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COMMUNIQUÉES ET PRÉCÉDÉES D'UNE INTRODUCTION

Par I. le comte ]M DS liBORDS.

Les deux cents lavis gravés par Richard Earlom, et publiés, en 1777, par John Boydell, sous le titre de Liber veritatis (1), ont étendu, en la compromettant, la réputation du recueil admirable que possède le duc de Devonshire. Il est impossible de traduire d'une manière plus futile, plus insipide, plus monotone, en un mot, plus banale, une collection de deux cents dessins, qui sont des chefs-d'œuvre par leur profondeur, leur sentiment, leur variété et leur distinction.

Je viens de passer vingt-quatre heures dans ce musée, c'est-à-dire en compagnie de ce volume qui vaut un musée et par le nombre des productions du grand paysagiste et par leur mérite et par leur va^ leur vénale. Les ducs de Devonshire, on le sait, en sont les heureux possesseurs depuis plus d'un siècle, et le duc actuel garde ce trésor, avec sa bibliothèque, ses tableaux, et ses sculptures, dans son château de Ghatsworth, résidence comme les rois n'en ont

(1) Liber veritatis or a collection ofprints after the original desigs of Claude le Lorrain, London, in-folio^ 1777. Les deux premiers volumes contiennent les deux cenls planches d'après les dessins du recueil qui appartient au duc de Devonshire, le troisième renferme des gravures d'après des dessins de Claude recueillis de côtés et d'autres.

plus, et qui a englouti, dit-on, dans les quinze dernières années, environ vingt millions de francs. Il y aurait bien à dire sur remploi de ce beau denier, mais comment critiquer cette grande prodigalité d*un individu, quand elle devient, pour ainsi dire, par Thospitalité du seigneur, une dépense d*utilité publique?

Les soins de sa sanlé retenaient le duc de Devonsbire à Brigbton ; il me donna une lettre pour son bibliothécaire, qui est en même temps son intendant ; elle lui prescrivait de mettre le recueil des dessins de Claude Lorrain à ma disposition, de m'ouvrir la bibliothèque, de me montrer les tableaux, le chftteau et le parc, enfin de donner cours aux grandes eaux.

Je n'ai point fait jouer les eaux célèbres de Chatsv^orth, d*abord parce que le ciel faisait jouer les siennes avec une abondance qui rendait toute comparaison défavorable, ensuite parce que ce jeu m'aurait coûté un temps mieux employé dans les collections du château. Je ne dirai rien ici de la bibliothèque qui est très- riche, non par le nombre des volumes, mais par le choix d'une vingtaine de manuscrits à miniatures et d'une centaine d'anciennes éditions incomparables. La galerie de tableaux n'est digne du lieu que par les portraits de famille ; mais elle avait pour moi un grand attrait de curiosité, car j'y devais trouver le plus ancien tableau daté de Jean van Eyck. J'ai vu cette œuvre lâchée, lavée, creuse, ces têtes sans individualité, cette platitude générale, et j'ai senti, à l'absence de naïveté, à l'envahissement du métier et de la maestria, que le grand peintre, en 1421, c'est-à-dire à ses débuts, n'avait pu peindre ce tableau qui a les rides de la décadence. Telle est ma conviction, mais quand on a contre soi une date en gros caractères (1) et les opinions formelles de MM. Waagen et Passavant, il ne s'agit pas de nier, il faut prouver, et je n'y ferai faute en temps et lieu. Si je dépouille Chatsworth de ce joyau, j'ajouterai un diamant k sa couronne. Une sculpture de Phidias vaut bieu un tableau de Jean van Eyck. J'ai trouvé dans la salle d'attente, près de la loge du portier, c'est-à'dkc au milieu d'un rebut de sculptures antiques.

