ARCHIVES DE L'ART FRANCAIS. TOME PREMIER
Lorsque » n*ayant guère en main qu*un petit nombre de documents inédits , j'entrepris la publication dont nous achevons aujourd'hui le premier volume, je comptais, et j'avais raison de compter, sur la fécondité de cette entreprise elle-même, et, avant tout, sur le concours bienveillant de quiconque s'intéressait à notre art national. Ce concours, Dieu merci, ne m'a pas fait défaut, et dès la seconde livraison du recueil, j'ai pu me reposer sur des documents qui m'étaient communiqués, bien des fois plus importants ou plus piquants que ceux que je possédais moi-même.
Je ne m'étais donc pas trompé en pensant que le moment était mûr pour faire appel à toutes les archi-
ves, à tous les cliartriers publics et particuliers, à tous les portefeuilles d'amateurs, pouvant détenir une ou plusieurs de ces pièces fugitives qui fixent telle date litigieuse de biographie, qui révèlent tel épisode caractéristique, pièces qui se perdent ou se détruisent si vite, et dont chaque jour brûle, ou déchire, ou livre aux rats quelque feuillet.
La première porte, à laquelle frappait notre publication, était celle des collectionneurs d'autographes; beaucoup nous l'ont ouverte avec une libéralité exquise ; plusieurs, et des plus riches, nous l'ouvriront à leur tour, nous en avons l'assurance. Et ce n'est pas seulement, nous l'avouons, dans les contributions inestimables, dont il frappera le désintéressement des grandes collections, que nous voyons l'intérêt et l'utilité de notre recueil, mais en ce qu'il va servir à faire le plus curieux faisceau de ces mille pièces éparpillées chez tous nos confrères en recherches, et qui seraient restées dans leurs cartons, inutiles et oubliées.
Peut-être ne sera-t-il pas superflu de répéter ici ce que nous disions dans notre prospectus, des diverses classes de documents relatifs à nos études.
(( Le recueil de Bottari et Ticozzi, et la suite que lui a donnée Mich. Âng. Gualandi, le volume de Jay, les publications des lettres du Poussin et de Rubens» le
soiu singulier qu'ont pris les écrivains modernes dVn* richir la monographie des artistes célèbres de toutes les lettres de ces artistes, ou de leurs amis et rivaux, qu'ils pouvaient donner au public (voir les études sur Fr. Gérard, par M. Cli. Lenormant, sur Léopold Robert, par M. Feuillet de Conches, etc.) ; tous ces faits ne disent-ils pas que les plus minces documents, émanant des peintres et des sculpteurs eux-mêmes, intéressent la curiosité publique au moins autant que le ferait la sèche histoire de leur vie. Chaque art, chaque artiste, chacune de ses œuvres, sont des mystères que nous espérons mieux pénétrer avec trois mots tracés par l'artiste lui-même qu'avec tout un hvre de biographe.
r( Il est un autre genre de documents plus varié, plus aride, mais d'une autorité plus incontestable encore : c'est celui qui contient les marchés conclus entre les artistes et les acquéreurs de leurs œuvres, les reçus de payement de ces œuvres, les actes de naissance ou de mort, les testaments des artistes, les comptes des rois, princes ou abbés leurs protecteurs, etc. Cette catégorie, qui a donné naissance au précieux Carteggio de Gaye, aux Memorie originali risgiiardanti le belle arti de Michel Angelo Gualandi, aux Archivi storici publiés à Bologne, au Messager des sciences et des arts de Gand, aux Diics de Bourgogne de M. de Laborde, est celle qui redressera le plus nettement les
TIll
renseignements erronnés ou incomplets dont se sont servis les écrivains d'art les plus accrédités. Les livres que nous venons de citer ont place inévitable à côlé de Vasari, de Baldinucci, de Lanzi, de Van Mander et de tous les historiens attitrés» dont ils forment le contrôle perpétuel et nécessaire. Nous Français » en présence de ces grands noms devenus suspects» notre bonhomie ou notre vanité pensera-t-elle que nos Felibien et nos d*Ârgenville soient des biographes plus infaillibles» ne laissant rien à redresser» rien à compléter? w
En parlant de la première catégorie» celle des pièces émanant des artistes eux-mêmes ou des personnages qui les ont hantés et employés» c'est aux possesseurs d'autographes grands et petits» je le répète» que s'adressait le prospectus ; en écrivant les autres lignes sur la seconde classe de documents» je pensais à nos grands dépôts nationaux de manuscrits» mais surtout aux laborieux explorateurs qui sont l'honneur de nos provinces. L'une de nos principales vues» dans cette publication, a ^^é d'ouvrir un recueil aux précieuses trouvailles» que ces trop modestes savants font quotidiennement dans les archives municipales et départementales» dans les registres des fabriques» dans les cartons des notaires» dans les parchemins dispersés qu'ils ramassent et qu'ils peuvent annoter avec leurs introuvables livres locaux. C'est d'eux que les Archives de tArt finançais ont à espérer et à réclamer
davantage ; n*est-ce pas la province qui a fourni à la France le plus grand nombre de ses artistes immortels ? n^'est'Ce pas en province que ces artistes sont nés, et que beaucoup sont retournés mourir» sans parler de ceux qui n*ont jamais abandonné le terroir natal?
