CONFÉRÉE PAR LE LAIT DE CHÈVRES VACCINÉES
Par M. N. KBTSGHBR (de Saint-Pétenbourg);
(travail do laboratoire db m. lr propbssbur straus)
Après les recherches de Behring et Kitasato qui ont établi les propriétés vaccinantes du sérum du sang des animaux immunisés contre la diphtérie etletétanos, un grand nombre d'auteurs ont pu confirmer le même fait pour d'autres infections. Ces recherches ont eu pour résultat d'attirer l'attention sur les autres liquides de l'organisme, liquides physiologiques ou pathologiques. Il a été ainsi démontré que chez les animaux immunisés, Turine, les exsudats et transsudats, les collections purulentes possédaient la propriété de conférer l'immunité à d'autres animaux. Parmi les liquides physiologiques, le lait ne fut examiné qu'en dernier lieu, et c'est l'année passée qu'Ehrlich *, le premier, entreprit avec ce liquide une série de recherches. Il inoculait des souris avec des toxalbumines végétales telles que la ricine, Tabrine ou la robine, ouavec le poison du tétanos, etfaisait ensuite nourrir, par des souris laitières immunisées, les petits des souris non immunisées, et inversement. Ces expériences ont montré que les petits des souris non immunisées, mais allaitées par des souris immunisées, avaient acquis un certain degré d'immu-
1. Veber Immunitât durch Vererbungund Sûugung, in Zeitschr, f. Hyg, und Infectionskrankh,, 1892.
758 KETSCUER.
nité qui atteignait son maximum vers la fin de la période d*allaitement, c'est-à-dire vers la fin de la troisième semaine. Par contre, les petits des souris immunisées mais allaités par des souris non immunisées avaient perdu une grande partie de l'immunité naturelle avec laquelle ils sont venus au monde.
Il a été ainsi établi que le lait, tout comme les autres liquides de l'organisme, était capable de conférer l'immunité aux animaux. Cette immunité, du moins pour ce qui est du tétanos, était acquise très rapidement, déjà au bout de vingtquatre heures et arrivait en peu de temps à un degré très appréciable. Ainsi 8 à 10 jours d'allaitement suffisaient pour conférer à l'animal nouveau-né une immunité telle contre le tétanos, qu'il pouvait supporter sans danger des doses 1200 fois supérieures à la dose mortelle. Ehrlich a donc démontré, par cette série de recherches, que l'immunité pouvait être transmise aux nourrissons, c'est-à-dire à des jeunes animaux allaités directement par la femelle immunisée. Dans un autre travail fait en commun avec Brieger, Ehrlich * s'est demandé si le lait ne pouvait pas aussi conférer l'immunité à des animaux adultes. A cet effet ces auteurs ont immunisé contre le tétanos une chèvre pleine à l'aide d'un mélange composé d'extrait aqueux de thymus * et de cultures de tétanos sur bouillon. Après une préparation de cinq semaines, le lait de la chèvre était injecté dans le péritoine de souris auxquelles on introduisait sous la peau une écharde contenant des spores du bacille tétanique. Les résultats de ces expériences ont montré que 0,10 ce. de lait injecté dans le péritoine à la souris suffisaient pour rendre l'animal réfractaire à l'infection tétanique. De plus, le tétanos ne se déclarait pas chez la souris, quand le lait lui était injecté six heures après le placement de l'écharde tétanifère. Si on nourrissait des souris adultes avec du lait de chèvre immu-
1. Ueber Vebertragung von Immunitat duTchMHch.{Deut, med. Woehenseh.f i892, nM8.)
2. Pour ce procédé t. le trayail de Brieqer, Kitasato et Wassermann : Ueber Jmmunitàt und Giftfestigung, {Zeitschr. f. Hyg, und Infectionskrankk., 1892, XII.)
DE l'immunité CONTRE LE CHOLÉRA. 759
nisée, on ne leur conférait pas Timmunité, phénomène qui d'après les auteurs tiendrait à ce que les souris supportent mal le lait de chèvre.
