EXPÉRIENCES D 'IMMUNISATION DE LA CHÈVRE CONTRE LA DIPHTÉRIE
Les expériences qui viennent d'être rapportées ne m'ont donc pas donné d'indications relatives à un procédé d^immu* nisation rapide, et ont de plus montré que les cobaye» et les lapins se prêtent mal à l'étude de la question dont je m'occupais. J'ai alors entrepris d'immuniser un animal d'une espèce plus forte, en suivant à peu près la méthode adoptée par Behring pour l'immunisation de ses moutons. Cette expérience a duré cinq mois, et, bien que je fusse obligé de l'interrompre avant qu'elle ne fût terminée, je crois pourtant devoir communiquer ici mes résultats, qui paraissent présenter un certain intérêt pour les recherches ultérieures.
J'ai choisi pour cette expérience une chèvre laitière^ en me guPdant dans ce choix par les considérations suivantes :
D'abord j'ai voulu, entre autres choses, voir si les propriétés spécifiques antitoxiques dulait des animaux immunisés découvertes par Ehrlich et confirmées pour le tétanos et le choléra existent aussi dans le lait des animaux vaccinés contre la diphtérie. En second lieu, si ce fait venait à se confirmer, j'avais dans le lait un critérium commode permettant de suivre la marche de l'immunisation sans avoir recours aux saignées fréquentes. Malheureusement, ma chèvre, sans cause connue, cessa de donner du lait au moment où mon sérum commença à manifester des propriétés antitoxiques.
L'immunisation de l'animal était conduite de la façon suivante : On commença par injecter sous la peau ou dans le péritoine de la chèvre des cultures diphtéritiques filtrées ; ces cultures sur bouillon très virulentes étaient, avant l'injection, chauflFées pendant une heure à 63-70®. Venait ensuite l'injection de mêmes cultures filtrées mais traitées par le trichlorure d'iode d'après le procédé de Behring. En dernier lieu on injectait les cultures filtrées, n'ayant subi aucune préparation. De plus, au commencement de l'immunisation, la chèvre a reçu pendant plusieurs jours, avec du son qu'elle prenait.
636 B. KOUDREVETZKY.
des cultures filtrées et même des cultures non filtrées à la dose de 100 à 150 ce. par repas. Elle prenait fort bien ce mélange, et a ainsi pris près d'un litre et demi de culture sans que sa santé s*en soit ressentie.
A partir de la seconde semaine, on examinait tous les deux ou trois jours le pouvoir immunisant de son lait, de la manière habituelle : un cobaye recevait 5 à 10 ce. de lait dans le péritoine, et deux ou trois jours après était soumis à une injection de contrôle de poison diphtéritique ou de cultures vivantes. Ces expériences ont été faites pendant deux mois et pendant ce temps on n'a pas obtenu une seule fois des résultats positifs bien nets. Quand la chèvre commença à ne plus donner de lait, il a fallu recourir aux saignées, qui ont été faites trois fois, au bout de deux, trois et quatre mois et demi. Le sérum obtenu était ensuite étudié au point de vue de ses propriétés immunisantes et curatives. Les résultats ont été les suivants :
Le sérum obtenu par la première saignée possédait déjà des propriétés immunisantes, mais à un degré très faible. Cinq cobayes injectés dans le péritoine avec ce sérum à la dose de 0,8 à 1 ce. par 100 gr. de poids et injectés le lendemain avec une culture sur bouillon vieille de deux jours, ont eu une survie supérieure de deux à trois jours, à celle des cobayes témoins. Un cobaye injecté, puis traité par ce sérum, a succombé dans le môme délai qu'un cobaye témoin.
Le sérum fourni par la seconde saignée présentait déjà un pouvoir immunisant plus accusé. Sur trois cobayes qui avaient reçu ce sérum à la dose respective de 0,23, 0,8 et 1 ce. par 100 gr. de poids, et qui furent injectés le lendemain avec du poison diphtéritique, le premier a vécu neuf jours, le second quatre semaines, le troisième cinq semaines; leurs témoins respectifs ont succombé au bout de quarante heures. Mais, comme le sérum de la première saignée, celui de la seconde était dépourvu des propriétés curatives.
Enfin la troisième saignée a fourni un sérum encore plus actif, bien que l'émission sanguine fût faite à un moment très défavorable, à savoir seulement cinq jours après la dernière injection de poison diphtéritique, c'est-à-dire à un moment
REGHERCUES SUR l'iMMUNISATION CONTRE LA DIPHTÉRIE. 637
OÙ le degré dMmmunité acquise, comme on le sait, s'abaisse un peu.
Ce sérum injecté, dans le péritoine des cobayes même à la dose de 0,25 ce. par 100 gr. de poids, les rendait tellement résistants que les doses minimes mortelles de poison qui tuaient les cobayes témoins en deux ou trois jours ne provoquaient chez les cobayes vaccinés que de la réaction locale sous forme d'infiltration et ne troublaient en rien Tétat général. En outre, les propriétés antitoxiques de ce sérum pouvaient très nettement être appréciées in vitro.
Si à du poison diphtéritique on ajoutait de ce sérum même en petite quantité, par exemple en proportion de une partie do sérum pour deux à cinq de poison, la toxine diphtéritique perdait immédiatement sa toxicité, et le mélange pouvait être injecté sans inconvénient pour Tanimal à la dose de 0,5 ce, c'est à dire à une dose 5 fois supérieure à la dose minima mortelle. La quantité de sérum qu'on introduisait était alors si minime que le résultat ne pouvait s'expliquer que par l'action directe, du sérum sur le poison, dans le mélange. En mOme temps, si dans un tel mélange de bouillon et de sérum on ensemençait des bacilles diphtéritiques, ceux-ci se développaient assez bien et conservaient leur virulence.
Un certain nombre de cobayes injectés avec ce sérum furent ensuite soumis aux injections de contrôle de cultures diphtéritiques vivantes. Ces expériences ont montré que les quantités de sérum suffisantes pour immuniser les cobayes contre le poison diphtéritique (à la dose minima mortelle) ne suffiraient pas pour les immuniser contre l'infection avec des bacilles vivants. Même à la dose de 2 ce. par 100 gr. de poids, ce sérum n'a pas préservé un cobaye de la mort, qui, il est vrai, est arrivée chez lui plus tard que chez le cobaye témoin. Ce fait peut s'expliquer évidemment par la prolifération des bacilles dans le corps de l'animal. Dans ces conditions, les bacilles ont probablement sécrété une quantité telle de toxine qu elle n'a pu être complètement neutralisée par les antitoxines du sérum, qui en dernier lieu s'est donc montré insuffisamment énergique comme action immunisante.
638 B. KOUDREVBTZKT.
En terminant mon travail, je tiens à remercier vivement M. Gamaléia, auquel je dois le plan général de mes recherches.
Voici la relation de quelques expériences de la première série :
A. — 3 août 1892, au soir, — Un chien reçoit dans la veine saphène 5 ce. de poison diphtéritique.
4 août au matin, — On injecte encore 10 ce. du même poison, et une heure après on tue l'animal par saignée. Les extraits faits avec ses organes et son sérum sont conservés avec 0,5 p. 100 d'acide phënique et servent pour des expériences sur des cobayes.