‹ Archives de la ville de Bourges avant 1790 (volume 2)Chapitre 71 sur 86 · Multiplié · texte numérisé non relu

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» mevière de son eage, comblé de beauté, de dons et » grâces de nature, un jour se mirant dans les eaues » d'une claire fontaine, y admira tellement ses perfections » que passionnément amoureux de son ombre, il y perdit » la vie et feust transformé en une fleur appellée de son » nom, mise entre les espèces des fleurs de lys. 0 beau » Narcisse de ce temps, belle perle de la rosée de sainct Louis, » agréable rejeton d'une belle Royne, beau bouton d'img bel » arbre, beau sion d'une belle souche, beau fruict d'une belle » couche, belle flamme d'ung beau feu d'amour, ô petit et très-» » grand Prince ensemble, que vostre condition doibt estre » maintenant dissemblable à celle du fabuleux Narcisse, » puisque vous aprochant des eaues salutaires de l'Esglise, » ce n'est pas pour vous donner à l'amour d'un (sic) ombre, » mais à l'amour de Celluy qui est la mesme vérité. Ce » n'est pas pour rencontrer la mort, mais une vie qui » vous prommet une éternelle vie ; ce n'est pas aussy » pour estre transmué en fleur, puisque désià vous estes » une fleur et l'une des premières fleurs du lys royal et » de la France, mais bien vous mirant en ces eaues les » ressentirez-vous semblables à celles de la fontaine » d'Epyre, qui allumoit les torches et brandons, puisque » avec le flambeau bruslant qui vous sera mis en main » elles doibvent allumer en vostre asme ung désir ardent • d'imiter les haults exploits et courageuses entreprises » de tant de grands Roys, de tant de grands et magna- » nimes Princes vos ancestres, qui ont aux despens de » leur vie mis la main au fondement, à l'advancement et » conservation de cet empire et par éminence ceux de » l'illustre branche et famille des Bourbons, Bourbons qui » en mille périls et hazards ont rougi leurs lances dans le

> sang des ennemis de cette fleurissante couronne et ont » faict tant de prouesses admirables dedans et dehors le » royaume, couvrant les champs de bataille des corps des » ennemis de la France, que tousiours leur gloire eslevée » et renouvellée de père en fils, esclatte en tous les en- » droicts où la valleur ou générosité sont admirées, de » sorte que c'est maintenant à vous. Monseigneur, lorsque » vous aurez passé la tendresse de vos premières années » et qu'avec le temps vous aurez pris vigueur et vertu, » c'est à vous à faire reverdir ces palmes et lauriers à » l'imitation de ce grand Prince que le Ciel vous a donné » pour père, et enflammé par son exemple, c'est à vous » à vous guider et guinder sy hault qu'avec la pointe de » l'espée vous puissiez un jour graver dedans le Ciel, dans » l'éternité mesme, les caractères de vos triomphes et les » marques de vos victoires. Mais, si, évitant de ces palmes » et lauriers et de telles prouesses et valleurs, puissiez- » vous succéder un jour aux charges et gouvernement de » ce grand Prince et à la bienveillance dont il blenheure y> ces contrées; puissiez-vous comme un astre bening qui » commance à poindre et briller dessus pour influer sur » cette province ung long cours de félicités; puissiez-vous » estre le parfaict ouvrier de nostre salut, le puissant » protecteur, le ferme apuy et l'inébranlable estançon de » nostre repos; ce sont les vœux de tous les ordres de » ceste province qui, bruslants d'aff"ection pour Yostre » Grandeur en son orient, font bien paroistre quelle sera » leur chaleur et vostre midy, et lorsque vous serez en r> vostre plus hault apogée, tandis qu'ils joignent leurs » voix pour bénir vostre nom, ralliez leurs désirs pour » fortifier leur fidélité au service de Vostre Excellence, et

» avec plus de ferveur et dévotion que tous autres, nous » qui représentons le corps de la justice soubs l'autorité » du Roy, venons vous consacrer nos cœurs, nos vies » et fortunes, nous aions nos désirs et pensées souhaictant » en cette bienheureuse journée, en cette auguste et célèbre » cérémonie de vostre spirituelle renaissance que la rosée » des bénédictions du Ciel se respande par torrents dessus » vostre chef, que vos années soient prolongées sur terre » jusques à plusieurs siècles, plustost mesme par le retran- » chement et raccourcissement des nostres, pourveu que » durant le reste de nos jours nous puissions conserver » l'honneur et la qualité que nous prenons en nous disant, » Monseigneur, vos très-humbles, très-obéissants et très- » fidelles serviteurs. *

