MARCHE DU CORTEGE
» Enfin, estant passé par les arcs que nous avons dicts » avoir esté faicts, arriva au cloistre de l'église Sainct- » Estienne, archiépiscopalle, métropolitaine et capitalle de » la province primatialle de l'Acquitaine et seule patriar- » challe de toutes les Gaulles, où il rencontra les soldats » de la Ville, arrangés despuis la porte d'icelui cloistre » jusques à celle de l'église, partie en deux rangés, pour » luy donner passage, où, estant descendu de cheval et » monté à la grand porte de l'esglise pour y aller faire 0 son oraison, y fust rescu par le sieur de Cambray, con- > seiller du Roy en son conseil privé, et doyen de la dicte » esglise, accompagné des aultres dignitaires, chanoines et » vicaires, qui, là, avoient attendu mon dict seigneur, » selon la coustume, avec leurs chappes, et, après que le » dict doyen eust baillé l'eau bénite à mon dict seigneur, » il lui fict en toute révérence et debvoir les remons- » trances telles qui s'ensuivirent :
DISCOURS DE M. DE CAMBRAY, DOYEN DE l'ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE
« Monseigneur, le plus grand et le plus redouté, plus » puissant et plus heureux seigneur qui fust jamais au » monde, ça esté le roy Salomon, ainsi que, par suite des » histoires sainctes et profanes, par les discours de sa vie » et par faicts et par entreprises, il est demeuré très-certain j> et bien recogneu en la mémoire des hommes. Les causes » de ceste grandeur, puissance et félicité se pourroient ra- » conter diversement et en grand nombre, mais singulière-
» ment, il y en eust quatre notables et moyennant lesquelles » on peut à bon droict donner à ung prince les tiltres de » très-grand, très-redoutable, très-heureux et très-puissant » seigneur.
» Et, pour commencer par les moindres, il est tout cer- » tain que Salomon fust l'ung des plus riches princes en » trésors qui ait jamais esté, tant à causes des grandes » finances que son père liiy laissa, que aussy de celles que » après il amassa.
» Nous tenons, par le témoignage de ceux qui en ont » escribt et mesme par Josèphe, en ses livres des antiquités, » que David laissa quand il mourut plus grands trésors que » nul autre roy, soit hébreu ou gentil, et l'on compte qu'ils » revenoient à plus de cinquante millions d'or, enfermés et » cachés dans des vaisseaux monumentaires et apprestés » pour la construction du temple que Dieu avoit ordonné » debvoir estre basty par Salomon, qui, semblablement, en » fist bien grand amas.
» Aussy soustient-il qu'il dépensa plus de quarante mil- » lions d'or, tant à l'édification, ornement, vaisseaux et » enrichissement du temple, que à la structure et meubles » précieux des maisons, jardins et lieux de plaisance en la » forest de Lyban, et à l'ung et à l'aultre furent employées » les industries, manufactures et labeurs de plus de troys » cent mille ouvriers, que le roy d'Egypte et Hiram roy de » Thir, luy avoient envoyés à cet effet.
» Oultre son royaulme héréditaire de Judée, il fust puis- » sant et grand seigneur en quantité de pais et royauimes » que luy et son père avoient conquis. Et oultre aussy le » grand nombre de pays tributaires, il avoit une infinité » d'alliances, amitiés, ligues et sociétés avec les princes.
» roysetrespubliques, comme, entre auUres, avec les deux
» roys dessus nommés, avec Je roy Pharaon, duquel il
» espousa la fille, avec les peuples de Tarse et d'Ophyr,
» avec les roys d'Arabie et auUres princes de la terre,
» desquels il recepvait grands trésors d'or et d'argent et
t> aultres choses précieuses; n'y oncques par eux luy fusl
» refusé chose quy leur demandast et souvent luy en eu-
» voyaient sans estre demandées.
» Puis, venant par degrés à ce qui est le plus a cousi-
» dérer pour la grandeur et excellence d'un prince, il estoit
» ainsy chéry et redoubté de tous les roys, princes et sei-
» gneurs ses voisins et de plusieurs lointains. Il avoit
» l'amour et la révérence, la craincte et obéyssance de
» ceux de son sang et princes du pais et singulièrement de
» ses subjects, et avec lesquels, exerçant justice, clémence
» et droicture, il resgnit (sic) sans sédition, trouble ny
>' rébellion, en repos et amour jusques vers la fin de ses
» jours, payé en cela de mesme mesure, debvoir et rétri-
» bution d'amitié, d'honneur et affection, dont il avoict
» esté habitué par ses père et mère et parens, leurs amys,
» peuples et subjects.
