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INCURABILITÉ ET GLÉRISONS TARDIVES EN ALIÉNATION MENTALE

Par le D' E. MARANDON DE MONTYEL, Oirccteur-llédecia en chef de l'asile public d'aliénés de Dijon.

Les divergences d'opinions qui se sont produites à rAcadémie de Médecine, entre M. Blanche et M. Luys, à propos du divorce, ont mis à Tordre du jour une importante question clinique, celle de la valeur des uérîsans tardives et du pronostic de Tincurabilité en

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matière de folie. La discussion qui va s'ouvrir au Séuat lui donne de nouveau une grande actualité. Je désirerais émettre sur ce point quelques considérations et apporter quelques faits. Pour trouver une solution à ce débat, gros de conséquences sociales, il importe, me semble-t-il, de considérer successivement : la prédisposition, le délire, Tétat mental après guérison tardive ; et de leur demander, à chacun, quels éléments d'appréciation ils fournissent à Taliéniste. Dans tout ce que je dirai, je n'aurai en vue que les folies simples, les seules qui soient réellement en cause.

En règle générale, il n'y a point folie sans prédisposition vésanique. Cette maladie ne frappe ni à l'improviste ni au hasard. Le plus souvent, elle tient, les travaux de Morel l'ont brillamment établi, à une dégénérescence de la race transmise par hérédité, et quand elle apparaît dans une famille, indemne jusqu'alors de troubles nerveux, elle a été, à coup sûr, préparée de longue main par une vie d'excès, de fatigues ou de misère. Les folies toxiques elles-mêmes ne font pas exception à la loi; le poison travaille pour ainsi dire le système nerveux, et le dispose aux manifestations délirantes à venir. Seules, certaines aliénations, suites de traumatismes, éclatent tout à coup dans un organisme intact, et encore est-ce là matière à controverse. Ces considérations établissent qu'un cerveau qui délire n'est pas un cerveau accidentellement malade, mais un cerveau profondément modifié dans ses conditions de vie et de fonctionnement. Il n'y a pas dès lors à s'étonner qu'à la cessation des manifestations délirantes, il ne revienne pas toujours à l'état absolument normal. La prédisposition, en effet.

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loin de s'épuiser en fomentant des désordres, en sort souvent fortifiée et occassionnera d'autant plus facilement d'autres troubles qu'elle en a déjà produit.

Cette triste vérité oblige Taliéniste à ne jamais garantir l'avenir, mais a-t-il le droit de toujours l'incriminer? Pour M. Luys, dans l'immense majorité des cas, les maladies mentales, une fois déclarées, constituent dans leur évolution lente à travers l'organisme un processus morbide à marche fatale vers la démence, susceptible de laisser au support quelques moments de répit, mais inexorable dans sa marche progressive. Je me range entièrement à l'avis du médecin distingué de la Salpètrière. Oui, dans l'immense majorité des cas, révolution des maladies mentales est fatale, surtout quand l'hérédité est en jeu, car de même que la prédisposition les crée, et se fortifie, en les créant, de même elle les entretient, les aggrave, et se fortifie encore en les entretenant et en les aggravant. Mais si c'est là l'immense majorité, si petite soit-elle, il y a une minorité et, dans l'état actuel de la science, je ne connais aucun signe permettant de les distinguer l'une de l'autre. La prédisposition à marche fatale ne tranche pas par des symptômes particuliers sur celle qui, plus bienveillante, oubliera sa victime après l'avoir une fois frappée ou ne se souviendra d'elle que longtemps plus tard, pour l'oublier encore. Gomment, dès lors, dans la grave question qui s'agite, quand le législateur réclame un jugement quasi infaillible, étayer son opinion sur la prédisposition? Malgré son rôle immense, force est donc de reconnaître insufiisant le concours prêté par elle à la solution cherchée. Nous serons peut-être plus heureux avec le délire.

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De toutes les formes vésauiques, seule la démence est, par nature^ incurable. Certainement, pour les autres variétés, Tapplication, par exemple, des principes cliniques si sages formulés par Guislain facilitera la distinction des cas curables, et des cas incurables, mais sans autoriser Taffîrmation. La démence exclusivement sérail donc une cause valable de divorce ; par malheur, elle se présente à des degrés divers qui sont loin d*entraîner la même incapacité intellectuelle et morale. M. Luys, si j'ai bien compris son premier discours» l'Académie de Médecine, croit fatale dans tous les cas révolution de la démence; une fois le réseau intellectuel entamé. Tes éléments nerveux, associés à ceux mortifiés, se mortiâeraient à leur tour par une sorte de contagion et entraîneraient, par le même procédé, la mortification de leurs congénères, de telle sorte que le mal irait en se propageant de proche en proche jusqu'à l'atrophie du cerveau, si caractéristique chez les vieux déments. Tout d'abord, au point de vue théorique, je ne m'explique pas bien la nécessité de cette sorte de contagion, et je me l'explique d'autant moins que les récentes et savantes recherches anatomiques de M. Duret, admises par M. Luys dans son Traité des maladies men^ taies y établissent une remarquable indépendance de la circulation des diverses zones de l'écorce. — Ensuite la doctrine de M. le D' Luys ne se trouve t-elle pas en désaccord avec la clinique? Les choses sont loin de marcher toujours commeill'indique. La démence partielle et stationnaire en effet est assez fréquente. Si le dément ne recouvrejamaissesfacultésperdues,il n'est pascondamné à être dépouillé de celles qui survivent. Qui n'a rencontré dans les services publics de ces vieuxmalades, aliénés de-

puis vingt ou vingt-cinq ans et frappés de destructions isolées de l'intellect qui ne progressent en rien? Tels ils étaient il y a dix ans, tels ils sont aujourd'hui. A ces considérations s'en ajoute une autre plus sérieuse encore : les facultés affectives résistent plus que les facultés intellectuelles. Beaucoup d'anciens aliénés ont encore très vif le sentiment de la famille; affaiblis au point de vue intellectuel, ils sont en état d'éprouver toutes les émotions du cœur. Si chez eux les manifestations délirantes s'éteignent; alors, en même temps que la démence reste partielle et stationnaire, ils peuvent retourner au milieu des leurs qu'ils aiment toujours, et qu'ils aideront dans la mesure de leurs forces : pour de tels déments, le divorce ne serait-il pas injuste et cruel? Avec la doctrine que semble professer M. Luys, le diagnostic démence, justifierait le divorce, avec celle que je crois plus conforme à la clinique, il serait indispensable d'en diagnostiquer aussi l'étendue et d'en pronostiquer l'évolution. Ëh bien! dans l'état actuel de la science, je crois tous ces jugements impossibles à porter d'une manière précise et à l'abri de toute erreur.

Pour émettre une telle appréciation, je me fonde sur l'identité absolue des symptômes psychiques dans la démenceet l'obtusion intellectuelle, celle-ci aussi curable que celle-là l'est peu. M. Foville a écrit : « On rencontre quelquefois des malades dont les facultés intellectuelles deviennent incohérentes; les actes et les propos sont décousus; la mémoire paraît absente; l'attention ne peut être fixée ; la réflexion ne s'exerce plus, et cependant, ces phénomènes ne se rattachent pas à un accès de manie. Tout semble indiquer une destruc-

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tion réelle des facultés; on se croirait en présence d'une véritable démence, destinée à durer autant que le malade, et cependant, ce pronostic fâcheux ne se réalise pas ». Ces fausses démences compliquent le diagnostic et en rendent la certitude impossible, car comment les distinguer? En suivant attentivement les malades, dit M. Foville, pas toujours, ajouterai-je, car parfois elles durent longtemps, aussi longtemps que le délire lui-même. En effet, elles relèvent souvent d'une absorption de l'esprit par les troubles sensoriels et les conceptions délirantes. Les malades, tout entiers à leurs hallucinations et à leurs idées maladives, tombent dans l'état si bien décrit en quelques lignes par le savant aliéniste ; et quand, après des années, les hallucinations s'apaisent, les conceptions délirantes faiblissent, on est surpris de voir surgir des facultés pronostiquées à jamais détruites. Si, dans ces cas, la folie offre des rémissions, la marche éclairera, je le reconnais; la mémoire, Tattentioa luiront et s'éclipseront alternativement, mais si la maladie est à évolution continue, je ne connais aucun signe différentiel autorisant le diagnostic. En présence donc d'un aliéné, offrant, même depuis plusieurs années, les symptômes apparents de la démence, je crois qu'eu l'état actuel de la science, il n'est pas permis de certiâer d'une manière absolue l'existence d'une vraie démence et non celle d'une fausse démence liée à l'obtusion intellectuelle. Certes, presque toujours un clinicien habile, doué de ce je ne sais quoi, appelé le tact médical, ne se trompera pas; mais le tact médical, d'une utilité grande dans la pratique ordinaire, ne saurait être érigé en principe, quand il s'agit d'une loi comme le divorce.

Seuls, les signes perçus par raisonnement font les diagnostics différentiels.

