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LA JEUNESSE CRIMINELLE

Lettre à M, Buissony ancien directeur général de renseignement primaire, professeur à la Sorbonne,

Cher Monsieur,

Ému du très remarquable article de M. Alfred Fouillée sur « les jeunes criminels, Técole et la presse » qui a paru en janvier dernier, dans la Revue des Deux Mondes, vous me faites Thonneur de me demander mon avis sur ce grave sujet. La difficulté est de le traiter après un tel maître dont les conclusions dans l'ensemble ne sauraient être contredites ; mais la question est si complexe qu'elle appelle encore un examen nouveau.

Précisons d'abord les faits et les chiffres. Ils ont trait à un double accroissement, celui de la criminalité surtout et aussi celui du suicide chez les mineurs.

Dans le rapport officiel qui précède la statistique criminelle de 1880, il est démontré que, en cinquante ans, de 1830 à 1880, pendant que la criminalité des adultes triplait, celle des mineurs de seize à vingt et un ans quadruplait, du moins en ce qui concerne les garçons. En chiffres absolus, l'augmentation a été, pour ces derniers, de 5,933 prévenus à 20,480, et, pour les filles, de 1,046 à 2,839. Le rapport ajoute : « Cette constatation est triste, mais on est autorisé à espérer, en présence des efforts combinés de toutes parts en vue de moraliser l'enfance, que l'avenir en réserve une meilleure. » Hélas I espoir bien déçu. En 1894, le nombre des prévenus mineurs de l'âge indiqué s'est élevé h 28,701 et celui des mineures à 3,616! C'est surtout sur le vagabondage et le vol que porte la progression. Voilà pour les délits. Me fera-t-on observer que les crimes à proprement parler, les « affaires d'assises » ont subi une diminution numérique en ce qui a trait aux mineurs eux-mêmes ? Oui, une diminution

apparente, qui tient aux progrès de la correctionnalisation légale ou extra-légale. Mais, si Ton n'a égard qu'aux crimes vraiment dignes de ce nom, et, comme tels, en général non susceptibles d'être correctionnalisés, aux assassinats notamment, il n'y a nulle décroissance des chiffres, qu'on en juge : de 4856 à 4860, le nombre moyen annuel des jeunes gens de seize à vingt et un ans accusés d'assassinat était de 20 ; en 1876-1880, il s'élève à 30 ; et, en 1890-1894, il est de 39, ayant presque doublé. Celui des enfants de moins de seize ans accusés du même crime, malgré l'indulgence exceptionnelle et toujours croissante, légale ou extra-légale, dont bénéâcient ces derniers, a lui-même grandi, et dans une proportion plus forte encore. Dans la première des trois périodes comparées, il était de 0,8 par an ; dans la seconde, de 2,8 ; dans la troisième, de 2,2. L'abaissement de la seconde à la troisième n'est certainement qu'illusoire, et doit s'expliquer par ce redoublement de protection quasi-paternelle dont notre société contemporaine couvre, avec raison, les méfaits des jeunes. Ajoutons que l'augmentation apparaîtrait plus rapide si l'on faisait entrer en ligne de compte les crimes impoiirsuivis faute de preuves suf6santes, dont le nombre proportionnel croît sans cesse.

Même sans introduire dans nos calculs ce nouvel élément, non négligeable pourtant, on voit que le nombre des assassinats imputés aux mineurs a doublé en moins de quarante ans, pendant que celui des assassinats imputés aux adultes n'augmentait pas ou augmentait à peine. En 1856-1860, le nombre moyen annuel des accusés d'assassinat était de 234; en 1876-1880, de 239; en 1890-1894, de 280. Si l'on retranche de chacun de ces totaux la fraction afférente aux jeunes gens de seize à vingt et un ans, et aussi celle des enfants au-dessous de seize ans, on a, pour les adultes, dans le premier lustre, 213 ou 214 ; dans le second, 206 ou 207; dans le troisième.. 239. Eu égard au progrès de la population depuis trente-cinq ans, la proportion des adultes assassins, je ne dis pas celle des homicides de tout genre, semble avoir plutôt diminué que grandi pendant que celle des mineurs pa.ssait du simple au double.

Et de quels crimes s'agit-il I M. Guillot note « l'exagération de férocité, la recherche de lubricité » chez les jeunes malfaiteurs. Toutefois, il est bon d'observer que ce cynisme et cette cruauté sont le privilège exclusif d'une élite ; et, dans son ensemble, cette nouvelle génération se distingue plutôt par sa veulerie. « Ceux qui voient de près les enfants dans nos prisons et dans nos maisons correctionnelles, dit M. Henri Joly dans son compte rendu de l'étude de M. Fouillée, sont plutôt frappés de Tabandon moral, de l'ignorance, de la faiblesse de caractère et de la légèreté du plus grand nombre. »

45 i NOTES ET DOCUMENTS

Ceci est peut-être plus affligeant que ce qui précède: ils ne sont donc pas du tout des monstres, ces jeunes malfaiteurs, ils sont bien fils de leurs pères....

Passons aux suicides. Tous ceux qui se sont occupés d'archéologie criminelle savent à quel point le suicide était rare dans Tancienne France. Dans leurs intéressants travaux sur la criminalité rétrospective en Bretagne, MM. Gorre et Aubry ont noté la prodigieuse rareté de ce triste phénomène jusqu'au règne de Louis XV. Il semble apparaître alors ou se réveiller à la faveur de la démoralisation générale. Mais combien rapide a été sa marche en notre siècle ! Au moins auraiton pu espérer que les enfants échapperaient à cette contagion de désespérance. Voyons s'il en est ainsi.

Pour les enfants âgés de moins de seize ans, le nombre moyeu annuel des suicides était, en 4836-1840, de 19. Dans les périodes quinquennales suivantes, il a progressé comme il suit jusqu'en 1876- 1880: 20, 24, 29, «e, ««, 31, 31, 51. Observons, entre parenthèses, que les deux seuls abaissements numériques, soulignés par nous, correspondent, chose remarquable, à la période de 1856 à 1865 pendant laquelle la criminalité française a présenté exceptionnellement une diminution bien réelle, comprenant à la fois les délits et les crimes. On voit ce qu'il faut penser de la prétendue marche inverse du suicide et de l'homicide, imaginée par les criminalistes italiens. — Mais continuons. Toujours pour les enfants de moins de seize ans, la progression se poursuit, et même se précipite. Le nombre moyen annuel devient :

en 1881-1885 — 61 en 1886-1890 — 70 en 1891-1894 — 75

Pour les mineurs îigés de seize à vingt-un ans, la courbe du suicide a monté plus vile encore. De 1836-1840 à 1876-1880, les chiflTres moyens présentent, à cet âge, la série suivante : 128, 134, 126, 151, 161, 167, 174, 174, 243. Et ensuite :

en 1881-1885 — 309 en 1886-1890 — 366 en 1891-1894 — 450

Or, de 1836 à 1880, la progression générale du suicide pour tous les Ages réunis a été de 2,574 à 6,259, c'est-à-dire de 243 pour 100, pendant que celle du suicide des mineurs de vingt-un ans (les deux «^ges ci-dessus confondus) était d'environ 200 pour 100, marchant alors un peu moins rapidement que celle de l'ensemble du pays.

Mais, de 4884 à 1894, celle-ci a grandi de 6J44 à 9,703, autrement di de 453 pour 100 (en quatorze ans seulement !), tandis que celle des mineurs grandissait de 176 pour 100, devançant maintenant la marche, déjà si accélérée et si effrayante, des adultes.

