Archives de l'art français Documents recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en France
SDR LES ARTISTES, PEINTRES, SCULPTEURS, TAPISSIERS ET AUTRES, QUI ONT TRAVAILLÉ AU CHATEAU DE VAUX LE VICOMTE POUR LE SURINTENDANT FOUQUET, D' APRES LES REGISTRES DE LA PAROISSE DE MAINCT.
Article de H. Eagéae Qrémj.
An lever de l'astre radieux qui personnifie Louis XIV apparut un météore, dont le scandaleux éclat éblouit un instant la France. Pour ne pas être éclipsé par le surintendant Fouquel, le grand roi crut devoir nous donner Versailles, et il fallut un Colbert pour rétablir les finances de l'État, ruinées par les monstrueuses dilapidations de son prédécesseur. Tout le monde sait que, pour créer Vaux, ce génie de la prodigalité démolit et rasa trois villages (1),
(i) Vaux le Vicomte, avec une église et un moulin, les hameaux de Jumeau et de Maison-Rouge.
T. Vi. 1
aplanit les montagnes, creusa des canaux et mit à contribution tous les arts de sou temps ; il eut à sa solde les inspirations de Molière et de la Fontaine ; ce fut à lui que les U Brun et les le Nôtre consacrèrent les prémisses de leurs immortels talents. Néanmoins on ne possédait autant dire pas de documents sur les artistes qui ont prêté leur concours à la décoration de l'œuvre de Levau; le maître avait tout iutérôl à dissimuler les millions qu'il engouffrai dans l'enfantement de ces merveilles. Deux notes saisies à Vaux ne le prouvent que trop ; M. P. Clément les a le premier publiées dans sa remarquable Elude tur Fouquet :
« Son Émincnce ira mercredi coucher à Vaux; faudra congédier les journaliers et massons du grand canal, en sorte qu'il y en ait peu ; faut les employer pendant ce temps la dans les fermes (1) et à Maincy. »
« Le roy va dans huict ou dix jours à Fontainebleau ; faites oster tous les tesmoings de terre partout et laissés aller les Hérissois (2) aux vendanges qui ont demandé d'y aller. »
Le coffret trouvé à Vaux lors du procès contenait trois cent vingt et une lettres de Fouquet, ou de ses commis et agents, « sur te fait des bâtiments et décorations de la maison de Vaux; » mais • malheureusement les pièces originales ont été probablement détruites, cl le procès-verbal des commissaires n'analyse succinctement que neuf pièces au point de vue de l'accusation. Aucun nom d'artiste célèbre n'est cité; on trouve seulement : 1° un ordre de Fouquet à Talot d'achever promptement la grande terrasse (3);
(1) M. P. Clément écrit par erreur la Frumes; ce lieu m'élant inconnu, j'ai vérifié sur le manuscrit original, où j'ai lu : les fermes ; évidemment Fouquet voulait désigner les fermes des Granges, de Pouilly, de Mainpincien, de Sivry et de Maison-Rouge, dont il « énuméré les acquisitions au Procès, Interrogation XIV, p. 25 et 28.
(2) Héricy, canton du Châtelel, arrondissement de M Hun.
(3) C'est au pied de l'escalier conduisant à cette terrasse que Ton voit encore aujourd'hui les restes d'une sculpture que Mlla de Scudéri, dans le tome X de la Clélie (p. 4137), dit dire de l'invention de leBmn. C'est un lion plein de fierté, sous la griffe duquel se réfugie un écureuil poursuivi par une couleuvre, les armes parlantes de Fouquet et de Colbert : car il y a encore certaines pro-
S* trois comptes de Pierre Gittard (1), qui, en trois années, a fourni 17,420 1.178. de charpenterie ; 3° un ordre, donné le 13 mars 1060, de faire disparaître les terres et roches qui étaient en vue du côté de la basse-cour (2).
Une particularité fort curieuse, qui était restée jusqu'ici ignorée, nous a été révélée par M. Lacordaire dans sa Notice sur les Gobelins (3), c'est que la royale manufacture est fille aussi des œuvres féeriques de Fouquet, puisqu'elle a été fondée avec l'héritage d'une manufacture de tapisserie que le surintendant avait établie dans son domaine à Maincy. Là, sur les dessins de le Brun, on exécuta les Chasses de Méléagre et cinq pièces de {'Histoire de Constantin ; ces dernières, qui composaient ce qu'on appelait la troisième tenture, furent apportées et complétées aux Gobelins, et môme, pour en dissimuler la provenance, on exécuta « cinq bordures qui furent rentraittes, quatre armes du roi, huit couronnes et quatre soleils, qui furent appliqués (4), » probablement à la place de l'écureuil, du
vinces où l'on dit un fouquet pour un écureuil, et le nom latin de coluber n'a pas besoin de plus ample explication; c'était donc pour signifier la protection royale que le suriutendantcroyait avoir contre son rival, allégorie éphémère que la fortune devait bientôt transformer en un monument d'éternelle ironie, caria couleuvre étouffa l'écureuil et le lion n'en fit qu'une bouchée.