» Ces harangues finies, les corps retournèrent en leur )) ordre comme ils estoient venus; Monseigneur monta )> pareillement en son carosse, tiré par six chevaulx blancs, » assisté de la noblesse et suivy de cette petite infanterie, » selon son eage. Estant arrivé soubs le portail d'Aurron, » il fust rencontré des Maire et Eschevins de la Ville, » lesquels luy présentèrent les clefs de la Ville avec ung » daiz pour le conduire soubs icelly et luy présentant » icelles clefs, le sieur Sarrazin lui dist :

« Monseigneur,

« Nous vous offrons en vostre premier eage les clefs de » ceste Ville pour plus facilement graver sur vostre cœur, » molle et délicat, le désir de la seureté et garde d'icelle, » lesquelles nous vous suplions très-humblement d'ac- » cepter de mesmc volonté qu'avons intention de demeurer,

ARCHIVES DE LA VILLE DE BOURGES l9l

» Monseigneur, vos très-humbles et très-obéissants ser- B viteurs. »

» Le portail ne portait autre parure sinon que les » armes du Roy, de la Royne mère et autres, en la dispo- » sition cy-dessus. Les clefs estoient d'argent, de grosseur » et grandeur convenable, ayant l'aneau faict en forme de » cœur et dans icelluy les armes de Monseio^neur le Duc » entre deux palmes. Le daiz estoit de satin blanc doublé, » avec de grandes franges d'or fin, les bastons garnis de » mesme estoffe, sur les pantes de devant et derrière » estoient en broderie les armes de Monseigneur le Prince y> et de Madame, sur les costez estoient celles de Monseiy> gneur le Duc et dans le fond estoient en grand volume » les armes de mon dict Seigneur le Duc.

» Doncques, les corps s'acheminèrent le long de la » grande rue d'Aurron, estant à remarquer que toutes les » rues estoient tapissées des plus riches tapisseries de la » Ville, et approchant de la porte Tournoise il fust salué » par ung cœur de hauhois, (|ui eussent esté capables par » leurs mélodies et doux accords d'augmenter la joye du » peuple, n'eust été qu'elle estoit au poinct de ne recevoir » plus d'augmentation, la présence de ce Prince les ayant » portés au période de leur contentement.

» Au coing de cestc rue, en tournant pour entrer dans ^ celle des Aresnes, il fust aussy accueilly par ung cœur » de voix choisies, qui chantoient un motet d'allégresse et » de joye qui eust retenu tous ceulx qui passoient, n'eust » esté qu'ils estoient atirés par un obiect plus puissant.

» Estant arrivé à l'endroict le plus large de la rue des » Aresnes, qui est au coing d'une petite rue qui va au

p convent des sœurs de Saincte-Glaire, il s'arresta en cest » endroict. Il y avoit un arc triomphal à deux faces, x> d'espaisseur de deux toises, de largeur de cinq toises » et de pareille haulteur de cinq toises, accompagné de JD deux petits arceaux ; à costé des dicts arcs et petits » arceaux étoient dressés quatre colonnes de chascun costé » d'ordre corinthien, accompagnées de leurs bases chargées » de trophées, chapiteaux, architraves, frizes et corniches » de mesme ordre, et sur la dicte corniche de costés et » d'autres estoient posés des frontons dans l'ung desquels » estoient peinctes ung berger conservant son bestail du » loup, et dans l'autre estoict peincte une bergère faisant I) son ouvrage pendant qu'elle pensoit à la conservation » de son troupeau. Et au-dessoubs, à costé droict, estoit » ung autre tableau portant au naturel la figure du Roy j) et à costé gauche un autre portant celle de Monsei- » gneur le Prince, et au front du grand arc triomphal » estoit peinct le Roy foullant aux pieds tous les ins- » truments servant à la guerre, tenant d'une main son je sceptre et de l'autre une branche d'olivier. La voulte » estoit peincte en forme de ciel, qui s'entrouvroit quand » on vouloit, et au bas y avoit ceste inscription anagram- » matique :

Ludovicus Boîcrbonmis bonus diwîor ovilis,

» Avec ces disticques :

Cum pâtre natus oves ducit, régit ille, fovebit Hic, et uterqiie bonus ductor ovilis erit,

ï> Monseigneur le Duc estant arrivé en cest endroict, la

» vouUe de l'arc se fendit en deux et au mesme instant » descendit un jeune enfant, fils du S-^ Esleu Lelarge, l'un p des Eschevins, vestu de satin blanc, en forme d'ange, » qui fist le présent à Monseigneur le Duc, et en luy » faisant luy dict :

Grand Prince, mon espoir, puisque un jour tu doibs estre

Du troupeau que tu vois le pasteur et le maître.

Je t'offre des moutons au crin tout argenté ;

Le nombre en est petit, mais le nombre des asmes

Qui, plein de vive ardeur et de fidelles flammes.

Te le donnes avec moy, ne peult estre conté.