Ces expériences montraient donc que le lait pouvait conférer rimmunité à des animaux adultes à la condition de n'être pas ingéré, mais injecté dans la cavité péritonéale. Brieger et Ehrlich ont pu encore établir que le sérum du lait possède les mêmes propriétés immunisantes que le lait lui-même, et que les propriétés vaccinantes du sérum pouvaient être accrues artificiellement par Tévaporation du liquide dans le vide. 0,2 ce. de sérum ainsi épaissi par Tévaporation dans le vide, suffisaient pour conférer en injection péritonéale l'immunité à la souris, qui pouvait alors supporter une dose quarante-huit fois supérieure à la dose mortelle.
Les mêmes résultats furent obtenus par Brieger et Ehriich dans rimmimisation contre la fièvre typhoïde.
Dans mes recherches personnelles j'ai voulu élucider la question de savoir si le lait pouvait ou non conférer l'immunité contre le choléra. Les résultats de ces recherches ont déjà été brièvement communiqués par M. Gamaleïa à la Société de biologie (séance du 29 octobre 1892) et par M. Chauveau à l'Académie des sciences (séance du 31 octobre 1892). Je saisis ici l'occasion pour remercier M. Gamaleïa et M. Chauveau de leur obligeance.
Mes expériences ont été faites sur deux chèvres laitières immunisées par l'injection sous-cutanée, intra-péritonéale et intra-veineuse de cultures cholériques très virulentes sur gélose et bouillon, cultures provenant de Massaouah^ Les injections sous-cutanées étaient faites principalement au niveau des parties latérales du thorax et sur Fabdomen ; les injections intra-péritonéales au niveau des parties postéroinférieures du ventre, près des mamelles. Enfin les injections intra-veineuses étaient pratiquées dans la veine de l'oreille. Les injections sous-cutanées étaient toujours suivies de la for-
1. Deux cultures sur agar de ce choléra me furent envoyées par le prof. Vinccnû que je prie ici d'agréer l'expression de ma gratitude.
760 KBTSGHER.
mation, au point d'inoculation, d'une tuméfaction douloureuse tenant à l'œdëme du tissu conjonctif sous-cutané ; si la dos e de culture qu*on injectait était forte, l'œdème dépassait les parties latérales du tronc et envahissait les parties latérales de la poitrine et du ventre où il persistait pendant plusieurs jours. L'injection intra-veineuse présentait encore des inconvénients plus graves tenant : 1* à l'impossibilité de répéter fréquemment les injections en l'absence d'un nombre suffisant de veines appropriées; 2** à l'impossibilité d'injecter de fortes doses de culture et, 3^ à ce que les animaux supportaient très mal les injections.
Il résulte notamment des expériences de Werigo ' et de celles que j'ai faites sur des lapins, que les injections intra-veineuses provoquent une coagulation du sang, principalement dans le système de la veine porte et dans le cœur.
Ce sont donc des inconvénients sérieux que présente la méthode d'immunisation par la voie sanguine. Comme exemple, je puis citer ma première chèvre qui ime fois, après l'injection intra-veineuse de 5 ce. de culture, tomba sans connaissance et ne revint qu'au bout de 2 à 3 minutes. Quant aux injections intra-péritonéales, elles sont relativement bien supportées et permettent d'introduire en une seule fois de fortes quantités de cultures. Avec ces injections, Tabdomen de l'animal devient douloureux, tendu, et quelquefois on y constate même de la fluctuation.
Chaque injection, abstraction faite de la voie d'inoculation, provoquait chez la chèvre, à côté des phénomènes locaux qui viennent d'être signalés, des phénomènes généraux caractérisés par des malaises, de l'inappétence et de la fièvre. Cet état persistait 1 ou 2 jours suivant la quantité de cultures injectées, et disparaissait ensuite progressivement. Quant à la sécrétion lactée, les injections les diminuaient notablement ou même les supprimaient complètement pour un ou deux jours.