Que dire maintenant du diagnostic de Tétendue des pertes subies par l'intellect et du pronostic de l'évolution de la démence, quand la question de la démence elle-même me parait insoluble? Evidemment rien. Ainsi pas plus le délire que la prédisposition ne fournissent des éléments certains, à l'abri de toute erreur. Se trouveraient-ils dans la durée de la maladie, c'est le dernier point qui me reste à résoudre par l'étude de l'état mental après guérison tardive.

La réalité des guérisons ta)*dives s'impose. Parmi mes observations, figure un malade, sorti après huit ans de séjour à l'asile, dont la guérison se maintient depuis vingt ans, et un autre, sorti après douze ans d'asile, dont la guérison se maintient depuis cinq ans. M. Rousseau, porté à déclarer les aliénés incurables après sept ans de maladie, avoue lui-même que cette règle n'est pas absolue et qu'il se produit, dans la folie, des guérisons tardives, tout comme dans les autres maladies chroniques.

Y aurait-t-il une durée après laquelle la guérison serait de toute impossibilité? Le cas, auquel je viens de faire allusion, prouve qu'il faudrait compter plus de douze ans. Dans son premier discours, M. Luys avait fixé, pour Paris, quatre ans aux hommes et cinq aux femmes ; mais, dans une note rectificative annexée au travail de M. Rousseau, il a spécifié quatre ans et cinq ans révolus, non de maladie, comme tous avaient compris, mais de démence confirmée, et il a enlevé par là toute valeur absolue à ses assertions.

M. Luys croit les guérisons tardives plus apparentes

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que réelles; il ne parait pas reconnaître à Tîntellect le pouvoir de recouvrer toute son intégrité après dix, douze et quinze ans de délire. Ici une distinction s'im«pose. Certes, il n'est guère admissible qu un cerveau, ravagé durant tant d'années par la folie, ait supporté sans faiblir ces assauts violents et prolongés. Débarrassé de son mal, Tex-aliéné n'aura plus la même vigueur de rintelligence, la même fraîcheur de sentiments qu'autrefois; mais s'il n'est pas scierUifiquement guéri, ne l'est-il pas socialement? Doit-on considérer comme malade un homme capable de remplir tous ses devoirs vis-à-vis de lui-même, des autres et de la société; d'entourer sa famille de Taffection et des soins auxquels elle a droit, de tenir honorablement sa place dans le monde? Il en est de ces ressuscites de la folie, ainsi que les appelle M. Luys, comme de cestyphiques sauvés de la mort, mais chez lesquels il est resté un léger affaiblissement intellectuel appréciable pour ceux qui, les ayant connus avant leur maladie, sont à même de les comparer à eux-mêmes. Si la démence avait une marche toujours fatale, si les premières altérations produites, si légères fussent-elles, avaient pour conséquence d'en engendrer d'autres qui, à leur tour, joueraient le rôle de causes destructives, sans doute, chez ces malades, la guérison serait un leurre, puisque le mal serait condamné à progresser chaque jour. Mais j'ai déjà protesté contre cette doctrine. J'ai dit que la démence à tous ces degrés restait parfois stationnaire à jamais. Dans ces conditions, l'aliéné, guéri après dix, douze et quinze ans de folie l'est bien, alors même qu'il n'aurait plus ni la même vigueur de l'intelligence, ni la même fraîcheur de sentiments.

J'ai passé eu revue la prédispositiou, le défire, l'état mental après guérison tardive et, nulle part, je n'ai trouvé le critérium que je cherchais. Ce résultat, si j'étais avec M. Luys pour le divorce, me condamnerait, jusqu'à preuve contraire, à dire avec M. Blanche que, dans l'état actuel de la science, il serait imprudent d'affirmer l'incurabilité, vu que le jugement ici doit être infaillible, puisque le divorce n'est pas révocable comme l'interdiction. Qu'on fournisse des signes cliniques certains et on trouvera sans doute des partisans convaincus du divorce en matière de folie ; mais tant que la question d'incurabilité restera ce qu'elle est, entourée d'incertitudes, ceux mêmes qui partagent les idées de M. Luys devront en combattre l'application, car ils assumeraient la responsabilité d'exposer leurs malades à se trouver un jour des étrangers dans leurs propres familles.

En compulsant les registres de l'établissement, j'ai trouvé huit cas de guérisons tardives : cinq femmes et trois hommes. Le sexe féminin l'emporterait donc; mais sur les neuf observations rapportées par M. Giraud, il y a cinq hommes, chiffres qui se retrouvent dans le travail de M. Rousseau.

De mes huit observations^ je n'en rapporterai que quatre; je n'ai pu obtenir pour les quatre autres des renseignements précis sur leur état mental après la sortie. Ces malades, il est vi-ai, n'ont pas été réintégrés dans l'asile, mais c'est là, à mon avis, une preuve de nulle valeur.

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Observation L — Neuf ans de séjour à 1^ asile. — Guérison se maintenant depuis vingt ans»

Jean-Baptiste Brug..., vingt-six ans, propriétaire, instruction secondaire. Entré à Tasile de Dijon en janvier 1855, il s*évada de rétablissement quelques mois après, et rentra chez lui. Sans être guéri, il parut à ce point amélioré que sa famille le laissa jouir de sa liberté et de ses biens; mais ses actes ne tardèrent pas à être si nuisibles à ses intérêts qu'on dût solliciter la nomination d'un conseil judiciaire. M. Brug... fut assigné, le 13 janvier 1856, à comparaître devant le tribunal. Dans la nuit du 13 au 14, il se rendit armé à la porte de son frère, et, sur son refus d'ouvrir, tira sur la maison deux coups de fusil à balle. L'autorité judiciaire le ût séquestrer d*office. L'interdiction fut prononcée.

A son arrivée dans l'établissement, le 2i janvier, Brug... était en proie à une vive agitation; et le diagnostic» manie » fut porté. Le certificat de quinzaine constate qu'il est plus calme et plus docile, mais qu'il a toujours une grande confusion dans ses idées. Les renseignements font défaut jusqu'au 25 juillet 1862. A cette date, nous trouvons le certificat suivant : « Manie, reconnaissant pour cause des excès alcooliques. Ce malade a des périodes de calme assez longs. Dans ces circonstances, il se montre sombre, taciturne, incohérent dans ses actes, tandis que le délire se concentre à Tintérieur. Il possède toujours la même passion pour les liqueurs alcooliques, et, par conséquent, il est incapable de vivre au dehors. » Ce certificat permet d'apprécier exactement l'état mental de Brug. . . sept ans et demi après l'admission de janvier 1855; outre une tendance marquée aux alcools, il passait par des alternatives d'^excitation et de longue dépression, avec incohérence des actes. La maladie évoluait donc selon le type continu avec formes alternes.

Nouvelle lacune dabs les renseignements jusqu'à la date du 9 avril 1863. M. Brug... écrivit au juge de paix de son canton, d'où le certificat suivant : « Ce malade est loin d'être dans un état aussi satisfaisant qu'il le prétend. Deux faits saillants sont là pour le démontrer. D'abord Brug... a conservé toutes ses conceptions délirantes au sujet de tous les faits antérieurs à son entrée dans l'asile ; d'un autre côté, il lui survient périodiquement des accès, pendant lesquels les actes incohérents révèlent la recrudescence du délire. Brug..., enfin, incapable desecon-

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duire au dehors, n'entend, en cas de sortie, se soumettre à la tutelle de personne ». Je vois dans cette réclamation de l'aliéné le signe d'une amélioration qui commence. En effet, enfermé depuis huit ans et trois mois, Brug... demandait pour la première fois sa sortie à l'autorité judiciaire ; il comprenait donc alors le rôle protecteur de la justice. Aussi le mois de juin fut hon, le malade ne manifesta que des passions et des impulsions haineuses. Au 17 juillet, il est calme, son caractère est beaucoup plus égal. Il est devenu laborieux, complaisant, et se soumet avec résignation à la discipline commune. En août^ l'amélioration est telle qu'il va en permission passer quelques jours dans sa famille. A l'expiration de son congé, le 28, il revient^ après s'être conduit chez lui d'une manière exemplaire.

Dans les premiers jours d'octobre, le certificat suivant est adressé à la préfecture: « M. Brug... est depuis plusieurs mois, revenu à son état normal. Il est très calme, son caractère est très doux et très facile. Il est très laborieux et travaille toute la journée à divers travaux, surtout au jardinage. Dans l'asile, il jouit de la liberté la plus grande et n'en a jamais abusé ; jamais je n'ai été obligé de lui adresser la moindre réprimande. » Le 30 octobre 1863, Brug... sortit guéri.

Je suis en relations à Dijon avec des membres de la famille Brug... ; j'ai pu obtenir ainsi sur cet ancien malade des renseignements précis. Depuis vingt ans, la guérison se maintient. A son retour dans son pays, Brug... a fait lever l'interdiction qui pesait sur lui ; il s'est marié, a toujours été bon époux et excellent père de famille. Il prospère dans ses affaires.

Observation II. — Douze ans de séjour à tasUe, — Guérison se maintenant depuis quatre ans.

