‹ Archives de l'art français Documents recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en FranceChapitre 22 sur 243 · ARCHITECTE DU TEMPS DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

ARCHITECTE DU TEMPS DE LOUIS XIV

La vie de* architectes est généralement peu connue. Ces artistes qui élèvent de vastes monuments, qu'il leur est rarement donné de terminer, excitent moins l'intérêt du public que les peintres, les sculpteurs et les musiciens. Le spirituel secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, dans l'éloge qu'il a prononcé, il y a quelques années, d'un architecte distingué, M. Abel Blouet, le comparait à un alto qui joue un rôle uylc mais modeste dans un orchestre; ce que M. Halévy appliquait à son confrère, nous serions tenté de le dire de la profession des architectes prise en général. Tandis que nous aimons à être initiés aux détails les plus intimes de la vie des autres artistes, à peine connaissons-nous par leurs noms et leurs travaux une douzaine d'architectes français, dont nous admirons les ouvrages, tout en ignorant les particularités qui les concernent. C'est là, ce nous semble, une injustice qu'il serait grand temps de réparer. Eu effet, les Vies des fameux architectes depuis la renaissance des arts, par Dezallier d'Argen ville, et même YHistoire de la vie et des ouvrages des plus célèbres architecte* du onzième siècle jusqu'à la fin du dix- huitième, par Quatremère de Quincy, ne nous paraissent pas répondre à leurs titres, surtout en ce qui concerne les architectes français, et nous exprimons le vœu qu'un ouvrage spécial et digne du sujet, leur soit incessamment consacré.

Pour notre part, une note de M. Eugène Grésy, dans son intéressant article sur les Artistes qui ont travaillé au château de Vauxle- Vicomte (1), nous a porté à faire connaître ce que nous avons

(I) Voir ci-dessus, p. 3.

T. VI

pu découvrir de la vie et des travaux de Daniel Gittard, architecte, dont il est question dans cette note.

Daniel Gittard naquit, le 14 mars 1625, à Blandy (1), bourg de la Brie française, situé À onze kilomètres de Melun.

Ce bourg est célèbre dans la contrée pir un vieux château féodal qui, construit par les vicomtes de Kelun, appartint successivement aux Tancarville, aux d'Harcourt, aux d'Orléans-Longueville. Il était encore debout et faisait partie du douaire d'Anne de Hontafié, veuve du comte de Bourbon-Soissons, lorsque Daniel Gittard vint au momie. On n'en aperçoit plus aujourd'hui que les imposantes ruines (2).

Le père de Daniel s'appelait Jean Gittard l'aîné. Il était charpentier à Blandy. M. Grésy a cru, d'après des renseignements que je lui avais transmis, mais que j'ai reconnus depuis être erronés, qu'il avait été employé en celle qualilé à la construction du magnifique château de Vaux, que fit bâtir le surintendant Fouquet, et qui n'est silué qu'à quatre kilomètres de Blandy. Mais en cela je m'étais trompé, car les travaux dont il s'agit furent exécutés par un Pierre Gittard et non par Jean Gittard) en 1655, et les registres de la paroisse de Blandy, que j'ai pu consulter récemment, nous apprennent que Jean Gittard père fut inhumé le 22 août 1651. Il résulte des mômes registres que, parmi les fils de Jean Gittard l'aîné, il y en avait un qui s'appelait Pierre. Il est très-vraisemblable que ce fut celui-ci qui, ayant succédé à son père dans son état de charpentier, lit la fourniture de la charpente du château de Vaux.

(1) Voici l'acte de baptême de Daniel Gittard:

« Le quatorzième jour du dit mois de mars, audit an (1625), a esté baptisé Daniel, fils de Jehan Gillarl et de Claude Beschard, ses père et mère, et tenu sur les saints fonts par honorable homme Daniel Viarl, laboureur, demeurant au Ch «slelet en Brie, et par honesle femme Jacqueline Masson, laquelle a déclaré ne savoir escrire ni signer, de ce iequise par moy, curé soubzsigné, qui ay, avec le dit sieur Vi.irt, sipné cy contre.

