Année, N
croient se conduire en fils pieux, en se donnant en sacrifice. Mais ils oublient que notre corps tout entier nous vient de nos parents et que nous n'avons point le droit de le défigurer ou de le détruire. N'était-ce pas par pitié filiale que Meng-Tzeu, disciple deConfucius, prenait tant de précautions quand il longeait le bord d'un précipice ou marchait sur de la glace peu résistante? Bien plus, Confucius ne dit-il pas que la simple crainte de la possibilité de la maladie des enfants rend les parents anxieux ? Donc, si un fils détruit son corps, il ne peut plus aider ses parents, les honorer, les nourrir, par conséquent il n'est plus filial. De tels crimes se produisent partout, aussi je lance une proclamation s'élevant sévèrement contre eux, pour que le peuple ne soit pas plus longtemps entretenu dans Terreur ».
Aujourd'hui, ce suicide est rare. Je n'en ai personnellement pas de cas en ma connaissance. Mais tout récemment, le North China Daily News rapportait le fait suivant : « Une fille vint prier dans un temple pour son père malade et essaya, par des mutilations, en ofii'ant de sa chair, d'attendrir la divinité. Ses efforts furent vains. Peu de temps après, son père mourut. Abîmée de douleur, elle s'empoisonna avec de l'opium ».
Le suicide par piété filiale aurait été le point de départ de celui des domestiques à la mort de leurs maîtres. Voici, à ce sujet, l'opinion du P. Amyot (i): « On avait déjà commencé, au temps de Confucius, à attenter à sa propre vie pour ne pas survivre aux morts qu'on pleurait. Soit dit à la gloire de la piété filiale, à quelque excès qu'on se soit livré en ce genre, quand on a eu abandonné l'enseignement de l'antiquité, elle n'a été qu'une occasion pour innocenter des délires homicides qui ont changé en un arrôl de mort, les soupirs et les larmes de deuil . Comme la douleur de quelques filles et de quelques jeunes gens, à la mort de leurs père et mère, était montée par degrés à une véhémence si extrême, qu'ils en avaient perdu le sentiment et même la vue, les louanges que l'admiration publique leur prodigua devinrent un piège pour les favoris et les concubines préférées de quelques princes. Dans la crainte que l'abus qu'ils avaient fait de leur crédit ne retombât sur eux, ils attentèrent sur eux-mêmes, pour s'immortaliser par leur
(i> Mémoires concernant les Chinois, t. IV.
prétendue fidélité. Ce premier pas fait, les successeurs de quelquesuns de ces princes, obligèrent leurs domestiques et leurs concubines, leurs favoris et leurs ministres à aspirer à cette sorte de gloire. Dès la quatrième année de Li-Ouang(678av. J.-C), on força les plus zélés serviteurs du prince de Tsing à se donner la mort pour ne pas survivre à leur maître et la trentième année de Yong- Ouang(6!iiav. J.-C), cent soixant-dix personnes rendirent le môme honneur à la mémoire d'un autre prince de Tsing. Confucius ne pouvait pas attaquer directement un abus, protégé par la politique de plusieurs princes de Tempire. Il se contenta de prendre occasion de la douleur et^de la piété filiale, pour le proscrire comme un attentat contre la nature et une frénésie aussi barbare que ridicule. Mais, à la honte de la raison humaine, la sagesse de ses maximes a échoué pendant bien des siècles, contre les fausses doctrines, les ruses de la politique et le fanatisme des passions ».
De même que les sacrifices humains, ces sacrifices volontaires ou imposés, ont à peu près complètement disparu. Ils étaient encore assez fréquents au siècle dernier, et à la mort de sa femme Kan-Si dut s'opposer au suicide de quatre des suivantes de l'impératrice qui voulaient l'accompagner dans l'autre monde.
La misère. — La misère est grande en Chine, et d'autant plus dure à supporter qu'on s'élève d'avantage vers les régions septentrionales de l'empire, où l'hiver est très rigoureux. Dans ce pays, que certains de nos auteurs — M. Simon, par exemple, dans la Cité chinoise — présentent comme un petit paradis terrestre, où fleurissent le bonheur, l'égalité et la fraternité, rien, ou à peu près rien n'a été fait pour venir en aide aux malheureux. On peut dire avec raison, car tous les jours, mon expérience de l'hôpital me confirme dans cette opinion, que le Chinois est un être absolument indigne de sympathie.
La misère est-elle un facteur important de suicide? Il faut d'abord, parmi les Chinois misérables, établir deux catégories : les professionnels et ceux €[ue des revers de fortune, des circonstances tristes ont dépourvus de toutes ressources. Les premiers sont légion surtout dans les villes, organisés en société ayant un chef, imposant
des aumdnesaax commerçants qu^ls terrorisent par la menace facile de rincendie de leur boutique. Malgré cela, la situation de ces mendiants n est pas des plus brillantes, et souvent on les voit en train de chercher au milieu des détritus, lancés des maisons dans la rue, leur maigre pitance, qu'ils doivent en général disputer aux chiens. Cette vie précaire, animale, où la diète forcée alterne souvent avec le jeûne obligatoire ne parait pas trop à charge à ces professionnels de la mendicité, car ils ont la philosophie ou Finsouciance de savoir se contenter de peu. Le suicide est relativement rare chez eux. J'entends celui qui a comme but de mettre fin à leur triste existence. Car assez fréquemment les mendiants se donnent la mort, mais alors c'est presque toujours une satisfaction d'amourpropre, une vengeance, qui en sont les mobiles.
