PRÉPARATIFS DE LA CÉRÉMONIE, DÉCORATIONS, ETC
» Les préparatifs dong estoient tels :
» A la porte du faulxbourg Sainct-Privé, qui est tout le » le quartier dont tiraict Monseigneur, estoict peincte une » muraille feincte, et dehors les fauxbourgs deux tableaulx » de peinture plantés, ung d'armoiries escartellées des du- » elles de Berry, Anjou et Alençon, soustenues par deulx » anges, avec cette suscription : « Angelis suis mandavit de » te, » pour signifier que mon dict seigneur s'estant trouvé » en si grands hasards, comme sont ceux de la guerre, » avoit esté préservé par les anges que Dieu avoit chargés » de sa conduite; l'aultre avoit un dieu Pan peinct à l'an- » tique, sur une colline et près d'un boscage, ayant [)rès de » luy des bergers qui faisoient paistre leurs troupeaux en » la plaine, auquels s'adressoit cet hémistiche de Virgile : » Pascite, ut antè, boves, puen, pour signifier que sous peu ce » médiateur de la paix arrivant, chascun pourroit reprendre » son train accoustumé, et spécialement les pasteurs et » laboureurs, et les soldats licencies à tous pillaiges seroient » fort banys de leurs maisons sans leur avoir laissé aucun
» bestial, qui a grandement apauvry et la Ville et le » pays.
» Au-dessus de ces deux lableaux, et de l'aultre costé du » portai, estoient attachées les armoyries du Roy, de la y> Royne sa mère et du dict seigneur duc en double façon, » comme divisées et couronnées de coronne ducalle, escus- » son de Berry, et aussi environnées de festons divers et de » taffetas de leurs couleurs.
>i Puis au dedans du dict faulxbourg était dressé un théâtre » qui portoit six toises en quarré, pour oûyr les harangues » de ceux qui auraient été depputez pour faire la soubmis- » sion à mon dict seigneur et luy donner à entendre la grande » obéyssance que chacun portaict et en quelle dévotion il » estoit attendu par tous, et près d'iceluy théâtre une cham-
> bre apprestée pour le repos du dit seigneur, ces chambre » et théâtre ornez de riches tapisseries et tapis de velours » cramoisi de haultes couleurs, semé de fleurs de lys de fin » or sans nombre, avec plusieurs armoyries esparses en dij> vers lieux.
» Plus loin estoict ung berceau faict à compartiments » couvert de lierre et orné de festons, tant fruicts que » fleurs, d'armoiries de toutes parts. Sa largeur et longueur
> estoit depuis l'ouverture et premier front jusqu'à la bas- » tille, de quarante ung pas environ.
» Depuis la bastille jusqu'à l'avant-portal y avoict peu de » distance; du premier pont jusqu'au pont-levis, il n'y » avoit que des lisses et barrières de charpenterye servantes » de garde-fol, pour laisser la venue libre des fossés et » murailles, esquclles estoient une partye de la force de la » Ville.
» Le dict avant-portal estoict tout de même sorte solide,
» dont la composition et structure, tant en colonnes que » tout le reste, esloict d'or enrichy de couleurs. Ses colonnes » estoient de pierres mixtes et le reste en maçonnerye.
« Sur le massif des colonnes estoient deux parures » de fruicts moulés ressemblant la nature, et sur le » frontispice un grand escusson de Berry, en relief, envi- » ronné de festons et d'or clinquant; en la frise estoict » escript, en vers latins, ung vœu de la Ville demandant » à Dieu que la paix et l'autheur d'ycelle puissent durer » à jamais.
» Au portai de la Ville, tant d'ung costé que d'aultre, » furent attachés, outre les écussons que nous avons dicts, » ceux de Messeigneurs le prince de Condé et du comte de » Sainct-Aignan, goubverneur de cette Ville.
» Le temps ne permist pas que les obélisques pyramydes « fussent achevées, depuis la porte de Ville jusqu'à l'église » Sainct-Bonnet; n'y avoit aultre chose que la devise du » seigneur duc, faicte de relief, appliquée aux lieux plus » apparents sur la tappisserye qui estoict tendue depuis » le faulxbourg jusqu'à la grande église, et encore depuis » la dicte église jusques au logis auquel le dict seigneur » debvoit se retirer, que l'on dit communément la maison » de Jacques-Cuœur.
» A l'endroict de l'église Sainct-Bonnet estoict un arc » triomphal de charpenterye et menuyserye ayant trois » portaulx, deux plus petits, lesquels deux pour passer les » gens de pied et ung millieu hault, élevé, et d'une largeur » compétante, desquels, tant en colonnes qu'en partyes, » l'ordre et la composition estoict corinlhe.
