PIÈCE RELATIVE A L^ACHÈVESAENT D*UN AUTEL COMMENCÉ
PAR LUI POUR l'Église des carmes de nantes.
Communiquée par M. B. PILLON.
Voilà un artiste, et des plus dignes de gloire qu'ait vus natlre la France, dont, il y a un quart de siècle, on se rappelait à peine le nom pour en couvrir une seule de ses œuvres, le magnifique tombeau de François de Bretagne, à Nantes. Par une singulière fortune, le dépouillement des archives départementales, entrepris depuis vingt-cinq années, a, de' dix côlés à la fois, ressuscité les œuvres, le nom et la gloire du grand imagier. Les comptes de Gaillon, et ceux de Brou, les archives des Flandres, Tours, Nantes, La Rochelle, ont parlé à la fois des beaux travaux qui lui avaient été donnés à conduire et à exécuter. Si bien qu'aujourd'hui il est possible d'entreprendre sur le sculpteur tourangeau, représentant le plus élevé d'une délicieuse époque de notre art national, une étude plus remplie de dates, d'ouvrages et d'événements certains, qu'il ne se peut faire sur des artistes plus fameux et plus rapprochés de nous, sur notre Jean Goujon, par exemple. Cette étude, M. Fillon Ta entreprise et la veut bien promettre à notre recueil; en attendant, il nous gratifie d'un document du plus haut intérêt, a C'est H. Fr. Ramet, archiviste de la préfecture de la Loire-Inférieure,— nous écriten nous l'envoyantH.B. Fillon, — qui l'a découvert parmi les titres confiés à sa garde, et qui a eu la complaisance de me le communiquer, connaissant ma passion pour tout ce qui touche à l'histoire de l'art français. Je me hâte de répondre à votre désir de publier cette précieuse pièce. Le monument dont elle donne la description n'existe plus aujourd'hui à Nantes ; il a dû môme disparaître de cette ville dès la première
moilié du seizième siècle, car il n'en est question nulle part ail- Icuis que dans noire document.
a Sa lecture prouve que ce magnifique autel des Carmes fut Tun des derniers ouvrages du grand sculpteur Michel Colombe, qui exécuta seulement de sa main les grandes figures el confia sans doute les accessoires à ses neveux, Guillaume Regnault, tailleur d'images, Bastien François, maître maçon de Saint-Martin de Tours, gendre de Guillaume Regnault et François Colombe, enlumineur, les associés ordinaires de ses travaux. Il avait alors de 76 à 78 ans, puisque Tautcl est postérieur au tombeau de François II, duc de Bretagne, achevé en 1507, et qu'il termina sa carrière en 1512, à Tâge d'environ 80 ans. »
« Les documents de celte valeur, ajoute avec raison M. Fillon, n'ont pas besoin de commentaires. v> Disons, nous aussi, que nous sommes fiers qu'une telle pièce nous aide à clore le premier volume de noire publication. Mais ce grand nom de Michel Colombe résonnera plus d'une fois encore dans notre recueil; nous en avons pour gage la promesse récente de M. A. Dinaux, le savant directeur des Archives liistoriques el littéraires du. Nord de la FraïKe^ qui voudra bien confier à notre second volume deux pièces inédites, annotées par lui, — deux documents de plus pour l'élude de M. Fillon.
Devant nous hypolite Brecel, docteur en droietz, Sennesclialde Nantes, et françois de Guernmenguy, alloué dud. nantes, a comparu vineentMoillart, procureur des Religieux, prieur et convent de notre Dame des Carmes aud. nantes, lequel nous a présenté les lettres et mandement du Roi a nous adressans, dont la teneur ensuilt.
François, parla grâce de Dieu Roy de france père légitime administrateur et usufruictuaire des biens de n*"^ très cher et très amé filz le daulphin, duc et sei-
gneur propriétaire des pays et duclié de Bretaigne, auz scnncsclial, alloué et lieutenant de nantes salut. Receuc avons l'humble suplication de noz bien amez les Religieux prieur et couvent de n*"^ dame du carme fondez en la ville de nantes, contenant que deffuntes n^® très chère et très amée compagne la Rayne et n'® très chère et très rmée Dame et belle mère en leur vivant et successivement Rovnes de France et duchesses de bretaigne, en l'honneur de dieu et de la saincte église, et pour contemplacion des feuz duc et duchesse ensepulturez en ladite église, firent tailler une table de marbre sumptueuse pour icelle asseoire au grand aullier de la dicte église, au devant duquel sont les sépultures des feuz duc François et duchesse du d. pays et le cueur de la feue Royne Anne. Laquelle table, combien quelle soit preste destre assise, ne la esté et demeurent inutiles les grans fraiz, mises et despans qui jà y ont été faictes, nous requerans les d. suplians sur ce faire pourvoir à n''^ bon plaisir, et, pour ce est il, que nous, ces choses considées, desirans ensuivir le bon plaisir et vouloir de noz d. feuz Compaigne et belle mère et que enladicte eghse soit attribuée singulière dévotion a noz subjetz a l'honneur et reverance de dieu et pour contemplation desd. deffunctes. pour ses causes et aultres a ce nous mouvans. Vous mandons et commectons parées présentes et a chascun de vous sur ce premier requis, que appelle n^^ procureur aussi telz aultres personnages de savoir et expérience,
que verrez estre affaire, vous vous informez ou faites informer bien et deuement que c'est du dit tableau, en quoi il se consiste, où il est de présent et de quelle qualité, quelle somme de deniers il peut avoir cousto à mectre jusques au lieu et estât ou il est» quelle somme de deniers il pourrait couster à le mectre et asseoir au lieu auquel il a esté destiné estre mis et assis, selon Tintencion de noz d. feuz Compaigne et belle mère, et la dicte informacion et advis signez de celluy de vous qui y vacquera et de ceulz qui à ce seront par vous convocquez et appeliez et de n'® dit procureur renvoyez feablement clos et scellez par devers nous et n™ Conseil pour y pourveoir et ordonner ainsi que de raison. Car ainsi nous plaist il estre fait.