(1) Pierre Gittard, originaire de Blandy, prés Vaux le Vicomte, a été quelquefois désigné sous le nom de Jean Gittard l'aîné dans des titres dont je dois la découverte aux recherches obligeantes de M. Taillandier. L'un de ses fils, Daniel Gittard, fut architecte ingénieur des bâtiments du roi; son petit-fils, Pierre Gittard, remplit les mêmes fonctions à Lille et fut nommé chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Suivant partage passé devant Leroy, notaire à Paris, le 5 avril 1718, ce dernier possédait, avec ses frère et sœurs, une maison bourgeoise et une ferme à Blandy, patrimoine qui s'est conservé prés d'un siècle et demi dans celle famille, alliée aux Guenn et aux Boudet, avocats distingués du parlement de Paris.
(2) Ce travail gigantesque n'était pas encore terminé le 19 août suivant, jour où eut lieu un éboulement de roches qui coûta la vie a un ouvrier limousin. (Actes mortuaires de Maincy).
(3) 3e édition, 1855, in-8°. p. 65.
(4) Mémoire de Mesmyn, premier secrétaire des bastiments (Arch. de l'empire, section domaniale.)
double phi et de la devise ambitieuse de Fouquct, tels qu'on les retrouve sur les livres provenant de sa bibliothèque (1), sur les jetons frappés en son bonneur et sur les lambris de son château.
Ce renseignement nous suggéra l'idée de compulser les actes de l'état civil de la paroisse de Maincy. D'abord un premier examen nous parut contredira la déposition du surintendant, qui, dans ses interrogatoires, dit avoir fait commencer les travaux dès 1640, « y faisant faire quelque chose tous les ans. » Pérelle, au bas d'une de ses gravures, prélcnd que les travaux furent commencés en 16S3, et cependant les registres de Maincy ne signalent pss trace d'ouvriers étrangers au pays avant 1657.
(t) Les bibliothèques publiques de Paris conservent beaucoup de livres avec tes armes de la famille Fouquel. Ils sont toujours de reliure pleine et en veau fauve, je n'en connais pas en maroquin, mais aucun ne doit être considéré comme ayant fait partie de la bibliothèque personnelle du surintendant. En effet, si les armes sont frappées sur le plat et si le dos offre aussi les armes et le double phi entrelacé, on y trouve en môme temps la marque des Jésuites, c'esl-a-dire HHS dans une couronne d'épines sur» montée de trois clous. L'explication de ce fait se trouve dans Piganiol (v, 423) et beaucoup mieux dans le Séjour à Paris de M. de Nemeitz, article de la bibliothèque du collège des Jésuites ou de Louis le Grand (Leyde, 4727, i, 261) : a Monsieur Fouquct, ci-devant ministre d'Etat de France, a légué une pension annuelle de 1000 écus pour sa conservation et augmenldlion. Les livres qu'on achète pour cet argent sont marquez au dos de deux phi grecs, qui doivent signifier les lettres initiales du nom de François Fouguet. » Ainsi les livres qui portent à la fois les armes de Fouquct cl la marque des Jésuites sont ceux achetés avec la rente donnée par le père du surintendant cl reliés à ses armes pour en garder le souvenir. Peui-éire même les fers, une fois faits, ont-ils été employés indistinctement. Ce qui est sûr c'est qu'ils ont servi longtemps, car on connaît des livres du dix-huitième siècle qui les portent. — J'ai sous les yeux un rare petit volume : « Mémoire des manuscripts de la bibliothèque de Monsieur Fouquet qui se vendent a Pans chez Denys Thierry, Frédéric Léonard, Jean Dupuis, rue Saint Jacques, et Claude Barbin, au palais. M DC.LWll, iu-12 de 62 pages. » Les 44 premières sont occupées par le détail du recueil ou, pour mieux dire, de la collection de M. de Loménie. Tous ont du reste trait à des matières historiques et surtout à l'histoire moderne de la France. A. de M.
C'est !e 8 féviicr 1657 qu'un gentilhomme du voisinage, M. Vil- Jevessin (I), raconta à la reine qu'il avait compte neuf cents hommes travaillant à râtelier de Vaux. Si l'on rapproche ce témoignage de la note écrite par Fouquet le 21 novembre 1660, par laquelle il exigeait qu'on en doublât le nombre, on a sujet de croire qu'il y a eu une époque où Vaux occupait dix-huit cents ouvriers.
On sait par l'interrogatoire de Fouquet que Watel et Courtois étaient les gens en qui il avait mis toute sa confiance; aussi leur protection était- elle fort recherchée à Maincy, où nous les voyons plusieurs fois priés pour des parrainages, ainsi que M"" et M* Courtois.