» Au-dessus de chascun petit portai estoict ung tableau, » peinct tant en huille que détrempe; c'est assavoir à la
» première face qui regardoit vers la porte de la Ville, du » costé droict, ung duc assis sur une chaise, soy reposant, » et environné de gardes en armes, avec ces mots : Civium » fidelitate securus.
» Au costé gauche, une femrne donnant des sceptres à » des Roys, avec cette inscription : Biturix CeUis reges » dabat, qui estoient marqués de la grandeur de la ville » de Bourges et de sa puissance, prise tant des Commen- » taires de César qu'aultres lieux.
» Dedans le tympan du grand portai estoict le portraict » de la Ville foict en nature, que soustenoie-nt deux femmes » portant le nom de Fidélyté et d'Obéyssance, qui sont les » deux moyens par lesquels ceste Ville, amie de plusieurs, » s'est tousjours maintenue sans destour dans sa première » splendeur.
» En l'aultre face, qui regardoit vers la place Gordaine, » estaient aultres tableaux. C'est assavoir, du costé droyct, » une métamorphose d'un mouton du col quel, au lieu de » teste, issoict (sortait) ung olivier, et sur yceluy une vigne » chargée de raisins, avec ceste devise : Bellum pace miitatum » muUiim gaudhim affert, qui est à dire que la guerre » changée en paix apportoit grande jouissance et repos au » peuple; à l'aultre costé estoict le dieu Bonne Aventure, » suyvant l'usaige qui en fust autrefois à Rome, que deux » femmes portoient. Sur une face, deux femmes signifiaient » Fidélité et Patience, l'une remarquée par un chien et » l'aultre par deux bœufs soubz le joug, et estoict escribt à » ung des costés et l'aultre : Patknlia et fidelitas civiiinif » pour montrer et la patience qu'avoient eue les cytoyens » devant leur affliction, et la fidélité de laquelle ils avoient » été nantis envers leur Roy et mon dict seigneur, en leur
» offrant à bonne fin, contre l'espérance de beaucoup qui » tiraient à mal, ce qui avoict été faict pour bonne in- » tention.
» Au tympan estoict ung tableau de divers animaux pais- » sant, avec ces mots : Pascuis felix Bitiirix, ce qui signi- » fiait : la fertilité du pays de Berry en pascage et bestial.
» Le reste du dict arc estoict mesme, tant d'une que » d'aultre face, faict de colonnes cannelées, quatre peinctes » ayant le stile représentant le marbre blanc, et les aultres » quatre avec moulures dorées et ayant sur leur massif, » au-dessus de la frize, un vaze plain de fruicts comme » naturels,
» La frize estoict garnie de rouleaux qu'ils appellent mo- » dillons, distants l'ung de l'aultre, selon l'ordre et pro- » portion d'architecture, estant enrichys de moresque et » les intervalles de grotesques et diverses façons.
» Au-dessous de l'architrave du grand portai, et suy- » vaut la moulure d'yceluy, estoient deux Renommées » courbées qui avoient chascune ung arc et une palme à » la main.
» Au-dessus du frontispice estoict un escusson de Berry, » de relief, comme yceluy de l'avant-portal.
» Tous les troys portaulx estoient voultés d'arc et peincts » de murailles fainctes, et le grand, suyvant la voulte^ eu » parquets de grosses rosaces de relief et estoffés d'or, d'ar- » gent et de velours.
» Plus bas que la voulte, des deux costés, estoient peincts » les douze grands dieux, que les doctes appellent :
» Les six masles d'un costé et les six femelles de Taultre » costé, chacune respondante à son pareil, selon le dire des » auteurs,
» Au-dessus d'ung chascung estoict un hémistiche latin » portant promesse de favoriser le don de la Ville, qui se » debvoit faire en cet endroict de leurs dons particuliers, » ainsi qu'il s'ensuit :
» JuppiTER : Regnabit per me secums.
» Neptune : Proficiam Occeano.
)) Mars : Invictiim faciam bello.
» VuLCAiN : Adjiciam robiir metuendum.
» Apollo : Ardua consilia per me geret.
» Mercure : Cmitum prœstabo in rébus agendis.
» JuNON : Dabo qtios gestit honores.
» Gérés : Ditabo populum cui diix erit.
» VÉNUS : Connubio jungam stabili.
t> Vesta : Faciam pietate suis prœluceal.
» Diane : Prœstabo admissis ut prœstet amicis.