Sébastien Mat..., quarante ans, célibataire, tonnelier, entré le 1" septembre 1867. La maladie remontait àtrois mois. Habituellement gai et loquace, en juillet, Mat... devint taciturne et ne parla plus à personne. Il a eu des idées de suicide. Le 31 juillet, après s'être frappé dans la région du cœur, avec un couteau heureusement trop court et peu solide, il s'est jeté par une fenêtre d'une hauteur de cinq mètres et en a été quitte pour de fortes contusions à la hanche et à la jambe droites. Il a des idées de persécutions, craint les gendarmes et la police. La famille assure qu'il n'y a pas d'antécédents héréditaires.

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A l'entrée, ce malade refuse de répondre ; il cherche par tous les moyens à se dépouiller de ses effets. Sa physionomie est hébétée, et il refuse toute alimentation.

Quinze jours après, une légère amélioration s'est produite. Il donne avec assez de précision des renseignements, dit qu'il lui était absolument impossible de manger il y a quelques jours, qu'il est bien malheureux et bien chagriné, sans en fournir les motifs. Il mange bien, ne gâte plus et ne témoigne aucun désir de s'en aller. Au 3 novembre, nouvelle amélioration notable qui se maintient jusqu'au 1*' mai 1868. La maladie évolua ensuite avec des alternatives de rémissions et d'exacerbations et, en octobre 1872, le diagnostic démence fut porté. Les principales notes relatées au registre indiquent une aggravation apparente de l'affaiblissement intellectuel pendant l'année 1873. En effet, le malade parle seul, ne répond pas aux questions; on ne peut fixer son attention, il manque d'initiative. Le 12 octobre 1874, une amélioration se dessine. Ces fausses apparences de démence se dissipent, Mat... devient sociable, ré* pond aux questions qu'on lui adresse, s'intéresse à ce qui se passe autour de lui. En janvier 1875, l'amélioration s'était de plus en plus accentuée ; enfin, en juillet, l'état mental est tel qu'il est question de tenter une sortie. Mais au 21 août. Mat... était redevenu susceptible, méfiant ; le 20 octobre, ne travaillant plus régulièrement, il se contrariait à la moindre observation. Ses idées lypémaniaques revinrent et le malade sembla de pouveau en démence, durant les années 1876-1877. A partir de septembre 1878, une amélioration analogue à celle d'octobre 1874 se dessina, s'accentua lentement, et en septembre 1879, cet aliéné pouvait être considéré comme guéri. Il ne fut rendu à la liberté qu'en février 1880.

La guérison s'est maintenue jusqu'à ce jour. Mat... vit très régulièrement et travaille de son métier de tonnelier. Comme il demeure à proximité de Dijon et qu'il vient à l'asile, on a souvent l'occasion de le voir et de constater son état mental.

Observation III. — Sept ans et demi de séjour à FasUe, — Guérison se maintenant depuis trois ans,

Françoise Dup..., quarante-trois ans, veuve, domestique, entrée le 19 août 1873. La maladie date de deux mois et demi. Dup... est atteinte de manie aiguè que la famille attribueàdes

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di CLINIQUE MENTALE.

chagrins domestiques. L'agitation surviendrait tous les deux ou trois jours et dans Tintervalie, il existerait une légère dépression. A son entrée, au milieu de son verbiage, apparaissent des idées de persécutions. On a cherché à Tempoisonner, ses voisins lui en veulent. Elle se dit poursuivie par le diable avec qui elle est en lutte continuelle. Les penchants erotiques sont très développés. La malade est ordurière dans ses propos, obscène dans ses gestes. Elle a des hallucinations et des illusions variées de tous les sens. Elle prend diverses malades de sa division pour ses enfants.

Quinze jours après, l'agitation était continue et aussi violente qu'à l'entrée. A certains moments, Dup... poussait des cris perçants. Elle mangeait peu, maigrissait et paraissait très affaiblie.

Jusqu'au milieu de Tannée 1878, c'est-à-dire pendant cinq ans, cette malade resta en proie à une agitation presque continue, avec des impulsions violentes. Le plus souvent, on était contraint de la maintenir en cellule.

Durant Tété de 1878, Dup... se calma, et on put l'occuper à divers travaux d'aiguille ; mais elle conserva toujours des idées de persécution et était à ce ])oint irritable qu'elle s'excitait dès qu'on lui adressait la parole.

Dans les premiers jours de 1879, le calme augmentait, toutefois les hallucinations persistant, la malade systématisait un délire de persécutions, dans lequel le diable etles prêtres qu elle abhorrait jouaient un grand rôle. L'année s'écoula ainsi, Dup..., laborieuse, mais enracinée dans ses idées de persécutions, méfiante, toujours disposée à croire qu'on se moque d'elle et qu'on cherche à lui faire du mal. Un symptôme alarmant d'affaiblissement intellectuel se montrait : la malade ne pouvait soutenir une conversation quelques instants sans devenir incohérente. Et il en fut de même jusqu'en automne 1880. A ce moment les hallucinations disparurent peu à peu, la malade abandonna ses idées de persécution et recouvra la raison. Elle sortit guérie en janvier 1881.

En quittant l'établissement, cette femme s'est placée comme gouvernante chez le notaire de sa commune qui m'a fait savoir ces jours derniers que, depuis trois ans , non seulement M"® Dup... n'avait pas rechuté, mais qu'elle possédait toutes les qualités qui font une gouvernante modèle.

DE LKLIÈHKTIOS MKNTAUB. 35

Observation IV. — Sept ans de séjour à r asile. — Guéritan se maintenant jusqu'à la mort arrivée deux ans après.

Charles Gla..., trente et un ans, poèlier, célibataire, entré le 19 janvier 1874. Deux causes sont à invoquer, Tbérédité et Tonanisme. A son entrée, le malade est atteint de lypémanie avec tendances vers la stupeur, caractérisée par un abattement général, une indifférence et un profond dégoût de la vie et des hallucinations des sens. Il dit avoir vu le diable. Désordonné dans ses actes, Gla... se livre en outre avec frénésie à la masturbation. L*intelligence parait très affaiblie. Le sens moral nul, Gla... se touche en public avec un cynisme révoltant. Les conceptions intellectuelles sont lentes à se produire ; le malade est incapable de tout travail d'espiit. La santé physique est altérée.

Au bout de quinze jours, une légère amélioration s*était produite. Gla... était devenu moins affaibli, moins dégoûté de la vie, s*intéressant légèrement à ce qui l'entourait. Il s'occupait un peu aux terrassements. La santé physique s'était améliorée. Jusqu'en automne, le malade resta dans cet état. Il parut alors plus éveillé, plus causeur; mais il laissa percer des idées de persécutions bien arrêtées et fit des tentatives de suicide qui nécessitèrent une surveillance continue.

Pendant Tannée 1875, il passa par des alternatives de dépression et de surexcitation, durant lesquelles il invectivait les prêtres, les accusant d'ourdir contre lui des machinations.

En 1876, de janvier à novembre, des symptômes de démence semblèrent apparaître; Gla... devint incohérent dans ses discours ; émettait des idées bizarres, excentriques, prétendait faire venir le diable en se masturbant, marmottait seul, entre les dents, des paroles sans suite, était incapable de tout travail suivi. En novembre, un changement remarquable se produisit ; tout en conservant ses conceptions délirantes de persécution et en proférant les mêmes accusations contre le clergé, le malade revint à la vie intellectuelle, il travailla régulièrement et ne présenta plus que des lésions isolées de l'intellect.

Ce dernier état se maintint jusqu'en janvier 1878, où, durant un mois, tous les symptômes de démence, précédemment décrits, apparurent de nouveau pour faire place, en février, à une

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amélioration qui progressa à ce point qu'en septembre, le certificat suivant était rédigé: « Gla... présente dans son état mental une sérieuse amélioration qui se soutient depuis près d*un an. Il est calme, docile, facile à conduire et travaille très régulièrement. S*il reste encore un peu de loquacité et des manières un peu bizarres, ce sont là des défauts qui paraissent se rattacher au caractère même du malade et ne constituent aucunement la folie. Avec une direction bienveillante et éclairée, ce malade pourrait vivre au dehors et gagner sa vie. »

Cette amélioration si sérieuse ne persista pas; en novembre, le malade, tout en restant actif et intelligent, retomba dans ses idées religieuses, ses accusations contre les prêtres et se mit à marcher sur un pied sous prétexte d'expier ses péchés. La situation s'aggrava de nouveau ; pour la troisième fois, des symptômes de démence apparurent. A ceux précédemment décrits s'en ajouta même un autre plus grave : Çla... ramassa des chiffons et s'en affubla comme amulettes pour se préserver du mauvais sort. Telle était la situation, quand une affection intercurrente vint, en août 1879, la changer complètement. Gla... n'avait pas renoncé à ses habitudes d'onanisme, sa santé physique s'en ressentit et il eut, le JO ^oùt 1879, une pleurésie tuberculeuse qui le tint longtemps au lit et qui faillit l'emporter. Il se releva de cette maladie phthisique, mais guéri mentalement ou à peu près. L'amélioration psychique s'affermit et, en avril 1880, il sortit guéri de l'établissement.

