DE LIÈGE
Son testament, annoté par M. Eudore Souli*.
Le testament de Jean Warin, Thabile graveur en médailles, qui existe en original dans la collection de M. Fossé-Oarcosse, conseiller référendaire honoraire à la cour- des comptes, par lequel il nous a été gracieusement communiqué, a cette importance, outre sa curiosité, de fixer d'une manière certaine Torthographe du nom de Warin, qu'on est toujours habitué à écrire avec un seul V. Ce testament, daté du 21 et du 25 août 1672, fut fait au dernier moment, car Warin mourut le 26 août, âgé de 68 ans ; il avait été reçu de TAcadémie le 27 septembre 1665. En attendant la note si curieuse et si intime de Mariette sur Warin, nous ne pouvons mieux faire que de réunir ici quelques témoignages contemporains, et moins connus que ne Test la notice mise par Perrault dans ses Hommes illustres (II. 85-6). Sur quatre passages que nous citerons, trois se rapportent à un môme événement, la triste fin d'une de ses filles. Tout en pensant qu'il peut bien y avoir quelque exagération dans le récit des trois gazetiers, au nombre desquels se trouve le scandaleux Tallemant, tout en voulant croire que ce peut n'avoir été qu'un malheur, il en sortira au moins cette impression que Warin était aussi avare, ou du moins aussi avide, qu'il était riche. Qui sait môme par là si cette « nommée Gobillon,» que son fils avait certainement épousée, et pour laquelle Warin commença par le déshériter — je recommande le tour de la révocation qu'il lui fallait bien faire pour laisser sa place à son fils ; un père de Molière ne l'eût pas dite autrement — qui sait, dis-je, si cette nommée Gobillon n'était pas la plus charmante, la plus honnête femme du monde, n'ayant peut-ôtrc que le défaut d'ôtre sans argent, ce qui devait être fort grave aux yeux de Warin.
Vcici les trois récits contemporains de la mort de la fille ou
plutôt de la belle-fille de notre artiste. Le premier nous est donné par la Miise hUtorique de Loret ; il en parla quelques jours à peine après Tévénement, qui avait été trop singulier et trop éclatant pour ne pas trouver place dans sa singulière gazette. (Lettre du 3 décembre 1631 « liv. II, p. 164.) Nous ne pensons pas qu'il faille prendre à la lettre la qualification de vêtu de soie^ qu'il donne à Warin ; cela nous a tout Fair de n'être qu^une cheville.
Il faut bien plutôt que j'essaye De vous dire une histoire vraye, Mais histoire à causer du chagrin»
C'est de la fille de Varin, Lequel Varin, vêtu de soye, Est officier de la monnoye, Et grand fabricateur encor, De louis tant d'argent que d'or ; Celte fille jeune et jolie , Par une incroyable folie.
L'autre jour la mort se donna Dans un œuf qu'elle empoisonna.
On avoit fait le mariage D'elle avec un certain vizage.
Qui n'ayant aucun agrément Luy déplaizoit mortellement, Et devint pour lui si rebelle Qu'il ne pouvoit obtenir d'elle.
Tant son cœur étoit inhumain, De seulement baizer sa main.
Or cette rigueur tyrannique Le rendit si mélancolique.
Et mesme on peut dire si fou Qu'il s'en alla Ton ne sait où, Sans qu'on ait eu depuis nouvelle De ce pauvre Jean de Nivelle ; Varin, sa fille, gourmanda, La gronda, la réprimanda :
Or soit que cette réprimande Luy cauza&t tristesse trop grande Ou que son cœur vint à sentir Un juste et cuizant repentir De n'avoir pas été plus douce, Le ciel qui souvent se courouce Quand douceur ni pitié l'on n'a Au dézespoir l'abandonna Et la belle déconfortée De Monsieur Belzebut tentée Par poizon finit son destin Et décéda jeudy matin.
La leltre de Guy Patin est plus grave et plus détaillée ; elle est adressée à M. G. S., D. M., c'est-à-dire à M. Charles Spon, docteurmédeciu.
