EMPLOYÉS PAR CHARLES VIII
M. Fillon, dont on connaît Tintéressante description de la villa et du tombeau d'une femme artiste gallo-romaine, découverts à Saint-Médard-des-Prés (Vendée), nous écrit la lettre suivante ; elle est à la fois une très- bienveillante marque de sympathie, et un trop curieux complément de Tune des pièces publiées dans ce recueil, pour que nous n'en fassions pas jouir nos lecteurs.
Fontenay-Vendée, 15 juillet 1851.
Monsieur,
La lecture des notes ajoutées par M. A. de Montaiglon à VEtat des gages des ouvriers italiens employés par Charles VIII, que vous avez publié dans vos Archives de l'art français^ m'a remis en mémoire un document fort curieux relatif à la conquête du royaume de Naples. Il se rapporte à Tépoque précise de Tarrivée en France de la petite colonie de peintres, de sculpteurs et d'architectes, qui sema les germes de la transformation artistique opérée au seizième siècle. Celte pièce vous semblera, sans doute, digne d'intérêt, en ce qu'elle jette quelque lumièresur un point, demeuré obscur jusqu'ici, de notre histoire intellectuelle, dont il est toujours si important de constater les moindres phases.
L'influence des hommes, mentionnés dans l'état conservé à la Bibliothèque nationale, fut, en effet, immédiate, comme l'a trèsbien dit votre collaborateur, et je suis tout-à-fait de son avis lorsqu'il fait remonter au règne de Louis XI les premières traces de l'introduction du goût italien. Je pourrais citer au besoin deux ou trois médailles de ce prince et de son fils, des gravures sur bois et des miniatures de manuscrits qui démontreraient ce fait d'une manière irrécusable. Mais ce fut cependant l'expédition de Naples qui porta le coup décisif. Sous Louis XII, l'issue de la lutte, engagée entre les deux écoles rivales n'est déjà plus douteuse, et un œil
exercé retrouve, jusque dans le fond de nos provinces les plus éloignées, des preuves contemporaines de cet antagonisme.
La lettre, d'où j*ai extrait le fragment qui va suivre, est adressée par Charles VIII à son beau-frère, Pierre de Bourbon, et datée de Naples le 28 mars 1495. Après avoir donné de nombreux détails sur Tétat de sa nouvelle conquête, il continue en ces termes :
<c Au surplus 9 vous ne pourriez croire les beaulx <c jardins que j'ay en ceste ville, car, sur ma foy, il <( semble qu'il n*y faille que Adam et Eve pour en faire <( ung paradis terrestre tant ilz sont beaulx et plains « de toutes bonnes et singulières choses, comme j'es- <( père vous en compter, mais que je vous voye. Et a avecques ce, j'ay trouvé en ce pays des meilleurs <( paintres, et auxditz vous envoyeres, pour faire aussi (( beaulx planchiers qu'il est possible, et ne sont des (( planchiers de Bauxe, de Lyon et d'autres lieux de a France en riens approchans* de beaulté et richesse « ceux d'icy ; pourquoy je m'en fourniray et les méne- « ray avecques moy pour en faire à Amboise. »
La bibliothèque publique de Nantes possède un imprimé de cette lettre, 4 ff., in-8^ gothique. Au verso du dernier feuillet est une gravure en bois représentant Charles VIII sur son trône. Il fait partie d*un précieux recueil de pièces concernant l'expédition de Naples, dont plusieurs sont probablement uniques. Brunet en a connu à peine deux ou trois. Ces imprimés, sortes de bulletins destinés à être envoyôs aux personnages marquants, aux échevinages des villes, aux syndics des corps de métiers, furent le premier pas ver» le journal moderne. On en faisait également des copies à la main. Bïon collègue, M. Bizeul, de Blain, en a retrouvé plusi( urs parmi les débris dos archives de la maison de Rohan.
La vue des merveilles du midi de Tltalie avait excité au plus haut point Tenthousiasme des Français.
« Avant que le poy entrast en la ville (Capoue), » est-il dit dans une autre lettre , <( il a couehié une nuyt c( à Poge-Royal, qui est une maison de plaisance que c( le roy Ferrand et ses prédécesseurs ont fait faire, « qui est telle que le beau parler de maistre Alain « Chartier, la subtilité de maistre Jehan de Meun, et u la main de Fouquet, ne sauraient dire, escripre, ne « paindre. »
l\ n*est pas jusqu^au cardinal Briçonnet, évoque de Saint-Malo, qui ne ftt part de son admiration à la reine Anne de Bretagne :
a Madame, je vouldraye que vous eussiez veu ces te «( ville et les belles choses qui y sont, car c'est ung « paradis terrestre. Le Roy, de sa grâce, m'a voulu « tout monstrer à ma venue de Florence et de dans et H de hors la ville ; et vous asseure que c'est une chose *( incréable que la beaulté de ces lieux bien apropriez <( en toutes sortes de plaisances mondaines. Vous y « avez esté souhaitée par le roy. A ceste heure icy il « n'estime Amboyse, ne lieu qu'il ait par delà. )*
Plus loin il ajoute, après avoir engagé Anne à se rendre à Lyon au devant de Charles VIII :
« Il VOUS comptera bien de ses nouvelles de par « deçà et vous fera belle envie de le venir voir. Vous « ferez bien c'est appoictemement ensemble; mais
(( que vous faictes ung beau filz ou une belle fille, ce u poyaulme est une belle provision pour eulx. »
De ces [divers extrails, il résulte que la colonie des artistes italiens arriva en France en 1495, et qu'elle s^établit à Amboise, séjour favori de Charles. Voisine de Tours, cette ville fut le foyer artistique où, la mode aidant, Michel Columb et son école vinrent s'inspirer, de môme que Jehan Perréal, cet homme si remarquable, dont j'ai possédé une lettre on ne peut plus intéressante pour riiistoire de Téglise de Brou (i), Martin Cloistre, de Blois (2), et toute cette nuée de peintres et de tailleurs d'images auxquels notre époque commence à rendre enfin la justice due à leur immense talent.
Tels sont. Monsieur, les quelques renseignements que je puis vous fournir aujourd hui. En Vendée, nous sommes peu riches en documents artistiques. Je me ferai toutefois un plaisir de vous communiquer tout ce qui me tombera en ce genre entre les mains.
(1) M. Feuillet de Conches possède de Perréal une lettre trèsprécieuse, relative aussi à l'histoire de Brou. Il a bien voulu nous la promettre, et nous la publierons prochainement.
(2) Martin Cloistre est au nombre de ces artistes dont le nom sort tous les jours des pièces poudreuses. Notre collaborateur et ami, M. Anatole de Montaiglon, a récemment publié dans la Bibliothèque de L'école des Chartes (3« série, tome II, janvier-février 1851, pages 264-78) le marché passé en 1524 entre Cloistre et le baron de Montmorency, père du connétable, pour exécuter le tombeau du premier, dont avait d'abord été chargé un autre sculpteur, Benoist Bonberault, d'Orléans, qui venait de mourir. Nous y renvoyons le lecteur pour la pièce elle môme, qui est très- dé taillée, et pour l'histoire du tombeau, dont la destruction, commencée à la révolution, n'a été achevée que sous l'empire.
JEHAN lAFRIHPE