Voilà les faits ; mais, pour les bien comprendre et ne pas s'exposer à les expliquer par des causes sans rapport avec l'étendue réelle du mal, il faut regarder au delà de nos frontières. Ce mal est général. En tout pays, ce sont les mômes plaintes à propos de la perversité croissante de la jeunesee. Du travail de Mayr sur la statistique criminelle de l'empire allemand, il résulte que, de 1888 à 1893, en six ans, le nombre des condamnés de tout âge s'est élevé de 21 pour 100, et que celui des enfants ou adolescents âgés de douze à dix-huit ans a augmenté de 32 pour 100, accroissement vraiment énorme. Chiffres absolus: en 1888, 33,069 condamnés de cet âge ; en 1893, 43,742. D'après un autre document de source allemande, de 1882 à 1892, « le nombre total des condamnés de tout ordre, dit M. Louis Rivière (1), s'est accru de 28 pour 100 tandis que la catégorie spéciale des mineurs de dix-huit ans s'élevait de 51 pour 100. »

J'avais cru jusqu'ici, comme M. Alfred Fouillée, — sur la foi de certaines informations, d'origine d'ailleurs propre à les recommander, — que l'Angleterre à cetégard faisaitexception parmi les États européens. N'a-l-on pas dit qu'elle était parvenue, par des efforts persévérants, à diminuer de 70 p. 100, en quelques années, la criminalité des jeunes gens? Eh bien, il faut en rabattre. Dans ledernier rapport officiel sur la statistique criminelle britannique de 1894, on relate ce compliment adressé à nos voisins d'outre-Manche, et l'on exprime le regret qu'il soit immérité. On en donne la preuve, malheureusement irrécusable. Quand, par hasard, il arrive aux Anglais de médire d'eux-mêmes, on peut les croire. Un tableau joint au rapport montre que le nombre annuel des mineurs de seize ans condamnés soit à l'emprisonnement soit à la détention dans une reformaiory school ou dans une indusirial school ou à subir la peine du fouet, est monté de 11,064 (chiffre moyen par an) en 1864-1868 à 13,710en 1894. Spécialement, la catégorie des jeunes Anglais fouettés présente une augmentation, lamentable, de 585 à 3,192! (2).

(1) Voir Revue pénitentiaire^ mars 1895. Voici les chiffres absolus : c en 1882, le nombre des individus condamnés dans tout l'empire pour crimes et délits a été de 329.968, dont 30,719 mineurs de dix-huit ans. En 1892, le nombre total des condamnés s'est élevé à 422,127 et celui des mineurs à 46,496. »

(1) Malgré ces chiffres officiels, M. Henri Joly persiste à affirmer (dans le Correspondant (le mai 1897) la réelle diminution delà criminalité des mineurs anglais. Il se fonde sur ce que les ind,ustrials schools ne sont point comparables à nos

La chute de plus en plus fréquente de la jeunesse dans le vice et le délit, dans le crime même, n'est donc pas exclusivement le mal français à notre époque ; elle est aussi bien le mal allemand, le mal anglais, le mal européen... Par suite, il n'est pas permis d'attribuer à

maisons de correction. Soit, mais les reformatory schools... elles condamnations au fouet ? — Au surplus, je reproduis ici, en entier, le passage traduit du Judicial siatistics England and Wales, i894, criminal statisHcs {presented to parliament by command of Her Majesty, 1896), d'où j'ai extrait les chiffres qui précèdent.

« Le rédacteur de la Statistique française fait observer que tous les grands états civilisés de l'Europe, à Vexception de VAngleterrCy ont à déplorer le môme accroissement de la criminalité des mineurs de vingt et un an. Je crains que cette exception faite en faveur de l'Angleterre ne soit due à une fausse interprétation des statistiques pénitentiaires anglaises. Bien que la population juvénile des prisons d'Angleterre ait décru, les résultats que présentent les tableaux VIII et XI] I montrent malheureusement que cela n'implique aucune diminution réelle dans le montant de la criminalité juvénile.

« Le tableau suivant montre, pour la période 1864-1894, le nombre des enfants au-dessous de seize ans envoyés, chaque année, dans les prisons, dans les re fortory schools, dans les industrial schools ou condamnés au fouet. Cette statistique peut être considérée comme une indication approximative du 'nombre des délinquants de cet âge dont les cours ont eu à s'occuper pendant cette période, bien qu'il n'y soit point tenu compte de ceux qui ont été condamnés à l'amende et de ceux (dont le nombre s'est accru en ces dernières années) qui ont été acquittés en vertu de l'article 16 du Sommary Juridiction Act, ou auxquels ont été appliquées les dispositions du first offenders Act,

Envoyés dans les prisons...

Envoyés en détention dans les refot*matory schools. . .

Envoyés en détention dans les industrial schools

Condamnés au fouet

Total

« Même avec ces omissions, et malgré ce fait que tant d'enfants sont détenus dans les industrial et reformatory schools, les totaux de ce tableau présentent une augmentation considérable. Les chiffres qu'il donne représentent la moyenne annuelle pour chaque période de cinq ans de 1864 à 1893, et les chiffres absolus de 1894.

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ce phénomène pour cause /}rinc{/>a/e quelque loi^sinnplement française, quelque innovation, scolaire ou autre, restreinte à la France. Et il convient tout d'abord de bien marquer le caractère secondaire et subordonné des considérations d'ordre législatif et politique auxquelles ce triste sujet peutdonner lieu. Avant tout, Texplicalion profonde doit être demandée aux transformations sociales de noire âge. Mais tâchons de préciser. Un point de fait est à noter : la progression soit de la criminalité soit du suicide a été d'abord plus rapide chez les adultes que chez les mineurs, ou plutôt s'est fait sentir chez les adultes avant de se révéler chez les mineurs, mais, à partir du moment où elle a atteint ceux-ci, elle a marché d'une allure accélérée qui n*a pas tardé à les faire passer au premier rang. Cette simple remarque suffit à nous démontrer que les germes, quels qu'ils soient, de la contagion dont il s'agit sont venus aux enfants non d'un ensemencement direct sur eux mais après avoir agi sur leurs contemporains plus âgés, et d'abord, avant tout, sur leurs parents. En d'autres termes, les causes quelconques des transformations dont je parle se sont exercées sur les pères avant d'opérer sur les fils, et si, parvenues à ceux-ci, leur action se montre plus efficace, rien de plus aisé à comprendre : un vent nouveau ébranle bien plus fortement les jeunes rameaux que les vieilles branches, à travers lesquelles il leur arrive.

On ne doute pas de la vérité de cette remarque si l'on s'avise d'en faire une autre, à savoir que les causes auxquelles on peut attribuer la progression du suicide et de la criminalité sont en partie les mêmes qui permettent d'expliquer la diminution du nombre des naissances, le déclin de la population. Ces causes, quelles sont-elles? Intellectuelles, sentimentales, économiques, pathologiques. En premier lieu, le progrès de l'irréligion générale, par la propagation de doctrines qui ont détruit les principes traditionnels de la morale et de la famille avant de les remplacer. De cette déchristianisation purement négative et critique résultent à la fois démoralisation et dépopulation, comme le montre la comparaison statistique des départements français, à ce triple point de vue. En second lieu, l'ambition croissante d'ascension sociale, par la propagation de nouveaux besoins, naguère de luxe, à présent de première nécessité^ facteur très important dont M. Arsène Dumont a mis en lumière la puissance en ce qui concerne la natalité, le nombre des enfants étant en raison inverse de celui des besoins dans chaque famille qui s'élève ou tend à s'élever. Son action n'est pas moindre en fait de criminalité : par là s'explique, avec l'exode intérieur des ruraux vers les villes, avec leur détachement du sol et du foyer, la fréquence de leur déclassement démoralisateur. — En troisième lieu, non pas l'accroissement de la misère,

mais rinsuffisance de plus en plus vivement sentie du progrès de la richesse, pour répondre à la diffusion, bien plus rapide encore, des convoitises, des désirs multiples dont je viens de parler. On ne peut comprendre qu'ainsi la progression parallèle de la criminalité, du dépeuplement et de la fortune, telle que Tattestent nos statistiques comparées. Enfin, le fléau contagieux de Talcoolisme, source de dégénérescence et de déséquilibration, de stérilité et de perversité, d'impuissance vitale et de nuisance sociale.

On le voit, ou on Tentrevoit par ces brèves indications, nous avons de moins en moins d'enfants par les mêmes raisons que nous les élevons de plus en plus mal ; sans compter que le fait seul d'avoir une famille moins nombreuse entraîne les parents, même moraux, à un relâchement de la discipline et des exemples domestiques. Le père le moins autoritaire et le moins moral, quand il a sept ou huit enfants à diriger, sent la nécessité de se surveiller devant eux et de les soumettre à une règle. Le père le plus austère, quand il n'en a qu'un ou deux, est porté à les traiter avec une mollesse excessive. Quand les Américains et même les Anglais seront devenus aussi malthusiens que nous — car ils y courent, et déjà la région de Test des États-Unis, la plus civilisée, la plus rayonnante en exemples de tous genres transmis peu à peu à l'Ouest même, a une natalité presque aussi abaissée que la nôtre (1 ) — on verra si les fils uniques yankees ou britanniques montreront beaucoup plus d'espritdentreprise et d'énergie de caractère que les fils uniques français. Leurs fils multiples ne montrent déjà guère plus de moralité.