J'ai rencontré, plusieurs fois, surtout pendant Thiver, des cadavres de ces malheureux, dans les rues. Les uns sont morts de froid, les autres de faim : mais la mort n'a pas été volontaire. L'inanition est en général une nécessité à laquelle le pauvre diable n'a pu se soustraire. Et quand des individus, maigres, affaiblis, n'ayant pas mangé depuis deux jours, nus ou à peu près, couchent dehors avec des températures de — ao", il n'y a rien d'étonnant à ce que, le lendemain, on les trouve congelés. Mais s'ils avaient rencontré une natte pour s'envelopper, une tasse de riz pour se garnir l'estomac, ils n'auraient pas hésité à les prendre, car ils n'avaient nullement envie de mourir.
Aussi, croyons-nous qu'il faut beaucoup diminuer le rôle de la misère, comme cause du suicide chez les pauvres professionnels. Ce rôle est beaucoup plus important chez ceux que des revers, la maladie, la paresse, ont privés de moyen d'existence : la pendaison ou le poison sont les procédés les plus fréquemment employés, pour faire cesser leur triste situation. L'opium est une des grandes causes de la misère dans les familles dont le père est un fumeur. Tout est dépensé pour satisfaire la funeste passion : les enfants meurent de faim, et les seules ressources de la famille sont la prostitution de la mère et des filles, ou la mendicité, l'une et l'autre également peu lucratives. Aussi, assez fréquemment ces gens-là s'empoisonnent-ils. « Un père qui fume l'opium peut, dans certains cas, amener sa femme et ses enfants à une telle misère que la mort dans un rêve agréable (provoqué par le narcotique)
leur parait une délicieuse délivrance d'une situation pénible, une heureuse fin aux discussions intestines. »
Folie et religion. — La folie est assez fréquente en Chine. Les cas que j'ai pu observer portaient tous sur des sujets jeunes, de vingt-deux à trente ans. Presque tous mes malades étaient des lipémaniaques et Fun d'eux s*est laissé mourir de faim. Le suicide par inanition serait, paralt-il, assez commun dans cette catégorie de fous. La pendaison, et surtout Touverture de la gorge par un instrument tranchant, sont la fin la plus ordinaire des accès de délire furieux. Le suicide résultant d'hallucination, d'idées obsédantes ne serait pas rare, et se produirait, de préférence, dans les mêmes endroits. « Si étonnante que la chose puisse paraître, m'écrivait à ce sujet un misionnaire, qui connaît fort bien la Chine du nord, j'ai souvent entendu dire que des passants, surtout sur certains ponts, s'entendaient appeler et inviter à se noyer, et souvent répondaient à l'appel. On raconte la même chose pour la pendaison. Dans certaines maisons, les invitations réitérées d'êtres invisibles finissent par faire obéir des individus , de là des pendaisons successives dans la même chambre. »
J'ai compris dans un même chapitre folie et religion, comme causes de suicides ; Tune entraine souvent l'autre. Le fanatisme, la folie mystique déterminent parfois les religieux bouddhistes à se donner la mort. Dans une prochaine étude, je montrerai à quels actes de folie se livrent certains prêtres chinois et combien reste toujours vrai le vers de Lucrèce :
Tantum religio potuit madère malorum.
Le bonzes vraiment sincères — ils sont la minorité — n'ont qu'un idéal : atteindre la sainteté de Bouddha et jouir de la béate félicité du Nirvana.' Ceux qui aspirent à ce bonheur mènent une vie d'anachorètes, rompant toutes communications avec les hommes, enfermés dans des huttes sur des sommets inaccessibles, ou cachés dans des anfractuosités de rochers. Un panier suspendu à une longue corde leur permet de faire parvenir jusqu'à leur retraite les vivres que les fidèles veulent bien leur oflrir. Après bien des années de méditation profonde, quelques-uns se sentent à point
pour entrer dans le Nirvftnâ. Les uns, comme ceilains bonzes de nie Pou-tou, se jettent du haut d'un rocher dans V « abîme de la déesse de la Charité », d'autres donnent aux fidèles et curieux, toujours accourus en grand nombre, le spectacle de leur auto-crémation (i). Ces suicides sont la terminaison d'accès de monomanie nup tique.
Pour éviter une punition. — Les suicides de cette catégorie se voient de préférence, chez les Chinois occupant une situation officielle. Un mandarin fautif, qui n'a pu se procurer assez d'argent pour se racheter, et qu'une punition grave, souvent la peine de mort, attend, n'hésite pas à devancer la justice, en prenant une dose d'opium suffisante pour lui assurer le chemin de l'autre monde. Le suicide a un double but. D'abord, « sauver la face » du coupable ensuite, soustraire ce dernier à la justice, lui éviter les horreurs de la prison, les mauvais traitements et surtout un certain noipbre d'émotions désagréables, par lesquelles doivent passer les condamnés à mort. Le criminel doit être très péniblement impressionné, en apprenant que le jour de l'exécution est arrivé. Ces jours arrivent plusieurs fois pour certains condamnés. A Pékin, par exemple, les exécutions ont lieu deux fois par an. Vingt-cinq, trente individus forment une série de têtes à trancher. A une date fixée par l'empereur, ils sont tous transportés, suivis par une foule avide de spectacle, à la place des exécutions. Là, la liste des condamnés est dépliée, et les noms des élus du jour y sont désignés, par un cercle au vermillon, tracé par le pinceau du Fils du Ciel lui môme. Quatre ou cinq têtes tombent à cette première séance, à laquelle assistent tous les condamnés qui sont ensuite ramenés à la prison. Le lendemain, il^ seront reconduits au lieu des supplices, assisteront à la décapitation de quelques-uns d'entre eux, et ainsi, les jours suivants, jusqu'à épuisement de la série. Aussi comprendon que quelques-uns d'entre eux préfèrent la mort volontaire à la faveur insigne de voir leur nom entouré d'un cercle rouge par la main de l'empereur. Ce suicide par prévision, si je puis dire,
(i)Noiis ferons paraître prochainement, comme suite au c Suicide en Chine », un travail sur c Tauto-crémation des bonzes bouddhistes » dans lequel nous donnerons de nombreux détails sur ces actes de folie religieuse.
existait anssi à Rome. Mais là, il entraînait pour la famille du suicidé une suite de déboires, dont le plus Important était la confiscation de ses biens, au béné&ce de TÉtat. Il n'en est pas de même en Chine.