1. Les globules blancs comme protecteurs du sang. AnnaUs de VïnsHhU PoMteur, 1892, n- 7.
DE l'immunité contre LE CHOLÉRA.
Les quantités de cultures injectées à trois chèvres étaient les suivantes :
Chèvre n^ i.
21 août
2 septembre
5 octobre
1/2 centimètre cube de culture sur agar sous la peau.
dans le péritoine, sous la peau.
dans le péritoine, dans le péritoine, dans la veine.
sous la peau, dans la veine.
On a donc injecté en tout 37,1 ce, dont 19,9 sous la peau, 7,8 dans le péritoine et 3,5 dans la veine.
Chèvre n"" 2.
1 centimètre cube de culture sur bouillon sous la peau. 1 — — — dans le péritoine.
19 — — — sous la peau.
14 octobre
!•' novembre 5 — • — — —
12 — 25cc. decult. s. bouil. chauffée à55<>pend.l h. souslapeau.
24 décembre 5,4 ce. de cuit, virulentes sur bouillon sous la peau. 29 — 2,5 —- — — dans le péritoine. 31 — 5 — — — —
4 janvier 8 — — — —
162 KETSCHER.
5 février 33 ce. de cuit, virulentes sur bouillon dans le péritoine. 22 — 40 — — — —
29 mars 50 — — — —
6 avril 85 — — — —
La seconde chèvre a donc reçu en tout 439,9 ce. de culture sur bouillon dont 145,4 ce. sous la peau (en comptant les 55 ce. chauffés pendant une heure à 55**), et 294,5 ce. dans le péritoine.
Le lait était recueilli, autant que possible, stérile. Les vases dans lesquels on le recueillait, le pis de la chèvre et les mains de la personne qui trayait étaient préalablement désinfectés.
Après avoir établi par une série d'expériences que le lait de chèvre ordinaire ne confère pas, en injection intra-péritonéale, d'immunité aux cobayes, j'ai commencé les expériences avec le lait des chèvres, suffisamment préparées.
Le lait était injecté dans le péritoine des cobayes à la dose de 1 à 10 ce; 24 heures après, on injectait à ces cobayes, de même qu'à des cobayes témoins, une dose mortelle de culture sur agar de choléra de Massaouah, émulsionnée dans du bouil- Ion (1/2 ce. de cette émulsion était à peu près égal à 1 ce. de culture sur bouillon). Les cobayes qui avaient reçu préalablement une injection de lait, restaient bien portants, tandis que les cobayes témoins succombaient, les premiers 6 à 10 heures après l'inoculation du virus.
Comme dans ces expériences les cultures et le lait étaient injectés dans le même endroit, on pouvait supposer que la survie des animaux était due à l'action directe du lait sur les cultures, et non pas sur Torganisme du cobaye. Aussi, dans une autre série d'expériences, avons-nous modifié les conditions d'inoculation en injectant les cultures cholériques dans un autre endroit que le lait, notamment dans les muscles des extrémités postérieures. Ce mode d'infection a donné des résultats identiques aux précédents : les cobayes préparés par le lait restaient vivants ; les témoins succombaient 6à 10 heures après l'infection.
L'immunité en question se manifestait immédiatement après l'injection de lait dans le péritoine, comme le prouvaient les expériences où les cobayes restaient vivants après
DE l'immunité contre LE CHOLÉRA. 763
rinjection simultanée des cultures dans les muscles et de lait dans le péritoine.