« Sijjué : Daniel Viart, — Tirnor (curé). »

(2) Voir mon Histoire du château ei du bourg de Blandy en Brie, Paris, 1854, i vol. in-8°, chez Dumoulin.

Indépendamment de son frère Pierre, Daniel en avait plusieurs autres, dont deux exerçaient la profession de maître maçon à Paris, et il est prcsumable que ce fut en travaillant avec eux qu'il parvint à les dépasser et à devenir l'un des plus habiles architectes de son temps; c'est-à-dire à marcher à côté des François Blondel des Lemuet, des Levau, des François Mansart, etc. Nous ignorons, du reste, sous quel maître il étudia.

Étant encore fort jeune, Daniel Gittard fit construire le bel hôtc^ de Saint-Simon, depuis hôtel de la Force, situé rue Taranno, auprès de la fontaine de la Charité; Blondel en a donné la façade (planche 8 du chapitre xxxi du premier volume de son Architecture française) (i).

Germain Brice nous apprend que Daniel Gittard a fait les dessins de l'hôtel delà Meilleraie, rue des Saints-Pères (2), et qu'il lit bâtir pour le célèbre musicien Lulli, une maison rue Neuve des Petits- Champs, « ornée par le dehors de grands pilastres d'ordre composé et de quelques sculptures qui ne sont pas mal imaginées (3). »

Mais le travail qui, sans contredit, fait le plus d'honneur à Daniel Gittard, est sa participation à la construction de l'église de Saint-SuJpice.

L'ancienne église placée sous ce vocable étant devenue insuffisante par suite de l'augmentation de la population du faubourg Saint-Germain, dont elle était la seule paroisse, on semiila nécessité de l'agrandir. En 1615 un architecte, appelé Christophe Gamard, avait été chargé de dresser les plans des nouvelles constructions. Mais quelques années plus lard, il parut plus convenable de construire une nouvelle église dans de bien plus vastes proportions. Le 18 mars 1636 il fut arrêté que l'on y travaillerait inces-

1 ) Blondel dit que Gittard commença la construction de l'hôtel de Saint-Simon en 1644, mais comme il n'avait alors que dix-neuf ans, il est probable qu'il y a erreur de date.

(à) Nouvelle description de Paris, t. IV, p. 56, del'édit.de 1723.

(3) Idem, t. I, p. 41 ï. — Elle existe encore au coin de la rue Sainte-Anne et de la rue des Petit Champs. (V. le Paris démoli de M. Fournier, Aubry, 1855, p. 191-4).

samment, que les dessins seraient revus par MM. Gamard, de la Vallée et Le Roi; que le chœur serait entièrement fini avant que Ton touchât à l'ancienne église; que néanmoins, en attendant que les plans fussent dressés, on solliciterait auprès de l'abbé de Saint- Germain des Prés de transporter la foire dans un autre endroit du faubourg, afin d'y bâtir une nouvelle église paroissiale, a Ce projet ne réussit pas, continue l'historien de Saint-Sulpice, puisque le 29 mai de la même année il fut arrêté que le plan dressé par M. Le Roi, architecte, serait pleinement exécuté (1).» Nous ignorons par quelles circonstances le plan de Le Roi fut abandonné, mais le 8 août 1645, en conséquence de plusieurs délibérations faites dans plusieurs assemblées générales de la paroisse, et notamment dans celle du 10 mars 1643, qui se tint dans la nef de l'église, en présence du prince de Coudé, de plusieurs personnes de qualité et de M. Olier, curé, Christophe Gamart, architecte, traça les fondements du chœur de la nouvelle église dans le cimetière qui était derrière l'ancienne, et y mit aussitôt les ouvriers. Le 20 février 1646, la reine Anne d'Autriche posa la première pierre du mattreautel.