Je ne veux pas insister davantage sur les rapports entre rabaissement numérique des naissances et Taccroissement numérique des délits. A coup sûr, bien des influences, par exemple le développement de la prévoyance et du besoin de sécurité, agissent sur le premier de ces phénomènes sans atteindre le second, ou ne s'y font sentir qu'en sens contraire. Je sais bien aussi qu'il y a des pays à paternité abondante et surabondante, tels que l'Italie, où la criminalité déborde — sous des formes, il est vrai, toutes primitives, plus violentes et brutales qu'astucieuses et voluptueuses. Malgré tout, dans la mesure indiquée, celte régression et cette progression, également déplorables à Fheure actuelle, présentent en France une trop réelle liaison, et il en découle une nouvelle présomption en faveur de l'idée, évidente du reste, qu'il faut faire remonter aux parents, avant tout, la responsabilité des fautes ou des malheurs, des

(l) Voir h ce sujet le grand Traité d'Économie polit, de M. Paul Leroy- Beaulieu, t. IV, p. 593-618,

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vices ou des désespoirs de la jeunesse. Soyons certains que, dans la plupart des cas, sinon dans tous, c'est au logis paternel que les élèves de nos écoles ont sucé le lait empoisonné du scepticisme religieux et moral, de l'irrespectueuse et ambitieuse vanité, de la cupidité précoce, du vice, de l'alcoolisme môme... Quand ce n'est pas au foyer, c'est à l'atelier, c'est au café, c'est par les suggestions de la Presse, que le microbe de ces virus a pénétré dans le cœur de l'enfant ou de l'adolescent. Doit-on ajouter que c'est à l'école aussi? Voilà la question, au fond, qui est examinée par M. Fouillée, et sa réponse est que, si l'école n'est pas directement coupable, on est en droit de lui imputer une partie — une très faible partie — du mal qu'elle n'a pas empêché et qu'on la jugeait unanimement capable de prévenir... Que penser de ce reproche ?

J'irai plus loin que M. Fouillée : à mon avis, il n'est pas possible que la vie scolaire, après comme avant les réformes scolaires, ait joué le rôle neutre ou simplement négatif qu'il lui prête; elle est toujours et nécessairement active dans un sens bon ou mauvais ; si elle a contribué pour sa petite, très petite part, à la progression de la criminalité ou de l'immoralité des mineurs, ce n'a pu être que par une action positive et directe; mais il ne s'ensuit nullement que, directement ou indirectement, les maîtres soient à blâmer. Ils ont fait, laïques ou congréganistes, ce qu'ils ont pu, en toute conscience; et il est à remarquer que, de toutes les catégories de citoyens, celle des professeurs, portant redingote ou soutane, est placée par nos statistiques criminelles au premier rang de la moralité générale (4). A ce point de vue, donc, leur exemple, s'il était suivi par leurs élèves, serait certainement ce qu'il y a de plus propre à retenir ou remettre dans la droite voie ceux que l'exemple du père ou de la mère aiguille dans une fâcheuse direction. Seulement, l'est-il ou

(1) Dans un rapport sur la Criminalité professionnelle, présenté au Congrès d'anthropoloKÎB criminelle de Genève en 1896, j'ai énuméré dans Tordre de leur criminalité croissante, en tenant compte de leur population respective, les diverses cl-isses ou professions. Il en résulte que, sur mille personnes, la classe des professeurs laïques ou congréganistes — placée presque en tête — fournit un contingent annuel de 1,58 accusations criminelles, tandis que les hommes de lettres et les savants en donnent 4,49, et l'ensemble des professions libérales 6.35. — Je ne répondrais pas, il est vrai, que, dans le monde des professeurs, la classe des instituteurs primaires se distinguât éminemment au point de vue qui nous occupe. Il y aurait beaucoup à dire sur sa composition, sur l'esprit qui l'anime, sur les déviations de son rôle véritable dans les campagnes. Mais ce sujet nous entraînerait trop loin. Malgré tout, c'est faire une injure imméritée à ce personnel que de le représenter comme fauteur d'immoralité et <c facteur > de criniinalité.

peut-il l'être? Et quand il semble Tètre, est-il bien sûr que ce ne soit pas plutôt celui de condisciples bien élevés, dans des écoles recrutées par une sorte de sélection sociale, qui a produit la supériorité d'éducation dont on loue ces dernières? Ou bien quand le maître a réellement ajouté son action éducatrice à celle du milieu scolaire, est-ce en tant que maître ou n'est-ce pas plutôt en tant que prêtre, et ne confond-on pas ici deux choses bien distinctes, l'efficacité propre de l'école avec celle de la religion ?

Il est facile de dire à l'instituteur : a Instruisez moins, élevez davantage; attachez-vous à former le caractère et le cœur plus qu'à exercer Tintelligence »; mais la difficulté est de lui procurer les moyens pratiques de suivre ces beaux conseils. En fait, l'éducation que les enfants se donnent entre eux, par leur mutuel exemple, ou par l'exemple dominant de Tun d'eux, meneur des autres, rarement le meilleur — et qu'ils se donnent pour l'avoir reçue de leurs parents — l'emporte infiniment sur celle qu'ils peuvent recevoir de leur maître. Ce dernier préside plus qu'il ne coopère à la formation du caractère de ses élèves; son prestige sur eux est tout intellectuel et favorise la contagion de ses idées dans leur esprit, non celle de ses sentiments dans leur cœur. En général, d'ailleurs, et sauf l'exception du père et du prêtre, exception elle-même en voie de déclin, les connaissances d'un âge passent au suivant, mais non les émotions et les impulsions, et, si nous héritons de gens plus âgés nos manières de penser, nos lumières, c'est à nos contemporains que nous empruntons nos manières de sentir, la chaleur et la force qui nous poussent. On aura beau enseigner la morale en classe, ce sera surtout en récréation, par les petits jeux, les petits contrats, les batailles et les alliances des camarades, que se fera leur moralité ou leur immoralité. Et il suffira souvent de deux ou trois a brebis galeuses » pour pervertir toute une division.

Là est le nœud du problème pour l'école publique, et M. Fouillée l'a bien indiqué. « Sur 400 enfants détenus à la Petite Roquette, l'école congréganiste n'en fournit que 11, l'école laïque 87. Mais, sans nier l'heureuse influence des convictions religieuses, nous devons faire remarquer que Técole congréganiste peut trier ses élèves, tandis que l'école publique a été obligée de tout recevoir. Celle-ci a quatre fois plus d'élèves, et de toute provenance. Les familles qui choisissent l'enseignement religieux pour leurs enfants les ont déjà sévèrement élevés. Le seul fait de choisir délibérément un enseignement qu'on juge supérieur indique chez les parents un noble souci de la moralité, qui a dû déjà se communiquer aux enfants eux-mêmes. » Que faire cependant? Et comment remédier à cette cause d'infériorité morale

qui ptNse sur l'école publique? D'une part, celle-ci est forcée d'être ouverte à toutes les familles, aux pires comme aux meilleures ; d'autre part, la foule écolière n'est pas plus heureuse qu'une foule quelconque dans l'élection de ses chefs ; et, dans les cours des collèges comme ailleurs, la popularité, qui ne s'attache ni au talent ni à aucun autre mérite perceptible, mais on ne sait à quoi ni pourquoi, est un mystère aussi insondable que la grâce des théologiens.

