‹ ARCHIVES DE L'ART FRANCAIS. TOME PREMIERChapitre 31 sur 84 · DE TOURS · texte numérisé non relu

DE TOURS

Communiqué et annoté par M. Anatole de Montaiglon.

La chalcographie du musée du Louvre conserve un trôs-grand nombre de planches de cuivre, représentant des plantes gravées par Abraham Bosse, par Nicolas Robert et par Louis de Ghàtillon ; elles étaient destinées à un ouvrage, dont Dodart publia le commencement en 1676 dans un volume in-f**, imprimé à Timprimerie royale sous le titre de : Mémoires pour servir à Vhisloire des planieSy et qui ne fut jamais continué. Ce volume ne contient que 63 planches (il en existe 31 6 à la chalcographie) toutes signées, soit de Nicolas Robert, soit de Bosse, qui n'en a que onze dans ce volume, alors que la chalcographie en possède trente-huit signées de lui. Il suffisait, d'ailleurs, de voir les trois noms de ces graveurs, pour supposer qu'ils n'avaientpas travaillé ensemble, mais les uns après les autres. La pièce suivante, qui existe aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, dans le n* 1041 (fonds de Saint-Germain, ancien 1567, p. 86-7), duquel nous avons déjà tiré la pétition de Jean Yaldor à la reine (voyez la précédente livraison), le prouve de la manière la plus péremptoire et ajoute même ce fait que Bosse, longtemps avant, avait fait les planches, qu'il a gravées, et, sinon dans un autre but, au moins pour une tout autre personne. En effet, le Mémoire du procès, — et, comme le volume a été formé par Séguier, il ne serait pas impossible qu'il n'ait été l'un des juges qui ont eu à statuer sur l'affaire, et qu'il n'ait gardé la pièce comme curieuse, — nous montre que ces planches ont été faites pour Guy la Brosse , le fondateur du Jardin -des-Plan tes, et qu'elles sont, par conséquent, antérieures à 1641, puisque c'est l'année de la mort de celui-ci.

A ce propos, qu'on nous permette une réflexion. L'on a beaucoup dit qu à la tin du seizième siècle, et au commencement du suivant, la

mode de la broderie avait donné un grand développement à l'élude et à la gravure des fleurs, dans lesquelles on allait chercher des modèles et des motifs; cela est très-vrai. Théodore de Bry a gravé pour les brodeurs de délicieuses et très-exactes planches de fleurs ; Pierre Vallet, qui a fait de môme, était le brodeur de Henri lY ; Nicolas de la Page, qui a travaillé pour Anne d'Autriche, dont la pointe a encadré une de ses vierges d'une si délicieuse couronne de roses, et que Louis XlII a fait venir d'Italie avec le Poussin, était un brodeur, comme aussi le Lorrain Nicolas de la Fleur, qui, outrc^son talent d'aqua-fortiste, a par-dessus tout Thonneur d'avoir été Tami du Poussin et d'avoir eu de lui des tableaux. Il est vrai aussi que bien plus tard Nicolas Robert gravait encore des cahiers de plantes pour les brodeurs. Tout cela est vrai, et M. de Jussieu l'a très-bien exposé dans sa courte et agréable dissertation : Histoire de ce qui a occasionné et perfectionné le Recueil des peintures de plantes et (Canimaux sur des feuilles de vélin^ conservé datis la bibliothèque du Roy^ insérée dans le Recueil de l'Académie des sciences (in-4«> tome XXVU, p. 131-9), et à laquelle je renvoie. Hais on Fa si bien dit, et surtout tellement répété, qu'il semblerait que l'art de la broderie a été le seul mobile, la seule pensée de ceux qui ont alors dessiné ou gravé des fleurs. Cependant je ne crois pas que Guy de la Brosse se préoccupât beaucoup des brodeurs, lorsque, pour emprunter les paroles de H. de Jussieu lui-même (p. 233), « dans le dessein défaire connaître la supériorité du jardin du (c Roy, il se servit de la main d'Ab. Bosse pour représenter en un « vol. in-f**les plantes singulières qu*ily elevoit et qui manquoient « aux autres jardins. » Je veux que Gaston, le duc d'Orléans, aimât fort la broderie, mais en aimait-il moins la botanique ; et n'était-ce pas pour la seconde, et non pas pour la première, qu'il faisait cultiver son jardin de Blois, et qu'il faisait commencer par Robert cette collection de vélins, que Louis XIV trouva digne d'être continuée par son ordre et pour se faire honneur à lui-même? Eu un mot, le goût de la broderie a été utile ; mais il y a plus de fantaisie, plus de paradoxe élégant et vraisemblable que de vérité à lui attribuer et l'ouvrage projeté de la Brosse, et les vélins de Robert, et l'ouvrage de Dodarl,et les planches qui se sont faites jusque vers la fm