» Après, il marcha devant le carrosse jusques à l'esglise. » Ce sixain se raportoit au présent, qui estoict d'une table » de longueur d'ung pied, en largeur de demy-pied, » portée par quatre aigles, sur laquelle estoient les images » en bosse de Monseigneur le Prince et Monseigneur le » Duc, habillés en bergers avec leurs houlettes, et au- » dessoubs troys moutons, ung chien, le tout d'argent » massif, doré d'or vermeil, sauf les troys moutons et le » chien, qui estoient blancs : sur les quatre faces de la » dite table estoient escript des vers, entre aultres ceulx :

nie saginaî oves, aspecîa spe fovct alter ; Pascimur in tuto iiiti pastoribus ilUs.

» Et cela sur un fondement de pacage herbeux, enrichi » en deux endroicts d'arbres, le lout artistement et mira- » culeu sèment élabouré, eu esgard au peu de temps que » l'on avoit eu pour la composition et la fasson de cest » ouvrage. 11 y avoit sur cest arc et derrière les tableaux, » un tertre sur lequel estoict une parfaiete musique qui

19i AUCHIVES DE LA VILLE DE BOURGES

» entreteuoit les corps pendant que l'esprit s'occupoit à )> penser et au présent qui se debvoit faire, et à gloser le » mistère des tableaux et inscriptions.

» Proche de là, estoit à une fenestre Madame la Prin- » cesse, ravie d'aize et de contentement, qu'elle partageoit » en la considération d'un gage si prétieux de ses affections » et de la bonne volonté qu'elle voyoit aux habitants, la » diligence et affections desquels elle prisoit plus que tous » les présents du monde.

» Monseigneur le Prince n'espargna pas moyns sa curio- » site en cette action, soit en cest endroict ou en d'autres » pour remarquer les vœux que chascun faisoit pour » l'accroissement de ce jeune Prince.

» De là il continua jusques à la Porte-Neufve, auquel » endroict estoient aussy quantité de haubois qui, par » diversité de leurs accords, tesmoignoient le ressenti » ment (sic) de cette entrée et suyvant son chemin, il passa » devant l'esgiise des Pères Carmes et ensuitte devant le » colége des Pères Jésuistes, lesquels ayant basty ung )) portail en travers de la rue remply de quantité d'em- » blesmes, d'anagrammes, d'inscriptions pour les curieux, » avoient aussy à costé, pour le contentement de ce jeune » Prince, faict dresser un téâtre sur lequel ils firent faire » une petite action pleine de réjouissance et d'allégresse, D qui ne le retinst beaucoup en son voyage. Ensuite, il » monta tout droict à l'esgiise de Sainct-Estienne et passa > par la porte Jeanine, feust encore salué par ung concert » d'instruments qui ne resonnoient autre chose que liesse » et réjouissance, et en cest endroict le daiz susdict, qui » avoit tousiours esté porté devant luy, feust retenu par » des vallets de pié comme leur appartenant, qui eurent

» le seing de le mettre à couvert, et enfin il arriva à

» l'esglise où il trouva les grandes portes ouvertes, garnies

» de pareilles armoiries que celles cy-dessus, avec une

» grande inscription en ces mots :

Templa tibi pandunî, pandunt tibi sidéra portas,

» Il feust acceully (sic) à l'entrée de l'esglise par Mon-

» sieur TArchevesque de Bourges, revestu de ses habits

» pontificaulx, prélat non moingt docte que affectionné au

» service de cette maison. Il estoit assisté de Monseigneur

» TEvesque Alby, l'ung de ses suffragants, vestu pareil-

« lement de ses ornements épiscopaulx, du doyen de

» l'esglise et de la plus grande partie des chanoines. Il

» estoit précédé par ses archidiacres, portant sa croix et

» sa crosse et autres marques archiépiscopalles. En cest

» estât, ayant accueiily Monseigneur le Duc, il luy dit :

« Monseigneur,

» L'erreur autrefois a faict célébrer avec pompe une » feste des bastons du soleil, sur la fm de l'équinoxe » automnal, parce que, vers la descroissance des jours, » le déclin de sa lumière qui ce cachoist plus tôt que » l'ordinaire, l'on pensoit que le soleil avoit besoing de » soustien et de force. Mais cejourd'huy la vérité nous » contrainct de solempnizer avec ioie et allégresse entière » le jour de vostre naissance, et en ce monde et en » l'Esglise, comme naissant d'un vray baston et appuy » du soleil de cet (sic) hémisphère de notre province, voire » de tout l'univers de cet unique prince du sang. Vous estes » vraiment son baston en raport des souspirs que cette