Ce malade a vécu à Dijon qu'il habitait avant son entrée à l'asile. La guérison s'est maintenue tandis que la phthisie progressait, et l'infortuné Gla... est mort à l'hospice deux ans après sa sortie, jouissant de toute sa raison et succombant au marasme tuberculeux.

ÉCLAMPSIE ET ÉPILEPSIE; Par Cb. FÉRÉ.

Les anciens auteurs admettaient que Téclampsie^ soit infantile soit puerpérale, était une névrose analogue à l'épiiepsie ou à l'hystérie; mais depuis qu'on a reconnu la fréquence de l'albuminurie chez les scarlatineux, chez les femmes en couches offrant des convulsions éclamptiques, le cours des idées a changé. En présence d'un cas d'éclampsie, on ne se demande pas si le sujet est un névropathe prédisposé aux réactions cérébro-spinales, on explique tout par une soi-disant action spécifique du sang altéré (urémie, ammoniémie, urinémie, etc.) sur le système nerveux central. Pourtant lesformescliniques si diverses de l'urémie dans les affections rénales devraient faire soupçonner que si tous les sujets ne réagissent pas de la même manière sous l'influence de la même altération du sang, ce ne peut être qu'en raison de prédispositions organiques spéciales. Le but que nous nous proposons est de mettre en évidence la prédisposition névropathique des sujets qui sont atteints d'attaques éclamptiques et de montrer les liens peu connus qui unissent Téclampsie et Tépilepsie.

L Pour ce qui est de l'éclampsie infantile, des convulsions des jeunes enfants, on n'hésite guère à en

38 PATHOLOGIB NERVEUSE.

rattacher l'origine à un état nerveux natif: les convulsions sont fréquentes chez les enfants issus de névropathes , de mères ayant eu des attaques d'éclampsie * ; on les voit souvent chez les enfants d'une même famille; il n'est pas rare que les sujets qui en ont été atteints offrent d'autres troubles nerveux ou qu'ils produisent dans leur descendance des affections cérébro-spinales.

L'hérédité directe des convulsions de l'enfance a été observée par nombre d'auteurs, notamment par Tissot, Brachet, Bouchut,de Montgolfîer % etc.; et fort souvent, elles sont le prélude de l'épilepsie confirmée. C'est là un point que personne ne peut contester, et qui est mis en évidence, en particulier, par les observations si détaillées publiées par M. Bourneville et ses élèves'.

II. Quand il s'agit de l'éclampsie des adolescents ou des adultes, de l'éclampsie scarlatineuse, ou de l'éclampsie puerpérale en particulier, la situation est moins nette. Dans le courant de notre étude, nous avons été frappé de voir que les auteurs qui se sont occupé des causes de l'éclampsie ont omis de se poser les trois questions suivantes: 1* Quels sont les antécédents héréditaires et personnels ? V Quel estle sort des éclamptiques?3* Quel est de sort de leur descendance? Nous pensons que les réponses à ces questions seront de nature à jeter un peu de lumière sur la pathogénie

1 Duclos. — Études cliniques sur les convulsions de fenfance. Thèsp, 1847. —Trousseau.— Clin.méd, de VHÔtel-Dieu, 4« édit., 1873, t. IT, p. 171.

« De Monigolfier. — Contribution à l'étude des convulsions de l'enfance considérées spécialement au point de vite de l'hérédité. Thèse de Lyon, 1883 .

» Recherches cliniques et thérapeutiques sur VépUepsie, l'hystérie et l'idiotie. (Comptes rendus de Bicêtreet de la Salpètrière 1876, 1880,1881, 1882, 1883.

ÉCLAlfPSIB BT ÉPILBPSIB. 39

de réclampsie; aussi nous sommes-nous efforcé de les trouver soit dans les auteurs qui out traité des maladies nerveuses, soit dans nos observations personnelles.

HT. Nous nous occuperons d'abord de Téclaropsie scarlatineuse.

Observation I. — Scarlatine; albuminurie; éclampsie ; épilepsie.

Pict..., dix-neurans, vient à la consultation de la Salpétrière, le 22 octobre 1881 ; pas d^antécédeats nerveux héréditaires avoués. N'ajamais été malade, et n^ajamaiseu d'accidents convulsifs avant Tâge de neuf ans.

A neuf ans, il a la scarlatine. Il eut à la suite de Talbuminurie et de Tanasarque qui ont duré trois mois ; et, pendant ces trois mois, se sont produites des attaques dites éclamptiques. Depuis, Talbuminurie adisparu, mais lès attaques ont continué. Les attaques ont été scrupuleusement inscrites, elles sont assez régulières dans leur apparition; elles viennent à peu près toutes les trois semaines, et se reproduisent pendant trois ou quatre jours. Il a deux sortes d'accidents épileptiques :

1^ Vertiges sans perte de connaissance et que le malade compare à une sensation (f isolement. 11 voit encore la lumière, mais ne distingue rien pendant les quelques secondes que durent ces vertiges. Il n'urine pas, ne se mord pas la langue.

2^ Grandes attaques convulsives qui viennent plus souvent le jour, mais aussi quelquefois la nuit. Ces attaques sont provoquées par les émotions, les chagrins, les fatigues corporelles, les voyages en chemin de fer. Ces attaques offrent les grands caractères de Tépilepsie : cri, pâleur de la face, morsure de la langue, convulsions toniques et cloniques, sommeil prolongé.

Les verti$res sont précédés d'une sensation vague, qui prévient le malade. Les grands accès sont précédés de grands maux de tête, surtout autour de l'œil gauche, qui seraitinjecté pendant l'attaque.

Pas d'asymétrie faciale, pas d'atrophie des membres, ni aucune déformation, ni asymétrie apparente. Point hyperesthésique sur le pariétal gauche; réflexes rotuliens égaux des

deux côtés. Rien dans les urines. (Elixir dTvon trois, quatre, cinq, six cuillères par jour, en augmentant d'une cuillerée par quinzaine.)

19 novembre. — A eu une crise le 23 octobre. (Ses crises se sont du reste reproduites sans modification appréciable, jusqu'au dernier jour où il s'est présenté.)

Dans ce fait, nous ne trouvons point d'hérédité nerveuse. Il montre toutefois nettement rorigine de l'épilepsie qui succède à des attaques dites éclamptiques, développées dans le cours d'une albuminurie consécutive à la scarlatine. Cette succession de phénomènes, si analogues par leur forme, permet de soupçonner l'identité de leur nature.

Plusieurs auteurs ont d'ailleurs signalé la possibilité du développement de l'épilepsie à la suite delà scarlatine (Sieveking*, Echevema*, etc.). Gowers ' fait remarquer que la scarlatine est la maladie aiguë à la suite de laquelle on voit le plus souvent se développer l'épilepsie; mais il ne voit aucune relation nécessaire entre l'apparition de la uévrose et l'hydropisie; aussi cherche-t-il à attribuer an poison de la scarlatine une action spéciale sur le système nerveux. Pour nous, l'albuminurie et la scarlatine n'ont d'action efficace que lorsqu'elles se manifestent sur un sujet prédisposé à la névropathie.

Du reste, comme le montre encore Gowers, l'épilepsie peut se développer à la suite de toutes les fièvres éruptives et indépendamment de l'albuminurie; et on

* Sieveking. — On Eptlepsy and epUeptiform seizures, 2« édit., London, 1861, p. 120.

« Echeverria. — On Epilepsy, New- York, 1870, p. 152.

•Gowers. — Eptlepsy and other convulsive chronic diseuses. London, 1881, p. 19.

BCLAMP8IS BT BPILBP8fB. 41

peut dire que là comme ailleurs, l'agent infectieux ne fait qu'exciter la prédisposition. Il en est de même pour l'éclampsie ; nous pourrons citer à ce propos le résumé d'une observation qui nous est communiquée par notre ami, le D' Alb. Mayor (de Genève).

Obsbrvation n. — Hérédité névropathique, antécédents convulsifs^ rougeole, éclampzie.

Marie R..., onze ans. — Grandmère paternelle excitée. Mère nerveuse, fugues erotiques ayant motivé le divorce. Père faible d'esprit, est devenu au bout d*un an Tamant de sa ci-devant femme.

M. R... aeu des engorgements scrofuleux du cou (trois frères et sœurs plus jeunes sont aussi scrofuleux, sans accidents nerveux officiels); à Tàge de huit ans, elle a eu pendant six mois des crises hystériformes très violentes. — Rougeole; — somnolences, crises éclamptiques répétées pendant deux heures et demie, rien dans lurine ; mort.

lY. L'influence de la prédisposition sur l'efficacité pathogéûique de la scarlatine et peut-être de l'albuminurie qui s'y rattache est mise en évidence par le fait suivant, où on voit apparaître consécutivement l'action de la grossesse.

Obsbrvation III. — Hérédité névropathique. ^ Scarlatine, attaque convubive. — Vertiges. — Grossesse; attaques épileptiformes.

M"** M. de L..., vingt-quatre ans. (Consultation de M. Charcot.)