Bien que Tinitiative dont nous nous honorons soit née spontanément de la réunion en nos mains de quelques pièces rassemblées par le hasard, Tidée d'un tel recueil est, à coup sûr» du domaine public» et ne vaut que par sa persistance et ses services rendus. Notre livre ne reniera jamais pour ses devancières et ses sœurs aînées^ toutes ces publications italiennes» aile-mandes et flamandes que nous citions avec respect et fierté dans notre prospectus, comme des garanties éprouvées de l'utilité et de l'opportunité de notre entreprise.
11 est une considération qui doit nous valoir un peu d'indulgence de la part de ceux de nos lecteurs qui opposeraient à nos humbles débuts les abondants trésors qu'a remués, comme sans peine, l'érudition étrangère, surtout celle qui a pris l'Italie pour but de ses fouilles; — c'est qu'en France, nous éprouvons plus d'embarras dans nos recherches qu'en aucun autre pays, qu'en Italie spécialement^ où, malgré les guerres allemandes et françaises, rien n'a bougé, rien n'a été
toucbé. En Italie, les actes civils, confondus et identifiés dans tous les siècles avec ceux de TEglise, se sont retrouvés intacts dans les dépôts religieux, pieusement respectés par les conquêtes et les révolutions*
Chez nous, au contraire, 1793 a bouleversé toutes les archives jusque-là immobiles et immaculées de la vieille France; archives des rois, archives des villes, archives des corporations, archives des couvents, etc., tout a été dispersé, pillé, brûlé, vendu au poids; tous les papiers de familles ont été jetés au vent; toutes les traditions se sont oubliées ou dénaturées. — Cependant on commence à reconnaître que ces fatales dévastations de la première révolution ont plus déclassé que détruit ; beaucoup de choses reviennent au jour peu à peu ; et. Dieu merci, grâce à Térudition classiûante de notre temps, tout reprend sa place, sinon dans le dépôts supprimé peut-être, où il se trouvait primitivement^ du moins dans cet universel et anonyme inventaire de la science commune, où chacun de nous sait retrouver son bien, souvent, il est vrai, en le cherchant avec quelque peine. — Aussi ne faut-il point s^étonner si la province nous envoie beaucoup de pièces qui intéressent directement l'érudition parisienne, si , en retour, les dépôts publics de Paris nous ont fourni beaucoup pour la curiosité provinciale.
Nous nous sommes, malgré les plus fréquentes et
les plus vives tentations, interdit de donner place, dans notre recueil, à des pièces déjà publiées, quelque peu connues qu'elles pussent être. Nous avouons que si nous eussions eu plus d'espace et une périodicité plus rapprochée, nous n'y eussions point toujours résisté. Ce n'est pas seulement dans les revues et recueils périodiques de ce temps-ci qu'il a été publié, çà et là, au hasard, des pièces on ne peut plus curieuses et dont chacun de nous fait souvent, à un revers de page, la» rencontre bien inattendue ; il est difficile de se faire une juste idée du nombre de documents précieux, lettres d'artistes, pamphlets d'artistes, anecdotes et réclames d'artistes, insérés dans ces anciens recueils, graves et élégantes préfaces du journalisme moderne, et qui donnaient à nos pères les nouvelles et les cancans de la cour et de la ville et de MM. de l'Académie royale de peinture. L'histoire des arts se trouve partout et dans tout, dans les follicules les plus badins, comme dans les récits les plus austères; on la trouve dans les églises, en feuilletant les registres baptismaux et les comptes de la fabrique; dans les chartriers des châteaux et dans les livres des bollandistes, dans les descriptions des archéologues et des anciens historiens de nos villes, dans les préfaces des grammairiens, dans les recettes des moines alchimistes, dans les sonnets des poètes : elle est dans tous^ elle est partout. Nous eussions du moins indiqué, chemin faisant, quelques-unes de ces pièces à propos des
artistes que nous avons nommés dans ce volume, si rimportance que nous attachons à cette matière ne nous avait engagé à en faire plus tard, à la fin d'une série de nos documents inédits, Tobjet d'un travail spécial sur les lettres d'artistes, marchés, quittances, actes de naissance et de mort, etc., déjà pubUés, catalogue qui, tout incomplet qu'il sera à coup sûr, ne sera pourtant pas, peut-être, toutrà-fait inutile pour les recherches de nos lecteurs. — Notre œuvre a pour premier but d'aider par des notions et des dates nouvelles les études des chercheurs nos contemporains ; nous ne l'oublierons point.