(1) On a peint en bas du tableau et en gros caractères JOHES. DE. EYCK. FECIT f ANO. M<> CCCC ZI. 30. OCTOBRIS.

une tèle de combattant Lapilhe, arrachée d'une des sublimes métopes du Partbénon. Dans un moment de générosité, le duc de Devonshire l'enverra à Londres rejoindre ses compagnes au Brilisb Muséum ; la renvoyer à Athènes serait mieux encore, mais ce serait trop exiger.

J'arrive bien vite aux dessins de Claude. Lliistoire de ce recueil a été faite par Baldinucci. Le successeur de Yasari, successeur par rang chronologique, n'a pas connu personnellement Claude Gellée, mais il a recueilli, de la bouche de ses neveux, les éléments dont il a composé sa biographie. Il trouva dans leurs mains ce qu'il appelle le Libro di verilà probablement à l'époque où il fit le voyage de Rome pour écrire la vie du Bernin par ordre de la reine Christine (1). n raconte que notre grand paysagiste, étant occupé à peindre les quatre tableaux commandés par le roi d'Espagne, en avait à peine terminé les ébauches, que ses compositions, traitées dans sa manière par des mains habiles ou au moins adroites, étaient vendues avec le titre d'originaux dans Rome môme et à sa porte. Ne sachant par qui il était trahi, de qui, parmi ses visiteurs et ses habitués, il devait se défier, fatigué d'ailleurs des questions qui lui étaient adressées de tous côtés parles acquéreurs de ses tableaux, il résolut de former un recueil de dessins exacts de ses compositions, et toutes les fois qu'on lui apportait un tableau, en lui demandant s'il le reconnaissait pour une production de sa main, il

(1) Je n'ai pu déterminer exactement la date de son voyage à Rome. Tiraboschi s'exprime ainsi: La Regina Crislina a lui dieae Vincanco di scriver la vUa del célèbre cav. Bernino ed egii percionei 1 681 andossene a Roma per rendergliene grazie ; e pubblicù poi l'anno seguente ladettavita, (Storia, tomo VIII.) En effet la vie du Bernin parut avec une dédicace datée de Florence et du 5 novembre 1681. Comment se fail-il alors que Baldinucci parle de Claude comme s'il lie l'avait pas vu, et de son recueil de dessins, d'où il a tiré ses renseignements sur les ouvrages du paysagiste, comme s'il était alors entre les mains de ses héritiers, ses neveux ? C'est un point à éclaircir : il est d'autant plus important que le silence de Baldinucci ayant beaucoup plus de valeur que la date de 1682 mise au bas d un dessin, on pourrait placer la mort de Claude Lorrain en 1680, l'année môme où il signa le dernier dessin du recueil Devonshire (aujourd'hui le premier).

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renvoyait sans plus de paroles inutiles au Libro di verilà^ en disant k l'amateur : Je ne laisse sortir aucun tableau de mon atelier sans le copier dans ce livre. Je veux que votis soyez juge vous-même dans votre propre doute. Ainsi donc voyez ici si vous reconnaissez votre tableau. Ces faits (1) ne sont confirmés par aucune autre information, le titre même de Libro di verilà, qui ne se rencontre pas une seule fois dans les notes manuscrites, est de Tinvention de Baldinncci, et il serait déraisonnable de prendre ce récit à la lettre pour exclure de Tœuvre de Claude tous les tableaux qui n^y sont pas reproduits. Je suis porté à croire que ce peintre, déjà célèbre, arrivé en 1650 à cet ftge mur, où le génie moins fécond s'attache davantage à ses productions, a voulu conserver un souvenir de ses principales compositions (2), et avant de les envoyer à leurs acquéreurs, c'est-à-dire avant de les perdre, en a fixé les traits principaux dans ce recueil. Quant à Fidée arrêtée d'en former un répertoire authentique, est-elle admissible? Quelque complets que fussent ces dessins, comment pouvaient-ils faire reconnaître Tori-

(1) Voici,» propos de ce recueil, le passage significatif de la vie de Claude Gellée, par Baldinucci :

