‹ Archives d'Anthropologie criminelleChapitre 78 sur 134 · UNE PEINTURE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE PEINTURE NOUVELLE

C'est le cyclisme qui a été, à Londres, la grande mode de la saùon dernière. De mai à septembre, la ville entière a pédaléy princes et commis, duchesses et modistes; et peut-être n'a-t-on pas oublié les doléances émises à ce propos par les bijoutiers, les libraires, les chapeliers anglais, tous se plaignant qu^on dédaignât désormais leur marchandise ou qu'on ne trouvât plus le loisir d'en user, tout cela à force de ne vivre aue sur la bicyclette.

Cette année, la nèvre du cyclisme paraît vouloir se calmer un peu. Elle ne sera plus, en tout cas, une nouveauté, et déjà Ton s'inquiète de ce qui pourra la remplacer en qualité de clou de la procnaine saison. Mais, à en juger par un article qui vient de paraître dans le Strand Magazine^ c'est là une inquiétude qui ne lardera pas a être rassurée ; car on peut dès maintenant prévoir que la mode de la prochaine saison sera, à Londres, le tatouage. Les grandes dames qui, l'été dernier, se montraient dans Hydepark sur des vélocipèdes, achevant ainsi de rendre fashionabte ce mode de locomotion, on les verra, cette année, étaler aux avant-scènes de l'Opéra des gorges et des épaules élégamment ornées de peintures diverses, allégories, portraits, scènes mythologiques ou religieuses, copies de Botticelli ou de M. Burne Jones.

Car le tatouage, qui n'avait été jusqu'ici qu'une pratique populaire, — en Europe du moins, — vient d'être promu à la dignité d'un art. Un maître s'est trouvé, un M. Macdonald, qui, comprenant que le genre de la peinture sur toile et sur bois était déjà bien vieux et bien fatigué, a cherché et découvert le moyen de transporter sur une autre matière, sur la peau humaine, le même idéal et les mêmes méthodes artistiques. Aux Birmans, aux Japonais, à des tatoueurs diletlanli américains il a emprunté leurs secrets : et le voici en état d'exécuter, sur la peau de ses clients des deux sexes, de véritables chefsd'œuvre, des compositions aussi soignées que desaquarelles surpapier, et plus colorées encore, plus riches de nuances et de mélanges de tons.

11 a ouvert dans Jennyn street, en plein quartier Saint-James, un élégant atelier avec lumière électrique, tapis d'Orient et divans japonais, un atelier où tout visiteur trouve sur une table des boîtes de cigares et de cigarettes, des boissons rafraîchissantes, et sur une autre table de nombreux albums contenant des milliers d'aquarelles où sont représentés mille sujets divers. Le visiteur fume les cigares, savoure les boissons, admire les aquarelles, et quand il a fini tout cela il peut s'en aller. Mais il ne s'en va pas. 11 ne résiste pas au désir d'emporter sur soi un souvenir de sa visite, d'acquérir, d'une façon définitive et inaliénable, une ou deux au moins de ces délicieuses peintures qui remplissent les albums. Et voici que M. Macdonald, après l'avoir dévêtu, d'une gentille petite seringue éminemment antiseptique, lui égratigne la peau, sans l'ombre de soufiTrance, et lui peint, autour du cou un grand serpent vert, sur la poitrine un aigle luttant avec des vautours, sur le dos le Printemps^ de Botticelli, et un portrait de femme à l'endroit du cœur. A moins qu'on ne préfère des sujets plus familiers, des caricatures dans le genre du Punch,

des charges de M. Gladstone el de M. Balfour, des natures mortes, des liasses de banknotes reproduites en trompe l'œil, voire des gaudrioles « suivant le goût français », mais à la condition que les lois de la décence y soient respectées.