» Pour le couronnement des grandeurs, félicités et
» gloire de Salomon, Dieu voulut que, sous sa figure, le
)' Sauveur du monde et la perpétuité de son règne fust pro-
» mise; il le choisit entre tous pour l'establir roy sur sa
» race, il le prédestina pour le bastiment du temple, le
» Créateur du ciel et de la terre l'ayant interdict à son
» père, poilu d'adultaire, de sang et de dénombrement du
» peuple, et enfin doua de prudence et sagesse par-dessus
« tous les princes qui furent jamais au monde, et comme
» tel fust recogneu, estimé et admiré de tous, et mesme par
» aucune- vindicte ou vengeance, avec présents, honneurs, » soubmission et révérence.
» A bon droict doncques et véritablement est dict que » Salomon fust en toutes les partyes le plus grand et le » plus redoubté, plus puissant et plus heureux prince et » roy qui ait jamais esté, et, à la vérité, il fust comme ung » ombre de Dieu sur la face de la terre. Et, néantmoingts » pour cela, il mist en mespris son Dieu, son Créateur et » son plantureux bienfaicteur; comblé de félicité et gloire, » aveuglé et séduict par mauvais conseils et pernicieuses » assistances, il trébuschaet se cacha de ses amis et fidelles » serviteurs et, chascun de ses sens réprouvés, il perdit la » cognoissance de Dieu, l'observance de sa foy et religion, » et, idolastrant avec les dieux des Gentils, avec les concu- » piscences et voluptés, desbordements, plaisirs et vanités, » il vist, sur ses derniers jours, son royaulme divisé, plu- » sieurs adversaires soulevés contre lu y et ses peuples mu- » tinés de toutes parts, et enfin essaya combien c'est chose » horrible et dangereuse de tomber en la rigoureuse main » et formidable jugement du grand Dieu vivant et seul » éternellement régnant.
» Ces choses ainsy discourues de ce grand roy Salomon » ne sont par moy mises en avant pour apporter instruci tion, admonestation ou enseignement à ung sy hault, sy » sage et sy vertueux prince que vous. Monseigneur, » accomply de tant de dons et perfections que les remous- « trances de tous les plus sages et mieux advisés de ce » royaulme, non que les mesures simples et communes, ne » luy pourront rien apprendre davantage.
» Mais bien c'est ce pour vous faire entendre de la part » de caste église et clergé de Bourges, que non-seulement
» nous espérons qu'en vous, Monseigneur, telles abondances » de vertus, prudence, justice, clémence et de tout bonheur, » régneront ung jour sur les asmes que nous croyons avec » asseurance, qu'elles y sont desjà richement infuses et les » y recognoissons nous.
» Gomme aussy nous ne ferons jamais doute que vostre » heureuse nature et nastive piété ne sont du tout altérées » des imperfections dont ce grand Roy, par l'oubliance de » Celuy qui heureusement et abondamment l'avoit doué, » macula l'excellence de ces grâces et bénédictions et que » tant d'afflictions, calamités et malheurs, qui, de long- » temps, vexent si misérablement ce pays et pauvre clergé.
* Nous en espérons maintenant la fin et extirpation avec » vostre moyen, et par le bonheur qui accompagnera les » bénictes intentions sainctes et l'union sacrée du Roy
* nostre souverain et de vous. Monseigneur, pour establir » un long repos désiré et nécessaire tranquillité par tout le » royaulme et pays de vostre obéyssance.
» Or, n'ayant vostre pauvre clergé quasy rien pu sauver
» de ces grands orages ou périlleux naufrages que la table
» de Toraison, ce estant tout le meilleur dont nous pouvons
» faire présent, nous la vous offrons très-entièrement,
» Monseigneur, et n'obmestrons occasion quelconque, sai-
» son, heure, temps et moment que nous ne les employons
» en prières universelles, publiques et privées, et tous aux
» exercices de dévotion pour l'accroissement de vos pros-
» périté et santé, avec tout heur et contentement et gran-
» deur : aussy pour la multiplication des grâces, vertus et
1) excellences que Dieu a mises en vous, afin que le tout soit
» employé au maintien de son honneur, gloire et religion,
» à la conservation de son Esgiise catholique, apostolique
» et romaine, à l'union et concorde universelle, au bien, » repos et soulasgement des pauvres subjects, et pour le » particulier de l'esglise de céans; nous vous supplions » très-humblemont. Monseigneur, nous vouloir maintenir » et conserver et garder les privilléges, libertés et fran- » chises et immunités que les feus de bonne mémoire Roys » de France vos prédécesseurs nous ont de leur grâce béni- » gnement accordés, et pour lesquels, comme pour vous, » nous ferons continuellement, et en toute dévotion, orai- D sons, intercessions et prières. »
« A quoy fust respondu par mon dict seigneur en ces » mots ou presque semblables :