Délibéré di formare un libro e cominciô a copiare Tinvenzioni di tulte Fopere che dava fuori, esprimendo in esse con tocco veramente maestrevole oeni particolarità più minuta del quadro stesso, notandovi eziando il nome del personaggîo, per cui era stato fatto, e se maie non mi ricordo, Ponorario che ne aveva riportato : al quai libro diede egli il nome di Libro d'invenzioni^ ovvero Libro di venta, e da quel tempo in poi, ogni qualvolta gli erano portati a vedere quadn suoi o non suoi senza multiplicar parole, faceva vedere il libro, dicendo : lo non do mai fuori opéra, che dopo averla interamente finita, io ^non la copii di mia mano in questo libro. Voglio ora, che vol medesimi ne siate ^iudici nel dubbio nostro ; pero guardate qua se voi riconoscete il vostro quadro : e cosi comecchè chi quella invenzione avea rubata non aveva a^ran segno potuto dar nel punto, appariva subito agli occhi di ognuno la differenza e venivasi in cognizione deir inganno. Baldinucci : Notizie de' professori del disegno. Tome XIII, page 16, édition de 1812.

(2) Je dis principales, parce que nous avons des tableaux anUien« tiques et d'admirables dessins en dehors des dessins du recueil Devonshire et des tableaux qu'ils reproduisent.

ginal au milieu des copies? Par les lignes de la compositiou, mais rien n'était plus facile que de les reproduire exactement; parle talent avec lequel Tair et la lumière circulaient dans ces paysages, mais ceux qui étaient capables de se laisser tromper par des faussaires, étaient incapables de reconnaître ces qualités dans de petits dessins exécutés à la plume et à la sépia. On sent vaguement dans tout cela la fable, la légende de la pire espèce, la légende intéres* sée, car on comprend que lés héritiers de Claude croyaient rehausser la valeur de leur propriété en donnant à leur recueil de dessins ce caractère officiel. Il n'avait pourtant aucun besoin de ce charlatanisme. Ces 200 dessins sont 200 tableaux. On oublie les marges du papier, la forme du livre, on pénètre dans ces lointains, on se promène dans ces paysages, on se sent en face de la nature. Dans la main de Tartiste l'instrument n'est rien : crayon on pinceau, papier ou toile, qu'importe! L'âme conduit la main. Dans le recueil de Claude, pas un dessin qui ressemble à son voisin dans la manière de rendre sa pensée, c'est le crayon ou la plume, l'encre de Chine ou la sépia, les rehauts de blanc pour les lumières et du papier de diverses teintes pour fond ; mais rien qui sente le métier, ni manière, ni procédés particuliers, ou plutôt une manière et des procédés différents pour chaque dessin, selon que le crépuscule du matin ou du soir, le lever ou le coucher du soleil, et chaque heure du jour éclairent le paysage, sous l'influence des dispositions de son âme.

J'ai passé toute une journée à examiner ce recueil étonnant; chaque dessin m'a suggéré quelque observation, et je pourrais facilement grossir cet article de mes impressions, mais les arctiives de l'art ont été créées en haine des phrases, et je ne suis pas d'humeur à les réhabiliter. Je m'en tiendrai aux faits, pour ainsi dire matériels. A quelle époque Claude Lorrain eut-il l'idée, ou se trouva-t-il dans la nécessité, si l'on admet le récit de Baldinucci, de répéter non pas seulement les tableaux qu'il ferait dorénavant, mais les tableaux qu'il avait faits et vendus jusqu'alors? Le biographe avait appris de ses neveux que c'était à l'époque oîi il peignait les tableaux du roi d'Espagne. Cette donnée ne nous viendrait en aide que si ces quatre tableaux étaient datés ; le sont-ils? Je l'ignore ;