de Louis \IV. De tout cela le but, et le seul bul, élail vraimcnl la science. Mais je reviens à mon factum.

Sa principale curiosité est d'indiquer ce que ce travail a, été payé au graveur; en même temps il nous permet d*ôicr à une pièce rare son anonyme et de la restituer à Bosse. Du frontispice, dont il est parlé dans la pièce, il n'y a pas à s'occuper puisque Bosse, lui-même, le dit détruit. Mais il est question de deux vues du Jardindes-Plantes et Ton n'en conniissa\iq\x*une, La Perspective Horizontaie du lardin Royal des Plantes Medecinales Estably a Paris par Louis leluste Roy de France et de Navarre— Dédiée à Haut et Puissf Seig^M^ Claude Bouthillier, — Chevalier, Cons^du Roy en ses Con^ts ^ commande et grand Trésor^ de ses Ordres — et surintendant des Finances de France— Par Guy de la Brosse Intendant de ce Jardin — son Très humble et très obligé Servite. Avec piivilege. Designé et gravé par A. Bosse en l'année 1641. (Larg. 0,697. H. 0,51 f.) L'autre pièce existe pourtant, mais anonyme et inachevée ; elle se trouve au cabinet des estampes, et à quelques pages de sa sœur, dans le précieux recueil de la Topographie de Paris. Elle est de même taille, à quelques mil> limètres près, et de même forme. La différence est que, au lieu de mettre les bâtiments sur le côté, elle en met la face au pied de la gravure. Le plus précieux s'y trouve, puisque tout le jardin est gravé et qu*il ne manque que les inscriptions qui se seraient trouvées à gauche et à droite du haut. C'est une pièce rare, et celui qui la joindra à l'autre pièois de Bosse, et à une pièce antérieure, un plan pittoresque du jardin dessiné et gravé, peu d'années auparavant, en 1636, par Frédéric Scalberge, se pourra vanter d'avoir sur l'ancien Jardindes-Plantcs ce que possèdent peu de personnes. En tout cas, il n'est pas douteux que cotte pièce inachevée ne soit celle dont parle notre document, et elle devra, à ce titre, se trouver dans le catalogue trèsdétaillé de l'œuvre de Bosse, que notre ami, M. Le Blanc, prépare pour la troisième livraison de son Manuel de V Amateur d'estampes, dont cet article ne sera pas l'un des moins intéressants et des moins nouveaux. Enfin, je finirai cette introduction par une autre citation de M. de Jussieu qui se rapporte directement à mon sujet: « C'étoît un ouvrage (celui que M. de la Brosse voulait faire) duquel (t nous avons 50 planches. Ces 50 planches que feu M. Fagon, son

(( neveu malerucl, sauva longtemps après des mains d'un chaudron- « nier, auquel les héritiers de la Brosse qui connoissoicnt peu leui* « mérite les avoienl livrées, étoient le reste de plus de quatre cens <( autres qui étoient déjà gravées. » Le chiffre est faux, comme on le verra par Taffirmation de Bosse; mais le fait, qui doit être vrai, était bon à rappeler pour suivre Fhistoire de ces planches employées plus tard à un ouvrage différent, que Guy de la Brosse aurait voul j ne pas laisser à faire, et qu'il lui aurait été douloureux de voir interrompu, comme il s*est trouvé Tavoir été.

Bosse avoit fait marché avec feu M. de la Brosse pour la graveurede 1000 desseins de plantes de 1000 planches de cuivre d'un pied de large et seize pouces de haut ou environ, scavoir les contours et fibres avec quelque peu d'hacheures, au prix de vingt cinq Hures pièce, une portant l'autre, ensanble de la graveure d'une planche de la mesme grandeur pour le frontispice d'un liure acheuées de toutes ses hacheures.