Monsieur,
« Le 30 du mois de novembre passé, il arriva ici « une chose bien étrange, Monsieur Varin, qui a fait « de si belle monnoye et de si belles médailles, avoit n toutfraichement marié une sienne fille belle » (L'édition de 1725 dit belle-fille et avec raison), « âgée
H de 25 ans 9 moyennant 25 mille écus, à un correc- « leur des comptes, nommé Oulry, fils d'un riche c( marchand de marée. Il n'y avoit que 10 jours qu'elle (( étoit épousée. On lui aporta un œuf frais pour son « déjeuner, elle tira de la pochette de sa juppe une ce poudre qu'elle mit dans l'œuf, comme on y met « d'ordinaire du sel; c'etoit du sublimé qu'elle avala f( ainsi dans l'œuf, dont elle mourut trois quarts <( d'heure après, sans faire d'autre bruit, sinon qu'elle « dit : Il faut mourir puisque l'avarice de mon père l'a «( voulu. On dit que c'est du mécontentement qu'elle (( avoit d'avoir épousé un homme boiteux, bossu et « ecrouelleux. Elle mourut dans le logis de son mari c< près des halles et fut enterrée le lendemain sans « grande cérémonie. Les femmes de la halle, qui sont u les muettes de Paris, mais qui ne laissent pas de u babiller plus que tout le reste du monde, disent que i( cette pauvre jeune femme est morte Vierge et Mara tire, et que son mari n'a jamais couché avec elle. « Elle eut horreur de luy dès le jour de ses nopces, en (( voyant quatre hommes occupez à le deshabiller et à <( démonter son corps comme à vis, et. lui ôter une « jambe d'acier qu'il avoit, et le reste du corps tout u contrefait. Voyant ce bel appareil de noces, elle se ff mit à pleurer et se retira dans un cabinet, où elle « demeura le reste de la nuit. Le lendemain ses part rens ayant fait leur possible pour la remettre et la « fléchir en quelque façon, sans en avoir rien pu obte-
« nir, le mari^ dont la présence etoit fort odieuse a
« cette nouvelle épouse, monta achevai et s*en alla à
<( Châlons pour affaire d'importance à ce qu'on dit.
(( Néanmoins la vérité est qu'il n'a bougé de Paris » et
<( que sa retraite n'a été que pour cacher Timperfec-
a tion de son corps. Enfin elle est morte et, quand
« elle auroit pris de l'antimoine préparé à la mode de
a la cour, elle n'en auroit pas été plutôt expédiée. « De Paris, le 22 décembre 1651. »
(Lettres choisies de feu M. Guy Patin, docteur en médecine, etc. La Haye, 1715. In-i2 ; tome I, lettre LXV, page i90.)
Pour Tallemant, il a consacré à Warin une courte anecdote que la mort de sa fiile lui a fait mettre à côté des histoires tragiques :
n Varin étoit faiseur de jetons de son métier ; Laife^ « mas l'alloit faire pendre pour la fausse monnoie : il mais le cardinal de Richelieu ayant ouï parler que <( c'étoit un excellent artisan, voulut qu'on le sauvât; a il ne fut que banni. On le rappela d'Angleterre, où (( il s'étoit retiré, quand on voulut travailler aux louis « d'or et d'argent. Il change de religion, car il etoit « huguenot; il fit fortune à la monnoie, et est fort « riche. On l'a accusé aussi d'avoir empoisonné le n premier mari de sa femme, et on dit que la fille du <( premier étoit sa fille.