» pieuse mère liroit du fond de son cœur, déplorant avec » son mary la longue absence de son cher fils. Hélas! » mon cher enfant, où vous avons-nous envoyé? Lumière » de nos yeux, baston de vieillesse, soulagem.ent de notre » vue, espérance de postérité, vous estes le baston de ce » soleil, parce que les haulls pilliers que vous voiëez ne » soustiennent davantage le superbe édifice de ce temple » que les enfants masles, comme fortes coulonnes, main- » tiennent et perpétuent les familles, et nommément les » royalles, baston de ce soleil, d'autant que toute la » France vous recougnoist à vostre rang pour un pivot de » son Estât; enfin, vous estes le baston de ce soleil, à » raison que nostre espérance est de vous veoir un jour, » à son imitation, l'appuy, le soustien et pillier ferme, » stable et inesbranslable de la religion catholique, apos- » lolique et romaine, d'où vient que m'adressant à Vostre » Excellence, au nom du clergé et au nom de l'Esglise, » je. lu y dict librement :

Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt,

» Geste verge qui est sortyc de nostre tige, le baston de » vostre vieillesse de vostre maison de la France et de » l'Esglise nous comble de joye et contentement, et nous » faict dire. Monseigneur, au milieu de nos vœux et » souhaicts :

Crescere Borbonio cretiim de sanguine numen, Perge; Demi soboles crescere perge, puer. Ut pater has nostras post sœcula tradat habenas, U tique regas, urbem cum seniore senex.

i) Et lui ayant faict une majestueuse révérence, et

» luy Monseigneur le Duc un doux remerciement, les » chantres entonnèrent le Te Deum avec un accord charf mant les oreilles, animés par la réjouissance qu'ils » avoient longtemps couvée dans leurs cœurs, et ayant » rendu grâces à Dieu, fust conduict au logis du Roy, » passant par le chemJn tout droict, tapissé et garny de » peuple comme le reste des rues.

» Ce jeune prince eust esté fort contant de prandre son » repas, n'eust esté que les autres corps de la Ville, que » de crainte de contestation pour leurs rangs ne s'estoient » trouvés à l'assemblée, ne vouleurent manquer à leur » debvoir; car aussitôt arrivèrent les trésoriers généraux » de France en corps, pour lesquels parla le sieur Des- » marais-Bolacre, président, en ces mots :

» Monseigneur,

» Aujourd'huy que vous honorez cette Ville de vostre » veue et que vous illustrez son visage ainsy qu'un nou- » veau croissant levé sur son orizon, cette Compagnie ce f> voyant, bienheureuse de la clarté d'un astre sy serain, » se présente à vous pour en réclamer les faveurs et en » admirer les influences qui, par les effects non moins » soudains que merveilleux, nous font veoir vos lauriers, 0 encores tendres et sur le vert de leur aage, fructifier fi en un instant et avant temps en vertus que vous avez D héréditaires par les mains de vos très-illustres devan- » ciers ; que, sy dressant la nativité de César Auguste, encore » jeune d'ans, tressaillit d'ébahissement et l'adora sou- » dain, à combien meilleur subiect debvons-nous estre » ravis et transportés en nous-mesmes à la rencontre de

» tant de rares qualités; combien que, enveloppées soubs » l'escorce de vostre tendre jeunesse, offusquent néant- » moings le lustre et l'esclat des plus grands princes, vous, » dis-je. Monseigneur, qui avez ce tiltre d'Auguste y par » mérite conioinct à la naissance des plus sublimes de la » terre, d'où nous augurons cette grandeur future, et que » comme vous commancez à avoir l'aage et hors de saison à » suivre la piste des pas et sentiers qui vous ont esté tracez V par Monseigneur vostre Père, eslevé au comble de gloire » et d'honneurs sur le théastre de cet empire, qu'aussy » vous ferez vous recougnoistre aux siècles antiens très- » légitime successeur de ses trophées et de ses couronnes, » et non moings mériter le rang qu'il vous a procuré en cet » Estât, en vous donnant la vie pour l'acroissement de » laquelle, en toutes prospérités, grandeurs et bénédic- » tions, nous joindrons à jamais nos voix, nos cœurs et » nos désirs en qualité de vos très-humbles et très-obéis- » sants serviteurs. »

» Après entra Messire Pierre Tuillier, prévost de la )> Ville, assisté de son lieutenant, assesseur et conseiller, » qui luy dit ces parolles :

« Monseigneur,

)> Nous nous prosternons à Vostre Excellence pour luy

» faire les hommages dont luy sommes tenus et obligés,

» dès la première heure de nostre naissance, pour admirer

y> curieusement les rares perfections qui paroissent en elle

» et luy sont acquises par l'extraction de l'illustre et

y> royalle maison de laquelle vous êtes issus, pour luy

D souhaicter acroissement de mille bénédictions et pros-

» pérités avec celluy des armées, et pour luy consacrer » nos vœux. Afin que nous puissions avoir l'honneur de » longuement et heureusement luy rendre un debvoir et » présence singulière de tout ce qu'elle peut attendre de » ses très-humbles et très-fideiles serviteurs. »