11 en est de l'école publique, en cela, comme de la prison commune, où les détenus, quoi qu'on fasse, achèvent de se corrompre sous l'influence entraînante des plus pervers. Aussi les établissements de ce genre sont-ils d'autant plus corrupteurs qu'ils sont plus peuplés Après une étude comparée, et faite sur place, des résultats donnés par les maisons de correction pour enfants dans la plupart des Etats européens, M. Joly (voir la Revue pénitentiaire de février 1897) conclut ainsi : « Toutes choses égales d'ailleurs, la récidive des libérés est proportionnelle à l'agglomération des détenus », et cela, ajoute-t-il, est spécialement vrai pour les enfants. Mais, ici, on a la ressource de substituer à la prison commune la prison cellulaire ou la prison divisée en catégories spéciales. Imagine-t-on une école cellulaire, ou même une école dont la division en sections serait fondée sur le degré de moralité des enfants, autant dire des familles? Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est plus utile de multiplier et de diversifier les écoles, de même que les hôpitaux et les prisons, que de les agrandir et de les unifier; à la place d'un « palais scolaire», foyer de microbes, comme un hôpital monumental, deux ou trois locaux modestes donneraient des résultats meilleurs en ofl'rant à divers groupes de la population un moyen de ségrégation spontanée (1). A cet égard, comme à d'autres, la réforme scolaire a-t-elle été législativement conçue et administrativement exécutée suivant l'esprit de ses promoteurs universitaires ? Je ne le crois point. Quand les hommes de science et de dévouement s'associent à des hommes politiques dans une même œuvre, il est inévitable que la divergence de leurs visées compromette le fruit de leur collaboration et que parfois l'ivraie des uns étouffe le bon grain des autres.

Mais, à vrai dire, est-il bien sur que ces considérations soient ici à leur place, qu'elles aient quelque chose a voir avec notre sujet ? On en pourrait douter à lire certaines statistiques, notamment celle-

(1) A coup sûr, les inconvénients de l'école mixte pour les deux sexes sont moindres que ceux de Técole mixte pour les enfants de familles honnêtes (quelle que soit leur situation sociale) et pour les enfants de familles vicieuses ou criminelles. La mauvaise éducation chasse la bonne.

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ci sur la fréquentation des écoles, il y a un écart très grand, dit M. Bonzon (1), entre le nombre des enfants inscrits aux écoles primaires et celui des enfants présents. Sur 250,000 enfants inscrits, « 45,000 environ n'y sont pas assidus, dont 34,500 appartenant aux écoles publiques. Il ne faut pas s*étonner si c'est dans ces écoles que Tassiduité est moindre. Les moins surveillés, les plus délaissés des enfants sont ses clients ». Or, est-ce parmi les enfants assidus ou parmi les enfants inscrits mais non présents à l'école que se recrute le personnel des maison de correction ? Les registres de celles-ci vont nous l'apprendre : nous y constatons qu'à leur entrée dans ces établissements les plus délinquants sont ceux qui présentent une ignorance proportionnellement bien supérieure à celle des enfants honnêtes du même âge.

Je lis dans la Statistique pénitentiaire, qui vient d'être publiée, pour Tannée 1893, par le ministre de l'intérieur, que 2 p. 100 seulement des garçons possèdent l'instruction primaire et que 36 pour 1 00 sont complètement illettrés. — Ainsi, la criminalité des enfants, pourrait-on dire, est en raison inverse de leur assiduité à l'école et il est prouvé que celle-ci, publique ou privée, quand ils la fréquentent, les retient, dans une mesure insuffisante, soit, mais dans une certaine mesure enfin, sur la pente du délit. Il est injuste de lui imputer la moindre part, directe ou indirecte, dans la progression de la criminalité juvénile. Elle l'enraye, au contraire, autant qu'elle peut, sinon autant qu'on l'espérait. Est-ce la faute des instituteurs si l'on s'est leurréde vaines chimères sur la panacée de Tinstruction ? — Encore un argument de chiffres dans le même sens. Si l'on examine avec soin nos statistiques criminelles, on s'aperçoit que la progression dont il s'agit, dans les dernières années du moins, n'a porté que sur les jeunes gensdeseizeà vingtetun ans, c'est-à-dire déjà échappés de l'école primaire et livrés sans contrepoids aux suggestions de la rue, de l'atelier, de la famille, du débit de boisson. Quant aux mineurs de seize ans, « pas plus au point de vue des délits qu'à celui des crimes, dit le rapport officiel de 1893, la statistique ne révèle une aggravation » en ce qui les concerne ; « le nombre des prévenus de cet âge est même en diminution notable si l'on ne remonte pas plus haut que 1890. Cette amélioration s'applique aux délits les plus importants, tels que le volet Vescroquerie, non aux outrages publics à la pudeur, dont le chiffre est resté à peu près stationnaire, ni aux coups et blessures dont le nombre a légèrement grandi. » La statistique de 1894 n'a

(1) Le Crime et l'École, par Jacques Bonzon, avocat à la Cour d'appel. (Paris, Guillaumin, 1896.)

point infirmé ces conclusions. De 1889 à 1894, en cinq ans, le nombre des garçons de moins de seize ans prévenus de vol s'est abaissé de 4,080 à 3,582, et celui des mineures du même âge, de 728 à 620, pendant que le nombre des jeunes geus des deux sexes, âgés de seize à vingt et un ans et prévenus du même délit, s'élève, dans le même intervalle de temps, de 8,370 à 8,701 et de 1,61 3 à 1.773. Il est à noter que, par une exception remarquable, de Tune de ces dates h l'autre, le nombre total des prévenus de vol, tous les âges réunis, hommes et femmes, est descendu de 50,427 à 47,709.

Il est donc certain que, ni directement, ni indirectement, je le répète, Técole n'a agi dans le sens du crime, et il serait outrageant pour elle de prolonger plus loin cette démonstration. Mais s'ensuit-il — car c'est là toute la question — qu'elle ait agi en sens contraire avec toute la vigueur qu'on était en droit d'attendre d'elle ? Ce que dit M. Fouillée delà religion, qu'elle est « un frein moral et encore plus un ressort moral », on voudrait pouvoir le dire de l'école aussi, et au môme degré. Par malheur, l'école vaut, non pas précisément ce que valent les maîtres, mais, encore une fois, ce que valent les parents des élèves. Là où les familles où elle se recrute ont une moralité exceptionnelle, elle peut faire beaucoup de bien ; là où l'immoralité des familles est notoire, elle ne peut produire que des effets plus ou moins mauvais. Four s'en convaincre, il convient de considérer non pas l'ensemble de la population scolaire, masse hétérogène où se présentent confondues des causes complexes que la statistique a de la peine à dégager, mais une catégorie spéciale d'enfants sur lesquels une sorte d'expérience sociologique, pour ainsi dire, et concluante se fait tous les jours. Ce sont les jeunes détenus des établissements d'éducation correctionnelle. Ils arrivent là coupables de méfaits divers, et nous venons de voir que la plupart ne fréquentaient pas l'école. Mais le document officiel qui nous donne cette information nous apprend aussi que, dès leur entrée, ces enfants sont forcés de devenir des écoliers modèles, et un tableau nous montre, à leur sortie, les progrès rapides de leur savoir : 70 p. 100, alors, savent au moins lire, écrire et calculer, et la proportion des illettrés est tombée à 5 p. 100. — Eh bien, en dépit de leur instruction croissante, ils se hâtent de retomber dans le délit avec une rapidité qui va en augmentant. C'est la statistique pénitentiaire qui nous fait ce cruel aveu.

Le Bulletin de la Société des prisons, la résumant, écrit à ce sujet (1) : «En 1888, les récidivistes représentaient 11 p. 100 de l'eflfectif des colonies (le garçons; en 1889,13p. 100 ; en 1890, 14 p. 100 ;

(1) Voir livraison de février 1895, étude de M. Astor.

