‹ Archives de l'art français Documents recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en FranceChapitre 19 sur 243 · PIERRE ET FRANÇOIS PUGET · texte numérisé non relu

PIERRE ET FRANÇOIS PUGET

Au sujet du tableau de François Pugct que possède le musée du Louvre, — n° 463 de l'École française, Porlraits de plusieurs musiciens et artistes du siècle de Louis XIV y — les Archives ont publié (t. I, p. 331) une curieuse lettre de Paul Puget, fils de François et petit-fils de l'auteur du Milon. Voici un autre document plus contemporain qui se rapporte également a ce tableau et à d'autres œuvres du même peintre, exécutées d'après les mêmes modèles. C'est aussi une lettre, écrile en 1688 aux échevins de Marseille par un sieur de Villeneuve, leur agent accrédité auprès de la cour. Pierre Puget et son fils François se trouvaient alors à Paris, où ils étaient venus solliciter la ratification du contrat passé entre eux et la ville de Marseille pour l'érection d'une statue équestre du roi. En attendant que la publication du volumineux dossier relevé par moi aux Archives de l'hôtel de ville de Marseille, et qui fera partie du grand travail sur Puget que nous préparons de concert avec MM. Margry el de Montaiglon, vienne mettre en

(1) Collection Michaud et Poujoulat, 2* série, t. I, 2* partie, p. 604.

son frai jour la longue affaire de la stalue équestre, si importante dans la vie de Puget, il nous a paru iutéressanl d'en détacher celle pièce, la quatre-vingt-cinquième des cent vingt-trois lettres échangées à celle occasion entre les deux l'uget, les échevins de Marseille, le ministre de Colbert-Croissy et le sieur de Villeneuve.

A Paris, ce 24X^1688.

Messieurs,

La conduite que les s™ Pugets ont tenu sur les lieux à vostre esgard et de bien d autres, aussy bien que leurs entestemens, au lieu d'avoir finy ils augmentent en ce pays; depuis environ quatre mois ils ont donné beaucoup de placets, dont je vous ay fait tenir coppie de quelqu'uns d'iceux; ils ne se contentent pas d'avoir lassé vos pasiances et celle de Mgr l'Intendent pendant plus d'une année par des manières de faire extraordres et remplies d'amour propre, quy est un eflect de leur entestement et de leurs visions, de vous avoir décrié sur vos conduites et d'avoir eu du mespris pour vostre caractère, d'avoir acusé faussement Monsieur Agneau d'un interest particulier, aussy bien que vous d'une complesence aveugle pour les désirs dud. sieur Agneau, d'avoir exposé par escrit et dit publiquement à la cour que vous ne vous métiez point en paine de faire périr la cbiourme et les galères du Roy pourveu que vos désirs eussent leurs effects. Cela a esté dit et réitéré une infinité de fois, et plusieurs autres termes injurieux et insolents. Ensuite ils adjouterent que c'estoit moy que je faisois des de-

marches sans ordre et contre l'interest de la ville pour

contenter lcd. sieur Agneau. Cela fut dit au roy, quy donna ordre à Mgr de Croissy de s'informer de la vérité et de luy en rendre compte, dont je fus mandé exprès à Fontainebleau et pour les autres affaires de la ville; et bien que tous les faits cy dessus ayent esté esclaircis, dont la suposition et la malice a esté vérifiée et reconnue, tant par led. seigneur Ministre que par 8a Mté et que par ce moyen les visions et la malice do ces ouvriers devoint avoir finy, neantmoins ils recomensent tout de nouveau. Le fils, quy est extrêmement plus violent et plus visionnaire que le pere, pour moyenner de venir à ses fins (quy est que, bon gré ou mal gré vous et toute la ville, veut travailler et faire un ouvrage dont il est incapable et indigne), depuis qu'il est en ces cartiers et qu'y a veu que ses visions n'estoint pas aprouvés, il s'est estudié de faire quelques portraits gratis tant de valets et filles de chambre des gens de qualité de la cour, aussy bien que de certains musisciens, de laquais et de marmitons de cuisine (1). Ces gens la, reconnoissans des plesirs que

(1) Est-ce une allusion au lableau de François Puget que possède le Louvre, ou a d'aulres portraits peints par lui postérieurement? Car, si la date donnée par M. Villol est exacte, c'est en 1684 que François aurait exécuté son graud lableau, alors qu'il était venu à Versailles, ainsi que le dit son (ils, pour conduire le Milon et le présenter au roi. — M. de Villeneuve a pu se tromper, ou, dans l'aveuglement de sa rancune, il aura pris pour un fait récent ce qui n'était qu'une calomnie récente. On remarquera toutefois répilhète de marmiton^ qui désigne bieu clairement Lui) i , un des personnages du lableau du Louvre.