Le suicide n'est pas seulement employé par les Chinois convaincus qu'ils seront condamnés à une peine très grave. Quelques individus qui ne font que supposer la possibilité d'une condamnation, y ont aussi recours. Un de nos compatriotes, attaché à la mission commerciale envoyée en Chine par la Chambre de commerce de Lyon, me racontait que lorsqu'une partie de cette mission arriva au Seu-tchouen, le bruit se répandit qu'elle formait Favantgarde d'une armée française de quarante-mille hommes, venant du Tonkin. La consternation fut grande parmi les chrétiens catholiques, qui sont nos protégés. Et toute une famille, composée du père, de la mère et de trois enfants, convaincue que les mandarins allaient leur susciter des difficultés, s'empoisonna, sans même se donner la peine d'aller prendre des informations, auprès des missionnaires.
Dans quelques cas, le suicide n'est pas volontaire : l'intéressé ne fait qu'obéir à un ordre de Tempei'eur (i). Mais cet ordre est une
(I) A la mort de l'empereur Sien-Fou, un certain nombre de membres de la famille impériale, s'était rendus coupables du crime de haute trahison, furent condamnés d la peine de mort par lent dépècement. Deux d'entre eux, Tsaï-Yuan et Touan-Houa, reçurent Tordre de se donner la mort. Voici un extrait de Tédit impérial du 12 novembre 1861, par Toung-tshe, son successeur.
c Nous avons chargé le prince-régent, les présidents de tribunaux de voir sMl restait un moyen, fût-il aussi tenu qu'un fil, d*étendre Notre Clémence Impériale à Tsaï-Yuan et ses complices. D'après le rapport de ces hauts fonctionnaires, ils sont tous unanimes à dire que Tsaï-Yuan et ses complices ont foulé aux pieds rautorité impériale, et que, s'étant rendus coupable de haute trahison, leur crime est horrible au dernier degré. Ils ne sont, d'après les lois du'pays, dignes d'aucune clémence. Le rapport n'ajoute rien de plus. Mais nous réfléchissons que Tsaï-Yuan et ses complices sont tous membres de notre famille et que, ayant mérité une mort horrible, leurs corps doivent être traînés sur la place du marché : pourrions-nous empêcher nos larmes de couler? Cependant, par leur crime, ils ont mis en danger la paix du pays, non seulement, ils ont péché envers nous, mais encore ils ont offensé toute la lignée de nos ancêtres. Si nous ne punissons pas sévèrement leur crime, comment pourrons-nous lever les yeux vers Notre Père, dont nous tenons l'empire? Comment pourrons-nous faire respecter les lois? Les mettre à mort par le procédé lent, ne serait donc appliquer que ce qu'une loi pure et juste demande. Pourtant, dans le gouvernement, il y a des règlements accordant des privilèges aux membres de la famille impériale, aux personnages du plus haut rang.... et permettant de diminuer la sévérité, même dans les cas où nulle clémence ne paraît possible. On
leur évite, au moins de mourir sur la place du marché par la main du bourreau
En ce qui concerne Tsaï-Yuan et Touan-lloua, Nous ordonnons, par une grâce toute spéciale, qu'on leur commande de se donner eux-mêmes la mort, et nous mandons à cet effet le prince Sou et le président du ministère de la justice, de transmettre notre
insigne faoeur. Lorsque les hauts dignitaires de Tempire, chanceliers, yice-rois, présidents de ministère, ont encouru la peine capitale, le souverain, pour leur éviter Thumiliation de la décapitation sur la place publique et leur permettre de rejoindre, le corps intact, leurs ancêtre^, leur envoie Tun des trois cadeaux précieux. Ceuxci consistent en une feuille d'or — un sachet de poison — une corde en soie jaune. Le personnage qui a été Tobjet d'une attention aussi délicate de l'empereur ne se fait aucune illusion sur sa signification. Il doit même remercier le Fils du Ciel de la faveur spéciale par lui accordée. Le décret qui prescrit l'envoi du cadeau précieux désigne aussi un certain nombre de mandarins pour assister au suicide. La corde de soie est surtout employée, le condamné ne s'étrangle pas, mais se pend. « La cérémonie se passe ainsi. On présente au mandarin une belle corde tressée en soie jaune et il se prosterne devant cet envoi impérial. On attache la corde à une poutre ; le condamné monte sur une table, }l passe le nœud coulant autour du cou, puis, les mandarins retirent solennellement la table (i). »
Ce n'est que très rarement que les fonctionnaires d'ordre subalterne peuvent aspirer à cette faveur impériale et encore la corde
est-elle blanche !
Après les causes du suicide, voyons les moyens employés, le manuel opératoire, si je puis m'exprimer de la sorte. Les procédés sont nombreux. Mais ils ne sont pas tous également usités. Les uns sont classiques, d'autres sont l'exception.
Il semble que, par une sorte de coquetterie posthume, les Chinois soient réfractaires aux procédés sanglants. Ils ont l'horreur de la mutilation ; ils craignent, sans doute, de se trouver ainsi défigurés dans l'autre monde. Nous avons, ici même (a), montré quel soin les eunuques mettent à conserver, en bouteilles, les témoins de
édit aux coupables et leur commander de mettre An à leurs jours. Ceci, afin que tout TErapire puisse savoir que nous n^avons point de secret (i). »
(i) A. Favier. — Péking.
(a) Matignon. — Les Eunuques du Palais Impérial a Péking. {Arck. d^Anthropol. criminelle^ i8g6.)
