GRAVEUR, NÉ A LYON
Lettre communiquée par M. Anatole de MontaiÔlor:
Il csl toujours curieux de voir les commencements d^an artiste, et il est difficile de les mieux saisir que dans U lettre suivante; elle montre Boissicu jeune, lullant contre les obstacles matériels et s^adrcssant au célèbre graveur Wille pour lui demander son aide et sa protection. Elle est d'autant plus touchante qu*elle est plus modeste, et que celui qui Ta écrite, malgré quelque petitesse et quelque monotonie dans sa manière, est devenu plus jostement célèbre. Cette lettre a fait partie de la collection de M. de Chftteaugiron. A. ni M.
Monsieur,
Monsieur le conseiller Reiffenstein votre amy, à son retour de Paris m'a fait l'honneur de m'écrire à la campagne » où j'étois alors , et m'a beaucoup engagé à me procurer celuy de faire connoissance avec vous , je n'oublieray jamais ce trait de son amitié, je serois trop heureux si je pouvois mériter l'honneur de la votre et vous exprimer le vif empressement où je suis de la réclamer; ouy, Monsieur, je me feray une gloire et une loy de suivre vos lumières dont je sens tout le prix. L'espérance flatteuse où je suis que vous voudré bien m'en faire part, jointe à la grande envie que j'ay de les mettre à profit, et un amour passionné pour
mon art me donnent un grand courage : enfin Monsieur j*ay une confiance infinie en vos bontés. Mons' le conseillier m*en a beaucoup inspiré en me faisant l'honneur de me parler de vous avec les éloges que méritent vos talens éminents et la bonté de voire cœur. Je n'ay jamais eut tant de plaisir qu'en admirant vos ouvrages; je les admire tous les jours ; tout y est précieux et intéressant, enfin je ne crois pas qu'on puisse avoir une plus belle exécution ny qu'on puisse dessiner avec autant de corection, et de finesse; je joins en cela mes foibles accens à la voix des amateurs éclairés.
J'ay l'honneur de vous envoyer deux de mes desseins, et de vous prier de m'en dire votre sentiment. Ils méritent peu votre attention, maïs j'espère qu'avec les conseils que vous auré la bonté de me donner et Tapplication au travail , ils le mériteront mieux dans la suite. Rien n'a pour moy tant d'attraits que l'étude de la peinture et personne n'a peut-être tant d'envie de s'y perfectionner et n'a eut plus d'obstacles. Ma mère m'avoit destiné pour le dessein de la fabrique; j'y suis resté trois ans par obéissance pour elle , luy représentant par intervalle que j'avais beau combattre, que je ne pourrois jamais m'y faire. Elle a à la fin cédé à mes vives instances et depuis deux ans que j'en suis dehors elle m'a laissé la liberté de suivre mon goust. J'ay continuellement dessiné d'après nature, n'ayant point de plaisir plus piquant et ne trouvant d'émulation que dans mon amour pour cet art
et pour guide que quelques bons tableaux que des particuliers ont eut la bonté de me prêter. Je sens combien un voyage de Paris me seroit utile. Mais ma mère ne veut point en entendre parler; je n'ose plus luy en témoigner mon envie , de crainte d'avoir moins de liberté. Enfin, Monsieur, je serois bien charmé de luy faire voir que cet art là peut être lucratif. Comme vous connoissé les amateurs je vous prie d'avoir la bonté de me procurer une vente de mes desseins ; j'aurois Thonneur de vous en envoyer soit dans le genre des eifets de lumière et de paisages. Vous me fériés un plaisir des plus sensibles et ma reconnoissance seroit sans égale. Je suis honteux de vuus donner cet embarras» mais rien ne pourroit mieux engager ma mère à faire des réflexions en faveur de mon inclination. Je vous en auray une obligation inexprimable et que je n'oublieray jamais. J'ay l'honneur d'être avec beaucoup de respect , Monsieur Votre très humble et très obéissant serviteur
Jean Jacques de Boissieu.
Je vous prie d'avoir la bonté de me dire ce que vous croyé que mes desseins peuvent valoir, cela me feroit une règle.
Mon adresse est chés Mad^ la veuve de Boissieu Rue Luyzerne près des Terreaux
A LyoD, ce 4' novembre 1761.