ce visionnaire leur a fait de les paindre pour rien, et ignorent ce quy s'est passé, ils ont en dernier lieu (ait un dernier efforten insinuant à leurs maislres que vous faisiez, et moy aussy, la dernière des insjuslices à ces visionnaires de les esclure et de prefîerer un aprentif, qu'il n'a nul mérite et qu'il n'est point capable de faire l'ouvrage dont est question. On a mesme insinué que Mgr de Croissy adjoustoit sy fort créance à ce que javois l'honneur de luy dire que cela estoit cause qu'ils n'avoint pas eu et qu'ils ne pouvoint pas espérer la justice quy leur est deue. Tous ces nouveaux faits, pour les esclaircir, m'unt obligé de faire coup sur coup trois voyages, et, après avoir examiné ces nouvelles supositions, on a trouvé qu'elles estoint de la mesme nature que les premières, et que ces esprits brouilons et séditieux meritoint d'estre enfermés le reste de ses jours. Mgr de Croissy s'est entièrement rebuté, et le Roy a dit qu'il ne vouloit plus entendre parler de lad. affaire après son ordre qu'il vous avoit donné, adjouslant que, si Clerion n'estoit point capable, il valoit mieux ne point faire de statue; et comme tout ce quy a esté avancé par les Srs Pugets n'a esté découvert faux et supposé qu'en vérifiant les faits, il a esté trouvé à propos que, pour ce quy regarde le mérite dud. Sr Clerion, il seroit tenu de mètre dans sa perfection le modelle qu'il a fait pour estre présenté à Mgr de Croissy afin de le faire examiner par ce qu'il y a de gens connoissans à la cour, et ensuite le faire voir à

sa Mté afin de confondre de suposition ces deux visionnaires en tout ce qu'ils ont avancé. Car jusques aujourdhui ils n'ont pas dit une seulle vérité et ils n'ont point de honte de faire voir publiquement qu'ils sont des emportés et des fols, et qu'en bonne justice il faudroit les enfermer aux petites maisons le reste de ces jours

VlLLENEUFVE.

Que dire maintenant de ce coin de la cour de Louis XIV entrevu à travers le bavardage de M. de Villeneuve? — Les voyez-vous ces visionnaires, Puget et son fils, ces esprits brouillons et séditieux, isolés au milieu de cette cour, toute entrecoupée d'intrigues, dédaignés de la noblesse, qui les regarde comme des ouvriers, repoussés des ministres, qui ont moins de confiance en eux que dans le dernier clerc de procureur, traqués parMansart et ses créatures, qui ne cherchent qu'à leur couper l'herbe sous le pied? Comment réussir dans leur croisade du génie conlre la médiocrité? où trouver des appuis contre les cabales qui les oppriment? où, sinon parmi ce groupe d'hommes que François Puget a peints réunis autour de la môme table, artistes voués comme eux au culte du beau, et comme eux perdus dans les bas-fonds des inégalités sociales? Lulli, Quinauli, valets que tout cela. Molière aussi était ▼alet; s'il vivait encore, M. de Villeneuve n'aurait garde de ne pas le confondre dans celte tourbe infime. Les poètes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, — l'Art en un mol, — valets que tout cela, laquais, marmitons, gâte-sauce ! Aussi, aux yeux de ce robin, salarié des échevins marseillais, que le ministre mande à toute heure et croit sur parole, la résistance des père et fils Puget aux désirs du doux Agneau et à ses propres conseils, constitue un acte de folie. El pour cette cour, qui vit de cordons et de titres, pour celte cour habituée à plier sous le regard du grand roi, quel scandale que celte ferme insistance d'un roturier criant à l'injustice et revendiquant les droits du génie! On le renv oie aux Pcliles-

Maisons; c'est un esprit al'éné, un visionnaire,— un homme « particulier, » dit ailleurs M. de Villeneuve, qui ne trouve pas de plus forte injure à lui jeter a la face. Puget fut vaincu, cela va sans dire ; mais il sentit son mal, et c'est de ce jour-U peut-être que datent ses prétentions à la noblesse. — « Noble Pierre de Puget, » c'est ainsi qu'il se nomme dans son testament, comme pour se venger de la lutte de quatre années qu'il soutint contre la meute royale, perdu avec son fils dans les rangs des ouvriers et des valets.

Léon Lagrànge.

CHARLES CAFFIERY

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