en 1891, 15 p. 100; en 1892, 17 p. 100. » Ajoutons : en 1893, 19p.100. « La proportion des filles récidivistes, qui, jusqu'en 1890, ne s'était pas élevée sensiblement au-dessus de 8 p. 100, montait, plus rapidement encore, à 12 p. 100 en 1891, à 15 p. 100 en 1892 », et au même taux en 1893. L'écrivain auquelj'emprunte ce résumé signale la corrélation de cet accroissement de la récidive chez les enfants avec l'absence de la vie de famille ou avec la fréquence plus grande, chez les parents, de la négligence, de Timmoralité, des mauvais exemples. Pour les filles, pas de doute. « La proportion des orphelines d'un des parents ou de deux, qui n'était que de 49 p. 100 en 1890, montait à52 p. 100 en 1891 et 56 p. 100 en 1892; celle des filles illégitimes de 21 p. 1 00 en 1 890 et 1 891 , à 25 p. 1 00 en 1 892 ; celle des filles de repris de justice, qui était de 39 p. 100 en 1891, atteignit en 1892 un chiffre non encore atteint, ni même approché au cours d'aucune des années précédentes : 51 p. 100. Je dois encore ajouter que, de 70 p. 100 en moyenne, la proporlion des filles sans instruction professionnelle au moment de leur entrée dans les maisons pénitentiaires s'est élevée eu 1892 à 75 p. 100 ». Quant auxgarçons, le langage des chiflfres est peut-être moins clair. Néanmoins on constate que « les départements qui comptent le plus denfantsdans les établissements d'éducation correctionnelle sont les départements où se trouvent les grands centres de population, ou encore les départements producteurs d'alcool et ceux où les quantités d'alcool imposées sont les plus fortes, lousles points par conséquent où l'on est fondé à présumer que les parents, par leur intempérance ou leurs habitudes vicieuses, se mettent habituellement hors d'état d'élever convenablement leurs enfants. Il en est partout ainsi. Au Congrès pour V Union du Sauve^ iage de V enfance, qui a eu lieu à Berlin en mai 1896, deux rapporteurs (1) confessent que « les créations de maisons d'éducation et de réforme (en Allemagne) n'ont pas amené une diminution bien sensible de la criminalité» euphémisme pour dire qu'elles n'ont pas empêché une progression de la criminalité plus alarmante encore que chez nous; et cela tient, d'après eux, « aux lacunes de la législation. Il faudrait que les enfants moralement abandonnés pussent plus facilement être enlevés à l'autorité des parents indignes ». En Amérique pareillement ; la statistique du Reformatory d'Elmira nous renseigne sur les parents des jeunes détenus de cette maison de correction : 38 p. 100 sont alcooliques ; 54 fois sur 100, le « milieu domestique est très mauvais» ; 38 ou 39 fois sur 100, il est mauvais. En somme, d'après M. Alimena (Imputabilità, t. Il, p. 279) « un bon milieudomes-

(1 Cités parle Bulletin de la Société des prisons.

tique ne s'y rencontre que 7 à 8 fois sur 100 ». Et, comme on a beaucoup vanté Teflicacité des moyens de thérapeutique morale mis en œuvre dans ce célèbre pénitencier, il n'est pas inutile à ce propos de faire observer, avec M. Garofalo, que « les libérés d'Elmira donnent 20 p. 4 00 de récidivistes six mois après leur sortie. »

Il est donc surabondamment prouvé que, en ce qui a trait au monde des petits malfaiteurs en herbe, Técole n'a été ni un frein moral, puisqu'elle n'empêche pas le progrès de leurs récidives, ni un ressort moral, puisqu'on s'accorde à reconnaître leur lâcheté, leur faiblesse de caractère. Mais élevons-nous au-dessus de ce triste groupe : dans l'ensemble de la population enfantine, y a-t-il lieu de penser que l'école est un frein et un ressort moral d'une certaine force? Hélas ! non. Elle n*est guère qu'un stimulant intellectuel, un apéritif mental, et ce n'est pas assez.

C'est quelque chose pourtant, et ce serait beaucoup si l'appétit éveillé par elle, la curiosité, trouvait à se satisfaire tout d'abord par une nourriture salutaire et choisie, p^ir de bonnes bibliothèques populaires partout libéralement ouvertes jusque dans les plus humbles bourgs, par des lieux d'honnêtes réunions, des cercles, des sociétés artistiques. Mais c'est la Presse ordurière et haineuse, friande de scandales, bourrée de chroniques judiciaires, qui attend récolier au sortir de l'école. Le petit journal, complétant le petit verre, lui alcoolise le cœur. L'instruction primaire, en effet, n'est qu'un outil, bon ou mauvais suivant la nature de son emploi.

Par une coïncidence déplorable, signalée par M. Fouillée, les lois scolaires ont été contemporaines de la loi de \S8\ sur la liberté de la presse, et de celle de 1880 sur la liberté des débits de boissons. Contre le gré de leurs auteurs, assurément, celles-ci ont rompu les derniers obstacles au déchaînement du journalisme et de l'alcoolisme. En -1880, la France consommait 18,000 hectolitres d'absinthe; en 1893, 108,000; en 1896, 125,000 (I). Non moins rapide, non moins effrayante, a été la double progression de la pornographie et de la diffamation, devenues les deux mamelles du journal. La Chronique judiciaire, à elle seule, a fait corametre plus de crimes, par la « contagion du meurtre » (2) et du vol, qu'elle engendre, que l'école n'a jamais pu en empêcher. Car il ne se commet pas un assassinat que la presse ne s'en émeuve — sauf quand il s'agit de 2 à 3#0,000 assas-

(1) Voir un rapport lu en février 1897, par M. Louis Rivière, èila Société des Prisons.

(2) Lire, là-dessus, le substantiel et instructif ouvrage du docteur Aubry : La Contagion du meurtre, p. 102 e1 s.

sinais d'Arméniens, qu'elle nous laisse ignorer. Et quand, parallèlement à ce débordement grandissant d'excitations au vice et à la haine, à la luxure et au meurtre, la criminalité générale, la criminalité juvénile surtout, déborde à son tour, et déborde, chose frappante, sous des formes atavistiques de violence plus encore que de cupidité, qui lui donnent la couleur d'une rétrogradation sociale, on s'en étonne, on s'exclame, et on s'en prend à qui ? Aux journalistes? Aux marchands de vin? Aux meneurs et falsificateurs de l'opinion et aux empoisonneurs publics? Non, aux maîtres d'école ! Cette plaisanterie a vraiment trop duré (1).

Si Ton ajoute à ces gigantesques soufflets de forge qui attisent en bas les passions, le puissant bélier scientifique ou philosophique qui, en haut, fait brèche aux croyances, aux principes chrétiens de la morale traditionnelle, et travaille, en déchristianisant les fils après les pères, même les plus religieusement élevés, à les démoraliser plus ou moins, momentanément ; ce dont on aura le droit d'être surpris, c'est que la crise de la moralité ne soit pas plus aiguë. Elle l'est beaucoup moins, assurément, que la crise de la morale (2). Car le mal est grand, mais peut-être bien qu'on l'exagère et qu'on s*abuse sur ce qu'il a de réellement exceptionnel. Si la statistique criminelle datait de plusieurs siècles, elle fournirait, je crois, des preuves irrécusables du fait que chaque époque critique de la conscience, aussi longtemps que dure l'ébullition des appétits suscitée par la conversion d'un peuple à une nouvelle religion, qui guerroie avec l'ancienne, a été marquée par une floraison noire de forfaits, même quand l'ébranlement causé par cette contradiction interne était dû à l'avènement d'une religion plus pure et plus haute. Je ne doute pas que, dans beaucoup de régions de l'empire romain, l'invasion du christianisme n'ait été passagèrement accompagnée d'un abaissement de vertu et d'un accroissement d'audace criminelle, je ne dis pas chez les premiers chrétiens, mais chez les derniers païens, désancrés de leur foi sans être encore rattachés au nouveau rivage. Il en a été de même au xvi* siècle, durant le cruel déchirement des peuples

(1) U est vrai que ces boucs émissaires n'ont pas fait tout le bien qu'ils auraient pu faire. Mais pourquoi ? La politique, pour parler franc, a faussé le rôle de l'instituteur comme celui du juge de paix. Tant que le juge de paix ne sera pas inamovible et indépendant du député, tant que l'instituteur dépendra du préfet ou du député plus que du recteur, l'un et l'autre ne répondront que très imparfaitement à la mission qui leur incombe.

(2) A celle-ci se rattache la Crise universitaire, sur laquelle on pourra lire, dans la Revue bleue, du i3 février, une intéressante discussion entre M. Maurice Spronck et le comte de Mun.

écartelés spirituellement pour ainsi dire, partagés entre RonEie et Genève. Moins sanglante au xy* siècle, ou moins générale, localisée en un cercle étroit d'humanistes, mais, là, très profonde, a été aussi la démoralisation produite par le renouveau littéraire d'idées païennes dans des cœurs déchristianisés. Un Machiavel ne peut naître qu'en des temps pareils. Tout autre, il est vrai, est l'état moral quand, après cette période de conflits douloureux, une paix, même boiteuse, s'établit, et que des sectes et des philosophies différentes coexistent sur un même territoire ; leur coexistence alors peut n'être pas un mal moral, à la condition toutefois qu'elles s'accordent, en morale, sur quelques points capitaux. Et même, indépendamment de l'émulation de moralité provoquée par leur juxtaposition, leur désaccord sur tout le reste met en relief et en singulière valeur leur unanimité sur ces seuls articles.