» Le sieur Esleu Gammat, lieutenant en l'Esleclion, » parla après luy en ces termes :

« Monseigneur,

» Ce n'est pas sans subiect sy tout le peuple faict re- » tentir les cris de milles (sic) louanges et bénédictions » pour la grâce que Dieu vous confère aujourd'huy en son » Esglise par le baptesme. Car c'est sur vous, dorénavant, » que jetteront les yeux toutes les nations de la terre » baptisées en son nom. C'est vous qu'elles choisiront » entre les princes pour suivre un jour le bonheur de vos » armes jusques en Orient, et vous y veoir redoubler ces » grands coups de vos ancestres, protégeant et replantant » courageusement la foy dans l'estendue de tous les cli- » mats du monde qui luy sont rebelles, et ce pendant qu'en » ce premier orient de vostre jeunesse, Monseigneur vostre y> Père vous norrira de la mouëlle des lyons, comme » Ghiron son Achille, en vous substituant tousiours en » cette naturelle vaillance des vostres. Chacun, sous la » douce influence de vostre ascendant, eslevera des vœux » au ciel pour l'acroissement de vostre prospérité et grany> deur, mais particulièrement les officiers de l'Esleclion de » cette Ville qui, comme cette herbe qui tousiours tourne » et contourne vers le soleil, tourneront sans cesse leurs » cœurs et leurs afleclions toutes rfilièreL> verr> vou;n

» comme estant, Monseigneur, vos très-humbles et très- » obéissants serviteurs. »

» Entrèrent puis après les Capitaines de la Ville en » corps, lesquels, par la voix du S"" Delissay, lui dirent :

« Monseigneur,

» Nous eussions cejourd'lmy arboré nos drapeaux, faict » bruire nos tambours, tonner nos mousquetades et escla- » ter nos armures, n'eust esté que son Excellence a retenu )> nos désirs et borné le cours de nos volontés par ses » commandements. Ce nous est une honte et un regret non » pareil de rester seuls oisifs, descontenancés et désarmés » en une action tant célèbre, où tous se portent aux hon- » neurs, compliments, congratulations et applaudissements » qui vous sont deubs, regret capable de nous porter au » tombeau, n'estoit l'espoir que nous avons que vous nous » octroyerez, le jour de vostre régénération, de. paroistre » devant vous. Permettez-nous donc. Monseigneur, d'entrer » en la lice de nostre debvoir ; que nos camarades, nos » picques, nos drapeaux, nos halebardes et nos mousquets » vous accompagnent, et ce jour heureux que vous ferez » vostre entrée solemnelle en l'Esglise de Dieu et serez » enroUé dedans le livre de vie, au nombre des esleus, » nous literons seullement deux mil de nos camarades des » mieulx armés, des mieulx couverts et des plus lestes qui » vous offriront avec nous leurs cœurs, leurs bras, leurs » armes et leurs courages que, dès à présent, nous vouons » et sacrifiions sur l'autel de vos commandements, comme » vos très-humbles et très-obéissants serviteurs. »

» Et, bien que tous ces applaudissements feussent parti-

» culiers aux habitants de la Ville, néantmoings, les Esco-

» liers, Estudiants en l'Université, ne voulurent permettre

» que cette action se passast sans eulx. Ils députtèrent l'un

» d'entre eulx, lequel, assisté de trois ou quatre cents,

» parla, en leur nom, à Monseigneur le Duc en cette

» forme :

a Monseigneur,

» Cette trouppe qui suict les Muses vient rendre l'hom- )> mage qu'elle doibt à son Prince, à son jeune Appollon » qui vient maintenant visiter le séjour où il veult faire sa » retraite entre les doctes sœurs. C'est en ce lieu où, par » les doux accords de son bel esprit, il ravira tous ceux » qui chérissent l'estude; puis après il ira dompter les » autres par ses armes. Notre troupe. Monseigneur, ne » veult attendre, pour s'offrir à vous, qu'elle y soit con- » traincte ny par l'ung ny par l'autre; mais, dès à pré- )) sent et pendant qu'elle est encore libre, elle vous voue » entièrement ses services et vous asseure, par ma » bouche, Monseigneur, qu'elle cessera de vivre lors- » qu'elle perdra le désir de vous servir. »

» Le jour faillit plustost que ce subiect et la volonté de

» discourir, discours desquels les bons serviteurs de Mon-

» seigneur le Duc eussent volontiers souhaiter pouvoir

» avancer la fin^ par la crainte qu'ils avaient que leur lon-

i) gueur ne feust préjudice à la santé de celluy duquel on

» doibt attendre les effects pour des parolles. Enfin, les

» harangues finies, on pensa au repas et au repos de ce

T> prince, et feust résolu que pour n'incommoder sa santé

» OU différeroit le baptesme jusqucs au mardy, afin de luy

» donner du relâche pendant le dimanche et le lundy.