» Minerve : Pax adero cui causa fuit.
y> qui est en sommaire ce qui estoict en la dite arcade :
» depuis ycelle jusques à la rue de Coursalon, ny avoict
» rien suivy. Près de l'entrée de la dicte rue, ung théâtre
» dressé et tapissé, et sur yceluy vingt petits enfants qui
» foulaient aux pieds des arcelets (petits arcs), morions,
» hallebardes et autres armes ammoncelées confusément,
» leur habit estant blanc, de satin, damas et taffetas, qui
» leur bâtait jus(jues sur les pieds; ils cstoient couronnés
» de lauriers et tenaient en leur main chacun ung rameau
» d'olivier; au-dessus de leur teste estoict escript, en une
» table d'attente plantée contre la muraille, ce verset de
» David : Ex are infantium et lactentium perfecisti laudem,
» parce qu'ils estoicnt là destinés pour saluer mon dict
» seigneur en passant, d'ung vœu et prière à Dieu de luy
» donner bonne et longue vie, pour le restablissement de la » paix,
» Au même cndroict estoict un grand tableau, auquel 4 estoict escript, d'un costé : Pax una triumphis innumeris » potior, et de l'auUre : Francisco rcgum Franciœ pacis » asserlori invictissimo Duciqiie observantissimo Biturix vovit » 15 caîL August. amio 1576.
» Ce qui estoict peinct à chascun tableau estoict ung » prince habillé d'habit ducal, couronné de laurier, em- » brassant une femme de laquelle se joignait sa dextre, » signifiant la paix, par une colombe qui tenait au bec ung » rameau d'olivier, figurée dans sa coiffure et ornement » de teste. La dicte femme estoict traînée par ung lyon et » ung mouton, conduits par Mercure avec son caducée. Le » chariot estoict plein d'armes de toutes sortes. Il estoict » accompagné, d'un costé et d'autre, de trompettes, héraulx » et porte-trophées. A la culasse estoict un portraict, ung » hercule avec sa massue, et aux aisseaux des premières » roues la Discorde; aux dernières estoict Mars, attaché » avec chaînes de fer et traîné par terre. Le dict chariot » estoict suyvy de Religion, Justice et Espérance, et aultres » vertus signifiées tant sur les arcades sur lesquelles elles » estoient montées, que par des marques apposées à leur » habillement de teste, qui estoict en sommaire une des- » cription du triomphe de la paix rétablie en France par » mon dict seigneur, par le moyen de laquelle estoient » toutes inimitiés esleinctes et causes de guerre; la justice, p l'espérance et aultres vertus, bannies depuis longtemps, » estoient ramenées en France par le sage effort de mon » dict seigneur, lequel, usant de la douceur, qui est le » moyen de justice, a remis tout Testât du royaulme.
» A l'entrée de la dicte rue de Goursarlon estoict dressé un » arc de triomphe couvert de festons et d'escussons divers.
» La mesmc façon estoict au milieu d'ycelle rue. Une » tonnelle en s'éloignant d'ycelle pour entrer dans celle de » Notre-Dame de la Fourchaud.
» Contre la porte qui estoict à aller du cloislre de la » grande église, estoict ung tableau couronné de festons, » auquel estoient peincts ung prélat et ung prince, qui se » promettaient la foy par la réunion de leurs mains, qui » soustenaient une église, et estoict esci'ipt au-dessoulz : » Jugi prœsentia et principis auxilio, signifiant la ferme espé- » rance qu'avoit le peuple que l'Esglise catholique seroit en » grande sûreté, moyennant l'ayde accordante du prince et » du prélat.
» Le portai de la grande esglise estoict orné d'armoyries » diverses, tant de relief que de peinctures plattes, comme » estoict aussy la porte du logis auquel se debvoit retirer le » dict seigneur duc.
» Devant yceluy logis, la rue entre deux, avoict esté » establie une terrasse dans le cimetière de Sainct-Aous- » trillet, de figure hexagone, ayant six entrées par six por- » taulx d'ordre de corinthe, portant d'ung costé et d'aultre » des parures enrichies de motifs peincts. Au sommet » estoict une grande lanterne, et dedans un Jupiter en » bronze, ayant sa foudre en la main, et entre ses jambes » estoict ung crocodille.
FORMATION DU COHTÉGE
» Donc, lorsque le dimanche 15 juillet, sur les trois » heures après midy, l'advertissement ayant esté donné à la
» Ville que mon dicl seigneur approchoit, que les deppulés
» tant du clergé que de la justice et de la Ville esloient
» disposés à aller le saluer au nom commun des habitants,
» ils se préparèrent à l'aller recepvoir, selon l'ordre qui
» s'en suit :