elle peut même venir se suicider dans la maison de son fiancé, et alors, considérée, grâce à sa mort, comme femme légitime, elle pourra reposer à côté de lui dans le cimetière de famille.
Quels sont les sentiments qui poussent la jeune fille à pareille résolution ? La douleur causée par la perte de l'objet aimé ne peut être invoquée : quels sentiments peut-elle bien éprouver pour un futur mari qu'elle ne connaît pas ? L'habitude, la routine si puissante en Chine — la chose se faisait autrefois et partant, continue à se faire ! — sont des facteurs autrement importants. Mais il faut avant tout, placer la gloriole, une sorte de coquetterie posthume : de tels suicides sont considérés comme très honorables, et pour la victime et pour sa famill*;.
Il est, parait-il, très rare de voir une femme mariée se donner la mort, par fidélité conjugale. Deux cas, néanmoins, m'en ont été rapportés. L'un a trait à une femme que son mari voulait forcer à se prostituer, pour en retirer des avantages pécuniaires : celle-ci
refusa longtemps et finit par s'empoisonner. Mais on peut se demander si la fidélité conjugale a été la cause du suicide, et si les mauvais traitements de son mari n'ont pas eu, aussi, une importance qu'on ne saurait négliger. L'autre concerne une jeune femme à qui son beau-père faisait la cour. Ne voulant point tromper son mari ; n osant l'informer du danger que courait, pourtant, son honneur, elle trancha la difficulté en se pendant.
Le suicide des veuves est particulièrement intéressant. Il y a tout lieu de le considérer comme un vestige des anciens sacrifices humains accomplis par les Chinois sur la tombe des personnes qu'on enterrait. Ces sacrifices remontent à la plus haute antiquité» à un âge où la Chine commençait, déjà, à avoir un certain développement intellectuel et social, car selon Topinion d'Herbert Spencer « l'usage barbare des sacrifices humains ne commence guère à s'affirmer que parmi les peuples qui ont déjà franchi les premiers échelons de la civilisation ». Quinze à dix -huit siècles avant notre ère, ils étaient très fréquents : des parents, des serviteurs étaient ensevelis, en même temps que le mort, pour l'accompagner dans sa transmigration. Le grand historien chinois, Seu-ma-t'sien parle longuement de ces sacrifices dans le Chi-Ki. Il y a longtemps que les sacrifices humains ont disparu. Confucius s^était énergiquement élevé contre eux. Les maisons, les personnages, les chevaux et tous les autres objets en papier qu'on fait brûler aujourd'hui, au moment d'un enterrement sont des vestiges de ces sacrifices.
Le suicide des veuves, au commencement du siècle dernier, était pourtant encore assez fréquent. Le Liçre des Rites dit : « La femme est un avec son époux (même mort) et cela ne change pas, tout le temps qu'elle est en vie, c'est pourquoi elle ne se remarie pas si son époux est mort. » Pourquoi les veuves se donnent- elles la mort ? Parce qu'elles « brûlent de chasteté », répondent les classiques chinois. Mais si nous examinons sérieusement les mobiles du suicide, nous verrons que, bien rarement, la fidélité conjugale, le regret du mari, entrent en ligne de compte. Ce sont des facteurs d'un ordre tout différent qui amènent la femme à « sortir de la vie par le chemin le plus court ».
La situation de la veuve est presque toujours pénible et difficile. Privée de l'appui de son mari, elle est dans la famille, à la merci de sa belle-mère et de ses beaux-frères. La première pourra, tout à
son aise, la tyranniser ; les seconds abuseront d'elle, ou essayeront de la vendre pour la prostitution. Si elle se prostitue elle offense la mémoire de son mari. Si par hasard elle devient enceinte sa faute est capitale, car la viduité des veuves est considérée comme un sacerdoce. Si elle se remarie, elle oflense encore la mémoire de son mari : il est vrai que le plus grand nombre d'entre elles n'ont pas l'air de beaucoup s'en inquiéter.