(( Cette fille, qui étoit bien faite, a eu une étrange « destinée. Varin la voulut marier à un homme, dont « je n'ai pu savoir le nom. Elle y témoigna de la ré-
« pugnance. Depuis il Taccorda à un auditeur des « comptes, fils d'un vendeur de marée, en titre d'office a (à trois cent mille livres, ajoute en note Tallemant). (f Cette fille , voyant que cet homme étoit fort mal (( fait, pria son beau-père de lui donner plutôt le pre- M mier. Il dit qu'il étoit trop engagé. Le soir des nou ces, le marié, qui est fort ivrogne, s'enivra. Je pense « que cela desespéra la pauvre fille^ car, pour un mal <( de garçon^ il s'absenta bientôt. Elle reconnut qu'il a étoit bordelier et stupide, car, pour ivrogne, elle ne u pouvoit pas l'ignorer ; avec cela il n'avoit qu'une c( bonne jambe; l'autre étoit de bois, mais chaussée à c( l'ordinaire. On a dit que, la veille des noces, elle « avoit voulu s'empoisonner, mais qu'elle ne put. Si H cela est, elle savoit apparemment tous les défauts <( de cet homme. Au bout de huit ou dix jours elle en « vint à bout. Le jour de devant, elle parût la plue gaie (( du monde. Ce fut avec du sublimé, qu'elle mit dans « ses œufs, comme du sel. Après elle envoya quérir « Varin ; mais ç'étoit si lard qu'il n'y avoit plus de re- « mède. Elle eut pourtant le loisir de se confesser, « chez lui, on a dit que ç'avoit été par mégarde, que « le sublimé sert à la monnoie et qu'elle le prit pour <( du sel. »
(Tallemant; édition in-12, anecdote CCCXXXUI, tome IX, pages 217-8.)
H est, du reste, vraiment singulier de vuir comment cette pensée de poison se retrouve toujours à propos de Warin; Perrault ne
finil-il pas sa sérieuse biographie en disant : u il estoît d^une consa titution à vivre encore plusieurs années, el on croit qu*il a esté <t empoisonné par des scélérats à qui il avoit refusé des poinçons « de monnoie. »
Le dernier témoignage que nous voulions citer ne se rapporte plus à cet événement, et nous finirons d*autant mieux par lui qu*il parle de notre testament, dont il connaissait une des dispositions, bien vite publiée par la famille. Ce sont les quelques lignes qui se trouvent dans le Mercure galant de 1673, tome IV, page 38.
*( Il étoit (Warin) intendant des bâtimens du Roi et maître de la monnoye et c'est à lui qu'est due non seulement Tinvention du Louis d'or, mais encore celle de toutes les espèces d'or et d'argent de la fabrique au moulin. II etoit admirable pour le creux et le poinçon. Jamais peintre n'a eu l'imagination si forte et, sur la simple description qu'on lui faisoit des traits du visage d'une personne, il en faisoit un portrait ressemblant. Il n'etoit pas moins grand statuaire que grand peintre, et le buste du Roi qu'il a fait dans le temps que le chevalier Bernin étoit à Paris, a si bien parlé à sa gloire qu'on ne lui sauroit donner trop de louanges, el depuis ce temps il a fait la figure de Sa Majesté de sa hauteur, et lui a donnée par testament. Il travailloit quand il est mort à l'histoire du Roi en médailles et à celles de la Guerre et de la Paix. »
Cette statue de Louis XIV, citée par tous les biographes de Warin, était, disent Florent le Comte (T. III, p. 128), et Tabbé Lambert {Ilhtoire littéraire du règne de Louis XIV. T. III , p. 239-41), dans
les grands apparU^meuts de Versailks. Eiie a fait partie do maséc des moDoments français et se trou'^e anjoardlini dans une DÎclie de Fescalier des princes à Versailles. Il est aassi trës-probable que son buste antérieur du même Louis XIY, qui, au dire de Florent le Comte, était aussi dans les appartements de Versailles, se trouve parmi les bustes du grand roi, anonymes et contemporains, qui y ont été de nouveau réunis. Nous ne savons pas si son buste en bronze du cardinal de Richelieu, qui avait été donné au collège de Sorbonne par M"*' d'Aiguillon, sa nièce, et qui se trouvait sur une des cheminées de la galerie placée au-dessus de celle des thèses (Piganiol; éd. de i 765, VI, 341), a été conservé ; mais nous n^avons pas besoin de preuves pour être sûr que cet autre buste de Richelieu du poids de cinquante-cinq louis d'or, que Perrault nous dit avoir été fait par Warin pour M. de Ménars, président à mortier, est maintenant détruit; il aura été fondu, et peut-être n'est-il pas allé jusqu'à la révolution. N'est-ce pas Louis XIV qui a envoyé à la Monnaie les orfèvreries de Ballin ?