mais les dessins qui y correspondent, n<* 47 à 50, ne le sont pas. Le dessin n» 158 porte cette note : Ce jour 26 février* 1663, il y a darismon livre 157 dessins fails de ma main. Cent cinquante-sept dessins aussi terminés supposent, avec autant de tableaux de cette importance, plusieurs années d'activité. J'en placerai le commencement en 1650, et en effet la date de 1648 est la plus ancienne des tableaux qui, sous forme de dessins, sont entrés dans ce recueil. Les dessins n'ont pas conservé leur reliure originale: détachés une première fois d'un volume, ils ont été taillés et collés avec si peu de soin que les notes sont coupées et en parties cachées par le papier qui sert d'onglet. Un tort plus grave est l'interversion de l'ordre primitif. Non -seulement le relieur a méprisé la chronologie, mais les derniers dessins, ceux qui sont datés de 1677 et 1680, sont placés en télé et les premiers, tandis qu'ils devraient se trouver à la fin. Le seul n^ 158 a conservé son rang, mais à cette place il a, après lui, des dessins plus récents, tandis qu'il en a de plus anciens qui le précèdent. Claude légua ce précieux recueil à ses neveux ; il désirait sans doute qu'il restât dans sa famille dont il formait en effet les plus glorieuses archives. Ses héritiers le comprirent ainsi pendant quelques années et répondirent par un noble refus aux propositions du cardinal d'Estrées, chargé des affaires de France à Rome, de 1677 à 1687, et qui voulait restituer à la France ce témoignage du génie de l'un de ses enfants et comme le résumé de sa gloire répandue dans le monde. Quelques années plus tard, l'oubli gagnant les cœurs, le recueil fut vendu pour 200 scudi à un bijoutier français, peut être à Hontarsis, grand amateur de dessins, qui le revendit, non pas à Crozat, nous aurions pu le conserver, mais à des marchands hollandais qui le cédèrent au duc de Devonshire. Depuis la perte du tableau de la Transfiguration, que Raphaël peignait pour nous à sa dernière heure, la France a eu de ces mauvaises chances. Ce recueil, acheté peut-être deux cents louis alors, serait payé aujourd'hui 250 ou 300,000 francs sur la table des enchères.

Les notes manuscrites de Claude mériteraient un commentaire développé. Il serait intéressant de rechercher, pour chaque numéro, la biographie du premier acquéreur et ensuite l'histoire du

tableau ; mais ce travail, bien facile pour ce qui touche aux personnes, devient impossible en ce qui concerne les tableaux, à moins de se jeter comme Smith, Tauteur des catalogues, dans une mer de conjectures. En effet, Baldinucci nous dit qu'on copiait Claude à s'y méprendre : je n'en crois rien ; mais on a profité de cette assertion, les faussaires pour fabriquer des copies, les amateurs pour s'attribuer, à l'envi, les originaux du Livre de Vérité. Ces copies ont pu tromper à une époque où la critique était peu avancée ; mais je suis certain qu'un œil exercé désignerait facilement aujourd'hui les deux cents originaux de Claude, à la condition toutefois d'avoir bien présent dans la mémoire les deux cents dessins du recueil Devonshire. Se donner ce but de recherches serait la plus charmante manière de voir le monde entier, poursuivant en tous climats, sous toutes les latitudes, l'œuvre de notre sublime paysagiste, c'est-à-dire le soleil et la lumière dans leurs jours les plus poétiques.

Je donne la transcription que j'ai faite avec soin de toutes les notes manuscrites de Claude. J'ai respecté son orthographe, elle n'est pas bonne; mais ce serait mal connaître le dix-septième siècle que de chercher, dans celte ignorance de sa langue, la confirmation des contes débités par Sandrart sur sa basse origine et ses débuts idiots. Combien de grands seigneurs, et des plus importants, combien de superbes dames, et des plus distinguées, n'écrivaient guère plus correctement. L'esprit alors et le talent éclataient en dépit des règles de la grammaire ou des lois de l'école, et ils ne s'en croyaient pas de plus mauvais aloi pour cela.

Le volume de format in-folio long, dont la reliure me parait française, porte le titre suivant :

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