Or, jusqu'à une époque assez récente, tel a été à peu près partout, dans l'Europe contemporaine, en France même, le rapport des doctrines religieuses ou philosophiques, tant soit peu accréditées, qui se coudoyaient ; tel il est encore chez les peuples qui ont gardé une intégrité relative du caractère. A vrai dire, il s'agit toujours là de rejetons différents du même tronc chrétien ou de quelque squelette schématique du christianisme appelé spiritualisme, soit spiritualisme vague à la Cousin, soit spiritualisme original, kantien ou issu de Kant. Si bien que lorsque, chez ces peuples, on ressent le besoin d'enlever à l'enseignement scolaire et officiel de la morale tout caractère confessionnel, on n'a pas l'idée de le rendre irréligieux, encore moins antireligieux. Partout, en effet, où il y a des credo distincts en présence, l'école à tous les degrés, primaire, secondaire, supérieure, cherche à se fonder soit sur l'un soit sur l'autre ou les autres, ou bien, quand ils sont des variétés d'une même espèce — protestantisme ou catholicisme, sectes protestantes, — sur ce qu'ils ont de commun. Dans certaines provinces du Canada, au Manitoba par exemple, ou en Angleterre, on enseigne aux enfants un minimum ou plutôt un extractum carnis de doctrine chrétienne : les dix commandements de Dieu, l'oraison dominicale. On obtient ainsi ce qu'on croit être une « religion naturelle » et qu'on superpose aux religions positives comme les jurisconsultes philosophes croient découvrir un « droit naturel » par-dessus toutes les législations. Mais, à mesure que les credo se multiplient, il devient nécessaire — et la nécessité se fait sentir d'abord pour l'enseignement supérieur, puis pour l'enseignement secondaire, enfin pour l'enseignement primaire — de réduire de plus en plus l'extrait qui est censé exprimer leur partie commune. On a ainsi, comme en France dans plus de la

première moitié de ce siècle, ce spiritualisme vague dont j'ai parlé, schéma du christianisme simplifié et rationalisé. Le nialheur est que cela même est devenu trop substantiel, depuis que des philosophies plus radicales ont surgi, en possession d'un succès sans pareil : le positivisme et le transformisme. Ce n'est pas que je croie la morale positiviste ni même la morale transformiste inconciliables en soi avec la morale chrétienne, sauf en ce qui touche au côté sexuel de celle-ci : la première, sous la forme qu'elle a reçue de Comte, appuie excellemment sur l'utile social, le beau intérieur que les meilleurs saints ont réalisé, que les meilleurs docteurs ont maximisé. Mais la seconde cherche encore sa forme véritable et ne l'a pas trouvée, et, en attendant, se présente sous la contrefaçon déplorable d'une espèce de darwinisme social que Darwin eût réprouvé et qui, précisément, est le seul aspect sous lequel lÉvolutionnisme moral ait envahi les cœurs, après les intelligences, soit entré même dans les faits, depuis la catastrophe de V Année terrible.

Et voilà le côté vraiment nouveau, vraiment périlleux de l'heure présente : c'est que, pour la première fois, une grande et populaire philosophie, en cela différente de toutes celles qui ont régné jusqu'ici et de toutes les églises, conduit logiquement, inévitablement, à des maximes en contradiction absolue avec les préceptes séculaires. De la concurrence vitale mal comprise, et jugée à tort suffisante et nécessaire pour expliquer les harmonies vivantes, on a déduit la nécessité universelle de la lutte et de la guerre en vue du plus grand bien de l'univers ; et quelle morale voulez-vous construire là-dessus si ce n'est une morale antireligieuse et non pas seulement irréligieuse? Bonté, modestie, respect, dévouement : de quel droit louer ces vertus du passé, si elles sont réputées une cause d'abâtardissement des peuples et des races? Si vous croyez que la lutte sous toutes ses formes, même et surtout violentes, est la voie sacrée et sanglante du progrès, c'est la dureté de cœur appelée caractère, c'est l'orgueil, c'est l'ambition, c'est le mépris d'autrui, c'est la combativité cruelle qu'il importe de préconiser et de cultiver chez nos enfants. Ou plutôt, il sera bien inutile de le leur dire, ils se le diront bien assez d'eux-mêmes, ils ne se le sont que trop dit déjà. Et, je vous le demande, quand une société civilisée en est arrivée à se persuader que la vie sociale est essentiellement une bataille, une exaspération naturelle d^égolsmes surexcités, et qu'il est bon qu'il en soit ainsi, et que tout bien sort de là, et qu'il convient de pousser à bout ces contradictions d'appétits, de généraliser cette mêlée et de la rendre gigantesque pour parvenir à l'Éden futur; quand cette aberration triomphe, est-il surprenant que les

crimes, les suicides, les accès de folie, coups d'épée du struggle for /i/e, se multiplient?

Comment, encore une fois, cette cause de dépravation n'a-t-elle pas été plus féconde? Supposez qu'à une époque quelconque du passé, une doctrine pareille se soit répandue, légiférant le droit de la force, justifiant les « revendications » des voleurs de grands chemins et les « propagandes par le fait » des assassins, et imaginez la traînée de meurtres et de pillages qui auraient rempli et déshonoré nos annales !

Faites une autre hypothèse, qui se rattache un peu à la précédente. Demandez-vous ce qui serait arrivé jadis si la justice criminelle d'ancien régime, au lieu d'être férocement sauvage, eût été aussi paternelle, aussi relâchée que la nôtre. Car, c'est encore là une cause de criminalité dont je n'fii rien dit encore, et qui n'est nullement négligeable, n'en déplaise à ce criminalisle italien qui l'exclut du nombre de ses « facteui*s du délit ». Nous savons tous cependant à quel point l'intimidation par la peine redoutée est efficace, surtout chez les jeunes gens et les enfants. Aussi est-il naturel que, au fur et à mesure des progrès de l'indulgence judiciaire — de l'indulgence des juges comme des jurés — attestés par des preuves multiples, la criminalité des jeunes grandisse encore plus vite que celle des adultes. A cela on m'objecte, il est vrai : « Mais cette indulgence émolliente n'est-elle pas elle-même un symptôme de l'immoralité croissante? » — Non, dites plutôt qu'elle est l'expression même du Devoir qui s'impose comme conséquence logique de l'incertitude des principes, par suite de leur contradiction. La sévérité chez un sceptique serait immorale et contre nature: il n'appartient légitimement qu'à un homme de foi de condamner à mort. L'indulgence, à vrai dire, est la grâce morale du scepticisme, si pernicieux, au point de vue utilitaire, que puissent être ses effets sociaux. Ainsi, la même cause, la contradiction doctrinale, favorise à la fois la multiplication des délits et la diminution des peines. Et allez donc, après cela, vous étonner de cette progression criminelle I Sans paradoxe, on pourrait soutenir que Taccroissement même de nos homicides, dans ces conditions, témoigne, par sa lenteur, du réel adoucissement de nos mœurs.

Il n'est rien de plus redoutable pour une société qu'un changement général de credo, et il faut admirer même que cela soit possible (1). 11 faut plaindre aussi un malheureux instituteur chargé de

(1) Entre parenthèses, la possibilité, la fréquence même dece fait, établit entre les sociétés et les organismes une différence tranchée et vraiment irréductible

faire un cours de morale dans des temps pareils. Quelle morale voulez-vous qu'il enseigne? Il y en a deux au moins en présence, et nettement contradictoires : la morale de la guerre et la morale de l'amour. S'inspirera-t-il de celle-ci ou de celle-là, ou des deux pêlemêle ? Ajoutera-t-il, pour achever de brouiller la conscience de ses élèves, l'incohérence de ses préceptes à celle des exemples ambiants ? Heureux le maître d'école dans les temps et dans les pays où tout le monde, en dépit de dissidences doctrinales, est d'accord pour regarder un Livre — la Bible, l'Évangile, le Coran — comme le trésor de la vérité : il fait lire ce livre aux enfants, et tout est dit. Mais nous, quel est notre livre saint ? Pas même, certes, le Gode pénal. C'est à croire que moins on parlera morale aux écoliers, et mieux cela vaudra pour leur moralité. Il en est un peu de la morale comme de l'orthographe, sur laquelle il est dangereux de raisonner. Quand on entreprend de réformer celle-ci, on s'aperçoit vite de l'impossibilité d'une réforme limitée et vraiment pratique. Entré dans cette voie, on est poussé comme par un ressort bien plus loin qu'on ne veut aller, et alors se pose le problème, logiquement insoluble, d'une orthographe rationnelle. La morale a aussi ses archaïsmes et ses bizarreries, aussi respectables qu'encombrantes, ses lettres inutiles dont nécessaire est le maintien jusqu'au moment où il devient impossible.