Antécédents héréditaires : Mère atteinte d'eczéma. Un oncle maternel ayant vu, à Tàge de dix-sept ans, un individu pendu dans un bois, eut une grande frayeur, à la suite de laquelle il eut des attaques nerveuses, et il mourut quelque temps après d'une affection cérébrale. — Un cousin germain de la ligne

maternelle estné chétif, presque idiot et est sujet aux attaques d'épiiepsie. — Un grand-oncle paternel, ayant cru étouffer dans un accident de voiture, eut pendant trois ans des crises nerveuses, dont il guérit, et aucun de ses enfants n'éprouve de troubles nerveux.

La malade a eu la scarlatine vers Tâgede neuf ans. Pendant sa convalescence, elle eut une crise convulsive (on ne sait pas si elle a été enflée, ni si elle eut alors de Talbumine dans l'urine). Jusqu'à dix-huit ans, époque à laquelle la menstruation s'établit, elle n'offrit aucun accident nerveux. A partir de ce moment jusqu'à vingt et un ans, elle fut sujette à de violents maux de tête, s'accompagnant de saignements de nez. — Vers vingt et un ans, elle eutune/ai^fesseàrécole de natation; l'année suivante, elle en eut une autre avec quelques légers mouvements nerveux (1). Vers l'époque de son mariage, à vingt-quatre ans, elle éprouvait presque tous les mois des troubles nerveux légers, caractérisés par du clignotement, des mouvements inconscients de la tête, des bras et des pouces. — Constipation, pertes blanches, irrégularité des menstrues.

Elle se maria le 21 mai 1<S81 et devint immédiatement enceinte. Une quinzaine de jours après, elle eut une première attaque épileptique, et elle en eut deux autres le mois suivant. Elle accoucha prématurément, à huit mois, d'un enfant bien portant. Deux mois après crise épileptique ; autre crise deux

mois plus tard.

18 oc^oire 1882. — Fausse couche de deux mois; le cinquième jour, trois attaques d'épilepsie dans l'espace de quinze heures.

M novembre \%%2. — Depuis la dernière crise, elle a assez souvent des vertiges soit le matin en se levant, soit à propos de changementsde température. La mémoire semble s'affaiblir.

D'après la description du mari, les crises sont très caractéristiques : cri initial, pâleur de la face, rotation de la tête à droite, convulsions toniques et cloniques, miction involontaire inconsciente; sommeil profond, suivi de violents maux de tête. Ce qu'il appelle vertige répond plutôt à des accès incomplets. Ils seraient précédés d'idées noires, d'une sorte de sensations d'étouffement ; puis la malade perd connaissance, laisse tomber ce qu'elle tient à la main, et enfin s'assoupit pour quelques minutes.

BCLAMPSIR ET BPÎLBP8IR. 43

Dans ce fait, la première attaque convulsive a bien apparu dans la convalescence de la scarlatine, et a semblé se développer en conséquence de la fièvre éruptive; mais le sujet était prédisposée la névrose par une hérédité névropatbique des plus nettes. A la suite de rétablissement de la menstruation se manifestèrent des accidents vertigineux; à propos d'une grossesse, les attaques prennent un caractère nettement épileptique. Toute action physiologique ou pathologique devient cause excitante des manifestations épileptiformes.

y. Considérons maintenant l'influence isolée de la grossesse et de Taccouchement sur le développement de réclampsie et de Tépilepsie.

Rappelons d'abord qu'un certain nombre d'auteurs, et en particulier Vogel et Jacquemier, etc., ont considéré réclampsie comme une épilepsie aiguë; mais il faut remarquer qu'ils se plaçaient seulement au point de vue des manifestations symptomatiques et non au point de vue de la nature de Taffection. Jacquemier dit : « Il est douteux que les femmes qui sont tourmentées par desaccideuts sympathiques soient plus exposées... ; il en est de même des accidents qui paraissent avoir plus de rapport avec l'éclampsie, comme les convulsions sans forme déterminées et l'hystérie \ »

D'autre part, si un certain nombre d'auteurs, et en particulier Gowers, ont signalé l'influence de la grossesse et de l'accouchement sur le développement de Tépilepsie*, des recherches récentes montrent que leur

1 Jacquemier. — Manuel des accouchements, 1846, t. n, p. 200. « Delasiauve. — Traité de V épilepsie, 1864, p. 235.

44 PATH0L06IB NBaVEUSE.

action n'est pas constante ^ En tout cas, «es circonstances ne paraissent avoir d'action que chez des sujets dont les antécédents héréditaires ou personnels révélaient l'existence d'accidents convulsifs antérieurs (cas de Terrillon, de Ferrand, de Béraud).

Chez les épileptiques avérées, la grossesse et l'accouchement n'ont pas non plus d'influence bien marquée sur le nombre des attaques. La grossesse semble plutôt avoir une influence favorable.

Ces circonstances éloignaient l'idée de la recherche des antécédents névropathiques; cependant leur importance n'avait pas complètement échappé. C'est ainsi que Miquel* admet l'existence d'une susceptibilité du cerveau.

Nous trouvons dans Trousseau le passage suivant :

« ... Il est certain que la susceptibilité nerveuse qui, chez certaines femmes, a pu se traduire dans l'enfance par des accidents convulsifs, plus tard par des phénomènes hystériques ou par des troubles plus ou moins bizarres de l'innervation, il est certain, dis-je, que cette sensibilité nerveuse est une cause prédisposante dont la connaissance pourra préoccuper l'esprit du médecin*. » Toutefois, il range cette cause entre la primiparité et l'albuminurie, c'est-à-dire qu'il ne lui accorde point le rôle de cause primordiale.

Handfield Jones Mit qu'une prédisposition indéter-

* Béraud. — De répilepsie clans ses rapports avec la grossesse et V accouchement. Thèse, 1884.

«Miquel. — Traité des convulsions chez les femmes encei7ites,etc, 1824 p. iS.

» Trousseau. — Clinique méd. 4* édit., 1873, t. II, p. 197.

« G. Handfield Jones. — Sttuiies on functional nervous disorders. London, 1870, p. 329 et 330.

BCLAMP8IB HT BP1LKP81K. 45

minée est nécessaire pour que les attaques épileptiques et éclamptiques se produisent chez les enfants ou chez les femmes.

fiâmes^ s'exprime dans le même sens, mais avec plus de clarté. Il considère que Téclampsie puerpérale est le produit de trois facteurs : T exaltation de la tension physiologique du système nerveux central, conséquence immédiate de la grossesse ; 2"" empoisonnement du sang exagérant cette irritabilité; S"" excitation périphérique ou émotionnelle, cause provocatrice immédiate de l'attaque. Si cependant il existe une prédisposition névropathique héréditaire ou acquise, c'est une condition particulièrement favorable au développement de l'éclampsie : « Thus it may be said that pregnancy is a test of thesoundnessof the nervous System » .

Il faut bien convenir que les témoignages que nous venons de recueillir ne reposent guère sur des faits rigoureusement observés; et ils mdiquent plutôt un pressentiment qu'une opinion bien arrêtée.

On peut cependant trouver çà et là quelques observations intéressantes à ce point de vue ; mais ce n'est guère dans les travaux qui ont trait à Téclampsie.

M ichéa* cite d'après Pougeus et M anget, les deux cas suivants : T Mère mélancolique; antécédents personnels de même nature; éclampsie puerpérale, mort. — T Mélancolique pendant sa grossesse; répète qu'elle mourra comme sa mère; éclampsie puerpérale, mort. L'auteur, il est vrai, n'en tire aucune conclusion au point de vue de la pathogénie de l'éclampsie.

* R. Barnes. — An address on pregnaney regùrded as on experiment iUmtrating genercU pathology. {BriL med. Jowmal. 1876, t. lU p. 737.) «Michéa. -^ Traité de rhypocondrie. 184Ô, p. 106 et 299.

Handfield Joues cite une primipare éclamptique dont uue sœur était épileptique. Churton * rapporte un cas de convulsions puerpérales chez une femme qui avait eu des convulsions (?) trois ans auparavant. Murchison * a observé l'éclampsie puerpérale associée à des symptômes discutables d'ailleurs de dipsomanie. Nous pouvons résumer à ce propos une observation qui nous est communiquée par notre ami, le D"" Jagot (d'Angers).

Observation IV. — Hérédité névropathique ^ antécédents çonvulslfs; éclampsie puerpérale,

M°® X..., femme de chambre, primipare. — Père alcoolique. — Six frères et sœurs sont morts jeunes (?). Deux avaient eu des convulsions. — A l'âge de six ans, M""* X... étant tombée sur un vase en porcelaine, se blessa au menton. A la suite de cette blessure, elle fut prise de convulsions qui se renouvelèrent d'abord tous les jours, puis s'éloignèrent peu à peu pour disparaître au bout de six mois. Aucun autre trouble nerveux jusqu'à sa grosessse. — Au huitième mois, albuminurie œdème ; au bout d'un mois, céphalalgie violente dans la matinée; à trois heures, attaque d'éclampsie, qui se renouvelé deux fois. Les phénomènes convulsifs cessent après l'accouchement (deux garçons). Morte de péritonite.