« Noble homme » François Watel avait l'intendance de la maison de Vaux ; il se qualifiait seulement maître d'hôtel de Msr le surintendant. Ce fut lui qui découvrit que Colberl était venu en secret visiter les travaux, et dès ce moment il se concerta avec Courtois et son maître pour qu'une visite aussi importune ne pût pas se renouveler; mais en dépit de leurs précautions l'affaire faisait grand bruit à la cour, car on rapporte que, « Monsieur estant avec le roy à visiter les bastimenls du Louvre avant la disgrâce de M. Fouquet, le roy fe plaignoit qu'il n'avoit point d'argent pour la continuation de ce grand édifice; surquoy Monsieur respondit galamment : Sire, il faut que Vostre Majesté se fasse surintendant des finances seulement un an, et elle aura de quoy baslir (2). »
Il a été constaté que, pour sa dépense de maison, Fouquet donnait à Watel quatre millions par an, la dépense pour les domestiques seulement s'élevant à 371,407 livres. Dans ]e programme de la féte de Vaux la collation dressée par Watel fut évaluée à cent vingt mille livres, ce qui doit équivaloir à près de trois fois la même somme de notre monnaie actuelle.
Une lettre compromettante de Watel à Courtois prouva qu'il trempait dans le projet de rébellion de son maître : aussi, lors de
(1) Le procès, IV, 263, l'appelle Villeserin. (2J Portraits de la cour, u* aérie, t. VIII, p. 415, Arth. curieuses de Cimber et Dan j ou.
son arrestation, Watel se pressa- 1— il de passer en Angleterre, où il demeura quelques années avant de revenir offrir ses services au roi et de couronner sa fin d'une manière digne de ses débuts.
Quant à Bénigne Courtois, il parait que le surintendant l'avaitpris sans façon au roi, car on le trouve sur les registres deMaincy portant encore, en 1658, le titre de matlre d'hôtel ordinaire du roy, et en 1659 il ne prend que celui d'aide de la maison de %f le procureur général. Sa femme se nommait Marie Coulant. En 1658 leur fille Marie eut pour compère, dans un baptême, Guillaume Musnier (1), qualifié prévôt de Vaux le Vicomte et bailli de la vicomtô de Melun, acquise par Fouquet. Ce fut ce mémeMusnier, conseiller du roi, président en l'élection de Melun, qui reçut dans cette ville le fameux chargement des caisses et ballots contenant des statues et des monuments antiques (2) venant par terre de Lyon, sans nom
(1) 6. Musnier mourut eu juin 1673, âgé de cinquante-huit ans. Il avait marié, le 26 novembre 1668, sa tille atnée, Anne, à François-Paul Lefebvre des ftoulleaux, conseiller du roi, premier président du siège présidial de Melun ; sa seconde fille, Marguerite, épousa, en 1678, Simon d'Alençon, écuyer, sieur de Monlarand,
fentilhomme de Mm* la duchesse d'Orléans. Les armes de Musnier laientde gueules à deux jumelles ondées d'argent et un poisson, nommé musnier, d*or, brochant en pal sur le tout. (Registres de l'état civil de Melun.)
(2) Au nombre étaient deux sarcophages égyptiens, dont la vue inspira de jolis vers à la Fontaine. M,u de Scudéri nous apprend que, pour les loger dans les jardins de Vaux, Méléandre, le même qui a peint le cabinet de la généreuse Mélinlue, — Méléandre, l'homme noir, c'est-à-dire Le Brun, — « fit bastir, en un petit coin de terre assez irrégulier, deux pyramides à l'imitation de celles qui sont auprès de Memphis. » Ces monuments, d'une haute antiquité puisqu'ils remontent a la v" ou vi* dynastie, sont les premiers de ce genre qui aient été apportés en France. Il parait que dans sa disgrâce Fouquet en fit don aux religieuses de Longctiamp. Plus lard on ne trouva rien de mieux que de les enfouir dans l'ancien cimetière, mais nous ne savons à quelle époque. Lors de la suppression de l'abbaye, à la révolution, ils auraient été plutôt enlevés ou brisés qu'enfouis. Ne pourrait-on pas supposer qu'après avoir été exposés dans l'église on aura trouvé que ces dépouilles funèbres et païennes n'y étaient pas à leur place, et que, par un sentiment bizarre de leur qualité funéraire, on les aura enterrés pour les rendre à leur
de destinataire, nais qu'il prit soin de diriger clandestinement sur
fin.
En face de tontes ces extravagances de la vanité, reposons-nous un instant sur un trait qui honore la générosité de Msr le procureur général : les actes mortuaires de Maincy nous révèlent qu'il avait fondé nn hôpital, appelé la Chanté, pour recevoir le personnel de ses ateliers; dès le 12 octobre 1660 il en est fait mention.
Les archives de ce modeste village noas donnent en outre les noms de trois artistes peintres, de deux sculpteurs et de dix-neuf tapissiers haut-lissiers; elles nous font faire connaissance avec le maître fontainier et avec le jardinier en chef du surintendant.