Et je sais bien qu'il est ainsi dans le monde social, comme dans tout l'univers, une foule d'insolubilités apparentes qui finissent par trouver d'elles-mêmes leur solution. 11 y a quelque temps, à propos de chimie et de cristallographie (1), M. Berthelot écrivait: « La nature organique, aussi bien que la nature minérale, opère à la façon de l'industrie humaine, je veux dire en harmonisant des effets inconciliables en géométrie absolue. Ces arrangements approximatifs présentent d'ailleurs des degrés différents, des solutions multiples, dans la série des cristaux aussi bien que dans la série des êtres vivants. » Et, se souvenant qu'il était homme d'État, il ajoutait : « Telle est aussi la règle nécessaire des sociétés humaines. » Rien de plus juste que cette vue : la logique sociale excelle à ces harmonies d'antinomies, à ces quadratures de cercles jugées absurdes par la logique individuelle. Religions et partis, sectes et philosophies, races et classes, si irréconciliables que soient tous ces adversaires, ce n'est qu'un jeu pour elle, à certains moments, de les faire s'embras-

qui enlève toute valeur sérieuse à la fameuse métaphore de l'organisme social. Un credo, en effet, est pour une société ce qu'est un type spécifique pour un corps vivant. Kt imagine-t-on un individu adulte se mettant à changer d*espèoe ! (I) Voir 1(1 Revue scientifique du 26 déc. 1896.

ser. Que faut-il pour cela? Une apparition, celle d'un grand homme OU d'une grande idée qui nous frappe au cœur; une apparition, suivie d'une grande émotion. Qu'aux petits Français énervés, découragés, en panne, une étoile se montre, une étoile de première grandeur, l'énergie des grands jours va reparaître, la loi du Devoir se faire reconnattre, et toutes les difficultés de la Raison s'évanouir.

Mais où le voyez-vous luire, ce grand but collectif propre à soulever toutes les âmes? Là est l'écueil, à ce tournant de notre histoire, d'une morale civique. L'appui que le patriotisme prête à la morale pouvait être suffisant dans les petites républiques de l'antiquité, parce que les murs de la cité tenaient au cœur plus étroitement que les frontières des États modernes. Aussi l'éducation purement civique des Spartiates et des Athéniens, des Romains primitifs, a-l-elle donné des résultats — dont nous ne saurions du reste nous contenter ni nous applaudir à notre époque de fédération internationale en train de s'opérer insensiblement. Encore est-il certain que le patriotisme, même sous sa forme moderne, considérablement élargie et adoucie, est susceptible d'être hautement moralisateur, quand la patrie est en voie de progrès, de prospérité ascendante, et que la perspective de ses succès futurs, de sa population, de sa richesse, de sa puissance prochainement grandioses, électrise les citoyens. Mais, quand il semble que l'heure du déclin fatal ait sonné pour elle, à quoi bon s'effircer, et pourquoi ? Le découragement s'empare des cœurs.

C'est que, dans ses plus profonds malheurs, la cité antique restait toujours, non seulement chère à ses enfants comme la patrie moderne, mais susceptible de se relever par leurs propres efforts, suffisamment dévoués, tandis que les causes de la défaite des États modernes dans la grande bataille, pacifique ou belliqueuse, de la vie européenne, semblent avoir quelque chose dlmpersonnel, de prédéterminé, comme les mouvements astronomiques. Nous voyons, par exemple, que notre population va décroître, et nous en souffrons, mais dépend-il de nos efforts individuels, à chacun de nous, d'entraver sensiblement ce courant? Ce que nous pouvons faire est si peu de chose! En nous mariant jeune et ayant beaucoup d'enfants, nous travaillerons pour la perpétuité ou la prospérité de notre famille, à laquelle nous aurons sacrifié notre bien-être individuel, mais le service que nous aurons rendu à notre patrie se montre à nous comme infinitésimal et horsd'étatdecompenser notre sacrifice. En apparence au moins ; car nous avons toujours le tort d'oublier le rayonnement de notre exemple autour de chacun de nos actes et son efficacité sociale inaperçue souvent très prolongée. — 11 semble donc que, dans la situation pré-

sente, la moralité des Français gagnerait à s'appuyer davantage sur le sentiment familial ; mais, par malheur, ce sentiment-là va déclinant plus vite encore que le patriotisme, bien que pour une cause toute différente. Le patriotisme baisse parce que l'avenir patriotique apparaît — maintenant et à tort, je le crois — comme décourageant ; le familisme, parce que Tindividualisme à la fois et la socialisation croissante de la vie contemporaine le tuent.

Donc, on ne sait plus sur quoi appuyer le Devoir? Religion, patrie, famille, tout s'en va? Mais non, tout se transforme plutôt. Et qui sait si nous n'approchons pas de l'heure où la vraie et puissante attraction majeure sera, non pas l'absorption mais la sublimation de tout cela, retrempé, rajeuni, dans ce fédéralisme supérieur, dans ce patriotisme transcendant et international qui tend à devenir, dans les couches les plus élevées des nations modernes, le sentiment tonique, destine peut-élre à remplacer « l'immense espérance » d'autrefois? Il y a là, dans le culte et Tamour de notre civilisation européenne à propager, à déployer, à épurer, à établir pacifiquement, quelque chose de plus réellement attractif et fascinateur que dans l'idéal socialiste, qui aura servi, je l'espère, à lui préparer les voies.

Je m'arrête... J'ai déjà assez abusé, cher Monsieur, de l'hospitalité que vous avez bien voulu m'off'rir, et dont je vous remercie.

G. Tarde.

Le Cabinet secret de l'histoire^ par le D' Cabanes, <'* et 2* séries 2 volumes, Paris. A. Charles, libraire, 1897.

Je suis heureux de pouvoir présenter aux lecteurs des Archives le livre du D' Cabanes. Sous le titre énigma tique de Caèî'ne^ «ecre^ de rhistoire, il cache une série de recherches médico-historiques des plus curieuses. Il suffit de citer quelques-uns des sujets traités pour en donner une idée. Dans la première série, nous lisons : « Un péché de jeunesse de Louis XIV. »« La fistule d'un grand roi.»« Les maladies de Louis XV.» « Louis XVI intime.» «Quelle était la maladie deMarat ? » « L'œil de Gambetta » et dans une deuxième série qui vient de paraître récemment, je signalerai les nombreux et intéressants chapitres relatifs à Thistoire de Charlotte Corday, le récit détaillé des relations de Georges Sand avec le D' Pagello, enfin l'histoire des superstitions de Napoléon I".

Il nous est impossible de rappeler ici toutes les petites anecdotes, sur les dents de Louis XIV, le cas de M"* Récamier, etc., qui sont racontées dans un style charmant et très enjoué, le D' Cabanes n'a pas craint de déshabiller ses personnages pour nous faire toucher du doigt leurs défauts physiques cachés souvent toute une vie durant avec le plus grdnd soin.

Nous assistons à toutes les péripéties conjugales de ce pauvre Louis XVI et après maintes consultations citées en détail, il est décidé que son chirurgien fera disparaître le phimosis qui avait causé tous ses torts.

Il est un point qui nous a tout spécialement intéressé. Dans un paragraphe intitulé « le soufflet de Charlotte Corday, » le D' Cabanes fait le récit de Texécution de cette pauvre fille et raconte que dès que le couperet eut fait son œuvre, la tète roula sur le sol. « C'est alors qu'un des valets de Sanson, un charpentier maraliste au dire de Michelet, le sieur Legros, saisissant entre ses mains le chef décapité de Charlotte frappa la tête d'un soufflet. Le visage de la victime qui jusqu'alors était pâle n'eut pas plutôt reçu le soufflet que ses deux joues rougirent sensiblement. A côté des spectateurs et du peuple dont l'imagination fut vivement frappée parce fait, les savants du temps essayèrent de rinlerpréter. Sue, Orlsner, Semmering virent là une preuve

de plus que la conscience des sentiments subsistait après le supplice. On discuta donc dans certains milieux si la figure avait rougi de douleur ou d'indignation.