Il est évident que l'importance du lait des animaux immunisés serait encore plus grande en thérapeutique, si l'immunité eût pu être conférée par Tingestion seule de ce liquide. On aurait pu alors utiliser ce lait pour immuniser les individus contre le choléra. Les expériences faites dans cette direction avec le virus tétanique, par Ehrlich et Brieger, étaient peu encourageantes. Comme nous Tavons déjà dit plus haut, ces auteurs sont arrivés à immuniser de cette façon des animaux nouveau-nés sans parvenir à conférer, par la même voie, l'immunité à des souris adultes. Mais pour le choléra, les conditions n'étaient plus les mêmes. En effet, les voies d'infection naturelle par le choléra ne sont pas les mêmes que pour le tétanos, puisque c'est par le tube digestif que l'homme contracte le choléra. D'un autre côté, il a été établi qu'on pouvait immuniser les animaux en leur faisant ingérer des cultures cholériques. Ces deux faits me permettaient donc de compter sur des résultats positifs en alimentant les cobayes avec le lait de chèvre immunisée.
Dans cette nouvelle série d'expériences, les cobayes furent nourris avec du lait de chèvre immunisée, lait qu'ils prenaient à leurs repas ou qui leur était introduit dans l'estomac avec une sonde. Au bout de quelques jours, les cobayes préparés de cette façon recevaient dans les muscles une dose mortelle de culture. Tous ces animaux ont succombé en même temps que les cobayes témoins. Les substances immunisantes du lait paraissaient donc se détruire sous l'influence du suc gastrique. Pour voir si cette destruction ne tenait pas à l'acidité du suc gastrique, j'ai neutralisé ce dernier dans une autre série d'expériences, par une solution de bicarbonate de soude à 5 p. 100 introduite soit quelques minutes avant le lait, soit en même temps que ce dernier. Les résultats ne furent pas modifiés : les cobayes préparés mouraient aussi vite que les cobayes témoins. Un seul cobaye a survécu : il a reçu en 3 fois 12 ce. de solution de bicarbonate de soude à 5 p. 100, puis 35 ce. de lait; inoculé le lendemain par Finjection intra-péritonéale d'une émulsion de cultures cholériques sur agar, il supporta
764 KETSCHER.
rinfection sans présenter de phénomènes morbides. Bien entendu, ce seul succès ne permet de tirer aucune conclusion en face d'une série d'insuccès arrivés dans des conditions identiques.
Ces expériences montrent donc que, même après la neutralisation du suc gastrique, ce dernier détruit encore les substances immunisantes du lait.
Klemperer* a du reste trouvé que les substances immunisantes des cultures chauffées, sont aussi en partie détruites par le suc gastrique neutralisé, puisque, pour immuniser des cobayes par la voie stomacale, on était obligé d'employer des doses trois fois plus fortes que par la voie sous-cutanée. Peut-être serait -il possible de conférer Timmunité à des cobayes en leur introduisant dans Testomac, soit de grandes quantités de lait, soit de petites quantités d'un lait très actif.
Malheureusement, des circonstances indépendantes de ma volonté m'ont empêché d'entreprendre une nouvelle série d'expériences dans la direction que je viens d'indiquer.
Après avoir démontré les propriétés immunisantes du lait, j'ai essayé de voir si ce liquide pouvait combattre l'infection établie, autrement dit, s'il possédait des propriétés curatives. Si l'on se rapporte aux travaux faits sur les propriétés curatives du sérum du sang, on ne devait guère s'attendre à trouver au lait des propriétés curatives aussi accusées que les propriétés immunisantes. 11 résulte en effet des travaux de Behring ' que pour combattre le tétanos au moment de l'apparition des premiers symptômes il faut une dose de sérum 1000 fois supérieure à la dose immunisante; quelques heures plus tard la dose doit déjà être de 10 000, et au bout de 13 heures 100000 fois supérieure à la dose immunisante. C'est aussi le résultat auquel est arrivé Kitasato'. Roux et Vaillard * ont même trouvé que les doses de sérum qui viennent d'être indiquées sont encore impuissantes pour
1. Weiterf! Untersuchungen ûber Schutzimpfung des Meneherugen asiatUche Choiera. Berlin. Klin.Wochenschr., 1892, n- 50.