Louis Levau, premier architecte du roi, remplaça Gamard dans la direction de la nouvelle église, et, a son tour, Daniel Gittard lui fut substitué, en 1660. C'est à lui que l'on doit le chœur, les bascôtés et la plus grande partie de la croisée à gauche, ainsi que le portail de ce côté (2).

Blondel fait remarquer que les bas-côtés sont ornés d'un ordre corinthien, dont Daniel Gittard s'était proposé de faire un ordre français (3).

Germain Brice dit que « Ton doit voir dans cette église un petit escalier de pierre de taille d'un seul trait, tourné en limaçon depuis le bas jusqu'en haut, dont le trait est ingénieux et très-hardi, où il paraît quelques effets de la coupe des pierres. Il est, ajoute-

(1) Remarques historiques sur Véglise et la paroisse de Saint- Sulpice, Pans, 1773, un vol. in- 12, p. 9.

(2) Blondel, Archit., franç.. t. II, p. 37.

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t— il, de l'invention de Gittard, habile architecte, lequel a conduit la plus grande partie des travaux de cette église, qui sera un ouvrage de cooséquence, si jamais on peut parvenir à l'achever sur les modèles qui en ont paru, ce qui demande encore du temps et une très-grande dépense pour le voir dans son entière perfection (1).»

L'église de Saint-Sulpice, en effet, n'a été élevée ni par l'État ni par la ville de Paris, mais au moyen de quêtes et de souscriptions particulières, dues au zèle et à l'activité de plusieurs de ses curés. 11 est vrai que les religieux de l'abbaye de Saint- Germain des Prés, comme seigneurs de ce quartier, sont entrés pour une forte somme dans ces souscriptions, et que, ces ressources étant insuffisantes, on fut obligé d'imposer une taxe considérable sur toutes les maisons de la paroisse. Malgré tous ces efforts, les travaux furent interrompus faute de fonds en 1678, et ils ne purent être repris qu'en 1718, longtemps après la mort de Daniel Gil— tard (2). Il parait toutefois que son fils aîné, qui avait la qualité d'architecte ordinaire du roi, fut chargé de succéder à son père, car ce fut lui qui donna les dessins du portail qui fait face à la rue Servandoni (3). Hais néanmoins c'est Oppenord et ensuite Semndoni qui eurent la direction des travaux de Saint-Sulpice (4).

On doit encore à Daniel Gittard le portail de l'église de Saint- Jacques du Haut-Pas. « Cet édifice, dit Blondel, n'est estimé que pour l'ordre dorique du rez-de-chaussée, dont l'ordonnance est régulière et d'une exécution assez correcte; son entablement est mutulaire et couronné d'un fronton sur lequel devaient être les figures de saint Jacques et de saint Philippe, mais que l'économie a fait supprimer, quoiqu'on les voie sur celte planche (celle qui est donnée par Blondel). Cette môme raison, sans doute, a porté &

{i) Nouvelles descriptions de Paris, t. III, p. 396.

(2) Remarques historique* sur l'église de Saint-Sulpice, p. t 2.

(4) On doit le grand portail de Saint-Sulpice à Servandoni et les tours, dont une seule est achevée, à Chalgrin.

omettre les vases et les autres statues qui se remarquent ici ; au restp, cftte planche, anciennement gravée par Marot, est assez conforme au projet qu'on avait conçu Gittard (1). »

Ro'anii de Virloys, dans son Dictionnaire d'architecture (2), au mot Gittard, n'indique pas d'autres travaux dus à cet architecte que ceux que nous venons de mentionner.

Daniel Gittard est le quatrième des huit architectes qui composèrent l'Académie d'architecture, lors de sa fondation par Colbert, le 31 décembre 1671 (3).