Fio. II
Arc de triomphe élevé aux femmes vertueuses
(d'après J. Doolittle, The Social life of the Chinese)
Autrefois, le suicide des veuves était tenu en honneur. C'en était assez pour exciter Tamour-propre et l'orgueil de beaucoup d'entre elles, qui préféraient à une situation parfois pénible, une fin glorieuse, non seulement pour elles, mais pour leur famille. Peut-être même, souvent, les parents les encourageaient^ils, habilement, dans la voie du suicide, dans Tespoir de voir dresser un arc de triomphe ou même simplement placer une tablette commémorative de ce haut fait, dans le temple des femmes vertueuses. Ces arcs de triomphe, ces tablettes portaient la mention « donné par ordre de l'empereur »
FiG. III
Modèle de Tablettes données par l^Empereur aux femmes vertueuses
Traduction : Tablette de M— Sin-lin-Che, femme honorée, par décision impériale
de la dynastie des Tsing, du 3* rang de Mandarinat pour l'ardeur de sa vertu.
Tèinoignaf(e honorable conféré par V Empereur, Modèle du Gynécée pour Tardeur de sa vertu. In jour heureux de la y lune, de la aa* année de Kouang-Sin.
et, au-dessous, étaient gravés les noms et qualités de la femme. Ces récompenses impériales étaient devenues un encouragement, et,. au commencement du siècle, les suicides étaient tellement fréquents que Young-tchen, en 1729, fit paraître Tédit suivant (i) : « Qu'une femme reste attachée, toute sa vie, à un seul mari et ne se remarie pas, est la doctrine reçue de tout Tempire. Mais dans cette manière de faire, il y a une grande diflérence entre la veuve chaste et la suicidée. Celle-ci suit, sans crainte, son époux quand il meurt et, quoique son sort puisse être dur, bien plus dur est celui de la veuve chaste. La morte n'a plus de peines à endurer ; mais la veuve les a, pendant des années encore. L'une sacrifie sa vie pour échapper à ses maux ; l'autre les combat avec courage. De plus, les suicidées n'ont pas toutes les mêmes motifs de faire le sacrifice de leur vie. Parfois, c'est la crainte de la pauvreté ou l'incapacité de pourvoir à leurs besoins ; ou bien, dans l'intensité de leur deuil, elles négligent de songer à l'avenir, oubliant de penser qu'après la mort de son mari, les devoirs de la femme deviennent deux fois plus grands : le plus loin d'elle se trouvent les vieux parents de son époux, dont elle doit avoir soin, à l'intention de leur fils ; le plus près délie, sont les enfants du défunt qu'il faut enseigner et instruire, comme le père l'aurait voulu, sans préjudice des nombreux devoirs domestiques qu'il y a à remplir, en trop grand nombre pour pouvoir les énumérer. Peut-on dire maintenant, un seul moment, que toutes les responsabilités de la femme prennent fin après la mort du mari ? »
Par cet édit, l'empereur faisait savoir, dans toutes les provinces, qu'il refuserait, à l'avenir, de donner des tablettes ou d'autoriser l'érection d'arcs de triomphe.
Depuis cette époque, les suicides devinrent de moins en moins fréquents. On élève pourtant, de temps à autre, quelques arcs de triomphe. Il n'y en a pas à Pékin. La requête; par laquelle on demande l'autorisation de placer une tablette commémorative ou d'ériger un arc de triomphe, est présentée, par la famille, à la signature des notables et au mandarin, à qui on graisse sérieusement la patte. Celui-ci transmet la demande à Pékin, et quand Tempereur émet un avis favorable, il envoie, en même temps, une somme d'argent pour l'érection du monument. Celle-ci est toujours insuffisante et la famille et le mandarin doivent la compléter.
(I) J. DoolItUe. — Social Life oflhe Chinese,
Le magistrat doit se faire officiellement représenter ou assister à l'inauguration. Il doit faire allumer de Tencens, dans le temple de celles qui « brûlent de chasteté » le premier et le quinze de chaque lune, et, deux fois par an, au printemps et à Tautomne, il y porte des offrandes. Aussi est-il particulièrement flatteur pour les familles de voir le représentant de l'empereur faire les génuflexions devant Tare de triomphe ou la tablette de l'un des siens.