(1) Je dois 11 Irflduction de ce décret i un habile sinolOKUc, M. J. Van-Aalst, dépulé-commiMiire-des douADri I hinoiseA, que Je lieps à remercier de sop obllgeioce.
lear ancienne virilité, les c précieuses r* qui, après leur mort, seront enfermées dans leur cercueil. Aussi verrons-nous, dans la majorité des cas, donner la préférence aux moyens qui produisent le moins de désordres organiques, qui laissent le corps le plus intact possible.
C'est probablement la croyance à la transmigration qui fait que souvent le Chinois qui se suicide revêt ses plus beaux habits, convaincu qu'il lui serviront dans l'autre monde.
Les divers modes de suicide peuvent, par ordre de fréquence, être rangés dans les catégories suivantes : Empoisonnement; Pendaison ; Noyade ;
Instruments tranchants ; Inanition ; Incinération.
L opium est le facteur le plus ordinaire des morts par empoisonnement. Il est absorbé soit en boulettes, soit après macération dans de l'eau tiède. Mais Topium est une chose de luxe, dispendieuse, que ne peuvent se payer toutes les bourses.
Aussi Tempoisonnement est-il parfois obtenu au moyen de Tarsenic, ou même du phosphore ; des bouts d'allumettes sont pétris dans de Peau dont on avale un certain nombre de verres.
Le mercure, Tor ont été incriminés comme agents de suicide par intoxication. Nous ne pouvons avoir que des doutes sur le rôle du premier. Quand au second, nous verrons tout à Theure qu'il n'agit point comme toxique, mais bien comme corps étranger obstruant les voies aériennes supérieures.
La pendaison est un procédé simple, économique, rapide, très employé, que Ton peut placer, comme fréquence, sur le même rang que Tempoisonnement par Topium. Les femmes y auraient plus souvent recours que les hommes ; la pendaison semble même la méthode de choix du sexe faible et cette idée me parait confirmée par les dessins de 1 imagerie populaire. Il existe, en eflet, une déesse de la pendaison^ représentée sous les traits d'une femme, la corde au cou, la langue saillante entre les arcades dentaires, la figure congestionnée, les yeux sortant des orbites, les cheveux épars sur les épaules.
La strangulation serait un moyen tout à fait élégant et que seuls, ou à peu près, pratiqueraient les grands personnages. Nous avons toutefois des doutes sur l'emploi de ce procédé. On croit, généralement, que les mandarins à qui Tempereur envoie la corde de soie jaune s'en servent pour s'étrangler : nous avons dit plus haut que ce « cadeau précieux » n'avait d autre but que d'engager le condamné à se pendre.
A côté de la pendaison, nous mettrons V asphyxie par la feuille (Vor, Beaucoup d'auteurs ont laissé croire que le suicide par les feuilles d'or résultait d'une intoxication consécutive à l'ingestion de celles-ci. Il n'en est rien. Les t boules d'or » avalées ne sont, au fond, que des « feuilles d'or » aspirées. Un morceau d'or finement laminé est déposé dans le creux de la main ou sur l'orifice buccal, puis le patient fait une aspiration violente. La feuille d'or est entraînée et vient oblitérer l'ouverture de la glotte, d'où asphyxie. Ce mode de suicide parait d'une réalisation difiicile et doit souvent nécessiter plusieurs tentatives.
Certains auteurs le contestent et ne voient dans le « suicide par la feuille d'or » qu'une façon emphatique des Chinois de parler de la mort violente des gens riches. Les nombreux renseignements que j'ai pu me procurer à ce sujet, soit auprès des lettrés, soit auprès des médecins indigènes, ne me permettent pas de me ranger à cette opinion. Ce genre de suicide existe, mais seuls les Célestes des hautes classes, les grands personnages, y ont recours.
L'asphyxie par les vapeurs d'oxyde de carbone n'est pas connue.
La noyade est beaucoup plus employée par les femmes et rien ne vaut les puits pour a sortir de la vie par le chemin le plus court ». Ceux-ci existent dans presque toutes les cours des maisons chinoises, aussi tendent-ils une bouche engageante à la femme aflblée par une « ventrée de t*si. »
Il n'est pas rare de voir les gens qui se jettent dans une rivière prendre la précaution de se lier les jambes ensemble ou de s'attacher une corde au cou.
Dans l'Ile Pou-tou, les bonzes fanatiques se lancent du sommet d'un rocher escarpé dans la mer, dans 1' « Abîme de la déesse de Charité. »
Les instruments tranchants les plus employés sont le couteau et le rasoir, avec lesquels on coupe la gorge. Quelquefois — des
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aliénés le plus souvent *- utilisent, dans le même but, des tessons de porcelaine, des morceaux de verre.
Les Romains s'ouvraient les veines après s'être mis dans un bain. Les Chinois sont moins raffinés. Ils connaissent aussi la mort par hémorrhagie. Leur médecine légale parle des suicides par hémorrhagie, après une brutale section de Tavant-bras ou de plusieurs doigts de la main.
Mais les méthodes sanglantes sont peu en faveur et surtout très peu tenues en honneur. Les Chinois ne pratiquent point, comme les Japonais, l'ouverture du ventre harikari qui vous donnait la qualité de « véritable héros », de vrai Samouraï. Est-ce le manque de courage résultant du caractère efféminé de beaucoup d'entre eux qui s'oppose à ces « coups de maître »? La chose est possible. Mais je crois surtout que, malgré lui, le Chinois, même mourant volontairement — et partant en faisant une insulte grave à la piété filiale — ne peut oublier cet aphorisme de cette même piété : « Nous devons nous efforcer de conserver intact le corps que nous tenons de nos parents. »
U inanition est un mode de suicide dont on a, à mon avis, singulièrement exagéré la fréquence. Parce que beaucoup de mendiants sont trouvés morts dans la rue et le ventre creux, il ne faut pas toujours coaclureà une mort volontaire. L'inanition est employée par les individus ayant de gros chagrins, dont le caractère est devenu tristement sombre. Elle est probablement la fin de beaucoup d'accès de lypémanie.