Donné à Chastellerault le vingt ungniesme jour de novembre, l'an de grâce mil cinq cens trente quatre et de n'^ règne le vingtiesme. Ainsi Signé par le Roy père légitime administrateur et usufructuaire dessus dit, à la relacion du Conseil f. Deslandes, et scellé sur simple queue de cire jaulne.
Nous Requerans que eusssions a voirs la dicte table de marbre et y appeller avecques nous personnages à ce cognoissans, selon en ensuyvant le dit mandement, a laquelle fm nous suymes transportez en la Salle du dit Convent des Carmes messire Guillaume Laurens procureur du Roy au dit nantes p°\ et appelez Jacques de Montberon escuyer. S' de mire, mathurin peletier miseur de la d. Ville, pierre main contre-
roWe 9 Jehan Guy to 9 Olivier Guyorel, Jehan Lelou^ maîtres giles Jehany Charles lecoutelier et pierre de Pen^ houet^ demeurant en la dite ville. En laquelle salle nous a esté monstre, et avons faict voir et visiter la dite table par jehan des marais^ maistre tailleur de ymaiges, jehan moreU maistre maczon du chasteau du dit nantes, jehan tuffereau et jehan de la Noè\ maistres maezons, gens cognoissans aud. art de massonnerie, et ymagerie, sur ce jurez, et en avons faict faire portraict, quel est enclos avecques cestes. Et nous ont les dessurdictz faict raport que ilz trouvoient par mesure que il y avoit eu pour faire la dicte table soixante dix neuf piedz etdemy marbre creu, et ont prisé et estimé, veu la beaulté du dit marbre et excellence dicelluy, chascun pied six escutz Souleil. Et ont estimé la faczon de l'œuvre tant pour la taille, mou-* lures, anticques, stalles, candellabres et aultres menuz ouvraiges^ bien faictz, avec une cordelière estante tout autour de la dicte table, laquelle est de marbre tané, et paternostres faictes du d. marbre tané, et pour toutes peynes, cbascun pied de taille, sept escutz souleil.
Item pour la main de louvrier qui a faict les ymaiges, savoir : le Crucifix, sainct françois et saincte marguerite que ilz ont dit estre louvrage de feu maistre Michel Colombe , lequel fist la magnifique sépulture des princes, quelle est posée et assise au près du grant autel du dit Couvent des Carmes, pour chascune
des trois pièces la somme de soixante escutz soulei!.
Item pour deux anges estantes es angles de la dite table, quinze eseuitz souleil, pour la faczon de ebaseune d'icelles.
Item pour troys petiz enffans nudz, portans targettes sans armoyrie, ebascune pièce» diz escutz souleil;
Qui est en toute somme unze cens cinq escutz et demy souleil.
Et nous ont dit que pour acbever et parfaire la dite table et la asseoir a lautel du d. Couvent des Carmes, il faut avoir une belle table, qui sera celle où sera sacré le Corps précieux de Jésus-Cbrist, laquelle sera de pierre de Dolas, en Bretaigno, bien taillée, à bonnes molures et bien polie, laquelle aura de longueur diz piedz et demy et troys piedz de largeur. Et que il est requis que le corps du dit autel de dessoubz la dite table et les retours soint de pareille pierre, avecques leurs enbassemens, et que au-dessus de la dicte table est requis faire ungpied destrac, ayant ung pied deux poulces de haulteur, pour porter le contre table, adjoinct et acompaigné de deux gros pilliers estans de deux coustez de lautel plantez sur le marcif des marchés qui à présent sont plantez et fondez au bas du d. autel, avecques leur pié destrac et cbapiteaulx et corniches, et que les pilliers soint refanduz et a molures et le dedans des d. pilliers remply d'anticques, selon que loeuvre le requiert que il est requis faire le fons de la dicte conlretable de pareille pierre que les pil-
liers» table et aultier. Et ont dit que la dicte pierre de Dolas est de couleur noire et prant bon poly et aproche bien près de marbre noir. Et que pour faire et fournir du dit ouvraige tant pour Tart de maczonnerie et de la pierre cy-dessus, qu'il en coûtera huict cens trante livres. Outre ont dit que pour parfaire la d. table de marbre il fault troys imaiges de marbre blanc, savoir : nostreDame, sainct Jebam et une magdalenne tenant le pié de la croix et que pour achever une cordelière laquelle est de marbre tané, montant et régnant tout autour de la dicte contretable, il faut des pièces en beau ceux de lieux qui ne sont pas parfaictz. Et que pour polyr la dicte table la nettoyer et achever bien et deuement il coustera en marbre et ouvraige dicelluy la somme de. . . .
Et nous semble que si le bon plaisir du Roy est de faire achever la dicte table, sellon le divis cy devant, et la faire asseoir au grant aultier des dits Carmes, que ce sera Faultier le plus précieux et de grant prix qui soit au pays de Bretaigne.
Et nous cy soubz scriptz en avons signé cestes et les ditz Des Marais etMorely maîtres imagers et maczons, ont signé leur advis. Et avons le tout baillé clos du scel des actes de la Court de Nantes a. . . le segond jour de janvier lan mil cinq cens trante quatre.
H. Brecel. Fr. de Guernmenguy.
Des Marais. Morel,