Cabanis et Leveillé ne voulurent pas admettre que la figure de Charlotte Corday ait rougi. Ils virent dans cette histoire encore une de ces relations fantasques que Ton a faites à propos de la plupart des suppliciés. »

Du reste, nous pouvons citer un fait qui vient tout à fait confirmer l'avis du physiologiste Cabanis et qui a la valeur d'une expérimentation. Lorsque Gonnachon fut décapité à Lyon, la tète en ^tombant dans la corbeille rencontra une branche d'osier qui faisait saillie. Elle déchira le front du supplicié et lui fit une plaie assez large qui présentait tous les caractères des plaies faites sur le cadavre.

A la suite de chacun des chapitres se trouve une longue bibliographie, accompagnée des citations des textes anciens qui font foi. C'est dire avec quelle rigueur et quelle conscience le D' Cabanes a dressé ses observations.

Signalons enfin les gravures et fac-similé qui ornent la seconde série, reproduction fidèle des meilleures peintures du temps.

Médecins, chirurgiens, accoucheurs trouveront là de petits faits à ajouter à l'historique de leur art, chacun dans sa spécialité. Mais il nous semble que le D' Cabanes a surtout fait œuvre de psychologue et d'historien. Les analystes des sensations et des passions rechercheront des faits et des observations dans ces ouvrages où les gens du monde trouveront à satisfaire largement leur curiosité.

Etienne Martin.

De rhomologie des os du crânes Yardin, Thèse de Paris, 1897.

M. Y^ardin a entrepris ce travail sous la direction de son maître M. le professeur Debierre. Il s'agit d'un ouvrage d'anatomie philosophique et comparée qui ne compte pas moins de 190 pages. De nombreuses figures viennent éclairer les descriptions ostéologiques.

L'auteur s'est efforcé de décrire les organes qu'il a pu étudier de sorte qu'il a fait là une véritable monographie de cette question si controversée et qui louche par tant de points à la théorie vertébrale.

De ce travail très consciencieux résultent les conclusions suivantes :

Le frontal, os dermique est constant dans la série.

De l'ethmoïde, la lame perpendiculaire seule paraît constante.

L'homologie du sphénoïde avec les pièces sphénotdales des vertélirés inférieurs est évidente.

Le panisphénoïde dermique a disparu cependant.

Le pariétal et les quatre pièces occipitales des animaux sont certainement les homologues des os de même nom de Thomme.

Le rocher est très constant.

Le mastoïdien des vertébrés inférieurs ne répond pas au mastoïdien des mammifères mais au tegmen tympani et à la portion ptérotique de l'os périotique.

Notre mastoïdien constitue Tépiotique des vertébrés inférieurs.

L'occipital externe ne peut être homologué.

Durand.

Développement du segment occipital du crâne^ par Ch. Dbbierrb. professeur à la Faculté de Lille. Journal de Vanatomie et de la physiologie f 1865.

M. Debierre a étudié vingt-quatre crânes de fœtus humains de divers âges (depuis 5 centimètres de longueur jusqu'aux fœtus à terme), un grand nombre do crânes d'enfants et d'animaux divers. De cette étude dont il rapporte les observations, il conclut qu'il faut distinguer d'abord deux portions dans l'occipital, la région qui entoure le trou occipital et celle qui au-dessus de la protubérance occipitale externe constitue la pointe de Técaille. La première réellement d*origine vertébrale a pour point de départ un modèle cartilagineux dans lequel apparaissent quatre points osseux :

\* Le basi-occipital — portion basilaire de l'os — représente un ou plutôt deux corps de vertèbre ;

2* Les exoccipitaux, un do chaque côté, édifiant la plus grande partie des bords latéraux du trou occipital et correspondant aux lames vertébrales et aux pédicules ;

3* L'infra-occipital écailleux, c'est-à-dire le bord postérieur du trou occipital et la moitié inférieure de l'écaillé. Beaucoup d'auteurs lui donnent deux ou même trois points d'ossification, M. Debierre pense qu'il n'en possède qu'un et qu'il représente la portion épineuse d'une vertèbre.

Quant à la moitié supérieure de l'écaillé, la portion cérébrale, elle provient de deux points osseux symétriques, développés non plus dans un modèle cartilagineux mais dans le revêtement fibreux du cerveau. Elle se rapporte donc au système de la voûte crânienne dont l'origine tend de plus en plus à être séparée de celle de la base du crâne.

La signification morphologique de Vos anormal du crâne humain appelé os interpariétal , os épactal, par Ce. Debibrre, professeur à la Faciillé de médecine de Lille, Archives des sciences médicales, janvier 1893.

M. Debierre qui s'est beaucoup occupé du développement de Toccipital s*élève dans ce mémoire contre la confusion à laquelle on tend en admettant, avec quelques auteurs, que « l'os épactal ou inlerpariétal est homologue chez l'homme de Tinterpariétal des animaux». Il démontre que Tos interpariétal anormal de Thomme ne ressemble en rien au vrai interpariétal de certains animaux ou des embryons normaux. C'est un os aberrant, anormal au sens yraide ce mot, il n'a aucune valeur morphologique ni aucune importance atavistique parce que ses limites ne sont pas, du côté de loccipital, celles qu'a le vrai interpariétal. Celui-ci s'étend, en effet, jusqu'à la protubérance occipitale externe, Tos anormal n'atteint jamais cette région. C'est donc simplement une portion de l'écaillé séparée du reste de cette pièce osseuse.

XJne planche très démonstrativeconfirme les données de M. Debierre.

Durand.

Société de médecine légale

Séances des 10 mai et 14 juin 1897.

I.A COMPOSITION CHIMIQUE DU SANG PEUT-ELLE SERVIR D^NDICE POUR RECONNAITRE UN ACCOUCHEMENT RÉCENT?

M. Lutaud relate le jugement rendu naguère par le tribunal de Saint-Nazaire contre un médecin expert qui avait affirmé qu'une femme avait accouché, tandis que la naissance de Tcnfant n'eut lieu que quelques jours après (Voir Semaine médicale, 1897, Annexes, p. LIV), et relève le considérant suivant:

«Attendu, en ce qui concerne les constatations du 20 mars, que l'expert a, comme le 18 mars, négligé de procéder à l'analyse chimique du sang, dont la composition est, d'après tous les auteurs qui se sont occupés de médecine légale, Tun des indices les plus certains de Taccouchement. »

M, Charpentier fait remarquer combien les données acquises sur

la composition du sang dans l'état de grossesse ou de puerpéralité ont varié depuis Tépoque où les femmes enceintes, après avoir été considérées d'abord comme pléthoriques et saignées pour cette raison, devinrent pour Beau simplement des anémiques. Grâce aux recherches de Becquerel etdeRodier, d*Andral et Gavarret, et à celles plus récentes d'Hayem, de nombreuses modifications chimiques ou histologiques du sang de la femmegravide ou en état de puerpéralité ont été constatées ; mais ces modifications ne présentent rien de spécifique : la composition chimique du sang ne peut permettre de conclure à l'existence de la grossesse ou d'un accouchement récent.

M, Pinard professe la même opinion ; il ne peut s*expliquer un tel considérant et pense que la Société de médecine légale doit protester contre ce qu'il considère comme un oubli ou comme une erreur.

L'orateur affirme, contrairement aux termes de Tatlendu ci-dessus visé, qu'aucun auteur traitant de l'obstétrique dans ses rapports avec la médecine légale n'a pu émettre pareille affirmation. M. Pinard a eu récemment l'occasion de constater que le sang d'une femme atteinte de grossesse extra-utérine présentait tous les caractères qu'on attribue au sang d'une femme récemment accouchée. On ne saurait donc trop mettre en garde les médecins experts contre les erreurs que peuvent entraîner de pareilles recherches.

M, le président met aux voix la résolution suivante, qui est adoptée :

« La Société de médecine légale émet l'opinion que, contrairement à rattendu contenu dans un jugement du tribunal de Saint-Nazaire, l'examen chimique du sang ne peut fournir aucun indice de nature à permettre d'affirmer l'existence de la grossesse ou d'un accouchement récent. »

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