» Pendant ceste cessation, il ne sera poinct hors de

» propos de remarquer ce qui se passoit au reste de la Ville

» et les préparatifs qui se foisoient en la grande esglise

» pour la célébration de ce baptesme. Quant est de la Ville,

» il est vray qu'encores que Monseigneur eust empesché

» que l'infanterie n'ailast au devant de Monseigneur le Duc,

» touttefoys les Maire et Eschevins de la Ville ne laissèrent

» de faire poincter diverses pièces de canon, tant sur la

» plate-forme de la Tour à la Croix que sur celle de St-

» Médard, lesquelles, après que Monseigneur le Duc fust

» entré, n'oublièrent de faire leur jeu. Le sieur de Sainct-

» Aoust le fils, commandant en la Grosse-Tour de Bourges,

» gentilhomme aymé et chéry par Monseigneur le Prince

» pour son mérite et fidélité, ne voullu aussy laisser passer

» cette cérémonie sans en tesmoigner sa réjouissance, et

» salua Monseigneur le Duc de trente-deux volées de canon.

» Pour ce qui est de l'esglise, ce grand vaisseau estoit

» tapissé partout au milieu de la nef. Il y avoit ung grand

» théastre de quatre pieds de hault et de quatre toises en

» quarré, ayant deux faces à degrés pour monster et des-

» cendre. Sur ce théastre il y avoit 3 tables : la première

» au costé gauche, sur laquelle estoient les sainctes huilles

» et sur le bout une chappe de satin blanc estenduë, plus

y> avant une autre table du mesme costé pour poser les

y> honneurs de l'enfant. A costé droict une autre table pour

» poser les honneurs du Roy, et au milieu cncores une autre

» table ronde sur laquelle estoit un grand bassin admirable,

» relevé en bosse de diverses histoires, doré, de 3 à 4 pieds

r> au diamètre, pour servir de fonds baptismaux, toutes les

» dites tables couvertes de tapis de satin blanc et de » tavayolles. Il y avoit entre les pilliers des places dressées » à degrés, en forme d'amphithéâtre, pour y loger les corps » qui s'y debvaient trouver en estât. Le parrain debvoit » cstre Monsieur de xMontmorency au lieu de Sa Majesté, » qui luy en avoit baillé la commission. Il y auroit lieu, en » cette occasion, de parler de cette grande maison de Mont- » morency et des valeurs et vertus particulières de ce )) seigneur, qui adjouxtera encores quelque chose au com- » ble de sa maison, n'estoit que ce seroit franchir les bornes » d'une simple description et passer à une histoire entière. » iMadame la Princesse, mère de Monseigneur le Prince, » debvoit estre la marraine au lieu de la Royne mère, qui » l'avoit honorée de cestc charge. Ses vertus et qualités » rares luy avoient obligée plustost que la considération du i) sang, qualités et vertus estant tellement remarquées de » toute la France que l'on en cognoist plus que l'on n'en » sauroit descrire, estant plus à propos de les admirer par » discrétion sans en parler que par une témérité si pré- )) somptueuse, en vouloir discourir pertinement, et par un » stile trop foible et debille leur faire du tort en disant trop » peu pour ce subiect.

» Le mardy cinquiesme du moys estant arrivé, chacun )> se préparoit à cette réjouissance intérieure et extérieure. » Les cappitaines, qui avaient jusques-là tenu les armes » bas, eurent permission de faire bastre le tambour et faire « parade de leur infanterie. Monseigneur le Duc estant levé » et habillé sur les neuf heures, l'on prépara toutes choses » au baptesme. Les honneurs furent distribués. Les corps » de la YiUc se trouvèrent tous dans les rangs qui leur )^ avoient esté ordonnés. Les gardes avoient commandement

» de se tenir autour du théastre pour empescher la foulle D du peuple.

» Monseigneur le Prince sy voullu trouver, vestu d'un » habit de gris de lin tout battu d'or et d'argent, avec un » visaige riant, paroissant par son esclat ne plus ne moings » que le soleil au milieu de tous les astres, qui ne brillent » et esclattent que par la participation de sa lumière.