Je ne connais pas de fait de suicide par fidélité conjugale à Pékin. Il serait d ailleurs très rare dans le Nord. On le verrait plus fréquemment dans le Midi. Voici ce que dit à ce sujet Julius Doolittle (i) : « Parfois les veuves se suicident après la mort de leur mari. Les unes avalent de Topium, puis se couchent et meurent près du corps. D'autres se laissent mourir de faim ou se noient. Un procédé assez commun, à Fou-t'ch'eou, consiste à se pendre en public et avec solennité, après avoir donné avis aux curieux. Les motifs qui déterminent ces malheureuses femmes à cet acte fatal sont complexes. Parfois, le regret du défunt y est pour quelque chose. Mais d'autres considérations aident puissamment leur douleur. Ce sont la pauvreté, la crainte d'être maltraitées, l'appréhension d'être purement et simplement vendues par les frères du défunt, la vanité... Tout récemment, une jeune femme ayant eu vent qu'on projetait de la livrer à une maison de débauche, annonça son intention de se suicider. Le matin du jour fixé, elle alla brûler de l'encens dans le temple élevé à la mémoire des femmes vertueuses. Puis, revêtue de ses plus beaux atours et tenant un bouquet de fleurs, elle fut promenée, en palanquin porté par quatre porteurs, par les rues les plus populeuses. Elle se suicida dans l'après-midi de la façon suivante. Une plate-forme avait été élevée devant sa maison. A l'heure dite, elle y monta, jeta aux quatre points cardinaux un peu d'eau et de grain (provisions de voyage apparemment) puis, assise dans un fauteuil, elle reçut les prosteenations et condoléances de tous ses parents. Enfin, montée sur un tabouret, elle se passa la corde au cou, renversa le tabouret d*un coup de pied et se lança dans Téternité.
« Jadis, parait-il, les mandarins venaient assister à ces scènes et se prosternaient devant ces héroïnes. Mais Tune d'elles, un jour,
(I) Traduit dans de Groot • Les fêtes religieuses d'Amoy. (Annales du musée G uimet.)
après qu'on lui eut rendu tous les hommages, refusa de s'exécuter : depuis lors, les mandarins ont jugé prudent de s'abstenir. »
Il ne faudrait pas confondre le suicide des veuves chinoises avec le suttisme hindou. Dans Tlnde, le suicide de la veuve est la règle ; dans TEmpire du Milieu il est Texception. Là, il est obligatoire ; ici, il est facultatif. La veuve hindoue qui ne se fait pas brûler sur le bûcher de son mari tombe, par ce fait, au rang des parias. Aussi préfère-t-elle la mort à la vie pénible de cette classe de la société. En Chine, toute contrainte, au moins apparente, est mise de côté. Le suicide, dans la majorité des cas, est perpétré librement. Et la femme ne peut, les castes n'existant pas en Chine, être terrifiée, comme la veuve hindoue, par la perspective de Texistence des parias, qui lui est réservée si elle survit à son mari.
A la suite de guerres, d'expéditions, de razzias quelques femmes emmenées en captivité préfèrent se donner la mort que d'être traînées à la suite des vainqueurs. Des faits nombreux de ce genre se sont produits lors de la dernière révolte des Taï-pings. Certains auteurs considèrent ces suicides comme dus à la fidélité conjugale. Nous croyons que les femmes qui se donnent la mort dans ces conditions ne cherchent guère qu'à échapper à la captivité et aux peines physiques et morales qu'elle traîne à sa suite. Les femmes captives sont toutes, ou à peu près, vendues pour la prostitution.