Nous nous sommes attaché, et nous nous attacherons toujours à varier, autant que possible, le contenu Uenos livraisons, à mettre à contribution les différents siècles à la fois, sans en exclure le nôtre, et les grands artistes morts qui Font déjà illustré. Rien n'est assurément plus curieux que ces trouvailles innombrables d'artistes antérieurs à la Renaissance, qui ressuscitent par légions du dépouillement de toutes les archives du pays, pauvres gens dont les noms, comme ceux des peintres et des sculpteurs antiques, ont survécu à leurs œuvres, ou ne peuvent plus être appliqués à tant de précieux débris qui nous restent encore de leur siècle, que par le hasard et plus souvent par l'imagination. Mais ceux, dont nous connaissons et regardons tous les jours les ouvrages avec extase, qui font et fe-
ront longtemps encore les délices de notre nation et de rhumanité» n'ont pas, nous l'avouons, une moindre part à notre curiosité comme biographie. Dans ce qui a été écrit, depuis deux siècles, par les historiens leurs contemporains, sur ces brillants ou délicats génies qui ont été connus de nos pères, il se rencontre, à chaque pas, tant de fausses dates, tant d'anecdotes controuvées, tant de témoignages menteurs; la conscience historique avait été, jusqu'à nos jours, si complaisante et si relâchée, fondée qu'elle était sur quelques traditions ou vagues souvenirs, que nous ne soulevons guère aujourd'hui un document précis et authentique sans qu'il ne redresse ou ne mette à néant quelque erreur, jusqu'à nous acceptée de bonne grâce. Notre siècle est en train de faire, pour l'histoire des arts, ce qu'il a accompli vingt-cinq ans plus tôt, pour l'histoire politique et archéologique. C'est en remontant aux sources premières, c'est par la publication et le rapprochement des mémoires, des chartes, des correspondances, voire des romans contemporains, qu'on est arrivé à consoUder la science des faits historiques sur des fondements certains, et à contrôler la vie de chaque important personnage par vingt relations et portraits de ses amis et de ses ennemis. Ainsi devonsnous faire; et ce n'est que quand nous aurons beaucoup fouillé et beaucoup exhumé, quand tous les dépôts publics et privés nous auront donné ce qu'ils peuvent garder de fragments curieux, quand nous au-
rons groupé, autour de chaque glorieuse individuaUté d'artiste, la masse de petits détails qui constituent le prisme de toute figure humaine, c'est alors seulement que le biographe ou l'historien pourra venir et peser la véracité de ses devanciers. Mais alors il arrivera peutêtre, pour l'histoire des arts, ce qui est advenu pour l'histoire civile et politique : le travail de l'historien syslématiseur ne sera plus guère possible à cause de sa propre immensité, et la meilleure et désormais la seule histoire, ce seront les recueils mêmes de documents historiques.
Terminons, en remerciant cordialement tous ceux qui nous ont aidé et nous aideront dans notre lâche, par leurs communications et leurs notes savantes, tous ceux aussi qui nous ont soutenu de leurs encouragements en voulant bien voir, dans notre publication, un cadre quelque peu profitable à l'étude de notre art national, étude entreprise de tant de côtés à la fois. Nous voudrions exciter nos correspondants de province à annoter, eux-mêmes, les pièces que nous devrons à leur bon vouloir. A nos propres yeux la variété des pièces et des notes est la première valeur, la vie même de notre œuvre. Ce que nous voulons surtout, c'est enlever à notre recueil tout caractère individuel et monotone de direction. Ce livre n'est pas le nôtre, il est celui de lousnos collaborateurs, et, si nous en réclamons quelque honneur, c'est de les
avoir réunis dans une entreprise commune, qu'euxmêmes n'ont pas jugée indigne de la pierre qu'ils y ont apportée, et dont ils continueront, nous l'espérons bien, l'édifice consacré par leurs noms.
Ph. de Gh£>'N£VIÈRES.
DOCIIENTS INEDITS
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