L'incinération est une rareté. Seuls, à peu près, quelques bouzes, aspirant à la béatitude du nirvana, et ne trouvant pas en eux les éléments du feu de Sahamasi qui doit les transformer en cendres, demandent à un incendie volontaire de les dépouiller de leur enveloppe terrestre et les faire entrer dans la sainteté de Bouddha. Une pareille auto-crémation serait l'indice d'une puissance de volonté vraiment surhumaine, si elle n'était plutôt la preuve d'une absence complète de cette dernière et la manifestation patente d'un état aigu de folie mystique.
Il existe encore un certain nombre de moyens que nous classerons sous la rubrique àe procédés divers, mais qui sont très exceptionnellement usités. Ainsi, Tingestion de morceaux d'ivoire, de fragments de verre ou de porcelaine. Nous terminerons par un
procédé mentionné dans la médecine légale chinoise. Il nous montrera que depuis de nombreux siècles, les Chinois, devançant les simulateurs de nos pénitenciers, avaient reconnu les propriétés septiques de la salive et s'en étaient servi, non point pour produire de simples phlegmons, mais pour déterminer des infections mortelles Le Si- Yuen — médecine légale — relate des cas de mort chez des individus qui s'étaient intentionnellement mordu et profondément déchiré les extrémités des doigts, d'où inflammation, fièvre, abcès, douleur, gonflement de Tavant-bras, hecticité et mort.
L'antithèse, l'incohérence sont une des caractéristiques de l'esprit chinois. La fréquence du suicide en est une preuve patente pour quiconque connaît un peu les idées morales et sociales des Célestes. Tous les médecins qui ont exercé en Chine ont été frappés de l'horreur des indigènes pour les opérations. Le Chinois redoute l'intervention chirurgicale, moins à cause de la douleur qu'elle va produire, que de la mutilation qui en sera la conséquence. Aussi, faut-il voir avec quel soin les opérés enveloppent, dans un morceau de papier ou un mouchoir, les dents, chicots, tumeurs, phalanges qui leur ont été enlevés : autant de parties d'eux-mêmes qui seront, à leur mort, placées par les parents dans leur cercueil. L'amputation d'un membre est toujours longuement discutée en famille, et beaucoup de Célestes préfèrent se laisser mourir que consentir à une intervention sanglante qui leur sauverait la vie.
Cette horreur de la chirurgie est un effet de la piété filiale, telle que Fa enseignée Confucius. Celle-ci recommande le respect du corps, qu'on doit s'eff'orcer de conserver intact puisqu'il a été transmis par les parents: toute mutilation est une offense faite aux ascendants ; tous les écrivains ont ressassé depuis deux mille ans les idées du grand philosophe, qui peu à peu ont pénétré jusque dans les couches les plus profondes de la Société. Voici ce qu'il est dit du respect du corps, dans le Lunn-U, un des textes les plus connus. Le philosophe Tseng-tzen, disciple de Confucius, se sentant mourir, réunit ses meilleurs élèves et leur dit : « Découvrez mes pieds et mes mains. Le Liçre de Vers dit : Sois circonspect comme celui qui longe un abîme, comme celui qui marche sur une mince couche de
glace. Désormais, mes enfants, je suis sûr d'avoir évité le danger! » Tseng-Tzen avait en effet tremblé tonte sa vie que le corps reçu de ses parents ne subit quelque lésion II avait, pour le conserver dans son intégrité, vécu avec la circonspection de celui qui côtoie un abîme. Il se fit découvrir les mains et les pieds pour pouvoir se rendre compte, de visu, de leur état de conservation parfaite et, celle-ci constatée, il pouvait mourir tranquille.
Dans le Li-Ki nous trouvons encore un certain nombre d*aphorismes et d'anecdotes relatifs à ce respect du corps humain.
« Un fils pieux ne monte sur aucune élévation, n'approche d'aucun précipice, ne s'expose à aucun danger, pour ne pas faire injure à ses parents. Yao-tchen-tzen, descendant un escalier, se blessa au pied. Il s'abstint pendant plusieurs mois de marcher et eut tout le temps l'air triste. L'un de ses élèves lui dit : « Maître, votre pied « est guéri. Pourquoi êtes-vous resté plusieurs jours sans sortir et « l'air tout triste? » Yao-tchen-tzen répondit : « La belle question ! J'ai appris de Tseng-tzen, qui le tenait de Confucius, que Thomme est le plus noble des êtres produits et nourris par le ciel et la terre et que ce que les parents lui ont donné entier quand ils l'ont engendré, le fils doit le rapporter intact s'il veut être réputé pieux. Ne pas mutiler la substance, ne pas faire injure à son corps, voilà ce qu'il faut entendre par conserver intact. C'est pourquoi le sage n'ose oublier la piété filiale durant l'espace d un pas. Et c'est parce que je l'ai oubliée, en me blessant le pied, que je suis triste. Il ne faut pas faire un pas sans songer à ses parents, et c'est pourquoi il faut prendre la route sûre, plutôt que le chemin chanceux ; il faut passer leau en barque et non point à la nage, afin de ne pas exposer la substance reçue de ses parents. »
Ailleurs, il est dit: a II n'est rien que le sage ne respecte ; mais ce qu'il respecte le plus, c'est son propre corps. Le corps est un rameau issu des parents ; comment oserait-on ne pas le respecter? Si on n'a pas les égards voulus pour son corps, on blesse ses parents. Or, blesser ses parents, c'est blesser le tronc d'où on est sorti : le tronc blessé, le rameau périra. »
La morale populaire, la tradition si puissante en Chine ont souvent préservé le corps de mutilations chirurgicales, probablement utiles. Mais elles n'ont que rarement pu prévenir son anéantissement, après une violente poussée de « t'si », une « perte de face »
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OU à tant d'autres causes, parfois des plus futiles. La religion, ou plutôt ce que nous désignons par ce nom, a-t-elle pu faire quelque chose contre le suicide?