» Madame la Princesse estoit au jubé, assistée de ses » dames et damoiselles, se foisant recougnoistre ainsy que » ung pin droict et hault eslevé par dessus les basses forests » d'autour de luy, et foisant en son maintien admirer les » vertus qu'elle a eues de la maison de Montmorency par » son partage héréditaire. Ce seroit icy le lieu de discourir » de la valleur du père, des vertus de la mère et de l'es- » pérance que l'on doibt avoir de l'enfant, n'estoict que la » vérité pourroit estre prise pour adulation en la bouche » de leurs serviteurs et qu'ils attendroient avec impatience » la cérémonie qui les avoit portés en cest endroict.

» Doncques le baptesme partit du logis du Roy en cet ï ordre :

» Le prévost provincial marchoit le premier avec ses » archers, tenant chacun ung costé de la rue.

» Après suivoient de front : les sieurs de Brécy, cap- » pitaine des gardes, Thury son lieutenant et Taperé en- » seigne.

» Ensuitte les gardes de Monseigneur le Prince, qui » tenoient les deux costés de la rue.

» Au milieu ostoient les honneurs du baptesme, portés t> par des gentilshommes de marque.

» Les honneurs de l'enfant marchoient les premiers et T» ceulx du Roy les derniers.

» Les honneurs de l'enfant estoient portés, scavoir : le

> cierge par le S' de Rhodes, le sel par le S'' , et

D le crémeau orné et esclattant de pierreries par le duc de » Lenos.

» Geulx du Roy estoient portés, scavoir : le bassin par le » S' vicomte de Soulangy, l'esguière par le S' de Gamaches- » Jussy, et la serviette entre deux assiettes, par le sieur de j> Beaujeu.

B Tous les dits genLilhommes ayant en escharpe de 9 grandes tavayolles toutes faictes d'ouvrages de soye et ■f> d'or à poinct noué, figurées de divers feuillages, fleurs, j> fruicts et oiseaux artistement travaillez.

» Suivoit puis après, Monseigneur le Duc, porté par Mon- » sieur le comte de Nançay. Sa robbe longue estoit portée » par le comte de Bouchage, par le chevalier de Rhodes et D autres. Il estoit suivy par les officiers de sa maison et par » les gentilhommes et officiers de Monseigneur son père, et 7) estoit assisté de quantité de dames et damoiselles du païs » et encores par une infinité de noblesse de marque.

* Il estoit vestu d'une robbe de drap d'argent ouverte » devant et derrière, pour la commodité des cérémonies. Il » entra en cest estât, assisté de mon dict sieur de Montmo- » rency et de Madame la Princesse la mère, représentant » ses parrain et marraine.

» Le prévost provincial et ses archers demeurèrent à la » porte de l'esglise, rangez en haye, sans entrer en ycelle. » Les gardes entrèrent et se mirent en haye à l'entour du » théastre du baptesme, pour éviter le désordre.

» Au mesme instant que Monseigneur le Duc montait » d'ung costé, Monsieur l'Archevesque, venant du chœur de » resglise, précédé par ses archidiacres, portant toutes "ies

» enseignes archiépiscopalles et primatialles, reveslu d'une » ehappe violette, assisté de Monseigneur l'Évesque d'Albi » et de ses officiers, montait de l'autre, et, ayant pris l'eau » béniste, il en bénit Monseigneur le Duc, luy donnant l'en- » trée en l'Esglise.

» Et, ce faict avec cérémonie, après qu'il eust été nommé » par les parrain et marraine, faict les exorcismes néces- B saires, et après il fait prier Dieu à Monseigneur le Duc, » luy fait faire les abjurations et professions de foy ordi- » naires; les parrain et marraine n'avoient que faire de » respondre pour luy, ains luy-mesme foisoit toutes les » rcsponses requises en ce sacrement, et puis quita sa » chape violette, se fait mestre la chape blanche estant » sur la première table cy-dessus mentionnée, et procéda » à l'onction des sainctes huilles et autres cérémonies » accoustumées en l'Esglise.

» Les cérémonies achevées, il fust conduict en cest ordre » dans le cœur de l'esglise avec ses parrain et marraine, » pour y faire ses prières.

» Pendant ce temps, les chantres, en divers cœurs, chan- » tèrent des actions de grâces pleines de prières pour la » conservation et accroissement de ce jeune Prince.

» Les prières finies, il fust retourné au logis en mesme » ordre et magnificence. Les parrin (sic) et marraine mon- » tèrent en la grande salle du logis du Roy, où le disné les » attendoit et où ils furent traictés suyvant la qualité et » l'ordre de ceulx qu'ils représentoient.