D'autre part, on a noté la coïncidence relativement fréquente de l'éclampsie et de la folie puerpérales , la folie succédant ordinairement à l'éclampsie*. Il n'est pas sans intérêt de rappeler que la folie puerpérale est une des manifestations les plus évidentes de l'hérédité vésanique.

Cependant la plupart des auteurs les plus autorisés

i Churton. — Brit, med. Joum,, i874, t. I, p. 680. * Murchison. — Brit, med. Journ., 1876, t. U, p. 6. »Her vieux. — Traité clinique et pratique des maladies puerpérales; suites de couches, 1870, p. 1036.

ÉCLAMPSIB BT ÊPILEPSIK. 47

acceptent que ia cause pour ainsi dire indispensable et nécessaire de Téclampsie puerpérale est l'albuminuriei L'albuminurie manque pourtant assez souvent, puisque M. Charpentier* a pu réunir cent quarante et un cas où elle était absente; et Nolhnagel * en vient à admettre que quelquefois Téciampsie est causée par l'irritation réflexe des nerfs de l'utérus ou du plexus sacré.

On peut dire que l'on a jusqu'à présent peu songé à rattacher d'une façon précise l'éclampsie aux états névropathiques, et à l'épilepsie en particulier. Nous allons par quelques faits essayer d'établir cette relation.

C'est ici le lieu de faire remarquer qu'au point de vue symptomatique, l'attaque éclamptique ne saurait être distinguée de l'attaque épileplique; et la marche de la température 'rapproche l'accès d'éclampsie de l'état de mal épileptique. L'urémie s'accompagne toujours d'abaissement de température malgré les convulsions.

Observation V. — Hérédité \ nervosisme et longévité. — Eclampsie puerpérale^ épilepsie^ recrudescence à la ménopause.

M"" P..., soixante ans. — Sa mère, qui a aujourd'hui quatre-vingt-sept ans et est très alerte, a eu autrefois des attaques de nerfs « effrayantes », probablement hystériques, qui ont disparu à la ménopause ; elle a souffert de rhumatisme subaigu. On n'avoue pas d'autre antécédent nerveux dans la famille.

La malade, qui a eu quelques douleurs dites de croissance^

ï Charpentier. — Traité pratique des accouchements. 1883, t. I, p. 699.

«Nolhnagel. — Art. Eclampsix. (Ziemssen, t. XIV, 1878, p. 306.

» Bourneville. — Études cliniques et therrnométriques sur les maladies du système nerveux, 1873, 2« fasc, 171-239. — Hypolitte. — De l'éclampsie puerpérale spécialement étudiée au point de vue de sa pathogénie et des modifications de température qui l'accompagnent. Thèse de Nancy, 1879.

48 PATHOLOOIB NBRYEUSE.

n'a jamais eu de troubles nerveux ni d'autre maladie, jusqu'à Tâge de vingt-six ans.

A cette époque elle accoucha de son cinquième enfant. Le travail s'accompagne d'attaques éclamptiques très intenses. Elle n'avait rien eu d'analogue à ses autres accouchements. — A partir de ce moment, elle eut de temps en temps des vertiges; elle perdait connaissance un instant, restant en suspens, mais sans mouvements convulsifs d'aucune sorte, elle reste le^ yeux fixes et est très pâle : cela dure quelques secondes.

L'année suivante, elle accoucha de nouveau et fut de nouveau atteinte d'éclampsie. Depuis cette époque elle a continué à avoir des vertiges, auxquels se sont ajoutéesde grandes attaques convulsives, qui étaient souvent séparées par un espace de plusieurs mois. Ces attaques étaient caractérisées par un cri initial, la perte de connaissance, la pâleur de la face, des convulsions toniques et cloniques; pas de morsures de la langue ni d'émission involontaire d'urine.

En 18K1. la malade avait cinquante-six ans et souffrait de divers troubles liés à la ménopause, quand elle fut prise, à la fin de janvier, de plusieurs crises convulsives qui survinrent coup sur coup avec une très grande intensité.

Ces attaques cessèrent et, sous l'influence du bromure prescrit par M. Gharcot, ne se sont point reproduites depuis, mais elle a toujours des vertiges. (3 octobre 1883.)

Cette observation offre à relever plusieurs circonstances intéressantes. L'hérédité né vropathique y est très évidente. Nous pourrions encore relever Tâge avancé de la mère ; on sait en effet qu'il est fréquent de rencontrer dans les familles des névropathes des cas remarquables de longévité ; il semble que l'énergie de la race se soit épuisée par des efforts exagérés. Nous voyons la névrose éveillée par l'accouchement à l'état d'éclampsie, persister sous forme de manifestations vertigineuses, se réveiller de nouveau après l'accouchement suivant, et persister avec des caractères comitiaux des plus nets. Enfin la ménopause qui, dans un certain nombre

BCLAMP8IB BT IPILBP8IR. 19

de cas, peut détermiaer à elle seule rapparition des attaques épilêptiques*, s'est accompagnée d'une recrudescence des manifestations convulsives.

Obsbrvation VI. — Eclampsie puerpérale ; épilepsie. (Diaprés des notes de M. Gharcot.)

M"' M. deL... — Juin 1868. — A Tâgede vingt-deux ans, eclampsie puerpérale avec albuminurie intense à sept mois de grossesse ; rétablissement prompt après accouchement d'un enfant mort depuisplusieurs jours. Quatre mois après (octobre) apparition des premiers symptômes du mal actuel. Ce furent d'abord des faiblesses nerveuses qui s'accentuèrent peu à peu, revinrent plus fréquemment tous les mois. On fit prendre du bromure de potassium à la dose de trois ou quatre grammes par jour, en suspendant pendant huit jours, quand une crise venait de se produire. Il y eut des alternatives dans la fréquence des crises qui souvent furent éloignées, mais augmentèrent d'intensité. Pendant dix ans, on ne cessa pas la médication bromurée qui a été portée jusqu'à la dose de huit grammes par jour, sans modification de la maladie.

Août t878. — Sous l'influence du polybromure d'Yvon à la dose de deux et trois cuillères à bouche par jour les crises furent suspendues pendant cinq mois.

Mars 1879. — Prescription du même médicament à la dose de deux cuillères et demi à trois et demi par jour par quinzaine, auquel on joignait le traitement hydrothérapique. Suspension des crises pendant seize mois. Les doses furent diminuées à partir du mois de février 1880, et le médicament supprimé au mois de juin. A la fin de juillet, les accidents reparurent; on reprit l'élixir aux doses de deux à trois cuillerées à bouche par quinzaine; pas de crise, jusqu'en janvier 1881. Le traitement fut continué. Une nouvelle crise se produisit cependant vers la mi-août (1881).

30 août. — OEdèmede la face, des membres inférieurs de l'abdomen ; urines rares très chargées d'albumine. Grand mal de tête, suspension du bromure; régime lacté.

\9 octobre. — Il y a encore de l'albumine dans l'urine;

1 Barié. — Étude sur la ménopause. Thèse. 1877, p. 127.

ÀRCIUVES, t. Vllï. 4

Toedème a disparu. Depuis les suspensions du bromure, les crises reviennent tous les quinze jours; on reprend Télixir à partir de sept cuillerées à café jusqu'à douze (par quinzaine).

Observation VII. — Éclampsie puerpérale; vertiges, épilepsie.

M°** 5^..., de Toulouse, quarante-trois ans. Il n'y a dans sa famille, au dire de son mari, aucun parent ascendant ou collatéral qui soit atteint d'une affection nerveuse quelconque. Avant son mariage, elle n'avait pas éprouvé de maladie, jusqu'à l'époque où ont commencé les accidents actuels, elle n'avait souffert d'aucun trouble nerveux, pas de migraine ; elle était d'un caractère calme et facile, n'était point sujette aux emportements. Elle a eu quatre grossesses. Pendant la première grossesse, elle fut atteinte de fièvre typhoïde, et avorta à la sixième semaine. Les deux grossesses suivantes furent bonnes^ et elle donna naissance à deux garçons bien portants. La quatrième grossesse survint à trente-deux ans (1873) : elle se trouvait alors dans un état moral fâcheux, elle était extrêmement jalouse. Au septième mois, elle fut prise d'une épitaxis extrêmement violente qui dura quatorze heures, nécessita le tamponnement et laissa après elle une anémie profonde. Au huitième mois, à la suite d'une promenade dans une voiture remplie de lilas, dont l'odeur l'avait très incommodée, elle fut prise d'attaques d'éclampsie qui se répétèrent toute la nuit. A partir de huit heures du matin elle fut maintenue par le chloroforme et à deux heures on provoquait un accouchement prématuré qui donna naissance à un enfant mort, mais bien constitué. On ne constate pas alors d'enflure : et l'albumine ne fut point recherchée dans les urines. Une fois l'accouchement terminé, les attaques d'éclampsie ne se reproduisirent pas.