En Chine, il n y a pas de religion, au sens propre du mot. Le Chinois n'en éprouve généralement pas le besoin. On trouve tout chez lui, polythéisme, panthéisme, athéisme. Le bouddhisme mériterait seul le nom de religion : mais il a été tellement modifié dans son essence première, qu'il n a plus que quelques vagues analogies avec la doctrine primitive de Sha-Ria-Mouni, le taoïsme et le confucianisme sont de simples morales. Mais le Chinois n'est pas particulièrement bouddis te, taoïste ou confucianiste. L'occasion fait la conviction. « Un Chinois qui a besoin d'un prêtre bouddiste et peut se payer ses services, est à ce moment bouddiste. S'il fait appel à un taoïste, il sera pour la circonstance taoïste. Il n'y a aucun inconvénient à faire appeler l'un ou l'autre et il n'est même pas improbable qu'il les fasse appeler tous les deux, à la fois, auquel cas, il sera en même temps, bouddhiste et taoïste. Le bouddhisme a absorbé le taoïsme, le taoïsme a absorbé le confucianisme, mais, à la fin, celui ci a absorbé les deux autres. Ainsi, « trois religions se trouvent réunies en une seule, » suivant l'expression chinoise (i). D
Le Catéchisme bouddhique s'élève énergiquement contre le suicide. Mais quelle peut bien être l'influence de cette religion contre la mort violente, quand on voit ses prêtres y avoir recours. Voici ce que nous trouvons dans les livres sacrés .* « Il est des individus qui font si peu de cas de leur vie que, dans un moment d'impatience, tout éperdus, ils sautent dans un puits, se pendent, avalent de l'arsenic ou de l'opium, se coupent la gorge, afin qu'après leur mort leurs parents tirent parti de leur cadavre pour extorquer de l'argent aux gens, pour se venger, pour assouvir leur colère en faisant un procès. Certainement que l'âme d'un pareil homme souffrira de cruelles peines, quand elle sera arrivée aux Enfers, dans la cité des suicidés, torturée continuellement par une douleur analogue à celle qu'elle soufirit en mourant, et cela pendant un nombre indéterminé d'années, sans pouvoir redevenir homme. Un certain Ouang, qui s'était attiré une afiaire et avait pris le chemin
(I) Siuith. — Chinese Cnaracterislics.
LE SUICIDE EN CHINE 4l 1
le plus court pour sortir de la vie, entra, après sa mort, dans le corps dun autre homme, pour dire qu'il souffrait dans la Ville des Suicidés des tourments épouvantables, qu'il ne se possédait plus de regret mais que son mal était sans remède. »
Le catéchisme bouddhiste prédit les peines de Tenfer aux suicidés et l'absence de métempsycose. Mais il ne reconnaît pas tous les suicides comme des crimes. Si quelqu'un oubliant ce qu'il en coûte au Ciel, à la Terre, aux parents, pour engendrer un homme, se permet, avant d'avoir achevé de payer ses bienfaiteurs et sans attendre le mandat de Yen-ouang, de se donner la mort, sans que ce soit une cause de fidélité au prince, de piété filiale, de chasteté, de justice, de guerre. . . pour une petite raison qui n'en vaut pas la peine ; par peur d'être pris pour une faute non digne de mort ; pour faire après la mort tort au prochain avec son cadavre, en un mot, quiconque méprisant la vie, se donnera indûment la mort, sera aussitôt qu'il aura expiré mené au premier tribunal par les génies gardiens de la porte et le génie-gardien de l'âtre. Le «Yen-ouang » du premier tribunal, en ayant pris note, réexpédie son âme à l'endroit où il s'est suicidé et où elle devra subir continuellement les douleurs de son agonie, la faim et la soif, sans pouvoir jouir des offrandes et des sacrifices des hommes. Il lui est de plus ordonné de tenir invisible sa forme de Koéi (esprit), de ne pas eftrayer les hommes, de ne tuer personne pour s'emparer de son corps. Ce n'est que quand celui à qui il a fait du tort par son suicide, l'a oublié que le Menn-Chenn (gardien de la porte) et le TsaO'Ouang (gardien de l'âlre) relivrent son âme au premier tribunal, qui la passe au second, qui la passe aux suivants. Quand après avoir été torturée dans chaque tribunal, l'âme arrivera au neuvième, elle sera incarcérée dans la Ville des Suicidés et exclue de la métempsycose (i). »
La seule tentative de suicide n'ayant d'autre but que de faire peur, est considérée comme un péché. L'intention vaut le fait.
Dans le Catéchisme taoïste nous ne trouvons que quelques allusions au suicide. On y blâme les gens dont la dureté peut pousser d'autres personnes à se donner la mort. « Effrayer les gens exprès,
(i) Cette traduction des livres bouddhiques est empruntée aux intéressants Rudiments de parler chinois, t. IV (Morale et usages populaires), de notre confrère le 1>' Léon Wieger, jésuite de la mission de Ho-kicn-lbu (Tché-ly)
de façon à leur faire perdre la vie de peur, est aussi un grand mal. Ainsi, si on exige d'un fermier les arrérages avec trop de rigueur, de soi*te qu'il se pende' de désespoir; si on intimide une servante qui a commis une faute, au point de la faire se jeter dans un puits, c'est là agir comme font les méchants. »
Confucius s'est seulement élevé contre le suicide par piété filiale.