« Déjà des princes du sang et des ducs, déjà les chefs de notre noblesse et des milliers d'autres personnes distinguées portent sur leurs corps des dessins gracieux ou humoristiques, mais artistiques toujours, de ce parfait maître dans Part du tatouage, M. Macdonald de Jennyn Street. » C'est l'auteur de l'article qui nous l'affirme; et non content de nous fournir sur les procédés de ce «maître », sur ses instruments, sur les résultats de son art, toute sorte de détails techniques et pittoresques, il nous livre la vue d'une partie de son propre corps, où M. Macdonald a peint en plusieurs couleurs des serpents, des aigles et d'autres figures réelles ou fantastiques. Encore l'auteur, M. Gambier Bollon, a-t-il témoigné, eu se faisant tatouer, d'une discrétion artistique qui n'a rien d'obligatoire. Il ne s'est fait peindre qu'un sujet par membre; mais on peut, si Ton veut, s'en faire peindre dix, on peut se faire couvrir le corps de peintures, depuis le cou jusqu'aux orteils. Ainsi ont fait, par exemple, M. et Mme de Burgb, un couple américain dont on nous offre, dans l'article, une série de photographies de face et de dos. C'est un couple tendre et pieux : les ligures, à elles seules, nous le disent déjà ; mais combien plus éloquemment nous l'apprend l'ornementation de leurs peaux ! M. de Burgh, par exemple, porte sur le dos une grande Crucifixion ; sur la poitrine, un portrait de femme volant dans les airs, avec, au-dessus de la tète : Ne m'oubliez pas l et sous les pieds un prénom, Emma, Ce portrait, c'est Mme de Burgh ; Emma est son prénom. Nous la voyons elle-même, à la page suivante, plus historiée encore que son mari, el d'une façon plus poétique encore. Sur le dos, elle porte la CènCy d'après Léonard de Vinci, sans compter de nombreuses devises évangéliques ou sentimentales. Sur la poitrine, parmi un vrai parterre de fleurs, deux noms gravés dans des cartels : à droite, Emma ; à gauche, sur le cœur, Frank, Et Frank, c'est le prénom de M. de Burgh.

Tel est l'art nouveau que M. Macdonald offre aux Londoniens et qu'il finira bien, un jour ou l'autre, par nous offrir à nous aussi. Réussira-t-il à lui donner la grande vogue, à le rendre fashionable comme le cyclisme ? Tout dépendra d'un prince ou d'une marquise, voire d'une actrice ou d'un ténor à la mocle. Que miss Ellen Terrv se montre seulement en scène avec un portrait de Shakespeare à l^endroit du cœur, et tout le monde, dans trois mois, voudra faire un peu varier, par M. Macdonald, la monotonie d'une peau dont il y a trop longtemps, en effet, que l'humanité a négligé le perfectionnement artistique.

T. DE Wyziwa.

{Le Temps,)

Le Gérant : A. STORCK

LYON. — IMP. STORCK, 78, RUK DK l'HOTKL-DE-VILHI:

D'ANTHROPOLOGIE CRIMINELLU

DE CRIMINOLOGIE

Par le D' Charles PERRIER, médecin des prisons (1).

Cette étude est un chapitre d'uQ mémoirâ en préparation concernant 859 condamnés détenus dans la maison centrale do Nîmes.

Après avoir rappelé le procédé de tatouage usité dans les races blanches, je me suis étendu sur la population de rétablissement, considérée dans ses rapports avec les tatoués qui entrent pour plus d'un tiers dans sa composition.

J'ai relevé, aussi fidèlement que possible, les conditions ^favorables au tatouage, indiqué les matières colorantes employées, décrit et figuré les images exécutées, noté la douleur consécutive à Topération, signalé les conséquences de cette dernière et les regrets qu'elle a pu entraîner.

Cela fait, j'ai examiné les tatouages dans leur ensemble ; je les ai répartis par région et classés par catégories d'emblèmes.

Sans doute, la nomenclature en est longue et le classement prêtera parfois à la critique ; mais, un pareil classement, comment le rendre irréprochable?

Ce que je puis affirmer, du moins, c'est que je n'ai jamais dénaturé les faits ; j'ai exposé ce que j'ai vu et rien que ce que j'ai vu, n'ayant d'autre objectif que la stricte vérité et d'autre désir que celui d'être utile à ceux qu'intéressent les troublantes questions de la criminalité.

(1) Du même auteur : La Maison centrale de Nirnes, Ses organes, ses fonctions, sa vie. Paris, Masson et G'% 1896. 1 vol. in-8« : 3 francs.

i2« Année, N« 71. 37

Page 1