Plus de la graveure en deux autres plus grandes planches des deux perspectives horisontale et verticale des Maisons et Jardin des plantes Medecinales du Roy, de mesme acheuées de toutes leurs hacheures, ces dernières du prix de 2000 K les trois.

Ensuite duquel marché, ledit Bosse s'estoit équipé convenablement pour une sy grande œuure et auoit faict plusieurs frais en aduance et préparatifs de choses nécessaires a cest art et pour une grande Expédition.

Dauantage, ledit marché ayant esté fait sur des desseins de plantes à feuille moyenne , peu touffue,

et point façonnées, quand ce vint a grauer des plantes à grandes ou larges feuilles, à grosses tiges touffues, crespées et espineuses et bien façonnées, il se trouva que le peu dliaeheures^sur lesquelles on auoitfait ledit marche ne sufisoit pas à rendre leurs desseins passables, et 9 partant, feu M. de la Brosse voulut que ledit Bosse augmentast les dictes hacheures généralement en toutes les planches, à proportion de ce qu'il y en faudroit pour qu'il n'y en eust aucune sorte de trop maigres à faute d'hacheures, ce qui fust arresté de nouueau. Moyennant encore la somme de cinq hures pour chacune des susdictes 1000 planches.

Et dauantage, ledit S' de la Brosse ordonne audict Bosse d'effacer beaucoup de choses en aucune des planches, qui estoient depuis lors grauées et y en regraver d'autres, qu'il y prescriuit, avec promesse de l'en satisfaire, outre le prix susdit.

La dessus Iceluy Bosse a continué de trauailler à la graueure des plantes Exoticques, par où ledict feu S*" de la Brosse vouloit commencer son Uure, et, lors de son decedz, il auoit gravé ou commencé de graver lesdictes deux perspecliues, et jusques à 120 planches desdictes plantes, dans lesquelles il y a beaucoup plus de charges d'ouurage que d'autres, et portant, au lieu de 3,600, à quoy lesdictes 120 planches se montcroicnt au susdit prix, en acheuant les milles, elles vaudroient plus de 4000 1., ou ne faisant que ces 120, qui, auec 2000 1., pour les trois planches ache-

uéesy monteroient 6000 1., et outre ledit Bosse est en perte d'environ 1500 1., dans»les frais qu'il avoit faietz enauances» aprestz et préparatifs pour Texpédi* tion diligente de Tonurage, les sommes que dessus faisan tz ensemble la somme de 7500 1. qu'il auroit fallu audit Bosse en rendant lesdites 120 planches de plantes, les deux perspectives et le Tiltre, ensemble pour le desdommager des poinctz susdicts» au lieu qu'il n'a reçeu dudit feu 9^ de la Brosse qu'environ 50001.

Or y depuis le decedz dudit feu S*^ de la Brosse » diuers créanciers et un autre, prétendant auoir le don du Boy pour lesdites planches grauées^ les auroient fait saisir entre ses mains et mesme les vouloir enleuer en Testât qu'elles sont, ce qui leur a esté cause de dépérissement, et de faire par ledit Bosse plusieurs frais en justice pour essayer de les conserver.

Et finalement, il auroit esté ordonné par arrestdu conseil que Iceluy Bosse les remettroit es mains de M' de Fourqueux, ce qu'il a toujours esté prest de faire, moyennant bonne descharge et achèuement de satisfaction , jusques a estre desdommagé comme dessus.

Deuant ces poursuittes et qu'on ne trauailloit plus ausdictes planches, a faute de sçavoir à qui avoir affaire au recours pour en estre acheué de payer et desdommager le longtemps et Testât où elles se trouvoient, , pour le remuement, qu'il a fallu faire, en a fet gaster

une vingtaine de celles des plantes et celle du frontispice » lesquelles il a falu repolir pour en sauner les œuures.

Tellement qu il n'en reste plus en estât de valeur qu'une centaine des plantes et les deux perspectiues, qui tourne encore à grande perte audict Bosse.

Lequel» pour terminer cette affaire ruineuse, consentirait au besoing de perdre les 2500 1. de cy dessus, rendre lesdites 100 planches des plantes auec lesdictes deux perspectiues en estât et demeurer valablement quitte et deschargé du tout.

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