Il est à remarquer que le bouddhisme, le taoïsme, le confucianisme ne condamnent pas systématiquement le suicide. Certains cas de mort violente sont même, par eux, tenus en haute estime ; d'autres, au contraire, sont réprouvés et pour ceux-là seuls des peines sont annoncées. Quelle influence, sur les masses, peuvent bien avoir des systèmes moraux ou religieux qui tantôt célèbrent, tantôt blâment le même acte ? Le suicide serait beaucoup moins fréquent chez les Chinois chrétiens. Rien ne nous autorise à contredire cette assertion de missionnaires catholiques très dignes de foi et pour lesquels nous avons la plus grande estime . Mais le christianisme ne sera jamais suffisamment répandu en Chine pour y exercer une influence moralisatrice. On peut d'ailleurs se demander si, l'empire du Milieu converti à notre religion, le suicide disparaîtrait. Il est tellement enraciné dans les idées des Célestes qu'il sera bien difficile de l'en faire sortir. Tont, en Europe, condamne le duel, morale et religion. Et pourtant, il ne se passe pas de jours sans que des motifs, quelquefois sérieux, presque toujours stupidement ridicules, n'amènent sur le terrain des individus qui, dans leur for intérieur, sont les ennemis du « combat singulier ». — La Chine chrétienne n'en garderait pas moins ses vieilles coutumes, et partout le suicide n'en serait que médiocrement influencé.
On peut prendre des mesures pour s'opposer au duel. Il est bien difficile d'empêcher un individu de se tuer. Les arrêtés de Kan-si et Young-tchen, qui refusaient d'accorder des honneurs, des arcs de triomphe, des tablettes aux personnes qui se donnaient la mort par piété filiale ou fidélité conjugale portèrent un coup funeste à ces genres de suicides qui sont depuis ce moment devenus très rares. Mais on se trouve désarmé en présence des suicides causés par la colère, la vengeance, les pertes d'argent.
D'ailleurs, l'autorité supérieure de l'empire s'émeut très peu de ces morts violentes et rien n'est fait, soit moralement soit par des lois même, pour essayer d'en diminuer la fréquence.
Nous termiaerons cette étude par quelques mots sur la médecine légale chinoise, dans ses rapports avec le suicide.
La médecine légale est une science vague et approximative. Son peu de précision permet à la justice de résoudre les cas, non selon le droit, mais selon sa fantaisie, ou plutôt suivant le désir de l'intéressé qui aura payé la plus forte somme. Car, plus peut-être que tous les fonctionnaires, les médecins-légistes chinois sont suceptiblés d'être achetés et même à très bas prix.
A la nouvelle d'une mort violente, Tautorité locale désigne, suivant le sexe de la victime, soit un médecin, soit une sage-femme, pour procéder aux constations médico-légales et savoir s'il y a eu suicide, accident au crime. Les conclusions du rapport sont très souvent à vendre. Vous avez étranglé un individu ; payez bien et le médecin-légiste n hésitera pas à conclure à un suicide. De même un homme meurt par rupture d^anévrisme devant votre porte. Un de vos ennemis pourra très facilement exploiter cet heureux accident : quelque argent habilement glissé dans la main du médecin suffira pour lui faire diagnostiquer un empoisonnement. Combien de meurtres figurent sous le nom de suicides, non par erreur, mais par vénalité de la justice!
La médecine légale se nomme Si-Yuen. Un de ses livres est spécialement consacré à Tétude du suicide et il y est dit : « La malice de Thomme surpasse sa science; on abuse de tout pour cacher Thomicide ; on doit se servir de tout pour le faire connaître. » On s'occupe surtout du suicide par armes blanches, pendaison, noyade (i).
Suicide par instruments tranchants. — « Quand on vient vous dire qu'un suicide a eu lieu, il faut tout d'abord vous informer de la physionomie du patient ; savoir son nom, son âge; s'il s'est servi de la main droite ou de la main gauche. S'il s'agit d'un domestique
(i) Je dois remercier mon ami, le baron Vitali, chargée d^affaires d'Italie, qui a bien voulu me faire des truductioni$ du Si-ï'uen et qui, à maintes reprises, a mis à ma disposition, sans compter, son extrême complaisance et sa profonde connaissance de la langue chinoise.
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il faut demander dans quels termes son contrat de louage a été rédigé et s'il a des parents. Procéder ensuite à Texamen sérieux du caractère des blessures. Si la blessure a été faite sur un homme vivant, du sang s en écoulera. Si pour faire croire à un suicide, la blessure a été faite par autrui, sur le corps d*un individu tué par accident (coup de pied, par exemple) le sang ne coulera pas. Rendez- vous compte si la blessure a été faite avec un grand ou un petit couteau, avec un tesson de porcelaine. N'oubliez pas que les blessures portant sur certains points : gorge, cœur, épigastre, tempes, vertex, sont particulièrement graves et que la mort peut être immédiate. Reconnaissez de quelle main s'est servi le suicidé : la main droite tranche la gorge de l'oreille gauche vers la droite : la main gauche dans le sens opposé...
a Le suicide par section de la gorge ne comporte qu'une plaie : il suffît que cette plaie ait un peu plus d'un pouce pour que la respiration et la vie soient arrêtées. Le suicidé a les yeux et la bouche fermés ; les mains crispées ; la peau ictérique et les cheveux hérissés
« Si les cheveux sont très mêlés, la blessure irrégulière, s'il est difficile de savoir de quel côté de la gorge a commencé l'incision, il y a évidemment crime et non suicide...
« Le suicide étant souvent le résultat de la colère, de la vengeance, de la lassitude de la vie ou de la crainte d'un châtiment, l'examen de l'attitude du corps de la victime pourra donner des indications sur les causes de la mort.