Un mois après, elle a commencé à avoir ce qu'elle appelle des spasmes : elle mâchonne, fronce le front, dit quelquefois : « Ah ! mon Dieu! », et c'est tout. Elle peut continuer à agir. Si elle marche, elle ne s'arrête pas, elle peut même monter sur un trottoir; mais elle ne peut pas parler. Elle prétend qu'elle ne perd pas connaissance^ mais qu'elle se sent dans un monde étrange, dont elle ne peut rendre compte. Ces sortes de vertiges, se produisant de une à trois fois par jour, furent les seuls troubles observés pendant deux ans et demi.

ÊCL\MPSIB BT BPILEP8IB. 51

Au bout de ce temps, elle fut prise, une nuit, d*une attaque qui, dit le mari^ ressemble aux crises éclamptiques commençant par un ^and cri. Ces crises se sont répétées souvent depuis, quelquefois elle se mord la langue, mais n*urine jamais au lit, c'est le plus souvent la nuit qu'elle en est atteinte.

10 avril 1882. — A l'époque actuelle, M"* S..., a encore des vertiges tous les jours, quelquefois trois ou quatre, quelquefois jusqu'à douze. Autrefois, quand il se passait trois ou quatre jours sans vertiges, on pouvait être sûr qu'il y aurait un g^rand accès. Depuis qu'elle prend du bromure,pes accès ont diminué, elle a été sept mois sans en avoir, mais les vertiges persistent.

Observation VIII — Hérédité névropathique ; antécédents convulsifs ; éclampsie jtuerpérale ; épÛepsie; ronvuUions chez l'enfant.

M"' P..., vingt-deux ans. — Antécédents héréditaires : l"" son />^e a succombé à la suite d'un accident de voiture, à trente-deux ans ; se portait bien ; pas de renseignements sur ses ascendants. Un oncle paternel est sujet aux bronchites, se porte bien pour le reste, a trois enfants qui n'ont jamais eu d'accidents nerveux ; 2*^ sa mère a actuellement quaraute-six ans. A été sujette depuis l'âge de seize ans jusqu'à dix-neuf à des vapeurs, à des crises de larmes, pas d'éclampsie. Une tante maternelle religieuse, parait bien se porter. Un oncle maternel a un tic facial, il a deux jeunes enfants qui ont eu des convulsions. Un autre oncle maternel a cinquante- deux ans, est célibataire, excentrique, a eu des phénomènes de somnambulisme spontané (montait à cheval la nuit).

M'^^'P... a un frère aîné qui n'a jamais eu de maladies qu'une rougeole; il est marié depuisdeuxans, n'a pas d'enfants.— Une sœur, plus jeune d'un an, a des [crises d'étouffements, il y a quelques mois, à la suite d'un amour contrarié, elle a fait une tentative de suicide par la vapeur de charbon, et à laquelle elle a failli succomber.

M"**^ P... a eu des convulsions au moment de la première dentition. Depuis lors, jusqu'à sa grossesse, elle n'apas été un jour malade; elle est d'une intelligence moyenne, fort calme, n'avait jamais eu le moindre accident nerveux. Elle a été réglée à seize ans, correctement, d'embléeet sansdouleur. Elle

52 PATHOLOGIE NBRVEUSB.

s'est laissé marier à dix-huit ans à un homme pour lequel elle n*a jamais eu ni répugnance ni affection.

Quatre mois après, elle devint enceinte. Pendant les premiers mois de la grossesse, elle fut sujette à des vomissements très fréquents, puis tout alla bien jusqu'à la fin du huitième mois: elle commença alors à se plaindre d'enflure des jambes. M. le D' Bellemère constata alors l'existence de l'albuminurie qui persista jusqu'à l'accouchement. Tout cependant alla assez bien jusqu'aux premières douleurs : M"**?.... commença alors à s'exciter, et elle aurait eu, dit-on, un véritable accès de délire avec hallucinations de l'ouïe (elle entendait parler des personnes absentes et leur répondait), à la suite duquel survinrent des convulsions éclamptiques qui persistèrent pendant trois heures à peu près sans interruption, jusqu'à l'accouchement qui ne se termina que par le forceps. Les accidents convulsifs paraissent avoir cessé après la délivrance; et les suites des couches ont été des plus simples. Il était né un enfant mâle qui fut mis en nourrice : la mère put se lever en dix-huit jours, et elle fut rapidement en état de se remettre aux soins de son ménage.

Tout allait bien, les règles étaient réapparues au bout de six semaines, quand, deux mois après l'accouchement (18 janvier 18SI ), le mari est réveillé au milieu de la nuit, à trois heures du matin par une secousse suivie de trépidations rapides; te temps de faire de la lumière, et les mouvements avaient cessé. M"' P... ronflait, il s'écoulait de la bouche de la salive mousseuse el sanguinolente. M"' P.... n'avait pas uriné, mais elle s'était fortement mordu la langue et elle en souffrit pendant plusieurs jours; elle n'avait eu aucune connaissance de l'accident; aussi ne s'en préoccupa-t-ellepas. Mais trois semaines plus tard (le 6 février), en sepréparantà son premier déjeuner, à huit heures, M"»"P... pousse tout à coup un grand cri, tombe en arrière de toute sa hauteur et offre tous les phénomènes de la grande attaque d'épilepsie ; convulsions toniques et cloniques, morsure de la langue, miction involontaire, perte totale de la connaissance, sommeil de deux heures. La malade ignore complètement ce qui lui est arrivé ; il en est de môme pour les attaques successives qui, pendant toute Tannée 1881, se sont renouvelées à des intervalles variables de trois semaines à deux mois, toujours le matin entre le réveil et le premier déjeuner. Sous l'influence d'un traitement bromure institué à la

BCULHPSIB BT BPILRPSIS. 53

fin de décembre, les attaques ne se reproduisirent pas pendant trois mois. Depuis lors, sous prétexte de troubles gastriques, le bromure, qui n'avait jamais été élevé au-dessus de trois grammes par jour, fut pris irrégulièrement : les attaques revinrent; elle en eut pendant le mois d'avril et, en moyenne, deux par mois jusqu'au mois de mars 1883, toujours avec les mêmes caractères. C'est alors que nous eûmes Toccasion de voir cette malade ; nous rengageâmes à porter la dose du bromure de potassium à quatre grammes par jour, et à ne jamais interrompre le médicament, sous aucun prétexte. Depuis lors, les attaques ont diminué, mais n'ont pas disparu; du 12 mars au 28 novembre, elle en a encore eu trois, mais beaucoup moins fortes que les précédentes.

Au moment de l'éruption de ses premières dents, l'enfant de M""' P... a eu des convulsions. On le dit bien conformé, mais nous ne l'avons pas examiné directement.

VI. Les observations qui précédent nous permettent de répondre aux trois questions que nous nous étions posées au début de notre travail, et montrent qae Téclampsie et Tépilepsie ne doivent pas seulement être rapprochées par des analogies cliniques (Vogel, Jacquemier, RosenthaP, etc.); mais qu'elles doivent Tètre encore par leur pathogénie.

l"" Les antécédents héréditaireset personnels peuvent en effet, dans un certain nombre de cas, mettre en lumière la prédisposition névropathique, et montrer que la dentition, les affections intestinales de l'enfance, la scarlatine, la grossesse et Taccouchement ne jouent qu'un rôle de cause déterminante. C'est surtout pour l'éclampsie puerpérale, qui se présentée un âge plus avancé, que la démonstration peut être faite : on la voit, en effet, souvent se développer chez des sujets

i Rosenthal. — Traité clinique des maladies du système nerveux. Édit. Cranç., 1878, p. 551.

54 PATHOLOGIE NERVEUSB.

qui ODt des antécédents hystériques \ et surtout des antécédents convulsifs à forme éclamptique qui se sont présentés à différentes époques de la vie, soit à propos de la dentition, d'affections gastro-intestinales, de fièvres éruptives, etc.

On peut, dans cette circonstance, rapprocher de Téclampsie lacborée,(iui, cpielquefois aussi, se manifeste chez les femmes en couches', qu'elle a déjà atteintes antérieurement dans d'autres circonstances.

i'' D'autre part, dans certains cas, des manifestations névropathiques ultérieures viennent montrer que les éclampsies ne constituent point des troubles purement accidentels, et qu'ils dépendent, au contraire, d'un état morbide persistant. A la suite d'une scarlatine, d'une grossesse, etc., on voit se développer des attaques éclamptiques, puis cette épilepsie aiguë passe pour ainsi dire à l'état chronique et ne se manifeste plus que par des attaques isolées d'épilepsie vulgaire. La succession des phénomènes jette un jour nouveau sur l'identité de nature des manifestations convulsives.

3*" L'état névropathique qui peut se transmettre aux descendants sous des formes variables, montre encore les liens de famille de l'éclampsie.

VIL On peut citer telle épileptique qui n'a jamais eu de convulsions ni à propos de la dentition, nia propos de la scarlatine ou de la grossesse. Les faits de ce genre ne constituent pas des arguments péremptoires contre la thèse que nous soutenons ; mais ils nous conduisent

i Le Rolland. — De rinfluence de la grossesse sur la marche de l'hystérie et de répilepsie. Thèse, 1879, p. 34.