» La table estoit dressée en la longueur de la salle, sauf » que à ung des bouts elle advençoit en potence. En cest » endroict estoit Monseigneur le duc d'Enguien au bout de » la table, puis au hault d'ycelle Monseigneur de Montmo-

n rency, représentant le Roy, et en suite Madame la Prin-

» cesse la mère, représentant la Royne mère, chacun soubs

» ung daiz. Despuis jusques au bout de la table, qui finis-

» sait la dite potence, il n'y avoit personne. A la fin de la

» potence estoit Monseigneur le Prince et Madame la Prin-

» cesse, et devant eulx Monsieur TArchevesque de Bourges,

» Monseigneur TEvesque d'Alby, Monsieur le comte de

T> Nançay, Monsieur le comte de St-Gelais, MM. de Beaujeu,

» de Gamaches, de Soulangy, du Moulin, le duc de Lenos

» et quantité d'autre noblesse, comme aussy quantité de

» dames et damoiselles, et entre autres Mesdames Des-

» champs, de Saragosse, de St-Gelais, de Buxières et autres;

» devant Monsieur de Montmorency estoient les sieurs de

» St-Aoust le fils et de Salvert, qui foisoient office de gen-

» tilhommes servants, et devant Madame la Princesse la

» mère estoient aussy les sieurs de Sainct-Amand et de

» de Mautour fils, qui faisoient aussy l'office de gentil-

» hommes servants, tous descouverts.

» Entre Monseigneur le Duc et Monseigneur de Montmo-

» rency estoit aussy le S'^ de Sainct-Aoust le père, descou-

» vert et teste nuë, ayant le grand baston à la main, qui

» foisoit l'office de maistre d'hostel du Roy. L'on peult

» juger avec quelle affection il faisoit cet office et quelle

» joye et contentement il recevoit en cette cérémonie, qui

» luy faisoit oublier le soing qu'il avoit eu non-seullement

» en cette action mais en affaires les plus importantes de

» Monseigneur le Prince, desquelles, asseuré de sa fidellité

» par une longue suitte d'années en diverses occasions heu-

» reuses et mauvaises, il se décharge sur luy.

» Le festin feust admirable, qui ne recevoit aucune honte

» par ceux autreffoys tant vantés par l'antiquité, puisque

> en celui-cy il ne manquoit aucunes choses ny au pouvoir

> ny au vouloir.

D Les grâces dictes, Monseigneur, ayant entretenu quel- » que temps Monsieur de Montmorency, luy bailla le con- » lentement de veoir l'infanterie. Ils estoient au moings » douze cents divisés en quatre quartiers, chacun conduict » par ses capitaine, lieutenant et enseigne, et les capi- » taines estoient vestus à leur advantage. Les soldats n'en * avoient pas moings eu de volonté, marchoient quatre à » quatre, tous mousquetaires bien esquipés, avec les ban- » dolières et forchettes, sauf environ vingt-cinq ou trente » rangs de picquiers, qui estoient autour de chacun en- » seigne. La gravité avec laquelle ils marchoient, animés » par le son de quantité de tambours et de fifres, semj> bloit bailler un bransle à leur mouvement et une émo- » tion aux cœurs de ceulx qui les voyoient. Ils passèrent » en cest estât, suivis de leurs sergents de bandes, devant » la fenestre où estoient Monseigneur le Prince et Monsieur » de Montmorency. Cela fist passer une partie de la jour- » née, et le reste en d'autres entretiens. Le soir estant venu, » il fust encore fait un souper en la forme cy-dessus. Après j> icelluy ung bal publicq, auquel toutes les damoiselles de » la Ville estoient conviées, et après une collation la plus » somptueuse qui se peult imaginer, soit à cause des bas- » sins admirables et ouvrages en matières qui estoient » servis, soit à cause de la grande et divine quantité des 9 confitures de toutes fassons qui se peuvent imaginer et » où le luxe et l'invention humaine peult atteindre qui y » furent servies, jusques à ce que le pavé de la salle en » estoit tout jonché. Il y eust, outre cela, des feux de joye » faicts aux despens du public avec feux d'artifice de toutes

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» fassons, fusées, canonnades devant la porte du logis de » Monseigneur le Duc, accompagnés de trompettes et haut- » bois; bref, ce n'estoit rien que joye et allégresse, tout ce » que l'artifice humain a peu inventer en une affaire si » j)rompte y ayant esté praticqué, l'affection couvrant les )) deffauts du pouvoir.

» Plaise à Dieu, mon très-cher et très-honoré Prince, » que tous ces vœux diversement faicts pour vostre per- » sonne sacrée et admirable à la France, soient exaucés » de la divine Bonté qui, prenant le party de cette Ville, » de cette Province et de cest Estât, maintiennent en » vous conservant divers milions d'âmes qui n'attendent » leur conservation que de la vostre et que ces joyes, nées » par la considération de vostre présence, ne reçoivent » autre altération et changement, sinon que celluy que » vostre accroissement leur pourra donner à l'advenir » pendant ung siècle entier par la participation de vos » prospérités. Ils en auront le bien et le contentement, » vous l'honneur et Dieu une louange éternelle. »

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