« Le suicidé par colère ou vengeance a les dents serrées, les yeux légèrement ouverts et regardant en haut : son regard sera dédaigneux. La poitrine sera dilatée, ce qui çeat dire, mort à contrecœur.
« Si le suicide n'a d'autre but que de mettre fin à une vie pénible, sans provocation, les yeux sont fermés, pas convulsés, les lèvres entr'ouvertes, les arcades dentaires rapprochées.
« Si la mort est destinée à prévenir une punition ou faire cesser une injustice, la bouche et les yeux sont fermés, comme chez un homme qui dort, aspirant vivement à ce retour à la tranquillité et au dégagement de sa responsabilité ; il faudra, dans ce cas, faire une enquête sérieuse sur les antécédents de cet homme et tenir grand compte de son âge
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« Si la gorge a été coupée avec la main droite, le bras
droit, un jour après, aura gardé encore une certaine souplesse, tandis que le gauche au contraire sera rigide — et réciproquement si la main gauche a été employée.
« Mais si les deux bras sont également rigides, il n'y a pas suicide, mais crime
« Si la mort résulte d'une hémorrhagie, consécutive à la
section du poignet, ou des doigts, les tissus après la mort, an niveau de la section, se replieront en dedans. Mais, si la section du membre a été faite après la mort — dans un cas de meurtre, par coup de pied, par exemple — les tissus ne se recroquevilleront pas en dedans »
Pendaison. — « Dès que vous êtes informé de Taccident, demandez où il s*est produit ; la rue ; la famille ; la condition sociale ; avec quoi il s*est pendu ; où il s'est accroché ; la forme du nœud coulant; Tétat des habits ; sont-ils neufs? sont-ils vieux ?... Mesurez le corps. Notez la direction de la figure et celle du dos. Observez Tobjet sur lequel on est monté pour se pendre . Mesurez la hauteur à laquelle se trouve la tête — la distance entre les pieds et le sol. Tâchez d'établir une relation entre : la hauteur du nœud, la longueur du corps, la hauteur de Tescabeau ou de l'objet sur lequel est monté le pendu. — Mesurez la longueur du nœud défait. — Constatez où le nœud passe exactement, en avant ou en arrière des oreilles
« Voir, au cas où il y aurait de la boue, si les souliers du
suicidé et Tescabeau, sur lequel il est monté, en portent des traces
« L'homme pendu a les yeux fermés, les lèvres cyanosées, les
dents entr'ouvertes, si le nœud passe au-dessus du larynx. La bouche est largement entr'ouverte, la langue sort de 2 à 3 centimètres, si la corde passe au-dessous du larynx. La figure est très congestionnée. La bouche est contractée aux deux commissures. Il y a de Técume entre les lèvres. Les mains sont crispées et le pouce pris sous les doigts. La pointe du pied est dirigée vers le sol. Les jambes portent des ecchymoses. »
La médecine légale reconnaît plusieurs catégories de pendaison :
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étranglé pendu, cas le plus commun : on se passe une corde autour du cou et on reste suspendu ; étranglé à genoux, étranglé couché, par un nœud coulant ou un nœud tournant. Tous ces modes comportent des signes spéciaux, sans intérêt pour nous, et qu'il serait trop long d'énumérer.
Voici, pour en unir avec la pendaison, le moyen de reconnaître sll y a eu suicide ou crime. On prend un bâton et on frappe sur la corde : si elle vibre bien, pas de doute possible, vous êtes en présence d*un suicidé. Mais si elle vibre pas ou peu, le pendu est sûrement la victime de quelque meurtre, qu'on aura attaché à une corde pour égarer la justice.
Noyade. — Le médecin légiste doit se préoccuper de savoir s'il s*agit d'un homme ou d'une femme, car les signes sont un peu diflérents. C'est ainsi que chez un noyé, la face seule plonge dans Teau ; tandis que chez une noyée, le crâne lui-même est couvert d'eau.
Y a-t-il accident, suicide ou crime ? Autant de points que mes confrères célestes sont chargés d élucider. Quand il y a accident, les mains sont ouvertes, les paupières légèrement écartées, le météorisme peu marqué. Dans le suicide, les mains sont crispées, les yeux fermés, le météorisme accusé ; la peau des pieds est inacérée, les cheveux sont hérissés. Il y a de Teau, du sable, des mucosités et du sang dans la bouche et le nez. Dans les cas de crime, la bouche et le nez ne contiennent ni eau, ni sable. Il n'y a pas de météorisme. La figure est légèrement ictérique ; les chairs un peu émaciées. Enûn on trouve des traces de violence sur le corps. S'il n'y a pas d'ecchymoses, si la figure est rouge violacé, la bouche et les yeux ouverts, la victime aura été renversée et maintenue sous Teau jusqu'à mort complète.
Il n'est rien ou à peu près rien dit d'intéressant concernant les autres modes de suicide*
Nous nous résumerons en disant : Le suicide est très fréquent en Chine. Il se voit à tout âge et dans toutes les classes de la société. La femme y est pourtant plus sujette que l'homme, mais ceci
résulte de la constitution même de la société chliioiise, qui assigne à la femme un rang des plus inférieurs. Nous devons rechercher les causes générales prédisposantes du suicide, dans le caractère du Chinois, fait d'égoïsmeet de fatalisme, dans un mépris relatif de la mort et un attachement peu considérable à la vie. Quand nous aurons dit que le Céleste est un être d'une impulsivité et d'une impressionnabilité extrêmes, on comprendra facilement, qu'un mouvement de colère, un chagrin, une satisfaction d'amour-propre, un besoin violent de charlatanisme et de réclame, puissent avoir, dans un milieu aussi admirablement, préparé pour le suicide, des eflets éminemment différents comme gravité de ceux que nous sommes habitués à voir les mêmes causes produire en Europe.