* Hervé. -- De la chorée pendant La grossesse. Thèse, 1884.

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à admettre chez certains sujets Texistence de zones épileptogènes (gastrique, utériue, périphérique, etc.) dont l'irritation est particulièrement efficace pour réveil de la névrose. Si la prédisposition est moins accentuée, l'irritation a plus besoin d*ètre multipliée et accumulée pour provoquer la décharge ; c'est ainsi que réclampsie peut ne survenir qu'à la quatrième, à la cinquième grossesse.

Il existe donc des épilepsies aiguës, épilepsies éclamptiques qui sont déterminées par certaines conditions physiologiques ou pathologiques; mais qui, comme l'épilepsie vulgaire, ne se développent qu'eu conséquence d'une prédisposition névropathique trahie par des accidents antérieurs héréditaires ou personnels. Ces épilepsies aiguës de renfance, de la puerpéralité, etc., peuvent se terminer par la guérison, en laissant l'organisme en état d'opportunité convulsive, ou passer à l'état chronique, et se tranformer en épilepsie vulgaire. Quelle que soit leur marche, il est important, au point de vue du pronostic d hérédité^ de rechercher les liens qui les unissent aux différents membres de la famille névropathique ^

^Ch. Féré. —La FamiVenioropathique. {Archiver de Neurologie. lt>84, janvier et mars.)

NOTE SUR UN CAS DE MÉLANCOLIE ANXIEUSE; Par le D^ J. SEGLAS.

M. Cotarda publié dans les Annales médico-psychologiques (septembre 1880) un mémoire dans lequel il attire Tattention sur une forme grave de mélancolie anxieuse, caractérisée par des idées hypochondriaques auxquelles s'associent le plus souvent des idées de damnation. 11 dit en avoir observé trois cas et eu cite douze autres analogues, disséminés dans les auteurs sous différents noms. Dans un travail postérieur (Archives de Neurologie, septembre 1882), le même médecin décrit, sous le nom de délire des négations, une forme de délire spécial qu'il distingue du délire de persécution et rattache à la mélancolie anxieuse, et qui nous paraît se rapprocher intimement de la forme de mélancolie qui fait le sujet de son précédent mémoire. Nous avons eu Toccasion d'observer une dame chez laquelle les symptômes de la maladie mentale ressemblent par plus d'un point à ceux que M. Gotard a signalés chez ses malades ; aussi avons-nous pensé qu^il serait peut-être intéressant de publier cette observation que nous avons prise la plus complète possible.

Observation. — Hérédité, — Convulsions dans r enfance, — Deux avcés de mélancolie, — Hallucinations, — Troubles de la sensibilité générale, — Six tentatives de suicide, — Impulsions à rhomicide, — Idées hypocondriaques, de damnation, d* immortalité, — Etat d'anxiété mélancolique,

M"« A. M..., âgée de trente-huit ans.

Antécédents héréditaires. — Fére : a été en proie à un délire mélancolique profond qui a duré plus d'une année; il se croyait ruiné, il était dans un atfaissement et un désespoir continuels, etc. D'autres personnes, dans la ligne paternelle ont aussi présenté

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des troubles sérieux du côté de rintellifsence. — Mère : nerveuse sans attaques, caractère emporté.

Antécédents personnels, — Rien de particulier dans Tenfance, si ce n'est des convulsions qui ont duré jusqa*à l'âge de trois ans; on a craint qu'elle ne fût nouée lorsqu'elle était petite.

Cette dame, quia toujours été nerveuse, d'un caractère violent, emporté, changeant, se trouve dans une condition sociale qui ne peut lui apporter des fatigues ou des préoccupations. — Intelligence au-dessus de la moyenne ; instruction assez complète. Elle se maria en 4 876 à un homme qui l'aimait et qu'elle paraissait aimer; cependant elle avait eu à propos d'un mariage antérieur manqué des chagrins assez violents, mais sans aucun retentissement sur rintelligence. Eu 4877, elle eut un accouchement des plus difGciles qui n'inÛua d'ailleurs en rien sur son état mental.

Le début des accidents est en effet de beaucoup antérieur à cette époque et parait remonter à l'année 4870, au moment des premiers événements de la guerre franco-allemande. M*' A.... M... fut prise alors d'accidents mélancoliques semblables à ceux de son père : crainte de la ruine, découragement, désespoir, insomnie, apathie, indolence. Elle ne souffrait pas, se plaignait seulement d'avoir la tête vide; la sensibilité spéciale, surtout celle de Touîe était exagérée, mais il n'y avait pas d'hallucinations. La sensibilité générale avait presque absolument disparu et elle s'enfonçait elle-même des épingles dans ta peau sans rien sentir. En même temps, elle était en proie à des impulsions au suicide; elle devait mourir, disait-elle, car elle était convaincue que sa mère ou elle devaient disparaître, et elle aimait mieux se sacrifier. Elle se promettait toujours de chasser cette idée ; mais malgré ses efforts, elle y céda à trois reprises et tenta de se suicider en avalant des allumettes, des épingles et trente pilules d'opium. /Cet état dura quelques mois et céda à un traitement approprié. Elle fut absolument tranquille pendant une dizaine d'années. C'est pendant cette période qu'elle se maria. Puis elle redevint nerveuse, difficile à vivre ; elle se disputait continuellement avec sa mère qui finit par la quitter : ce qui lui fit dire à son mari : « Nous sommes comme Adam et Eve, chassés du paradis terrestre ». Sous l'influence de ces pensées, elle devint très triste, plongée dans un abattement excessif qui ne lui permettait aucun travail ; et cela la désolait beaucoup, bien que sa condition sociale fût bonne, parce qu'elle avait peur de ne pouvoir élever son enfant et de la laisser sans position. L'idée lui vint un jour qu'elle devait la tuer pour lui épargner les misères de Texistence; mais elle lutta fermement et préféra se tuer elle-même; c'est alors quelle fit, en avalant vingt grammes de bromure de potassium, uue quatrième tentative de suicide qui détermina son placement dans une maison de santé. Là elle était très inquiète, désolée de dépenser trois cents

francs pour sa pension; elle souflfrait dans tout son corps; elle était toujours poursuivie par l'idée de tuer son enfant, bien que la voix de sa conscience le lui défendit.

Son état ayant paru s'améliorer, M™« A. M... ne tarda pas à sortir et rentra chez sa mère, éloignée de son enfant. Un prêtre qui avait habité leur appartement avait oublié quelques livres de piété; elle les lut, découvrit alors qu'elle avait tous les vices, qu'elle était un monstre, qu'elle était damnée; et elle demanda un prêtre pour l'exorciser. Elle se jetait à genoux la tête prosternée à terre, elle marchait sans chaussures; elle se faisait horreur, se trouvait sale ; il lui semblait que tout le monde la regardait dans la rue et la nuit, elle rêvait qu on la poursuivait; on disait sur son passage : « Voyez cette femme^ quel drôle d'œil elle a». Un jour, à la suite d'une de ses continuelles disputes avec sa mère, celle-ci lui dit qu'elle lui pardonnait. Alors elle fut prise d'un sommeil bizarre, d'une sorte d'extase; elle voulait se lever et ne le pouvait pas, elle éprouvait un sentiment d'angoisse précordiale très intense et en même temps, elle avait des visions. Cet état se renouvela tous les soirs six jours de suite; et il lui fut alors révélé dans des visions successives, qu'elle était la cause de la mort de sa sœur, du malheur de son cousin; puis de tous les crimes et des malheurs de tout l'univers, de la chute d'Adam; elle a vu l'enfer et ses supplices. Ses révélations lui ont appris qu'elle était le diable et elle en a déduit qu'elle était immortelle, que la religion n'était pas une religion, que les prêtres n'étaient pas des prêtres. Elle n'entendait pas de voix distinctes, la voix de Dieu lui disait intérieurement : « Voilà tes futurs supplices, tu souffriras bien plus que tout le monde : tu seras écartelée; il faut tuer ta fille, sinon elle souffrira comme toi. » Elle voyait un tribunal qui la condamnait. Dans son idée, on écrivait sur sa porte : € Maison maudite». Ce n'était généralement que vers cinq heures du matin que le calme revenait.

En dehors de ces hallucinations de la vue, M™^' A. M... entendait encore des bruits de sifflet de chemin de fer, de ibourdonnement. Ses idées de meurtre et de suicide ne Tabandonnaient pas, elle voulait se précipiter par la fenêtre pour sauver son enfant et le monde, mais de peur de ne pas se tuer, elle préféra se couper la langue avec des ciseaux (hémorrhagie simple du filet). On la conduisit alors dans notre établissement : les mêmes idées persistèrent. En même temps son corps à changé : toute l'eau en est sortie, elle avait trop de veines, trop de sang et il s'est formé partout des nerfs. Son front tout formé de nerfs s'est plissé, et une ride profonde qu'elle porte entre les deux sourcils est pour elle le signe de sa personnalité diabolique.

A cette époque, elle maigrit beaucoup, bien que les fonctions physiques, sauf le sommeil, se fissent régulièrement.

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