Il plaçait toutes ses économies en terres qu'il achetait à Blandy, son pays natal, où il possédait une maison de campagne et une

Dans une circonstance importante il témoigna de l'intérêt à la ville de Mclun, ainsi qu'on le voit par la mention suivante, extraite, par M. A. Le Roy, des archives de l'église de Saint-Aspais, mention dont nous devons la communication à M. Eugène Grèsy:

« Le 43 septembre 1670, Gittard, ingénieur et architecte des bâtiments du roi, dressa un devis des réparations â faire à l'église de Saint-Aspais, qui s'élevait à environ 11,000 livres. Puis, par une Sollicitude toute particulière pour les intérêts de cette paroisse, il se transporta gratuitement à Corbeil pour déjouer les cabales des soumissionnaires, qui ne voulaient pas entreprendre les travaux à moins de 33,000 livres. »

Dauiel Gittard est mort à Paris, dans sa maison de la rue des Saints-Pères, le 15 décembre 1686.

Voici son acte mortuaire, que nous avons copié sur les registres de la paroisse de Saint-Sulpice, déposés aux archives de l'hôtel de ville :

« Le 17" décembre 1686,

a A esté fait les convoya, service et enterrement de Mousieur Daniel Gittard, ingénieur et architecte ordinaire des balimens du

(1) Architecture française, t. H, p. 74.

ferme.

io:j

roy et de son Académie royale, et ancien marguillier de cette paroisse, mort le quinzième du présent mois, en sa maison rue des Saints-Pères, aagè d'environ soixante ans, et ont assisté au dit enterrement Pierre Giltard et Daniel Gitfard, tous deux fils du dit deffunt.

« Signé : Pierre Gitta*»; Daniel Gitta&d. » Daniel Gitlard prenait le titre d'ingénieur dans les actes nota*, riès et dans les actes de l'état civil auxquels il figurait, ce qui doit yorler à penser qu'il Joignait, pomme Blondel et Lemuet, à sa qualité d'arcnUecte cm\, les fonctions d'ingénieur, qui appartenaient alors à ceux qui s'occupaient des travaux des ponts et chaussées ou des fortifications. Ce qui nous porte à croire que c'est à cette dernière classe d'ingénieurs que Daniel Giltard appartenait, c'est que son fils aîné et sa descendance suivirent la même carrière, ainsi que nous l'avons appris, d'après les recherches auxquelles nous nous sommes livré au dépôt des fortifications; en effet, grâce à la bienveillance de H. le colonel Augoyat, qui dirige ce dépôt, nous avons vu que Pierre Gittard. celui qui a figuré dans l'acte de décès de son père, et qui fut reçu membre de l'Académie d'architecture en 16^9 (1). était entré dans le corps du génie en 1690, qu'il avait été en 1712 ingénieur en chef à Philippeville, qu'il était passé en la môme qualité à Lille en 1713, qu'il avait reçu en 1738 le litre de directeur des fortifications, et qu'il était mort à Lille au mois de juin 1746. Nous ajouterons qu'il était chevalier de Saint-Louis.

Le fils de Pierre Gittard fut aussi ingénieur. 11 entra dans le corps en 1705 et fut ingénieur en chef à Lille en 1738, puis directeur des fortifications en 1743, nommé à la direction des places conquises en 1746, d'abord à Ypres, puis à la Rochelle.

Ce dernier eut pour fils Giltard de Brannay, entré au corps du génie en 17î6, ingénieur à Bouchain en 4735, ingénieur en chef en 1747.

Outre son fils aîné Pierre, Daniel Gittard avait eu trois autres enfants de sa femme Marie Dupré. Un second lils, appelé aussi Da-

(1) V. Archives de VArl français, 1. 1, p. 420.

niel Gittard (celui qui figure dans lacté mortuaire de son père), prend dans les acte* la qualification de bourgeois ds Paris, ce qui semble prouver qu'il n'exerça aucune profession ; une fille appelée Marie-Anne Gittard, décédée célibataire en sa maison de Blandy, le 7 février 1748, et une deuxième fille nommée Catherine Gillard, qui fut mariée en 1694 à Ambroise-Charles Guérin, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats au parlement de Paris, mort doyen des avocats le 26 septembre 1752, laquelle décéda le 24 juillet 1730. C'est de la ligne issue du mariage de Catherine Gittard avec Ambroise-Charles Guérin que descend M. Eugène Grésy(l).

A. Taillandier.

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