Cependant, l'histoire chinoise a donné le nom « d'honorable » à un certain nombre de suicides de ce genre : des jeunes filles qui se jettent à l'eau pour ne pas être violées ; des femmes qui se coupent la gorge, plutôt que de se livrer aux vainqueurs. Dans les Vingtquatre exemples de piété filiale ^ nous trouvons une histoire intitulée : les Deux jeunes filles de la famille Téou, célébrant le courage de deux jeunes personnes qui ont préféré la mort à la perte de leur virginité. « Sous la dynastie des Tang, pendant le règne de Yong-taï, vivaient, dans la famille Téou-che, de la province de Tong-tien, deux sœurs d'une beauté remarquable. L'une avait dix-neuf ans et l'autre seize. Voyant leur pays ravagé par les brigands, les villages et les villes incendiées, elles s'enfuirent sur une haute montagne et se cachèrent dans une grotte, pour mettre à l'abri leur virginité. Découvertes par les brigands, pour ne pas être violées, elles se jetèrent dans un précipice où tous leurs os furent brisés et y trouvèrent la mort. Leur renommée étant arrivée
jusqu'à l'empereur, il déclara la famille exempte à jamais de tout impôt et fit suspendre, dans leur maison, une tablette à la louange des deux jeunes filles. »
Fio. IV Les deux jeunes filles de la famille Téou (i)
Piété filiale, — Fidélité des serviteurs, — « Des cent vertus, la piété filiale est la plus importante », dit un proverbe favori des Célestes. La piété filiale, telle que la comprennent les Chinois, a un domaine beaucoup plus étendu que celui que nous lui attribuons en Europe : respecter ses parents, c'est être filial; faire les cérémonies des ancêtres, c'est être filial ; porter le deuil pendant trois ans, c'est être filial ; servir loyalement son prince, c'est être filial ; se dévouer pour ses parents, jusqu'à la mort, c'est être filial.
Nous ne retiendrons de la piété filiale que ce dernier côté. Le suicide par piété filiale est chose rare, à notre époque ; il résulte de la mort d'un père — ou exceptionnellement d'une mère ; — mais, au chagrin, cause prédisposante, s'ajoute la vanité, l'amour-propre, un besoin violent de charlatanisme et de réclame. Car l'homme qui se suicide par piété filiale est sûr d'en retirer considération et honneur, pour lui et les siens.
(I) Cette plunche et le modèle de tablette aux femmes vertuciHCâ sont extraits des Vingt-Quatre h'xemples de piété filiale.
LE SUICIDE EN GHfNE 39*7
Les mutilations volontaires sont, en quelque sorte, la première étape du suicide, par piété filiale. Un fils, dont le père ou la mère est très malade, que les médecins ont condamné, va prier dans le temple du dieu de la médecine, fait des offrandes à la divinité et souvent lui donne un morceau de sa chair pour la rendre plus clémente. Dans quelques circonstances, les enfants sacrifient volontiers une portion d'eux-mêmes, qu'ils font cuire et manger par les parents dont ils souhaitent la guérison. La Gazette de Pékin mentionne souvent, avec une note flatteuse, des cas de ce genre. Les Chinois mutilés par piété filiale sont aussi fiers de leurs cicatrices, qu'un soldat de ses blessures. Au fond c'est un sentiment de dévoûment très prononcé pour leurs parents qui pousse les fils à agir de la sorte. Il y en a même qui consentent à encourir la peine de mort» à la place de leur père, celui-ci fût-il considéré par eux comme un criminel avéré.
Dès la plus haute antiquité, le suicide par piété filiale a existé, beaucoup plus fréquent, sans doute, qu*il ne Test maintenant. Déjà, au temps de Gonfucius, la piété filiale ne se pratiquait plus aussi bien que par le passé, au grand regret du célèbre philosophe, mais le suicide était encore très commun et le réformateur de la Chine s efforça de démontrer tout ce qu'il avait d absurde et d'insensé. Sans doute on doit plaindre ses parents défunts, mais la tristesse ne doit pas pousser l'homme à se donner la mort. « Un fils qui fait les funérailles de ses parents, dit Confucius, n'a pas la force de pousser de soupirs. Il fait les cérémonies avec un visage pétrifié de douleur. Les paroles qui sortent de sa bouche, n ont ni élégance, ni suite. Ses vêtements sont grossiers et en désordre sur lui. La musique la plus harmonieuse n'effleure point son cœur. Les mets les plus exquis n'ont ni goût, ni saveur pour son palais, tant est profonde la désolation qui absorbe son âme. Il prend quelque nourriture au troisième jour, parce que tous les peuples savent qu'il ne faut pas attenter à sa vie, et que si l'on peut s'abandonner à la douleur jusqu'à maigrir, il serait horrible de s'y livrer, même en pleurant un mort. »
Ses conseils restèrent à peu près sans effet, car plus de deux mille ans après lui, l'empereur Kan-Si, en i685, fit paraître un édit contre le suicide par piété filiale : « De pauvres diables, des esprits peu éclairés, induits en erreur par des balivernes el des billevesées,